A L'ARMÉE QUI ASSIÉGEAIT PISE
LETTRE PREMIÈRE
LUCA DEGLl ALBIZZI A LA SEIGNEURIE.
TRÈS-niAGmFIQCES ET TRÉS-HAVTS SEIGNEURS,
Nous voilà à la quatorzième heure, et nous ne savons rien encore des Gascons. M. Samper n'est point de retour d'auprès d'eux ; toutefois nous ratlendons à chaque instant; tout reste en l'air et dans la confusion. On ne peut tirer qu'un mauvais augure de notre position. A chaque instant on découvre quelque nouveau projet ou quelque nouvelle avanie dirigée contre nous; à peine une difficulté est-elle écartée qu'il en renaît quatre autres, toutes capables de faire croire qu'elles ne cesseront jamais.
En etfet,ce matin une troupe d'Allemands s'est présentée en tumulte dans ma chambre, en disant qu'à l'époque oiî l'empereur vint à Pise' ils demeurèrent pendant trois mois à notre service; qu'une de leurs compagnies, de cent trente hommes, commandée par un capitaine nommé Antoine Buner, n'avait pas été payée; et au milieu d'un torrent d'injures et de menaces, ils ont exigé que je les payasse sur-lechamp. Je leur ai répondu que je n'avais nulle connaissance de leur affaire; qu'ils n'avaient qu'à députer vers vous deux des leurs; que je leur remettrais une lettre pour vos seigneuries , afin que vous pussiez acquitter leur dette. Ils n'ont
' Maccbiayelli se trouvait au camp devant Pise depuis le mois de juin de l'an 1500, et était chargé de la correspondance au nom des commissaires Jean-Baptiste RidolH , et Luc-Antoine Albizzi. Un corps de huit mille Français, commandé par le seiyneur de Beaumont, payé par la république de Florence, vint assiéger Pise; mais il fut ensuite obligé de se retirer, à cause de la mutinerie de l'infanterie gasconne et des Suisses, qui insultèrent les Florentins et arrêtèrent le commissaire Luc-Antoine Albizzi. Cette sédition et ses suites engagèrent la république de Florence à envoyer Frani^is délia Casa et Maccbiavelli en ambassade auprès du roi de France, comme on le Terra plus loin.
voulu rien entendre ; et , tout ce que j'ai pu eu tirer, après de longs et fâcheux débats, a été que, si on les contentait dans l'espace de deux jours, ils demeureraient tranquilles; mais que, si on ne leur donnait pas d'argent, ils se payeraient de mon sang; que je n'avais qu'à l'écrire franchement à vos seigneuries. Sur ces entrefaites , arrivèrent Salient et quelques autres Français : ils semblaient comme morts, et ne craignaient pas moins que moi l'emportement de ces furieux. Ils se répandaient en excuses et nous réconfortaient avec de feau froide; et ils ont jugé convenable d'user du moyen proposé, qui est de vous écrire. Beaumont paraît tout hors de lui, et montre que cet événement lui fait infiniment de peine; mais il ne peut y remédier : sa bonne volonté fait qu'il s'afflige de ne pouvoir rien faire. Le capitaine des Suisses semble rempli des meilleures dispositions, mais il n'accouche de rien. Toutes ces difficultés pourraient aussi bien être jouées que naturelles; et je crois que tout ceci n'en est venu là que pour justifier la conduite du roi à nos dépens.
Quant à moi, je me vois dans la position la plus fâcheuse, et je regarderais comme un bonheur que vos seigneuries voulussent bien examiner si je pourrais me mettre à l'abri du dangei sans exposer la république; car, ce qui n'a point encore eu lieu jusqu'à présent pourrait fort bien arriver d'un moment à l'autre ; et ne croyez pas que ce soit la crainte qui me fasse parler ainsi: j'ai la ferme résolution de ne fuir aucun péril qui pourrait tourner à l'avantage de la patrie.
Riais toutes ces manœuvres ne tendent qu'à nous faire désespérer de Pise, et à nous obliger à craindre pis encore. Aussi, comme je l'ai plusieurs lt)is écrit à vos seigneuries , il est nécessaire de bien faire attention à tout ce jeu, Lors
qu'on n'a plus le cnoix qu'enti e de mauvais pa*^ lis, il faut adopter le moins désavantageux, et surtout mettre sur-le-champ à exécution les remèdes qu'on croit avoir trouvés, afin qu'ils opèrent le plus tôt possible. Réfléchissez bien mûrement sur tout ceci, et reslreignez-vous aux mesures que nécessitent les circonstances. Croyez-en celui qui vous parle avec sincérité ; car l'œil dil plutôt la vérité que l'oreille.
Je dois informer vos seigneuries que Ion m'avait déjà prévenu depuis plusieurs jours de ce mouvement des Suisses; mais dans la crainte de vous inquiéter inutilement, et croyant les faire renoncer aisément à leurs injustes prétentions, je n'avais pas voulu d'abord vous en instruire; je ne l'eusse même point fait encore aujourd'hui si le péril ne me semblait trop manifeste. Je me recommande de nouveau à vos seigneuries.
De vos très-hautes seigneuries , Le très-humble serviteur,