‹ Œuvres complètesChapitre 194 sur 323 · DESCRIPTION DE LA PESTE DE FLORENCE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA PESTE DE FLORENCE

l'un chantait la messe, le second faisait tout à la fois l'office du chœur et de rorf^ue, et le troisième , assis sur une chaise presque entourée d'un rempart de murailles, s'était placé pour confesser au milieu de la première nef; il avait de plus les fers aux pieds et les menottes aux mains : c'était par ordre de son supérieur qu'il se trouvait dans cet état, afin qu'au sein môme de cette vaste solitude il put mieux résister aux tentations canoniques. Les dévotes qui assistaient à la messe étaient trois femmes en mantelet, vieilles, ridées et peut-être boiteuses : chacune se tenait séparément dans sa tribune; et je crus reconnaître parmi elles la nourrice de mon {jrand-père. Il n'y avait également que trois dévots, qui, sans jamais se re{ifarder, faisaient le tour du chœur sur des béquilles , en jetant de temps à autre un coup d'œil amoureux sur les trois vieilles. 11 faudrait l'avoir vu pour s'en faire une idée. Quant à moi , semblable à quelqu'un qui peut croire à peine ce qu'il voit, je reslai tout stupéfait ; et présumant que le peuple, suivant la coutume de ce jour solennel, s'était porté sur la place pour y voir la revue des troupes, je m'y rendis dans cette espérance; mais, au lieu d'hommes et de chevaux, je vis pour toute troupe des croix, des civières, des bières et des brancards, sur lesquels gisaient des cadavres portés par des fossoyeurs qu'avait convoqués le batiacchio, pour qu'ils se rendissent cautions des hauts seigneurs qui en ce moment faisaient la cérémonie de leur entrée en fonction ^ Je crois même que, le nombre des vivants ne suffisant pas , on se servit du nom de quelques morts, en les appelant suivant l'usage, sans qu'il arrivât à aucun d'eux la même aventure qu'au Lazare.

Ce spectacle ne me paraissant ni sûr ni digne d'une grande attention, je n'y demeurai pas plus longtemps ; et ne pouvant m'imaginer qu'il n'y eût pas dans quelque autre quartier de la ville une plus grande réunion de nobles, je dirigeai mes pas vers la fameuse place de Santa- Croce, et j'aperçus une foule de fossoyeurs qui dansaient en rond en criant à haute voix : «Bien «venue soit la peste ! bien venue soit la peste!» c'était là leur bien venu soit le mois de mai ! L'aspect de ces gens , le ton de leur chanson et les paroles qu'ils prononçaient, déplurent

' C'est le l*"" mai que les nouveaux magistrats entrent en possession de leurs charges.

\ autant à mes yeux et à mes oreilles que les charmaient naguère les jeunes filles et leurs chansons. Je me sauvai sur-le-champ dans l'église; et, pendant que je faisais mes dévotions, j'entendis, quoique je ne visse personne , une voix lamentable eteffrayante. J'osai m'en approcher, et je découvris parmi les sépultures placées dans un des côtés de l'église une jeune femme pâle et affligée, étendue sur la terre et couverte d'habits de deuil. Sa figure me parut plus morte que vive; des larmes amères sillonnaient ses joues charmantes ; tantôt elle arrachait les belles tresses de sa noire chevelure, et tantôt se frappait le sein ou le visage : un rocher en aurait eu pitié; et je me sentis saisi outre mesure de douleur et d'épouvante. Toutefois, m'approchant d'elle avec précaution, je lui dis :« Hélas! « pourquoi vous livrez-vous à une douleur si « cruelle ? » Mais elle , dans la crainte que je ne la reconnusse, se couvrit aussitôt la tète avec un des pans de sa robe. Ce geste , comme cela est naturel , ne fit qu'augmenter en moi le désir de la connaître ; mais d'un autre côté la peur qu'elle ne fût atteinte de la contagion retenait mes pas. Cependant je la priai de ne rien craindre, puisque je n'étais venu que pour lui prêter conseil et appui. Comme sa profonde affliction la rendait muette , j'ajoutai que je ne m'en irais que lorsque je la verrais s'éloigner elle-même. Alors, après quelques moments d'hésitation, elle prit, en femme de courage et de condition, le parti de se découvrir, et me dit : « Je serais « vraiment insensée si, après n'avoir pas redouté «la présence de tout un peuple, je craignais « l'aspect d'un seul homme qui s'offre pour sou- « lager ma douleur. » Le désespoir qui l'oppressait, les vêtements dont elle était couverte la changeaient au point que ce fut sa voix plus que les traits de sa figure qui me la firent reconnaître.

Je lui demandai alors la cause d'une affliction aussi profonde. «Ah! malheureuse que je suis!» s'écria-t-elle, «ce n'est pas avec vous que je puis « dissimuler. Je ne saurais me consoler d'avoir « perdu tout ce qui faisait ma joie. Mou, je ne « la retrouverai jamais, dussé-je vivre encore « mille années. Mais ce qui m'afflige enco.e da- « vantage, c'est de ne pouvoir mourir aussi Ah! « ce n'est pas de la contagion que je me plains, « mais de mon triste sort, qui a brisé le lien du

OEUVRES DIVERSES

«nœud amoureux et indissoluble que j'avais « formé avec tant d'art et de soin : voilà la cause a de notre commune ruine, voilà pourquoi vous « me voyez répandre sur la tombe de mon fidèle a et malheureux amant des larmes aussi amêres. a Ati ! combien de fois je l'ai serré dans ces bras « si fortunés jadis et si malheureux aujourd'hui! d avec quels transports je contemplais ses beaux a yeux pleins de flamme ! avec quelle volupté je « pressais sa bouche embaumée de mes lèvres u avides! avec quel plaisir je pressais sur mon « sein enflammé son sein également brûlant de « jeunesse et éclatant de blancheur ! Ilélas ! avec « quels transjwrts nous goûtâmes tant de fois «les dernières douceurs de Tamour, et satisa fîmes ainsi nos désirs mutuels! »

A peine avait-elle achevé ces paroles, qu'elle tomba étendue sur la terre d'une manière si effrayante que tous mes cheveux se hérissèrent, et que je craignis qu'elle n'eût expiré; car elle avait les yeux fermés, les lèvres sans couleur, le visage plus pâle encore qu'auparavant, le pouls irrégulier et presque sans mouvement : l'agitation de son sein élait le seul indice qu'elle ne fût Das morte. Plein de cette compassion qu'exigeait son état, je commençai à l'agiter, je la délaçai quoiqu'elle ne fût pas très-serrée dans ses vêtements, je la tournai tantôt devant, tantôt derrière ; enfin je ne négligeai aucun des moyens usités pour lui faire reprendre les esprits : je fis si bien qu'elle ouvrit ses yeux appesantis par la douleur, et elle poussa un soupir si brûlant que, si j'eusse été de cire, certes j'aurais été fondu. Je tâchai de la consoler en lui disant :« Femme imprudente et malheureuse ! « pourquoi rester désormais en ce lieu? Si tes « parents, tes voisins, ou quelqu'un de la con- « naissance te trouvaient ainsi seule, que àiï raient-ils? Où est la prudence? où est même « la décence.^» — «Malheureuse ! » reprit-elle, a je « ne possédai jamais la première de ces vertus: B et quant à l'autre, je n'y attache aucun prix <; depuis que je ne vois plus ces beaux yeux, qui j. soutenaient ma vie comme Teau nourrit les pois- « sons.» — «Madame,» lui répondis-je, «si mes a conseils ont quelque pouvoir sur vous, je vous « prie de me suivre, non pas par amour pour a moi, je sens combien j'en suis indigne, mais wpour votre propre réputation. Si elle a été T obscurcie par quelques nuages , accusez-en la

« mauvaise langue du prochain plutôt que « vous-même, et vous ne tarderez pas à la re- « couvrer. (jombien j'en connais qui, après avoir « fui leurs maris , ont été accueillies par d'autres « que par leurs parents ! combien ont été sur- « prises en faute par leurs voisins ou leurs alen- « tours, et qui passent aujourd'hui pour belles « et bonnes! L'erreur est attachée à la nature « humaine ; il suffit seulement de se raviser. Si «à l'avenir vous vous conduisez bien, vous « verrez bientôt (c'est bientôt que je dis) que M l'on soutiendra que vous avez été injustement « accusée. » .le parvins de cette manière à la persuader et à la reconduire chez elle.

Le soleil était déjà parvenu au point le plus élevé du ciel et les ombres paraissaient moins grandes lorsque je revins seul, suivant ma coutume, prendre le repas dont j'avais besoin. Après quelques instants de repos je me remis de nouveau à parcourir la ville, et je dirigeai mes pas vers la nouvelle église de Spirito-Santo, où, quoique ce fût l'heure , je n'aperçus aucun préparatif du service divin. Les moines, bien qu'il n'en restât que fort peu , se promenaient la tête haute, et m'assuraient qu'un grand nombre d'entre eux étaient morts, et qu'il en mourrait davantage encore, parce qu'ils ne pouvaientsortir de ce lieu et qu'ils ne s'étaient pas pourvus de vivres. Je ne vous dirai pas s'ils allumaient les cierges dans l'église ' : je crois qu'ils ne le faisaient que pour que leurs morts n'allassent pas dans l'obscurité. Aussi me hàtai-je de me sauver, chassé bien plus par la crainte du ciel que par celle de la peste, tant les bénédictions des bons frères étaient fréquentes.

Je m'acheminai alors vers la rue de Mai ; et quoique nous fussions aux calendes de mai , je ne vis aucun indice qui me représentât le mai; tout au contraire, j'nperçus au milieu du pont un mort dont personne n'osait approcher. Entrant alors dans l'église de la sainte Trinité, je n'y trouvai qu'un seul homme recommandable par son rang. Lui ayant demandé ce qui pouvait le retenir en ville au milieu de tant de dangers: «L'amour de la patrie,» me dit-il , «que je vois « presque entièrement abandonnée par ses in- « grals citoyens. » Je lui répondis que ceux qui , pour se conserver à la patrie , s'en éloignaient

* Expression proverbiale qui signifie : blasphémer et 5 jnrpr.

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