‹ Œuvres complètesChapitre 184 sur 323 · DE LA COLERE · texte numérisé non relu

DE LA COLERE

punir ensuite que selon qu'il l'aura mérité. En effet, lorsque Ton donne quelque délai ou quelque intervalle à la colère, il est à présumer que le châtiment sera proportionné à la nature de la faute : on ne laisse au coupable aucun prétexte de se plaindre, puisque c'est la raison et non la colère quia porté le jugement; et le maître ne s'expose point au reproche d'avoir un valet dont les raisons sont meilleures que les siennes. Après la mort d'Alexandre, le bruit s'en étant répandu , mais d'une manière vaj^ue et incertaine, Phocion conseilla aux Athéniens de rester tranquilles , et de ne point céder à la colère en témoignant leur joie par des fêtes : « Athéniens, » leur dit-il, «si Alexandre est mort aujourd'hui, « il sera encore mort demain. » Il me semble qu'on pourrait dire également à l'homme en colère : « Si ton serviteur a commis une faute «aujourd'hui, ne t'abandonne point à toncour- «roux, car sa faute n'en existera pas moins de- «main.» Certes, il n'y a nul inconvénient à retarder sa punition ; car, si tu le châties avec colère , il ne manquera pas de s'excuser en soutenant qu'il l'a été à tort, comme on en voit chaque jour des exemples. En effet, quel est celui qui serait assez bizarre et assez dur pour battre un serviteur qui , dix jours auparavant, n'aurait pas su allumer assez promptement une lampe, qui aurait répandu un verre d'eau, ou qui, lors(}u'on l'appelait, ne serait point accouru assez promptement ? Et cependant ce sont de semblables bagatelles qui le plus souvent nous transportent de colère , nous courroucent contre nos valets , et nous portent à les battre ; car, de même que les objets vus à travers le brouillard nous semblent beaucoup plus grands, de même les fautes d'autrui grandissent à nos yeux à travers les vapeurs de la colère. 11 ne faut songer à ces fautes que lorsque la passion de la colère ne pénètre plus notre âme, et qu'elle ne trouble plus notre jugement : alors, après les avoir examinées avec une raison droite et saine, s'il faut punir, que le châtiment soit prompt; sinon on ne doit plus y penser. Ne point attendre que notre âme soit apaisée et tranquille, ce serait nous exposera punir avec colère; nous ressemblerions à ces matelots paresseux qui gardent le port tandis que la mer est paisible, et qui sont forcés de mettre à la voile quand les flots sont tourmentés par la tempête.

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