‹ Œuvres complètesChapitre 195 sur 323 · DESCRIPTION DE LA PESTE DE FLORENCE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA PESTE DE FLORENCE

momentanément afin de pouvoir encore lui être utiles, se trompaient moins que ceux qui, ne pouvant lui rendre service, s'exposaient au danger de la quitter pour toujours. « S'il faut dire la vérité à celui qui la connaît,» me réponditil, «ce n'est pas la patrie qui me retient, mais «cette belle affligée que tu vois là-bas à genoux, «et pour laquelle je suis prêta donner mes jours. «Tant d'ardeur me parut peu convenable à la maturité de son âge , et je ne pus m'empêcher de lui dire que, dans des circonstances aussi malheureuses, le père ne balançait pas à abandonner son fils et la femme son époux. « Tel «est mon amour, » dit-il, «qu'il surpasse tous les «liens du sang. Si le meilleur moyen d'éviter la «peste est d'avoir de la joie, la présence seule «de mon amante suffit pour la faire naître dans «mon cœur; tandis que loin d'elle ma douleur «est si violente , qu'elle suffirait pour me faire « mourir dans l'amertume ; et comme vous m'avez « trouvé seul ici, de même mon amour est uni- «que entre tous les autres amours. Si vous êtes «amoureux et que vous vouliez vivre, restez « sans cesse auprès de votre maîtresse ; si vous ne «l'êtes pas, suivez mon exemple et aimez pour «éviter la peste ; il en est encore temj)s. » Peu touché de ses raisons , et regardant l'amour comme une peste d'autant plus dangereuse qu'elle dure plus longtemps , je m'éloignai sans lui répondre.

J'aperçus plus loin , sur le banc alors solitaire des Spini, le vénérable père Alessio, qui, peutêtre pour éviter la peste, était sorti des règles, ou qui, pour mieux dire, attendait là quelqu'une de ses dévotes pour la confesser. Ayant appris de lui que l'on voyait se réunir dans la vénérable église de Santa-Maria-Novella , d'où il avait été éloigné par sa bonne conduite, un plus grand nombre de dames que dans aucune autre église, attirées qu'elles étaient par les exhortations pleines d'amour de moines joyeux et charitables, je l'engageai à me suivre ; ce qu'il fit sans peine, car le pauvre diable de frère avait peur qu'il ne lui arrivât quelque chose s'il y était retourné sans moi. Aussi ne s'arrèta-t-il qu'une minute; et prenant à peine le temps de saluer l'autel ( car ce n'était pas par la dévotion (|u'il brillait), il me quitta ; et je m'imagine que ce fut pour aller terminer sur son banc l'œuvre qu'il avait commencée. Je demeurai donc pour

écouter les joyeuses compiles des frères ; et si je n'aperçus pas comme à l'ordinaire cette foule de dames charmantes et de nobles cavaliers qui venaient admirer leurs visages angéliqueset l'éclat de leur toilette; si je n'entendis pas cette musique voluptueuse qui invite avec plus d'empire aux plaisirs de l'amour qu'aux méditations célestes, j'y aperçus toutefois moins de solitude que partout ailleurs : d'où je vis combien celte église pouvait s'appeler heureuse et favorisée entre toutes les autres. Je résolus d'y demeurer jusqu'à la dernière heure; et quoiqu'il fût déjà nuit, j'aperçus une jeune et belle dame en habit de veuve, qui était restée seule à mon exemple, et peut-être pour entendre comme moi les compiles. Certes j'avoue que je m'abuserais grandement si je me croyais capable de vous dépeindre sa beauté ; cependant, pour tâcher de vous contenter, je ne la passerai pas sous silence, et ce sera à votre imagination à ajouter ce que vous supposerez qui manque à mon récit.

Elle était assise sur les degrés de marbre de la grande chapelle voisine, et s'appuyait sur le côté gauche , comme une personne accablée de douleur; son bras éclatant de blancheur soutenait; son front, que le chagrin avait un peu pâli : ce bras, par sa longueur, répondait à la taille d'une femme bien faite et bien proportionnée; et l'on pouvait conjecturer sans peine que tous les membres de ce beau corps formaient un ensemble si parfait que, s'ils n'eussent pas été enveloppés de vêtements funèbres, leur admirable beauté aurait ébloui tous les yeux. Mais laissant à votre imagination le soin de contempler librement ce qu'on ne voyait pas, je ne vous décrirai que ce qui se laissait apercevoir. Ses chairs, fraîches et élastiques., avaient la blancheur de l'ivoire, et leur délicatesse était si grande qu'elles auraient conservé l'impression'du plus léger attouchement , de même que dans une prairie l'herbe fleurie et humide de rosée cède à tous les mouvements de l'insecte^^ le plus léger. Ses yeux, dont il vaudrait mieux| ne riendire que de dire trop peu, ressemblaient? à deux astres brillants , et elle les ouvrait si à propos, et d'un air si aimable, qu'on croyait i voir un paradis ouvert. Son front serein se ter- I minait dans les plus justes proportions, et était si uni que, si le pauvre Narcisse s'y était miré.

OEUVRES DIVERSES

il ne serait pas moins devenu amoureux de luimême que lorsqu il se regarda dans la fontaine. Au-dessous, les arcs très-déliés et bien dessinés de ses noirs sourcils couronnaient l'éclat de ses yeux , et il semblait que l'Amour voltigeât et badinât sans cesse à l'entour, et, lançant de là ses flèches, frappât tous les cœurs amoureux. D'après ce qu'on pouvait apercevoir de ses oreilles, elles étaient petites, rondes, et si parfaites qu'un habile physionomiste aurait prononcé qu'elles étaient l'indice d'une haute intelligence. Mais que dirai-je de sa bouche vermeille et embaumée placée entre deux espaces revêtus de lis et de roses , et qui , au milieu de sa douleur, laissait briller encore un céleste sourire.^ Quant à moi , je suis certain que c'est sur un pareil modèle que se règle la nature quand elle veut faire présent au monde de quelque chose de parfait. Ses lèvres de rose et ses dents d'ivoire paraissaient des rubis en flamme mêlés avec des perles orientales. Son nez , dessiné avec délicatesse, avait emprunté la forme de celui deJunon, et c'était à Vénus qu'elle devait ses joues blanches et arrondies. Je ne passerai passoussilence un cou délié , flexible , éclatant de blancheur, et digne d'être orné des pierres les plus précieuses. Ses vêlements jaloux ne me permettaient pas de contempler l'éclat, la beauté elles justes proportions de son sein, embelli de deux pommes fraîches et odorantes semblables, je crois, à celles que l'on cueillait dans le fameux jardin des Hespérides , et dont la fermeté , conservant sa forme sous le poids des vêtements, laissait soupçonner aux regards leur beauté et tous leurs autres charmes. Au milieu s'ouvrait une route par laquelle , si l'œil avait pu la suivre, il serait arrivé à la suprême félicité. Sa main blanche et délicate, bien qu'elle dérobât une partie des charmes de son beau visage, compensait cette perte en se laissant voir : elle était longue, mince, étroite, et l'azur de veines délicates l'embellissait encore; ses doigts étaient allongés et polis , et leur vertu était telle qu'un seul de ses attouchements aurait pu réveiller les .«ens du vieux Priam.

Ne voyant autour d'elle personne dont la pré sence pût me retenir, et ses yeux compatissants m'ayant donné quelque hardiesse , je l'abordai en lui disant : « Aimable dame , si une honnête t question ne vous paraît point indiscrète,

«veuillez m'apprendre quel motif vous retient «si longtemps en ces lieux , et médire si je puis «vous être utile à quelque chose. » — « Peut- «ètre que comme vous ,» me répondit elle, «j'ai «vainement attendu que les frères eussent ter- 0 miné les compiles ; mais , dans la situation où «je me trouve, non-seulement vous, mais la «première personne venue pourrait me rendre «service. Le vêtement que je porte vous fait «assez voir que je suis privée de mon cher «époux; mais ce qui ajoute à ma douleur, c'est «qu'il est mort des atteintes cruelles de la peste, «et que je suis moi-même en danger d'éprouver «le même sort. Si donc, sans pouvoir m'être « bon à rien , vous ne voulez pas non plus vous être «nuisible, tenez- vous un peu à l'écart.» Ses paroles, sa voix, ses manières et le soin qu'elle prenait de ma santé pénétrèrent si avant dans mon cœur, que je me serais précipité pour elle dans k feu ; néanmoins , dans la crainte de lui déplaire, je retins mes pas et lui dis :« Pourquoi demeurer ainsi solitaire?» — « Parce que «je suis demeurée seule,» — « Vous plairait-il 0 d'avoir de la compagnie? » — « Je ne désire «autre chose que de vivre dans une honnête «société.» — « Quoique jusqu'à présent je n'aie «pas voulu prendre de compagne, la vue de «tant de charmes et la pitié que me font éprou- « ver vos malheurs m'ont si fort ému, que je «suis décidé à m'unir avec vous. Mon àgepeut- «être est un peu disproportionné avec le vôtre; «mais ma fortune et mes autres avantages sont «tels que je parviendrai peut-être à vous con- « tenter. » — «Si j'ai conservé la mémoire de «quelques histoires que j'ai lues, on dit de vous «autres hommes», me répondit-elle, «que vos « promesses sont longues et que votre fidélité « est courte. «—«Il est permis , » lui dis-je, « aux «écrivains de dire tout ce qu'ils veulent; mais « lorsqu'on choisit un compagnon avec discerne- «ment, on ne se fie qu'aux choses auxquelles on «peut se fier; et c'est ainsi que l'on n'a jamais «lieu de se repentir de soi-même.» — «Puisque «le ciel , dispensateur de tous les biens , vous a ■( amené devant moi , » répliqua-t-elle , « quoique «je ne vous aie jamais vu , je ne puis croire que « vous n'ayez pas un soin tout particulier de moi : « ainsi donc si vous vous contentez de ma per- « sonne , je croirais commettre une grande erreur «en ne me contentant pas de la vôtre. »

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