DIALOGUE
Celui qui a faim doit prendre de la nourriture lorsque la nature lui en indique le besoin; mais celui qui veut punir une faute ne doit le faire que lorsqu'il a senti s'éteindre dans son âme la faim et la soif de la vengeance. 11 ne faut pas non plus que la colère serve d'aiguillon à notre vengeance , comme quelques personnes font usage du fenouil pour s'exciter à boire; mais quand la colère est bien loin, la raison doit nécessairement alors avoir tout son empire. Une faut pas non plus imiter les Tyrrhéniens, dont Aristote rapporte que , de son temps encore , la coutume était de faire battre leurs esclaves au son des flûtes : il semblerait que ce n'est que pour notre plaisir ou pour satisfaire notre appétit que nous les châtions; et il en est plus d'un qui s'est repenti et qui a gémi d'avoir goûté cette jouissance. Punir avec colère est d'une bête féroce, et gémir après coup de son emportement est d'une femme. Il faut donc écarter ce que la vengeance peut avoir tout à la fois d'agréable et de pénible, attendre pour punir que la raison ait apaisé notre transport, et ne laisser à la colère aucune prise sur notre âme.
On me dira peut-être que ce précepte n'est pas proprement un remède contre la colère, mais plutôt une précaution et un obstacle contre les erreurs que peut commettre celui qui se laisse subjuguer par cette passion. Quand j'examine avec attention comment elle naît, je trouve que nous y tombons, les uns pour une cause, les autres pour une autre, mais que nous pouvons tous en triompher glorieusement, ou la mépriser par la modération. Ceux qui veulent la fuir doivent éviter par-dessus tout le mépris et le blâme; mais s'ils ne peuvent y échapper, c'est à leur sottise, à la nécessité, ou à quelque événement inattendu qu'ils doivent s'en prendre. Il est bon de se rappeler souvent la réponse que lit Diogène à quelqu'un qui lui disait : c( Vois-tu comme ces gens-là se moquent de toi ?» Il lui dit : «Certes, ce n'est pas de moi, mais «bien d'eux-mêmes qu'ils se moquent.» Aussi ne faut -il point nous livrer à la colère parce qu'on ne nous rend pas les honneurs que nous croyons mériter: nous devons mépriser ceux qui nous les refusent, n'attacher aucune importance â leur conduite, et les regarder comme agissant par faiblesse , par erreur, par inattention, par grossièreté, ou parce qu'ils sont trop
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OEUVRES DIVERSES
jeunes ou !rop âgés; c'est surtout envers nos amis et nos serviteurs que nous devons admettre cette excuse. Mais souvent, au contraire, c'est non-seulement contre notre femme, contre nos amis, contre nos serviteurs, mais encore contre des valets d'écurie, contre descliarretiers, contre des ouvriers que nous nous livrons à la colère, parce que nous nous imap,inons que ces p;ens-là ne nous respectent point assez; et lorsqu'une fois nous vSommes furieux, nous nous emportons contre eux; et un chien qui aboie, un âne qui brait, tout excite notre courroux; comme celui qui , s'étant jeté sur un ànier pour le battre, et cet ânier criant : « .le suis Athénien, » se tourna du côté de Tâne et l'accabla de coups de bâton en lui disant : «Tu n'es pas Athénien, toi. »
Mais ce qui le plus souvent engendre dans notre cœur ces transports continuels de colère et d'indignation, c'est Tamour de nous-mêmes, c'est ce besoin de vouloir tout approprier à notre goût , surtout lorsque la délicatesse et l'élégance des mœurs s'y trouvent réunies. Pour nous mettre îi l'abri de la colère et conserver notre modération , le moyen le plus facile est de mener une vie simple et paisible, de nous contenter des choses telles qu'elles existent, de tâcher de ne pas nous les rendre nécessaires on indispensables, et de ne pas faire comme celuiqui, ne trouvant pas d'eau glacée pour rafraîchir son vin, s'irrite et ne veut pas boire; ou comme celui qui ne veut pas de pain acheté au marché , qui refuse de manger la soupe dans une écuelle de terre, ou de dormir dans un lit qui n'est ni élégant ni bien fait : une de ees choses vient-elle à lui manquer, le voilà aussitôt qui crie, qui s'emporte, qui bat ses valets , et qui met toute sa maison en rumeur. Et comme les accès d'une toux invétérée redoublent à mesure qn'ils nous attaquent, de même celui qui se livre à la colère la redouble encore par ses cris.
Il faut en outre s'efforcer de réduire notre C(?rps à vivre simplement et à se contenter de peu , parce que celui qui est satisfait de peu de chose ne saurait être troublé par peu de chose. Certes , il n'est pas très-difficile de rester paisiblement à table et de manger des mets que vous préférez sans offrir â vos amis et â vos domestiques un spectacle ennuyeux et désagréable. Si tout ce qui déplaît met en colère, qu'y a-t-il de
plus insupportable dans un repas auquel dos amis sont invités que de voir, pour un rôti tro[> cuit, pour un plat qui sent la fumée, ou pour quelque autre bagatelle semblable, le maître du logis gronder sa femme, et injurier et battre ses valets?
Arcésilaiis avait invité quelques amis : on était déjà à table et l'on commençait à servir les plats; mais les domestiques ayant négligé de mettre le pain , un des convives impatienté se mil à crier :« Veux-tu nous faire mourir de faim?» Arcésilaiis se mit à sourire, et lui répondit: «Combien il est difficile d'être sage, même « pour diriger un festin ! »
Socrate avait mené Eutidime souper chez lui ; Xantippe sa femme le reçut avec des reproches et des injures, et s'emporta jusqu'à renverser la table. Eutidime irrité se leva pour s'en aller: mais Socrate lui dit : « Hier, comme je soupais «chez toi, une poule en volant ne nous fit-elle «pas la même chose que vient de faire Xantippe? «et cependant nous ne nous sommes point fà- «chés pour cela.» Aussi convient-il de recevoir ses amis d'une manière aisée et bienveillante, et avec un visage riant , non avec un air brusque, en accablant d'injures les serviteurs à qui Ton fait perdre la tête , et en se rendant désagréable à tout le monde.
Accoutumez- vous donc à vous servir de toutes sortes de vases indistinctement, et à ne pas affectionner l'un plutôt que l'autre, comme font beaucoup de personnes qui adoptent un verre ou une tasse sans lesquels elles ne pourraient boire ; de sorte que si l'une de ces choses vient à se briser ou à s'égarer, elles en conçoivent un chagrin si vif que la colère devient la maîtresse, et met le trouble dans toute la maison.
Que ceux qui sont enclins à la colère évitent particulièrement d'affectionner et de choisir, soit un verre, soit un cachet, soit tout autre objet semblable, parce que s'ils viennent à les perdre, ils perdent en même temps la raison. Néron avait fait fabriquer un pavillon à huit pans, d'une rare beauté et d'un travail admirable. Sénèque l'ayant examiné, lui dit: «Tu t'es exposé toi-même à une espèce de pau- «vreté; car si ce pavillon se gâte, tu ne pour- «ras en refaire un autre semblable.» C'est en effet ce qui arriva ; car, comme on l'avait mis sur un vaisseau qui fit naufrage, le pavillon fut
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perdu; mais Nérou, se rappelant les paroles deSénèque, supporta cette perte avec plus de résignation.
Pour conclure, la douceur et la facilité dans le commerce des amis rendent les hommes doux et paisibles; tandis que la colère empêche un mari de jouir des vertus de sa femme, la femme de l'amour de sou mari, et les amis de vivre familièrement entre eux. Ainsi, ni l'amitié ni les douceurs du mariage ne peuvent être goûtées là oii domine la colère; tandis que lorsqu'elle est absente, l'ivresse elle-même est supportable. Il faut se garder également de la mêler à la plaisanterie , parce que, loin d'exciter la bienveillance , elle n'engendre que la haine et les inimitiés. lien est de même de ceux qui parlent beaucoup, parce qu'elle fait naître les disputes; et surtout des juges, parce que le pouvoir dont ils sont revêtus ajoute à leur audace. Ceux qui enseignent aux enfants doivent également s'en préserver, parce qu'elle produit dans les élèves l'aversion et le dégoût pour l'étude. Plus on est heureux aussi , plus on doit la fuir, car elle ne fait que redoubler l'envie qui poursuit l'homme heureux. ÎNIais c'est surtout aux pauvres et aux malheureux qu'il importe de s'abstenir de la colère , parce qu'elle empêche qu'on leur témoigne delà miséricorde ou de la pitié.
La douceur et la modération , au contraire , rendent tout facile, embellissent tout , donnent à tout un aspect agréable, et finissent à la longue par triompher du caractère le plus dur et le plus âpre. On rapporte qu'Euclide répondit à son frère avec lequel il disputait , et qui s'était écrié : « Puissé-je mourir si je ne me venge de toi !» — «Et moi , puissé-je mourir si je ne parce viens à t'apaiser ! » Son frère, attendri par ces paroles , s'adoucit sur-le-champ et éteignit toute sa colère. Polémon ayant aussi été insulté grièvement par un homme qui avait la passion des statues et des médailles , gardait le silence ; mais tandis que l'autre se répandait en injures, il leva les yeux et se mit à regarder attentivement une médaille. Celui qui était en colère , charmé de celte action, s'adoucit sur-le-champ, cessa de l'injurier, et lui dit:c<0 Polémon, cette «médaille n'est rien auprès de plusieurs autres «beaucoup plus belles que je possède , et que je veux te montrer. » Un différend s'étant élevé entre Eschine et Aristippe, un des amis de ce
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dernier lui dit : « Qu'est donc devenue l'amitié «qui existait entie Eschine et toi?» Il répondit: «Elle est endormie; et je veux allerla réveiller.» Alors il alla trouver Eschine et lui dit : « Te «semble-t-il que je sois si à plaindre et si in- « corrigible, que tu ne me croies plus digne de '(tes reproches? » Eschine alors lui répondit: «Certes , il ne faut pas s'étonner si dans ta su- «périorité sur moi tu as encore su le premier ce «qu'il était convenable de faire.» C'est amsi , par exemple, que Ion voit un sanglier, si une femme , si même le plus petit enfant lui gratte la tète avec douceur, fléchir peu à peu, et s'étendre tout de son long sur la terre.
Nous parvenons à apprivoiser les animaux les plus féroces, nous domptons les loups, et nous nous plaisons quelquefois à porter entre nos bras déjeunes lionceaux; tandis que, d'un autre côté, quand nous nous laissons enlrahier par la colère , nous chassons d'auprès de nous notre femme, nos enfants, nos amis, et nous répondons à nos concitoyens et à nos serviteurs avec brutalité.
Certes, de même que Zenon disait que «la «science de l'homme était un mélange de toutes «les puissances de l'âme, dont elle s'appropriait «une des qualités,» de même il me semble que la colère est un composé de toutes les passions , car elle provient de la douleur et de la volupté, elle participe de l'insolence, elle tient de l'envie en ce qu'elle jouit du mal qu'elle fait â autrui; et, ce qui est bien plus encore, elle est plus nuisible que l'homicide même. En effet, elle ne combat point pour se défendre, elle se fait souffrir pour faire souffrir les autres. Elle est stimulée sans cesse par la soif d'offenser, si toutefois on peut appeler soif un pareil désir.
Si l'on approche de bonne heure de la demeure des princes, on entend retentir le son des instruments, on respire, pour ainsi dire, l'odeur de la lie du vin, on voit les valets et les marmitons, répandus sous les portiques, manger les restes du festin de la veille : de même, lorsque nous nous rendons chez un homme emporté et toujours livré à la colère, nous reconnaissons soudain sa manière de vivre cruelle et farouche à la figure de ses serviteurs, qui, le plus souvent , sont marqués de coups et d'égralignures.
11 est encore essentiel d'avertir ceux qui s"a-
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bandonnent à la colère par une juste haine contre le vice, de ne point s'y livrer trop facilement ; il faut ne se laisser trop vivement émouvoir par rien, et ne trop compter sur la sincérité de personne ; car une des causes les plus puissantes de la colère, c'est de voir notre confiance trahie, c'est de découvrir que celui que nous regardions comme un homme vertueux et fidèle, et que nous croyions notre ami, est au contraire infidèle et vicieux, et ne cherche qu'ù nous nuire. Et, à ce propos, tu sais combien je me suis toujours plu à chérir mes amis et à me confier en leur amitié. Si, comme il arrive de tomber lorsqu'on marche sur un terrain humide, je me suis quelquefois trompé en en affectionnant un trop vivement, et si . après avoir fait cette triste expérience, je me suis plaint d'une manière un peu vive, ce n'est point une raison pour éviter de suivre ce penchant qui me porte à aimer mes amis sans restriction. Cependant, A l'égard delà confiance que l'on doit accorder à ses amis , je crois devoir me rappeler à chaque instant la modération de Platon , et m'en servir comme d'une bride et d'un frein. Ce sage avait coutume de dire que l'homme était changeant de sa nature, et que pour cette raison il était dangereux dans une cilé de trop élever les citoyens, parce que, comme ils étaient hommes et engendrés par des hommes, ils cherchaient quelquefois à donner des marques de leur naturel en changeant le gouvernement. 11 me semble entendre Sophocle s'écrier ici que trop de prévoyance est un défaut, et qu'il faut par conséquent ne point s'y livrer. Cependant il me semble au contraire que lorsqu'on examine bien une chose, lorsqu'on marche prudemment dans tout ce que l'on fait, lorsqu'on prévoit tous les inconvénients, c'est ravir à la colère beaucoup d'occasions de nous troubler. En effet, les événements que nous n'avons pas su prévoir nous jettent hors de nous-mêmis et renversent notre raison. Aussi devons-nous sans cesse nous rappeler ces paroles d'Anaxagore rapportées parPanœtius. il venait d'apprendre la mort de son fils sans en témoigner la moindre émotion ; il se contenta de répondre :«iJe savais bien que je l'avais engen- « dré mortel. » Ainsi il faudrait que toute personne qui se connaît disposée à la colère pût dire en elle-même , lorsqu'elle se sent émouvoir
par les défauts d'autrui : « Je savais bien que « je n'avais pas acheté un esclave plus sage qu'il « n'est ; » ou bien : «On ne peut jouir d'un ami « sans qu'il ne nous ennuie quelquefois ; » ou encore : «Je savais bien que ma femme était (Tune femme. »
Si nous avions souvent à la bouche ce mot de Platon, « ^e me trorapé-jepas moi-même quel- « quefois.*^ » nous ne poursuivrions pas avec autant d'acharnement les défauts des autres , et leurs fautes ne nous mettraient point aussi aisément en colère. Mais, bien loin de là, lorsque nous reprenons les erreurs d'autrui nous faisons les Aristide etlesCaton, et, ce qui est bien pis encore, nous faisons éclater notre colère contre ceux qui s'abandonnent à ce vice, et nous châtions avec emportement une faute que le courroux a fait commettre. C'estlà ce que produit cette passion cruelle, et ce qui en multiplie les occasions.
Toutes les fois donc que je pense moi-même à me garder de la colère, il me semble qu'un des moyens les plus sûrs d'y parvenir, c'est de ne point chercher à se mêler des affaires qui ne nous regardent pas. Cette manie de vouloir connaître, découvrir et pénétrer jusqu'aux actions les plus indifférentes de nos amis et de nos serviteurs, jusqu'aux moindres paroles de nos enfants, jusqu'au plus petit geste de notre femme , ne peut que produire à chaque instant des inquiétudes, des dépits, des tourments, qui dégénèrent bientôt en une habitude de vivre grossière et hérissée de difficultés. Certes, si Euripide a raison de dire que
Les dieux dédaignent les petites choses et les laissent à la disposilioa du sort,
il me semble que l'homme sage doit laisser quelque chose à la fortune et en agir comme les princes à l'égard de leurs sujets, laissant à sa femme le soin de gouverner une partie des affaires, et s'en rapportant à elle sur ce point, confiant une partie des autres à ses domestiques ou à ses amis , comme à des tuteurs et à des intendants, et ne s'occupant de son côté que des plus graves et des plus importantes. Et de même que plus, en lisant, on fixe son regard sur les caractères, plus la vue s'embrouille et se fatigue, de même celui qui donne une attention trop minutieuse aux fautes d'autrui s'expose à entrer souvent en colère , et devient incapable par cette raison de s'occuper d'affaires plus ççraves et plus