SCÈNE IV
Frère TIMOTEO, LIGDRIO, messî'r NICIA.
TIMOTEO. Les femmes sont les personnes les plus charitables et les plus ennuyeuses du monde : qui les évite n'a pas l'ennui, il n'a pas ie profit non plus; qui les cherche a le profit et l'ennui tout ensemble. Mais enfin, il n'est que trop vrai , il n'y a point de miel sans mouches. (Apercevant masser Nicia ei Ligurio.)Que faites-vOUS la, gens de bien.^ Mais n'est-ce pas messer Nicia que je vois là?
LiGURio. Parlez haut : il est si sourd qu'il n'entend mot.
TIMOTEO. Soyez le bienvenu.
LiGuiiio. Plus haut.
TIMOTEO. Le bienvenu !
KiciA. Et vous le bien trouvé, père.
TIMOTEO. Comment vous portez-vous?
MCiA. Fort bien.
LIGURIO. Parlez à moi , père ; car si vous vouliez vous faire entendre de lui vous mettriez toute la place en rumeur.
TIMOTEO. Que voulez-vous de moi?
LIGURIO. Messer Nicia, et un autre homme de bien que vous verrez tout à l'heure, ont (iuelques centaines de ducats à faire distribuer en aumônes.
NICIA. Malepeste!
LIGURIO, basa messer Nicia. Taisez- VOUS, dc par tous les diables! Il n'en aura pas grand"chose. (Haut.) Ne vous étonnez pas, mon révé-
rend , de tout ce qu'il pourra dire, car il n'entend rien. Quelquefois il s'imagine qu'il a entendu et il répond tout à rebours.
TIMOTEO. Poursuivez et laissez-le dire ce qu'il voudra.
LIGURIO. De cet argent-là j'en ai sur moi une partie, et c'est vous qu'ils ont choisi pour en faire la distribution.
TIMOTEO. Hélas! très-volontiers.
LIGURIO. Seulement il est nécessaire, avant qu'on fasse ces aumônes , que vous nous aidiez dans un cas difficile survenu au docteur. Vous seul pouvez nous servir , et il y va de l'honneur de sa maison.
TIMOTEO. Qu'est-ce qu'il y a ?
LIGURIO. Je ne sais si vous connaissez Caraillo Calfucci , neveu de monsieur le docteur.
TIMOTEO. Oui , je le connais.
LIGURIO. Eh bien , il y a un an qu'ayant été en France pour quelques affaires, Camillo Calfucci, qui est veuf (sa femme est morte il y a quelque temps), laissa une grande fille, bonne à marier , ma foi ! dans un couvent auquel il la confia. Il n'est pas nécessaire de vous dire main» tenant le nom de ce couvent.
TIMOTEO. Qu'est-il arrivé?
LIGURIO. Il est arrivé , soit par négligence des nonnes, soit par un coup de tète de la jeune fille, qu'elle se trouve aujourd'hui enceinte de quatre mois; dc sorte que, si on ne remédie avec prudence à ce malheur, le docteur, les religieuses, la jeune fille, Camillo, toute la maison des Calfucci, vont être déshonorés. El ledocleur fait tant de compte de ce déshonneur qu'il a fait vœu, si l'on parvient à étouffer l'affaire, de donner trois cents ducats pour l'amour de Dieu.
mciA. Quel diable de galimatias!
LIGURIO , au doctem-. Paix donc! (Ham.) Or c'est à vous qu'il les remettra; et vous seul avec l'abbesse pouvez porter remède à ce malheur.
TIMOTEO. Et comment cela?
LIGURIO. En persuadant à l'abbesse de faire prendre à la jeune fille une potion pour la fairo avorter.
TIMOTEO. Le cas demande réflexion.
LIGURIO. Voyez, si vous faites cela, que à.' bien il en résultera : vous conservez l'honneur d'un couvent, d'une jeune personne, de ses parents; vous rendez une fille à son père; vous obligez monsieur le docteur que voilà, ainsi que toute
LA MANDRAGORE. — ACTi: ill, SCÈiNE VIII. 13
TiMOTEO , à part. Fort bien ! l'aumône est à
sa parenté ; vous faites tant d'aumônes qu'il se peut faire avec ces trois cents ducats; et, de l'autre côté, vous ne faites tort qu'à une masse de chair qui n'a pas encore vie, qui ne sent rien, et qui peut se détruire de mille manières. Pour moi , je crois que ce qui fait le bien de tant de personnes , ce dont tant de personnes ont à se réjouir, ne peut jamais être qu'un bien.
TIMOTEO. Dieu soit loué ! On fera ce que vous souhaitez; il faut tout faire pour l'amour de Dieu et par charité pour le prochain. Dites-moi le nom du couvent ; donnez-moi la potion , et aussi, si vous le voulez, quelque peu de cet argent pour commencer les bonnes œuvres.
iiGURio. Je vois bien que vous êtes en effet ce bon religieux que l'on m'a dit. Prenez déjà ce peu d'argent. Le couvent, c'est... Mais attendez : voici dans l'église une femme qui me fait signe. Je reviens tout à l'heure. Ne quittez pas messer Nicia. Je n'ai que deux mots à dire.
SCÈiNE V.
Fhère TIMOTEO, messer NICIA.
TIMOTEO. Cette jeune fille, à combien est-elle de son terme?
MCiA. Je suis tout ébaubi!
TIMOTEO, élevant la voix. Je VOUS demande de combien elle est enceinte.
NICIA. Que le diable l'emporte!
TIMOTEO. Et pourquoi?
NICIA. Pour qu'il nous en débarrasse.
TIMOTEO. J'ai tout l'air d'être dans la nasse. J'ai affaire avec un fou et un sourd : l'un se sauve, l'autre n'entend rien. Mais si ce ne sont pas là des qiiarteriioli\ j'en tirerai plus de profit qu'eux. Voici Ligurio qui revient.