‹ Œuvres complètesChapitre 227 sur 323 · e 13 septembre · texte numérisé non relu

e 13 septembre

Nous avons reçu ce malin une lettre de Macchiavelli qui nous informe des arrangements que tu as conclus avec les capitaines français : nous en sommes extrêmement satisfaits; tu as parfaitement rempli nos intentions; il ne reste plus qu'à exécuter. Pour mieux faire tu devrais, selon nous, monter à cheval avec deLanquesel les troupesqui doivent rester, et les accompagner jn.«qu'à ce que, d'après ce qui a été convenu, elles aient pris leurs quartiers dans le val d'Era, où il faudra tâcher de les loger de la manière la

' L'objet de la nouvelle mission de Macchiavelli auprès du commandant français est expliqué dans le passaj'je suivant du Journal de Bonaccorsi, page 64:

« Les troupes françaises, après la remise d'Arezzo, v( ii- « lurent retourner en Lombardie; mais la république, ko • croyant sans appui contre les projets du pape, du duc «et de Vitellozzo, qui la menaçaient incessamment, défi manda en grâce au roi qu'il voulût bien laisser au moins «cent cinquante lances pour la sûreté de Florence, ce «que ce prince leur accorda sans difficulté pour quinze «jours. »

LEGATION AUPRES DU DUC DE VALENTINOIS

moins onéreuse et la moins à char^^e pour le pays. Il serait bon éfïaleraenl de les décider à payer une partie des vivres : sans cela il sera impossible de faire supporter une charfje aussi considérable aux habitants. Comme nous ne pouvons nous dissimuler que cette affaire dos lojyements présente de {grandes difficultés et qu'elle exige le concours de plusieurs personnes, tu pourras emmener avec toi, si tu le juges à propos , Salvestro ou Jacopo Ridolfi , ou tous deux, selon la nécessité. S"il arrivait que tu eusses besoin des services du commissaire de Cascina tu voudras bien l'en prévenir, car nous lui avons écrit de te seconder de tout son pouvoir , sans toutefois quitter son poste. De notre côté, nous tâcherons de rassembler l'argent nécessau-e pour pourvoir aux gratifications des capitaines qui nous restent: de toute manière ils les recevront sous peu de jours.

Tu ne quitteras point Arezzo que tu n'en aies reçu la permission de nous.

A ANDREA DE' PAZZl ET ANTONIO DE' LAPIS, COMMISSAIRES AUPRÈS DES FRANÇAIS.

Le 17 septembre 1502

MAGPflFIQCES SEIC?iErRS ,

Nicolas Macchiavclli et Bartolommeo Morelli, porteurs de la présente , vous diront de vive voix ce que nous avions à répondre A plusieurs de vos lettres. Nous les envoyons pour s'arranger avec ces troupes et arrêter avec les chefs l'affaire des gratifications, pour laquelle ils ont les pouvoirs les plus amples. Nous leur avons ordonné, avant de rien conclure avec les capitaines, de se concerter avec vous sur les mesures à prendre pour réussir : chacun ensuite agira de son côté , de manière à ménager les intérêts de la république et à satisfaire ces capitaines le plus qu'il sera possible. Valete.

LEGATION

COMMISSION Donnée â Nicolas Macchiavelli , le 5 octobre 1502.

Nicolas , nous t'envoyons auprès de Son Excellence le duc de Valentinois avec des lettres de créance : tu t'y rendras le plus promptement possible. Dans ta première entrevue tu exposeras ce que nous avons appris ces jours derniers, depuis son rietour en Romagne, que les Orsini s'étaient détachés de lui; qu'ils devaient tenir à la Magionc, dans lePérousin, une assemblée avec leiu's parlisaiis: que le diicd'Url in et le seigneur Barthélemi d'Alviano devaient, selon le bruit public, se réunir à eux pour former contre Son Excellence quelque projet qui nous paraît devoir aussi être dirigé contre Sa Majesté Très-Chrétienne, et qu'ils nous ont fait

insinuer adroitement d'y envoyer un député el d'entrer dans leur parti. Tu feras observer en^ suite que, toujours animés du même esprit, nous voulons entretenir la bonne intelligence avec le souverain pontife et avec Son Excellence, et demeurer fermement attachés au monarque français, dont l'amitié et la protection nous engagent nécessairement à faire part de ce que nous apprenons et à remplir les devoirs de fidèles alliés toutes les fois qu'il s'agit des intérêts de ce prince et de ceux ou de ses amib ou des États qui dépendent de sa puissance. Tu diras encore à ce seigneur que ces motifs nous ont déterminés à t'euvoyer promptement auprès de lui, soit â cause de l'importance du sujet, qui nous a paru l'exiger, soit pour l'assurer de nouveau qu'au milieu des mouvements de nos

LÉGATIONS ET MISSIONS

voisins, nous resterons invariables clans nos dispositions (ant à son cj^ard qu'an leur, et conlinucrons A refïarder les amis de la France coiinie 1^"^ noires et à ne | oini séparer leur cause de celle de la république. Il nous semble à propos que lu n'ailles pas plus loin dans celle première audience. Tu exprimeras combien nous plaçons de confiance et d'espoir dans ses senlimenls. Ces idées pourront êlre développées selon que tu le ju(^eras convenable et d'après toutes les circonstances du sujet, dont tu es assez instruit pour que nous n'ayons pas besoin de te tracer de plan; mais tu ne sortiras point de ces liuules. Si le duc le fait des demandes ultérieures, tu lui diras que !u vas nous en écrire et que lu attendras notre réponse. Après ce premier entretien, ou d;ms un autre moment, tu témoigneras à Son Excellence que lu es spécialement chargé de lui faire beaucoup de remercîments du service qu'elle a rendu à nos marchands, dont la république partage la reconnaissance, au sujet des drap-; retenus à Urbin il y a quelques mois, et qu'elle a, de la manière la plus obligeante, fait remettre à leur disposition, ce dont nos marchés offrent aujourd'hui une preuve bien sitisfaisante. Lorsque tu en trouveras une occasion favorable, tu le prieras de nous accorder dans ses États des sûretés et dos sauf-conduits pour les marchandises que nos cominerçanls envoient au Levant ou qu'ils en rapportent. Comme cet objet est trèsimportant pour nous, puisque le commerce est en quelque sorte la mère nourricière de notre ville, tu ne négligeras rien pour obtenir à celle demande lout le succès que nous en attendons.

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIÈRE

MAGNIFIQUES SE'IGItEURS ,

Ne me trouvant pas trop bien du cheval lors de mon départ de Florence, et sachant que ma commission était très pressée, j'ai pris la poste afin de me rendre plus prom[)i ornent A ma destination. J'y suis arrivé anjourdluii vers les onze heures du matin. Comme j'avais laissé en arrière chevaux et domestiques, je me suis

présenté sur-le-champ en habit de voyage au

duc de Viiloniinois, qui m'a fait l'accueil le plus gracieux. Après lui avoir remis mes lettres de créance, jo lui expcsai le motif de mon arrivée, et commençai {)ar le remercier de la restitution dos dra[)S. Je parlai ensiiile de la défection des Orsini , de leur assemblée, de leurs adhérents, dos adroites insinuations qui vous avaient été adressées à cet égard, et des dispositions que vous inspirent votre ai lâchement pour la France et votre dévouement envers le saint-siége. J'employai toutes les expressions qui s'offrirent à moi pour développer les raisons qui vous atlacliaieniàces deux puissances et vous éloignaient de leurs ennemis. Je l'assurai que dans tous les mouvements qui pourraient l'intéresser il vous trouverait fidèles ù vos liaisons d'amitié avec le monarque français, à voire respect enversl'Église et à voire constante afi'ection pour Son Excellence, continuant à regarder ceux qui suivaient le parti de la France comme vos alliés et vos meilleurs amis. Sans lépondre à mes remercimenls sur les marchandises restituées, le duc, passant aux autres objets, témoigna sa reconnaissance envers la seigneurie pour ses offres et ses proteslalions obligeantes. 11 me fit observer ensuite que, s'il n'avait pas toujours vécu en bonne intelligence avec elle comme il l'avait désiré, il fallait moins en accuser ses sentiments que la malveillance d'autrui, et qu'il voulait me donner, au sujet de la marche de son armée vers Florence, des détails dans lesquels il n'était jamais entré avec personne. II me dit en consét|iience qu'après ses tentatives contre Bologne et la prise de Faënza, les Orsini et les Vilelli avaient cherché à lui nuire en l'engageant à retourner à Rome par la roule de Florence; que son refus,, motivé sur des ordres contraires du souverain pontife , avait été combattu par Vilellozzo, qui s'était jeté à ses pieds, les larmes aux yeux, en le suppliant de suivre ce conseil et l'assurant qu'il ne serait commis aucune violence ni dans celte ville ni sur ses terres. Connue il persistait à n'y pas consentir , l'on revint ù la charge avec tant d'instance qu'il finit par céder, mais en faisant promettre que le pays serait respoclé et qu'il ne serait pas question du rétahlissemenl des INlédicis. Il voulut néanmoins, afin de rendre utile sa marche vers Florence , profiter de cette occasion pour ;,c

LEGATION AUPRES DU DUC DE VALENTINOIS

lier étroiteaient avec la seigneurie, ce dont il est aisé de se convaincre, puisque dans le cours de cvUe nép,ociaiion il ne p rla jamais des Médicis et ne permit pas que Pierre vînt dans son camp, comme peuvent lai tester les commissaiips avec lesquels il traita. Pendant que Ton élait à Campi.lcs Orsini et les Vitelli lui demandèrent plusieurs fois la permission de former contre Florence ou contre Pisloja une entreprise dont ils lui démonlraienl la facilité : il s'y opposa conslamment, leur prolesta même qu'il les en empêcherait les armes à la main. Persuadés que l'accommodement qui suivit était fait uniquement selon ses vues et rendait ce passage favorable à ses intérêts el contraire aux leurs, les Orsini et les Viielli se livrèrent à tous les excès propres ù inquiéter la seigneurie, à troubler et même à rompre cet accord. De son côté il n'avait pu y mettre ordre, soit parce qu'il lui était impossible de se trouver partout , soit parce que vous ne lui avez pas donné les secours dont on était convenu. Les choses furent dans cet état jusqu'au mois de juin dernier, temps auquel eut lieu la rébellion d'Arezzo sur latiiielle, comme il l'a déjà dit à Tévêque de Volterra , il n'a\ait eu aucun indice auparavant, mais qui ne lui déplut point, parce qu'il crut que Ion pouvait profiter de ce moment pour faire reconnaîire voire autorité dans cette ville. On ne sut nullement se servir de celte occasion, soit par l'effet d'une fortune coniraire , soit parce que votre ville n'était point alors en état de prendre une détermination conforme au bien général, ce qui , ajouta-t-il , ne lui avait pas encore donné en cet instant beaucoup d'inquiétude. Comme il était disposé à vous rendre service, instruit de la volonté du roi, il envoya promptement à Vilellozzo l'ordre de se retirer d'Arezzo, et s'avança même avec ses troupes vers Ciilà-di-Cas- î tello. II aurait pu le dépouiller de ses possessions, i car les hommes qui y tenaient le premier rang ! venaient s'offrir à lui; ce qui fut la source de ! l'indignation et des resseniimenls de Vilellozzo ' à son égard. Quant aux Orsini, il ne sait trop : qui leur a inspiré les mêmes sen'imenls : ils ont ' quitié la cour de Rome sans prendre congé du souverain pontife. Ayant vu ensuite que le monarque fiançais traitait mieux Son Excellence que le cardinal de ce nom, qu'il la comblait d'honneurs, ayant de plus ouï dire qu'elle son-

geait à les dépouiller de leur pouvoir, ils ont déserlé ses drapeaux pour se liguer avec ses autres ennemis. Il a cependant reçu plusieurs ambassades de la part du seigneur Jules Orsino : il leur a représenté qu'ils n'avaient pas le droit de s'opposer à ses desseins; qu"il n'élait pas juste qu'ils se déclarassent contre lui puisqu'ils avaient reçu son argent, mais que s'ils en avaient le projet, ils lui paraissaient bien insensés en ne choisissant pas un temps plus favorable que celui où le pape vivait encore et où le roi de France se trouvait aussi puissant en Italie, deux motifs qui lui inspiraient un courage supérieur à tous les efforts qu'ils pourraient faire. Le duché d'Urbin ne l'inquiète nullement, n'ayant pas oublié le moyen de le reconquérir s'il venait à lui être enlevé. Si la seigneurie veut Vunir à lui il peut maintenant conlracler cette alliance, n'étant plus arrêté par aucun ménagement pour les Orsini. En différant elle s'expose à le voir dans cet intervalle céder à leurs sollicitations et renouer avec eux. Comme il serait alors tenu aux égards précédents envers les Orsini, mécontents de tout accord qui ne rétablirait pas les Médicis, la seigneurie aurait à craindre les mêmes jalousies el les mêmes difficultés. Elledoit donc se déclarer promptemenl ou pour eux ou pour lui, caries temporisations pourraient être suivies d'un accommodement préjudiciable pour elle, ou de la victoire de 'l'un des partis qui lesterait son ennen)i ou qui ne lui aurait aucune obligation. Dans celle qu'il juge indispensable, les Florentins ne lui paraissent pas pouvoir s'écarter de la route que tiennent le roi et le souverain pontife. De son côté, il désirerait qu'ils missent en mouvement les troupes qu'ils ont vers Borgo ou dans les environs, en annonçant l'intention de le soutenir si Vilellozzo ou d'autres voulaient faire quelques tentatives contre ses États. Tels furent, magnifiques seigneurs, les détails dans lesquels enlra le duc de Valcntinois. Je les écoutai attentivement, et je vous les rapporte avec les mêmes expressions/ afin que vous puissiez en juger plus sûrement. Il me semble inutile de vous transcrire mes réponses. Je n'en fis aucune relativement aux troupes : attaché à la striele exécution de vos ordres, je me contentai de lui dire que je vous instruirais de ses bonnes dispositions, qui ne pouvaient manquer de vous êlre très-agréables.

LÉGATIONS

Quoique Son Excellence tcmoi{;ne, comme vous le voyez, «ne {grande envie de conclure sur-lechamp un traité avec la république, j'essayai en vain de sonder ses intentions particulières: elle éluda toujours , et je ne pus en tirer que ce dont je viens de vous informer. Instruit à mon arrivée qu'il y avait eu quelques mouvements dans le duché d'Urbin, et ayant ouï dire au duc qu'il se mettait peu en peine de ce que l'on pourrait tenter à cet égard, je crus devoir lui demander cequise passait.» Trop dedouceur,»medit-il,c( et «trop de confiance m'ont été nuisibles. J'ai pris, «comme vous le savez, ce duclié en trois jours, «sans arracher un cheveu à personne, à l'excep- « lion de Dolce et de deux autres qui avaient con- « spire contre le souverain pontife; j'y ai même c donnéles emplois publics A plusieurs deses prin- «cipaux habitants, et confié à l'un d'eux le soin «de veiller à la construction d'une muraille que «je voulais faire élever au fort Saint-Léon : il y a «deux jours ce dernier, sous prétexte de faire «monter une poutre, s'aboucha avec des fjens «des campagnes voisines, et ourdit un complot «par lequel cette forteresse me fut enlevée de «vive force, en faisant retentir, selon les uns «le nom de Saint-Marc , selon d'autres celui des «Orsini ou des Vitelli. On n'a encore vu ni les « uns ni les autres se déclarer. Quoique je compte «peu sur ce duché, qui n'est qu'un état faible, «sans défense, et dont les hommes sont mécon- 0 tents parce qu'ils ont eu beaucoup à souffrir de « mes troupes, j'espère néanmoins prendre toutes « les mesuresque la circonslance exige. Et vous, » ajouta-t-il, «écrivez à votre gouvernement de «réfléchir sur sa position et de faire connaître « promptement sa volonté ; car si le duc d'Urbin «revient de Venise, vos inlérèls seront très- « compromis et les miens le seront plus encore; «ce qui doit nous rapprocher les uns des autres «en nous inspirant une confiance réciproque.» ; Voilà tout ce que je puis vous marquer en cet instant : quoiqu'il soit de mon devoir de vous instruire du nombre de ses tfoupes, de leur situation actuelle et de plusieurs autres particularités relatives à cette cour, je suis obli|',é de remettre A une autre dépêche ces renseiguemenls, qu'il ne m'a pas encore été possible de me procurer, n'étant ici que d'aujourd'hui.

Nicolas Macchiavelli.

Imola . le 7 octobre 1502.

ET MISSIONS

Du 8, vers les neuf lieures du matin.

P. S. Cette lettre n'a pu partir plus tôt, parce que celui cpii doit vous la porter ne trouvait pas de cheval. J'ai oublié de vous marquer que le duc me dit hier dans notre conférence que Pandolfe Pcirucci lui avait secrètement envoyé quelqu'un pour l'assurer, dans les termes les plusCorls, qu'il n'entendait nullement soutenir les ennemis de Son Excellence.

Je rencontrai hier, à deux milles d'imola, Agapit » accompagné par sept j\ huit cavaliers. Comme il m'avait reconnu, je lui parlai de ma mission et du but de mon voyage. Après m'avoir fait beaucoup d'accueil il continua sa route pendant quelques moments , puis il revint sur ses pas : j'ai appris ce matin qu'il était envoyé auprès de vous par le duc, et que mon voyage avait occasionné son retour.

J'ai donné au porteur de la présente deux ducats, à la condition qu'elle serait remise demain matin avant le jour : je vous prie d'en rembourser Augustin Vespucci.

LETTRE II

MAGWIFI0DE3 SEIGNEURS ,

Je vous envoyai hier une lettre par Campriano, qui a dû arriver ce matin avant le jour. Il a reçu à cet effet deux ducats que je vous prit' de remettre à Augustin Vespucci. Différents particuliers ont reçu dans la matinée des lettres par Ardingo : comme il n'y en avait aucune pour moi de votre part, je crains qu'elles n'aient été oubliées ou qu'elles ne se soient perdues en chemin , ce qui m'inquiète. Je profite de son retour pour vous instruire de tout ce qui s'est passé depuis ma dernière. Me trouvant aujourd'hui à la cour vers une heure après midi , le duc me fit appeler et me dit qu'il voulait me communiquer les nouvelles qu'il avait reçues , afin que je pusse vous en informer. Il me montra une lettre du 4 de ce mois dans laquelle monseigneur d'Arles, envoyé du pape en France, lui mandait que le roi et le cardinal d'Amboise étaient bien disposés en sa faveur, et qu'à l'instant où ils avaient appris qu'il désirait des

' C'est Agapit de Gherardi, cilé plusieurs fois dans celle légation , et l'un des premiers secrétaires du duc de Vaientinois.

LEGATION AUPRÈS DU

troupes pour seconder ses desseins contre Bolo- {çne, ils avaient ordonné au sei{;nenr de Chau- TDontquiétait à Milan de lui envoyer sans aucun délai iVI. de Lanques avec trois cents lances ; de s'avancer lui-même, s'il en était requis, avec trois cents autres vers Parme. A cette lettre était jointe la copie de celle que le roi avait écrite à Chaumont. Il me lut aussi celle-ci, et voulut que je visse que Tune et l'autre étaient souscrites par monseigneur d'Arles. Je reconnus en effet sa signature, que j'avais vue en France et dans notre ville : on ne pouvait donner d'ordre plus positif de marcher au secours de Son Excelknce. Après m'avoir fait cette lecture le duc nie dit : «Si l'on a écrit de cette manière lorsque je de- « mandais des forces qui m'aidassent à attaquer «Bologne, certes l'on écrira bien autrement en- « core lorsque j'en solliciterai contre ceuxqui sont « pour la plupart les ennemis déclarés du roi, au- «quel ils ont toujours tâché de nuire en Italie. «Mesadversaires ne pouvaient se démasquer dans «un moment où j'eusse moins à les craindre; leurs 0 projets tourneront à mon avantage; il ne pouce vait rien m'arriver de plus utile pour fortifier «mes Étals: je distinguerai mes amis de ceux dont «je dois me méfier. Si les Vénitiens prennent leur «parti, ce que je ne pense pas, ils combleront « mes vœux et ceux de Sa Majesté. Je continuerai «à vous instruire de ce qui surviendra, afin que «vous en fassiez part à la seigneurie : elle verra «que je ne perds point courage et que je ne «manque point d'amis, au nombre desquels je «serai fort aise de la compter, si elle veut s'ex- «pliquer promptement : toute temporisation « m'obligera à la laisser de côté ; si je suis u e fois «forcé à prendre les armes; je ne parlerai plus «d'alliance; mais je serai toujours affligé de ne c pou voir ni faire du bien à un État voisin, ni en «recevoir de lui.» Comme il me demandait quel jour arriverait la réponse à ma lettre d'hier, je lui dis que ce serait probablement mercredi au plus tard. Je le remerciai ensuite de la communication des siennes et de ses protestations ami- Cciles, mais je le fis en termes assez mesurés pour le satisfaire sans excéder les bornes de mes instructions. Son Excellence me rappela qu'elle avait oublié de répondre aux témoignages de votre reconnaissance au sujet de la restitution des draps : elle ajouta qu'elle les avait rendus avec plaisir et qu'elle saisirait toujours de même l'oc-

DITC DE VALENTINOIS. 235

casion de vous obliger, mais qu'elle avait eu beaucoup de peine à empocher qu'ils ne fussent pillés par les Orsini ; qu'elle avait voulu les restituer de son propre mouvensent sans en être priée, parce que c'est ainsi qu'elle a coutume de rendre service. Je lui demandai alors un sauf-conduit général pour les Florentins : il me dit qu'il me l'accorderait volontiers, mais que, n'entendant rien aux affaires de ce genre , il m'engageait à en parler à Alexandre Spannocchi, avec lequel je pourrais le rédiger en termes convenables. Renvoyé à celui-ci, il me faudra suivre ses idées: quoique l'expérience du passé me donne lieu de croire que Spannocchi sera disposé à nous servir autant qu'il le pourra, il nie sem])lerait néanmoins à propos que quelques-uns de nos commerçants qui le connaissent lui en écrivissent, afin de nous le rendre plus favorable. Ils doivent, en écrivant ces lettres, faire attention qu'au milieu des mouvements actuels un pays passe successivement des mains d'un maître dans celles d'un autre. Après m'avoir répété ce que je vous ai déjà mandé sur le fort Saint-Léon , le duc me dit que la rébellion n'avait gagné que deux petits châteaux des environs : toutes les autres places sont restées dans un état d'incertitude, mais sans faire de mouvement. Les Orsini et les Vilelli ne se sont pas encore montrés; un de ses gentilshommes, de la famille des Orsini, est parti il y a trois jours pour aller les trouver et doit revenir au plus tôt ; enfin Pandolfe Petrucci lui exprime par ses lettres ainsi que par ses envoyés la résolution de ne rien faire contre ses intérêts. Après m'avoir donné ces informations Son Excellence, me voyant sur le point de me retirer, me recommanda de nouveau de vous rappeler qu'en restant neutres vous couriez toutes sortes de dangers, tandis qu'une alliance avec elle pouvait vous procurer la victoire.

Je ne puis vous rendre par écrit toutes ses démonstrations d'amitié et son empressement à justifier le passé; les principaux membres de sa cour m'expriment les mêmes sentiments. Tous ses vœux tendent à connaître clairement vos intentions, sinon à la première, du moins à la seconde réponse , parce que les choses ne peuvent demeurer longtemps dans cette position. Je vous en préviens afin que vous ne vous persuadiez pas qu'il sera toujours temps d'adopter

LÉGATIONS ET MISSIONS

ses propositions, en supposant qu'elles vous paraissent avantageuses. Ce duc me tit bien remarquer dans notre précédente conférence qu'il n'avait rien à ménager pour le moment avec les Orsini ; mais qu'il en serait autrement si leur réunion sopérait, el que l'on serait obligé alors de s'en tenir à ce qui aurait été fait. Sans être entré dans des explications particulières, on voit que l'on pourrait faire avec lui tel arrangement que l'on voudrait, ce qui se découvre par beaucoup de circonstances qui se comprennent mieux qu'elles ne s'écrivent. Je prie la seigneurie de prendre une déierminalion, et de me tracer la conduite que je dois tenir à cet égard ; qu'elle ne manque point aussi de me faire passer la réponse à la demande des troupes dont il désire l'envoi vers Borgo dans le cas où les Vilelli formeraient quelque entreprise. Si vous avez quelque avertissement à donner, écrivez-lemoi, afin que je puisse plus facilement obtenir audience et gagner du temps Plus vous vous donnerez de considération, plus vons aurez de succès à espérer : si vous voulez entamer quelque négociation importante, il ne serait point hors de propos d'envoyer encore quelqu'un revêtu du caraclère d'ambassadeur ou de tout autre.

Passons ii quelques particularités sur la situation actuelle de cette cour. Aussitôt que le duc apprit la perle du fort de Saint-Léon, il fit évacuer le duché d'Urbin et songea à contenir la Romagne avec ses forces jusqu'à ce qu'il fût en état d'attaquer ses ennemis : à cet effet il envoya sur-le-champ Ramiro pour parcourir ce pays, le visiier et en réparer les forteresses; Domujîo , espagnol qui se trouvait avec ses troupes sur les frontières du duché d'Urbin , eut ordre de se rendre vers Rimini ;don Michel reçut de l'argent pour rassembler environ mille fantassins : huit cents à peu près sont enrôlés aujourd'hui dans le Val-di-Lamone pour passer en Romagne. Il n'en a guère que deux mille cinq cents qui soient payés. En hommes d'armes, il ne lui resie qu'environ une centaine de lances :omposée de ses gentilshommes , et dont il tirerait au besoin un meilleur service que de ses quatre cents cavaliers. Il possède en outre trois compagnies de cinquante lances chacune,commandées par trois capitaines espagnols, mais fort diminuées parce qu'elles ont été longtemps sans paye. 'Voici le? troupes de pied et

de cheval qu'il cherche à se procurer, et les secours sur lesquels il compte : il a envoyé chez les Suisses un homme expérimenté pour en lever quinze cents; il passa en revue il y a cinq jours cinq mille fantassins enrôlés sur ses terres, et qu'il peut réunir en deux jours; quant aux hommes d'armes et auxchevau-légers, il a fait publier qu'il prendrait à sa solde tous ceux qui se trouvaient dans ses Élats; son artillerie est bonne, et presque aussi considérable que celle de loutes les autres puissances de l'Italie; ses courriers sont pariispour Rome, pour la France et pour Ferrare : il espère que partout ses demandes seront écoulées; à Rome, il n'y a pas lieu d'en douter-, vous savez par ma lettre ce iju'il doit attendre de la France; mais j'ignore ce qu'il demande à la ville de Ferrare. Du côlé des Florentins il compte, ou sur leur amitié à cause de la France et du genre d'ennemis qui l'attaquent, ou sur leur neulralilé. En portant ses regards vers ses adversaires, on les voit eu armes et prêts à allumer tont A coup un incendie général : ce sont les peuples de la Romagne, maliraités par le duc qui protégeait toujours ses soldats k leur préjudice. Venise est soupçonnée de prendre part à ces mouvements, et il paraît vraisemblable qu'ils sont ou seront , d'après les événements, soutenus par les Espagnols, les Allemands , et par tous ceux qui .sont jaloux du pouvoir de la France. S'il faut en croire le duc, les Or.sini et les Vitelli n'ont point encore remué depuis ce qui est arrivé dans le duché d'Urbin; seulement Jean Bentivogli avait envoyé trois d'entre eux à Castel-San-Piero, situé à quelques milles d'ici , avec quatre compagnies de fantassins sous les ordres de Ramazotio e( deMancino; mais il les a rappelés ce matin. On ne dit rien pour l'instant des Vénitiens, .sinon qu'ils ont à Ravenne quelques troupes, mais qui s'y trouvent depuis longtemps; encore cette nouvelle ne me vient-elle pas d'une source qui ne permette aucun doute.

J'ai pensé qu'il était de mon devoir de m'informer de l'état des choses et de vous les pré- I senter comme je les voyais. Je l'ai fait avec cet te fidélité qui m'est ordinaire et que vous avez droit d'attendre de moi : vous en jugerez dans votre sagesse.

Nicolas Macchiavelu.

Imola, le 9 octobre 1502

LÉGATION AUPRES DU

P. S. Hier au soir , comme JL'étais sur le point (îVvpédier Ardingo, Alexandre Spaniicchi m'a f.'it savoir que le duc voulait envoyer quelqu'un à Ro.TiC par le même chemin, et me priait de vouloirbienretarderledépartdemonmessaj'er:

je n'ai pu le faire partir qu'à l'instant même, 10 du courant , à la vingt-deuxième heure. J'ai parlé à Alexandre du sauf-conduit général pour notre nation : il m'a prié de laisser passer encore deux jours, et m'a dit qu'il lâcherait de faire quelque chose qui nous fût agréable. Je n'épargnerai aucun soin de mon côté. Je me recommande à vos seigneuries. Itaque valete.

LE TTRE m.

UACNIFIQUES SEIGI^EVRS ,

J*ai écrit hier à vos seigneuries par le messager Ardingo tout ce que j'avais à leur dire; mais comme je ne veux pas manquer de vous informer chaquejourdetoutcequivientàmaconnaissance, j'ajouterai que je viens d'apprendre que le gouvernement vénitien, informé de la révolte du fort Saint-Léon, en a instruit sur-le-champ l'évêque de Tivoli, envoyé du pape, en l'assurant qu'il était très-fàché de celle rébellion et des cris de Saint-Marc qui s'y étaient fait entendre. Il lui a protesté que le sénat n'avait point envie de s'éloigner de la France et dusaint-siége, ni de retirer son appui au duc de Valentinois ou d'assister le ducGuido, auquel cette déclaration fut signifiée en présence de ce prélat. Toute la cour , persuadée par celte nouvelle que ses présomptions sur les causes de cet événement n'étaient pas fondées, en a ressenti une grande joie. Afin de .se montrer reconnaissant envers les Vénitiens, le duc leur a envoyé sur-le-champ Romolino son secrétaire, pour les remercier de leurs otfres et de leurs dispositions amicales. Le bruit se répand aussi que les deux Espagnols don Hugues ' et don Michel 2, qui avaient eu ordre du duc, depuis ces mouvements, de conduire vers Rimini , le premier les hommes d'armes, et l'autre les fantassins, ont pris sur eux de secourir les commandants de la Pergola et de Fossombronc, et qu'ils se sont rendus maîtresdecesdeux places, les ont hvrées au pillage

• Hugues de Cardona

* Michel de Coello.

et en ont fait périr presque tous les habitants. Si ces nouvelles sont vraies, le sort des armes paraî' déjà se déclarer en faveur de Son Excellence. Nicolas M acchi aveuli.

Imola, le 11 octobre 1502.

LETTRE IV

MACNIFIQUES SEIGNEURS ,

Je vous ai informés dans ma précédente des nouvelles de cette cour. Raccino, votre courrier, me remit hier, vers les onze heures du soir, la vôtre du 10 de ce mois, en réponse à la mienne du 8. Après en avoir bien examiné le contenu, je me suis présenté aujourd'hui, vers les cinq heures du soir au duc, qui m'a dit à l'instant : «Nous «avons de bonnes nouvelles. » Alors il m'a rapporté ce que je vous ai écrit dans ma dernière par rapport aux Vénitiens et à la prise de la Pergola ainsi que de Fossombrone. Il a ajouté dun air de contentement que cette année n'était pas heureuse pour les rebelles. H m'a appris ensuite qu'un envoyé du pape à Pérouse lui écrivait qu'en arrivant dans cette ville il y avait trouvé Vitellozzo avec la fièvre et Paul Orsino avec la gale; qu'il était à peine arrivé que les Orsini étaient venus implorer sa médiation, en l'assurant que leurs armes étaient dévouées au saint-.siége; qu'ils ne voulaient point s'écarter de la route suivie par le pape ; que la pénurie des vivres avait élé cause de leur retraite; qu'ils avaient supplié ensuite cet envoyé de les faire rentrer en grâce auprès de ce pontife, d'obtenir de lui leur retour, auquel il s'était déjà montré disposé, et avaient protesté qu'ils ne pouvaient plus vivre dans Pérouse. Le duc ne m'apprit rien de plus sur Vitellozzo ; mais j'ai su depuis, par une autre voie, que ce dernier lui avait fait dire que s'il voulait lui accorder des sûretés il viendrait le trouver, sinon qu'il s'éloignerait, et montrerait à Sou Excellence qu'il lui est toujours dévoué. Au sujet des Orsini, dont le duc m'avait entretenu quelque temps, je lui communiquai successivement les différentes parties de votre lettredu 10, les raisons qui auraient mis des obstacles à vos secours s'ils lui eussent été nécessaires dans le moment, et celles qui vous empêchaient de lui donner sur-le-cham() d'aiures preuves damitié; ie lui pariai de ce qui avait été maiulé en France

et de la réponse que l'on en attendait ; ensuite je fis entendre à Son Excellence que vous aviez pris à voire solde le marquis de Manloue. «Il me pa- « raît certain, »ajou!ai-je, «comme de moi-même, «que la seigneurie y a été déterminée par le roi: «ce prince était obligé de soutenir le marquis de «Mantoue, l'un de ses alliés, et désirait procu- «rerà une république si fidèle des armes qui pusosent lui être utiles ainsi qu'à ses amis; de leur «côté les Florentins voulaient empêcher que des «instruments de cette importance passassent «dans les mains de ceux qui portent envie à la agrandeurduroi:cc monarque ne pouvait donc «leur faire prendre un parli plus sage, plus utile, « et qui dût être plus agréable à Son Excellence. » Dans tous ces développements et dans ceux qui suivirent je m'efforçai, selon votre désir, de convaincre le duc de vos bonnes intentions. 11 me répondit obligeamment qu'il était persuadé de ce que vous lui disiez au sujet des troupes et de ralliance, n'insista point comme il l'avait fait précédemment ; et moi-même je ne lui fis aucune instance sur cet objet. Quant au marquis de Mantoue, il m'en parla en termes honorables, et me dit qu'il le regardait conmie un homme de bien. et le comptait au nombre de ses amis. 11 voulut me montrer des lettres dans lesquelles ce seigneur lui avait offert en dernier lieu de le seconder avec ses troupes dans toutes ses entreprises ; enfin il me témoigna qu'il était fort aise de l'avoir dans son voisinage. Je fis les réponses qui me parurent convenables; puis je revins, pour remplir votre commission, aux Orsini et aux Vitelli dont le duc a une fort mauvaise opinion, et auxquels u dit ouvertement ne pouvoir se fier, quoique résolu à temporiser avec eux. Je lui fis observer que dans leur désespoir ils pourraient se jeter sur les terres des Florentins; que nous n'avions à la vérité aucune inquiétude sur nos places, mais que ces incursions causeraient beaucoup de ravages, et que nous comptions sur le secours de Son Excellence dans le cas où elles auraient iieu avant que les troupes de la république fussent en état de les arrêter. Le duc me dit qu'il ne croyait nullement qu'ils dussent remuer, assertion dont il me donna quelques preuves ; mais qu'on supposant le contraire, l'on pouvait attendre de lui , comme d'un véritable ami , tous les services qui seraient en son pouvoir lorsqu'il serait

LÉGATIONS ET MISSIONS

instruit de leur marche, de leur force et des secours qui vous seraient nécessaires. Je n'en obtins rien de plus; et en le quittant je lui réitérai la demande du sauf-conduit. U le promit de nouveau sans aucune difficulté et m'engagea à en parler à Spannocchi. Comme je lui faisais observer que je l'avais fait , et que ce dernier m'avait remis à deux ou trois jours, il me répondit que les nombreuses occupations du moment étaient cause de ce délai, mais qu'il me conseillait de le voir encore. Mes nouvelles instances m'ont valu de la part de Spannocchi de bonnes paroles, mais point d'effet, ce dont j'ignore le motif. Nicolas Macchiavei.li. Imola.le 12 octobre 1502.

LETTRE V

MAGNIFIQUES SEIGNEliPS ,

J'ai empêché jusqu'à cet instant Bacino de partir avec mes deux dernières lettres, afin de mieux satisfaire au désir que vous avez de connaître ce qui se passe ici, et surtout les desseins et les dispositions de cette cour à votre égard. Je n'ai pu obtenir de Son Excellence que les renseignements dont je vous ai fait part; mais j'ai cherché à entrer en conversation avec un secrétaire du duc de Ferrare, envoyé ici au sujet des derniers événements : de propos en propos il en est venu à me dire qu'il était spécialement chargé par son souverain d'engager le duc à conclure avec vous l'alliance dont il était question. Il a ajouté, comme de lui-même, qu'il l'y croyait très-disposé et qu'il avait le projet , avant de lui en parler, de tâcher de l'amener à quelque explication particulière dont on pût ensuite se prévaloir par l'entremise du duc de Ferrare, ce dont il m'instruirait avant son départ. Sans montrer ni désir, ni éloignement relativement à ses offres , je lui exprimai en général ma reconnaissance. 11 a eu, depuis , une conférence avec le duc , et m'ayant retrouvé, il m'a dit que ce seigneur était dans d'excellentes dispositions. Mais comme il lui faisait observer que pour parvenir à une conclusion définitive il fallait préciser les choses, et que le duc de Ferrare mettrait en avant quelques propositions s'il le voulait. Son Excellence a répondu qu'il était bon d'attendre encore, et qu'elle préviendrait du moment convenable. Gela ne me

LÉGATION AUPRES DU DUC DE VALENTINOIS

suffisant point, je me suis procuré aujourd'hui un assez lonjj enlrcticn avec Af^apit, secrétaire de Sou Excellence. Dans cette conférence, qui n'élaitquecellededeiix particuliers chargés des mèiiies emplois et discutant d'eux-mêmes les inlérèts de leurs gouvernements , Agapit me dit : «Voyez combien votre gouvernement et le tmien ont de raisons pour se lier ensemble! «leurs amis et leurs ennemis sont communs ; adopuis queleducaretiré la Romagnedes mains odes Vénitiens ils sont suspects à l'un et à «Taufre. 11 n'était pas nécessaire que votre ré- « publique prît en ce moment à sa solde le mara quis de Mantoue, car elle n'avait rien à craindre, «d'autant plus que le duc, trompé par lesOrsini «et les Vitelli, ne peut jamais leur rendre sa «confiance. Elle me semble avoir perdu une belle «occasion, surtout en donnant à un autre la place «qui lui convenait. Je ne sais plus quelles propo- «sitions elle peut faire à ce seigneur couvert de «gloire, favorisé de la fortune, accoutumé à «cueillir des lauriers, et dont le pouvoir s'est en- «core accru depuis que vous avez contracté cet «engagement, tandis que le vôtre s'est affaibli. «Il est juste qu'en traitant avec vous il augmente « sa puissance plutôt que de la diminuer. » Après m'avoir parlé de son bonheur et de ses succès, il me dit que le duc ne pouvait rien souhaiter de plus avantageux pour lui que ce qui était arrivé: que les Orsini, qui espéraient soulever tout le monde contre lui, avaient vu au contraire chacun embrasser son parti ; que Florence lui avait envoyé une ambassade; qu'il avait reçu des lettres satisfaisantes de Venise; que le roi de France faisait marcher des troupes pour le secourir; et qu'on devait tenir quelque compte d'une fortune aussi favorable. Pendant cet entrelien, qui dura longtemps, Agapit revint deux fois à la charge au sujet du commandement de vos troupes , et me dit que, même en fermant les yeuxsur le passé, l'on ne pouvait plus en parler à l'avenir. Ce que je finis par savoir de lui bien clairement , c'est que cet article occupe beaucoup Son Excellence. 11 me suffit de vous assurer que je lui ai fait à peu près toutes les réponses convenables , sans entrer à cet égard dans des détails ennuyeux. Je ne veux point oublier de vous prévenir que le secrétaire ferrarais, en me parlant des motifs qui pourraient arrêter le duc, m'a dit qu'il croyait que ce seigneur avait écrit

au pape et ne voulait agir que d'après ses conseils; mais je pense qu'il pourrait bien être encore retenu par deux autres causes ; le désir de dissimuler au sujet de votre choix d'un général et de temporiser jusqu'à ce que la chose soit bien éclaircie, ou celui d'attendre avant d'aller plus loin l'installation du futur gonfalonier ', nomination qui nous rend plus de crédit qu'on ne pourrait se l'imaginer.

Je ne sais si je dois, magnifiques seigneurs, porter un autre jugement des objets dont il vient d'être question. Je continuerai à vous informer exactement de leurs suites. Ils ont éprouvé depuis quatre jours les changements dont je vous ai instruits. Plus le temps sera au beau , plus ce terrain sera difficile A cultiver. Permettez-moi seulement de vous fa ire observer qu'en faisant marcher à l'instant même le marquis de -Mantoue, vous serez sûrs de ramener à la raison ceux qui s'en sont éloignés.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, à la quatrième heure de nuit, le 13 octobre 1502

LETTRE VI

MAG?(IFIQUES SEIG^iEURS ,

Mes lettres des 11, 12 et 13 du courant, portées par Raccino , ont dû vous instruire de ce qui s'était passé jusqu'à ce jour : aussi me reste-t-il peu de choses à vous mander en ce moment. Je profiterai cependant pour vous en instiuire de Spinelli , arrivé aujourd'hui de Bologne en cette ville, d'où il se rend en grande hàle à Florence.

Je vous ai marqué précédemment que le duc avait envoyé aux Orsini , chefs de la ligue formée contre lui , un de ses gentilshommes de leur nom, pour connaître leurs intentions et voir s'il était possible de les ramener à son parti : ce gentilhomme est de retour ici depuis hier : je ne sais pas précisément quelles nouvelles il a rapportées; j'ai seulement ouï dire que Paul Orsino avait offert de se rendre auprès de Son Excellence , dont cet envoyé était revenu prendre l'agrément, et qu'il était reparti hier au soir avec des instructions qui promettaient toute sûreté à ce membre de la ligue, qui est attendu à Imola sous deux ou trois jour . L'envoyé des

- Il veut parler de l'élection de Pierre Soderini. nommé îjonfalonier perpétuel le 20 septembre 1502.

LEGATIONS ET MISSIONS.

Spmelli m'a dit beaucoup de choses qu'il pourra vous commjniquer ; je mecontenlerai de vous rapporter celle-ci : il assure avoir appris à Bolop,ne que Pau! Oisino était convenu avec la diète des confédérés qu'il pourrait se rendre ici et y traiter avec le duc, pourvu que Ion exceptât dans cet accommodement, quel qu'il fût , toute entreprise conire Bologne.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, le 14 octobre iô02.

LETTRE VII

UACniFIQUES SF.IG?1EIJRS ,

Votre courrier est arrrivé aujourd'hui vers la vingtièuie heure , pendant que j étais à la cour de Son Excellence. 11 m'a remis votre lel tredu 13 : tUe ne contenait riend'imporlant touchant la négociation dont vous m'avez chargé, n'éiant qu'une répétition de celle du lO, à laquelle j'ai amplement répondu par les miennes des 11, 12 et 13 : aussi ne me serais-jc pas mis en peine d'aller trouver le duc sans ce que vous y avez joint sur BorgO; touchant les mouvemenisde l'arlillcrie et des fantassins. Ceci me paraissant digne d'attention et propre à vous concilier cette cour, je cherchai à me procurer une audience. Comme le duc était très-occupé à passer en revue des fantassins qui défilaient devant son palais pour aller se réunir sous leurs drapeaux, je remis à l'un de ses secrétaires la copie de l'article de Jean Ridolfi, afin qu'il le lui fit voir comme une chose importante. Le duc, après l'avoir lue, m'appela et médit :« Que pensez-vous «de cet avertissement?» En ayant pris lecture, je répondis que je le croyais vrai , en le jugeant d'après le lieu d'où il venait et les qualités de celui qui l'envoyait , parce que Borgo n'était qu'à cinq milles de Castello, et que Jean passait pour l'un des hommes les plus prudents et les plus recommandables de cette ville. « Je me «doute, » reprit le duc, «de la manière dont cela « se passe. Vous voyez qu'il a mis en mouvement «les fantassins et les lances prises séparément, «el non les hommes d'armes, espérant qu'il ne «sera point accusé de trahison envers moi, ce «qui n'eût pas manqué d'avoir lieu s'il m'eût «attaqué avec les troupes dont j'ai payé la .solde. «Ce mouvement de l'artillerie peut encore être t un sujet de tromperie de la part de Vitellozzo :

« comme il en a quelques pièces qui m'appartien- «ni-nl el que je lui ai fait redemander ces jours «passés, il est possible qu'il dise à mes soldats «qu'il me les renvoie, el sous escorte, de peur «que les habitants d'Agobbio ne les enlèvent , « tandisqu'il domieraii à entendre à ceux d'Agob- «bio que son dessein est de leur fournir des «secours. Mais l'on doit être bientôt instruit du «résultat. J'attends avec la plus vive impatience «qu'ils se déclarent ouvertement, quoique cer- «taines menées sourdesdesOrsini me persuadent «qu'ils n'éclateront pas. D'ailleurs mes troupes «devaier.taujourd'liui se présenlerdevant la ville «d'Urhin.» Comme il prolongeait cet entretien, je profitai d'une occasion de l'informer de la faveur que vous aviez publiquement accordée à Grechetto et à Biancbino, et du congé donné avec plaisir à Maillane. Je convins que cela était peu considérable, mais je fis observer que les petits ruisseaux formaient les grandes rivières^ et que la bonne \olonté se reconnaissait même dans les moindrcsobjets. Je dis ensuite en peu de mots, conime vous m'en avez chargé, que Son Excellence vous trouverait toujours disposés à faire ce qui serait raisonnable et po.ssible; je promis de votre part tous les égards convenables ; je réitérai nos remerciments pour la réponse obligeante relativement au sauf-conduit, et le désir de voir bientôt se réalùser les promesses faites sur cet objet. Le duc témoigna une vive reconnais.sance sur le premier article , en disant que les moindres services qu'il recevait de vous étaient très-grands à ses yeux; et il passa de ces expressions générales à des protestations amicales plus particulières. A l'égard du sauF-conduit, il appela Spannocchi et le pria de le rédiger avec moi. Ce l'ut ainsi que je sortis de celte conférence qui avait été fort longue. Son Excellence m'y parla beaucoup du désir que le monarque français avait de l'obliger, désir que ce prince lui avait exprimé plusieurs fois par écrit , et qu'Edouard Buliot lui avait renouvelé la veille de vive voix, en l'assurant qu'elle en verrait bientôt les effets.

Dans ma lettre du 9, partie le 10, je vou.s ai donné assez de détails sur les forces de c-; seigneur et sur les secours qu'il espère poiir n avoir plus be.soin d'y revenir. Sa position ea d'autant meilleure que les Vénitiens ne parai;-; sent pas vouloir se déclarer contre lui , el qu'il

LEGATION AUPRES DU DUC DE VALENÏINOIS.

semble reprendre le dessus dans le duché d'Urbin qu'il regardait comme perdu. Joignez- y la soumission des Orsini , si elle a ou doit avoir lieu. On n'en dit plus rien, quoique l'on continue à annoncer la prochaine arrivée de Paul Orsino, comme je vous le mandais hier. Le duc a encore pris à sa solde Louis de la Mirandole avec soixante hommes d'armes et soixante chevau-légers. Le fils du général de Milan, appelé auparavant le général de Savoie, chargé d'enrôler les quinze cents Suisses, a aussi reçu l'ordre de lui lever dans la Lombardie jusqu'à cent cinquante hommes d'armes. Il compte donc avoir sous les armes dans l'espace d'un mois, d'abord les gentilshommes, les trois compagnies d'Espagnols dont je vous ai parlé et les troupes rassemblées dans ses possessions de la Romagne. Joignez à cela cinq cents hommes d'armes, plus environ deux cent dix que lui fourniront Louis de la Mirandole et le fils du général de Milan, Il espère en outre avoir à peu près autan t de chevau-légers que d'hommes d'armes ; quant aux fantassins, j'estime qu'il peut s'en trouver environ deux mille cinq cents à Sienne et dans le duché d'Urbin. Plus il aura d'argent , plus il s'en procurera. Jusqu'à présent, on le voit occupé à en faire lever de toutes parts.

Vous m'écrivez à la fin de votre dernière de temporiser, de ne point prendre d'engagements et de chercher h pénétrer ses desseins. Je crois avoir déjà rempli les deux premiers objets et fait pour le troisième ce qui dépendait de moi. J'ai tâché de vous en convaincre dans ma lettre du 13. Il me paraît inutile d'y revenir , n'ayant rien de nouveau à vous marquer sur ce sujet. Le désir de vous faire diriger par la France, dont vous avez annoncé que vous attendiez le consentement, est aussi , je crois , l'un de ces motifs qui rendent, comme je vous l'ai écrit , Son Excellence plus réservée.

Je vous ai marqué qu'Edouard Buliot est arrivé hier ici. J'allai le voir, mais je n'eus le temps d'en tirer aucun renseignement, ce dont je me mis peu en peine, parce qu'il me dit qu'il était chargé de se rendre auprès de vous.

j /ai revu Spannocchi ; il m'a dit avoir parlé ù'2 nouveau au duc du sauf-conduit; mais il m'a observé que, si l'on en donnait un général , cela paraîtrait devoir tourner plutôt au détriment de Son Excellence qu'à son avantage.

U\CCniAVELU, II'

Comme je voulais lui répondre, il ajouta : «Nous verrons demain avec Agapit ce que l'on cf pourra faire. » Je vous répète qu'il serait fort .'! propos que quelqu'un de ses amis de Florence lui écrivît. C'est tout ce que je puis vous fair 3 savoir à cet égard. Rien de nouveau sur Bologne ni sur le duché d'Urbin.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, le 15 octobre lô02.

LETTRE VIII

MAGIVIFIQVES SEIGNEURS ,

Ma- dernière vous instruira de ma conférence avec le duc, après la réception de la vôtre du 13, et de l'état des affaires dans ce pays. Il m'a semblé à propos de vous adresser celle-ci séparément : son contenu vous en indiquera la raison. D'après l'avis donné par Jean Ridolfi, sur les mouvements de l'artillerie et des troupes de Vitellozzo, Son Excellence me parla en ces termes, si je me les rappelle bien ; «Deux motifs «empêchent la seigneurie défaire approcher des « troupes sur les confins des terres occupées par «Vitellozzo : le premier naît du désir d'attendre «la décision du roi et d'observer la route à tenir «dans les circonstances actuelles; le second est «dicté par la considération du petit nombre de « troupes qu'elle possède et de la grande quan- «tité d'endroits qu'elle est obligée de garder. « Comme je voudrais gagner du temps et obtenir « quelque preuve de vos bonnes dispositions, voici « ma réponse à ces deux difficultés. Relativement «au roi, je suis aussi assuré qu'il soit possible de «l'être que Sa Majesté verrait avec plaisir la ré- « publique entière marcher à mon secours; vous «pouvez le faire savoir à la seigneurie, qui en aura «bientôt la certitude de la part de ce prince lui- «même. Quant au petit nombre de vos troupes, «écrivez-lui que si ehe court le moindre danger «pour en avoir retiré des lieux où elles se trou- «vent, j'irai moi-même vous défendre, et me «chargerai de tout le poids de la guerre; je la «prie seulement d'envoyer aux environs deCas- «tello cinquante à soixante cavaliers, trois ou «quatre cents fantassins, d'y faire conduire deux «pièces d'artillerie , de commander dans cette «contrée un homme par maison et d'y déployer «siwDlement un appareil guerrier, et d'y faire

LÉGATIONS

« d'autres démonstrations du même fjenre. Je vous «reconiijiaiide posiiivemcnl d"cnipioyer à son «é}',ard louies les instances possibles. «Telles furent à peu presses propres paroles. Malp,rémes représentations sur la modicité de nos moyens de défense, sur le danger de nous priver de quelques-uns, Son Excellence a insisté pour que je vous écrivisse ; ce dont je ne puis me dispenser, ayant été oblii^é de le lui promettre. Je le fais dans une lettre particulière, afin que vous puissiez, si vous le jup,ez convenable, acquiescer à sa demande sans la rendre publique et sans vous compromettre. Vous enverriez alors quelques troupes vers Borgo et Anghiari ; vous feriez, en tout ou en partie, la montre et les autres choses qu'il désire, en prétextant que vous éprouvez qiiel(|ues craintes de ce côté : cela le satisferait. On peut lui exagérer les choses de moitié, parce qu'il lui est impossible d'en être instruit avec exactitude. Veuillez n'attribuer ces observations pi à une confiance présomptueuse, ni à l'envie de vous donner des conseils, mais uniquement à cette affection naturelle que tout homme doit à sa patrie. J'espère recevoir bientôt votre réponse.

Nicolas Macciiiayelu.

Imcla, le 16 octobre 1502.

LETTRE IX

MACNIFIQUES SEIGISEURS ,

Mes dernières lettres, que je fis partir hier, vous auront appris ce que je pense de la position de cette cour. V^ous y aurez vu aussi ce que je vous marque au sujet des vôlres du 13, et avec quelle impatience j'attends votre réponse. Son Excellence m"a envoyé chercher aujourd'hui vers la dix-huitième heure et m'a dii : «Je veux «continuer ù vous instruire de ce qui peut «regarder la république en particulier, ou de ce «qui concerne nos inléréts communs. J'ai reçu «aujourd'hui cette lettre de quelqu'un que j'ai «envoyé à Sienne.» Il m'en lut un article portant que les Orsini s'étaient avancés avec leurs troupes du côté de Cagli , non comme ennemis , mais en alléguant que le chevalier Orsino, qui leur avait parlé de la part de Son Kxcelletice, les avait assurés que pour être amis avec elle il fallait qu'ils se retirassent vers le duché dUrbin. La même lettre portait que les Florentins uvaient cherché à se lier avec eux en leur offrant

ET MISSIONS

•j des conditions honorables. Son auteur ajoutait | que les 0:sini seraient réellement dévoisés à Son Excellence, si elle voulait renoncer à l'entreprise contre Bologne et entrer sur les terres de Florence ou de Venise. Après celte lecture le duc me dit : a Vous voyez que j'agis de bonne foi «envers vous, persuadé que vous voulez sincère- «mentdevenirmesamiset nepasm'induireener- «reur. Votre république doit donc me témoigner «plus de confiance que par le passé, et elle me «trouvera toujours fidèle à mes engagements.» Je le remerciai de la loyauiéavec laquelle il m'avait communiqué cette lettre, et l'assurai que, d'après les instructions qui m'avaient étédonnées à mon départ et les lettres reçues depuis, je ne pouvais que lui réitérer vos excellentes dispositions à son égard. Conformément à vos ordres, je m'étendis sur ce point autant que cela me parut nécessaire. Nous nous entretînmes ensuite de ces mêmes Orsini, du lieu où ils se trouvaient avec leur monde et de leurs desseins. Ce seigneur me rapporta qu'il avait appris par une autre voie qu'ils étaient à Cagli, et qu'à leur arrivée les habitants de cet endroit avaient voulu attaquer le fort, mais que les Orsini s'y étaient opposés. Alorsles premiers leurdemaudèrent s'ils marchaient contre eux. Ils répondirent que leur marche avait uniquement pour but non de leur nuire ou de les défendre, mais de gagner du temps. Telle a étécette entrevue avec Son Excellence. J'ai cru m'apercevoir, par ce qu'elle m'a dit ou fait entendre , que son désir de conclure avec vous un traité était plus vif que lors de notre dernier entretien. Je ne veux point oublier de vous écrire ce que j'ai appris de l'un des premiers de sa cour, que je ne nommerai point parce qu'il m'en a prié. Dans une conversation que nous avons eue ensemble sur les affaires présentes, il a blâmé d'abord la lenteur que vous mettiez, le duc et vous, à prendre de concert quelque parti. Il a ajouté qu'il avait fait hier la même observation au duc, eu lui disant qu'il fallait se décider , ce qui était très-facile , puisque Son Excellence ainsi que la seigneurie étaient remplies dé bonne volonté , qu'elles avaient les mêmes ennemis , la même obligation de tenir des troupes sur pied et de se défe-ndre, objets sur lesquels l'on pouvait s'entendre sans aucune difficulté. Le duc lui répondit : « Pourquoi donc les «Florôntins ne me font-ils pas quelques cuver-

LÉGATION AUPRES DU

« tures? C'est parce qu'ils ne s'expliquent point « qu'ils m'mspirenl de la méfiance. Je désire que «les premières proposiiions vienneni d'eux, afin «(|ue les arrangeuienls qui se prendront soient «plus durables.» Il n'est pas nécessaire de vous rendre mes réponses. Je n'ai voulu , en vous rapportant ceci , que vous mettre à portée de mieux connaître ou plutôt de mieux deviner les intentions de Son Excellence.

Je me rappelle que je ne vous ai pas mandé que lY'uvoyé du duc à Sienne lui écrivait aussi que quelqu'un était venu de votre part dans cette ville pour y conclure une trêve. Lorsque le duc me le dit, je répliquai que je n'en avais aucune nouvelle et que j'ifjnorais quelle trêve pouvait se négocier entre les Florentins et les Siennois, à moins qu'il ne fût question de celle faite en 1498, et dont l'expiration dans six ou huit mois eiif^ajifeait probablement à s'occuper de son renouvellement. Il m'en demanda les conditions. « De vivre en paix,» lui dis je, «et de ne «point aider l'ennemi de son allié à lui faire la «guerre.» Il me parut ajouter foi à ma ré[)onse.

On apprend des environs d'Urbm que l'armée de Son Excellence, qui avait ordre de s'approcher de cette ville, ne s'est point avancée au delà de Fo.ssonibrone. Les uns l'attribuent au temps, les autres à l'entrée de Vitellozzo dans Urbin, avec une compagnie de fantassins. L'arrivée des Orsini à Cagli, dont nous avons parlé plus haut, pourrait bien y être pour quelque chose.

11 se trouve ici à la solde du duc mille hommes d'infanterie, dont la marche est, dit-on, arrêtée par le défaut d'argent ; mais au premier jour il en doit arriver de grandes sommes envoyées de Rome en cette ville par la roule de Florence. On presse 1 exécution des ordres dont je vous ai parlé au sujet des secours de la France et des troupes à pied et à cheval que fait lever Son Excellence. A chaque instant des courriers arrivent de laLorabardie, et d'autres y retournent.

Le chevalier Orsino est revenu hier soir de Pérouse. J'ignore quelles nouvelles il a rapportées. Jeconjecture que ce sont les mêmes que celles con.signées dans la lettre de l'envoyé du duc à Sienne, et dont je vous ai informé. C'est tout ce que je puis vous marquer pour l'instant. Si vous désirez connaître mon avis sur ces mouvements, permettez-moi de vous observer que

la fortune dont le duc a joui jusqu'A ce jour ne me paraît pas devoir l'abandonner pendant la vie du pape actuel, et tant qi»! conservera la bienveillance du roi. Ceux qui o\n eu l'air de vouloir se liguer contre lui ne sont plusà temps de lui faire beaucoup de mal. et demain ils y seront encore moins qu'anjouidhin'.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, le 17 ocloLre 1502.

LETTRE X

MAGNIFIQUES SEIONEt'R» ,

Baccino , votre courrier, me remit hier vers la vinglièiTie heure vos lettres du 17, avec les copies de celles qui vous ont éiéen\oyées de Pérouse. Au.ssilôtquej eus reçu ces dépêches, je me rendis au[)rès de Son Excellence, à laquelle je dis que vous attendiez la répon.se du roi et que vous étiez toujours dans les meilleures dispositions; et, [)our la convaincre du motif de l'envoi de ce courrier, je lui lus les copies que vous m'avez fait passer. Aprèslesavoir entendues, elle me remercia des témoignages d'amitié que vous lui réitérez en toute circonstance, et promit en termes affectueux et très-explicites de les reconnaître lorsqu'elle en pourrait trouver l'occasion. Le duc me dit ensuite que les six cents hommes sur lesquels comptent .ses ennemis reviendraient presque tous sous .ses drapeaux. Il ajouta en riant : «Ils ont raison de dire des «hommes d'armes en blanc, c'est à-dire nuls. Je «ne veux point recourir à des bravades, mais je «désire que Ion nous juge par les effets, quels «qu'ils pui,s.sent être. Mes adversaires me pa- «raissent d'autant moins à craindre que je les «connais davantage, eux et leurs trouj)es. Ce Vi- « tellozzo, auquel on a fait une si grande réputaation,je n'ai jamais vu de lui un seul trait de bra- « voure : son éternelle excuse était le mal français. «II n'est bon qu'à dévaster un pays sans défense, «à piller ceux qui n'o|)posent aucune résistance, «ou à commettre des perfidies de ce genre. L'é- «vénementde Pise en est la preuve; personne «n'en peut [)lus douter depuis qu il m'a trahi «quoiqu'il fût à ma solde et qu'il eût reçu mon «argent.» Il s'étendit beaucoup sur cet article, mais sans qu'il s'opérât aucun changement dans le son de sa voix et dans l'expression de son

visape. Je lui donnai les réponses qui se présen- ' tèrenl alors; et, dans le cours de cet entretien qui fut fort long , je n'omis rien pour le confirmer dans lopinion que Ton ne pouvait ni ne devait plus avoir de confiance en eux. Je lui fis voir, en retraçant le passé, que dans Tinstant où ils se disaient ses amis ils tramaient des complots contre lui. 11 entra fort bien dans mes vues. Je tâche de minsinuer dans l'esprit de Son Excellence afin de pouvoir l'entretenir avec une espèce d'intimité , en profitant, pour y réussir, et des circonstances et des démonstrations amicales que vous m'avez jusqu'ici charf^é de lui réitérer au nom de la république. Néanmoins je n'ai pu encore en tirer d'autres éclaircissements. Comme ce seifjneur ne m'a pas mis de lui-même sur la voie, je ne lui ai point parlé des affaires relatives à la ville d'Urbin, afin de ne pas l'offenser et de pouvoir me procurer auprès de lui beaucoup de renseignements par un autre moyen.

11 règne dans cette cour un secret admirable sur les objets dont l'importance l'exige. Aussi avez-vous j)u être mieux instruits à Florence que je ne le suis ici de ce qui regarde les Orsini et les Vitelli, qui ont enfin jeté le masque et éclaté complètement, comme je l'ai appris de Son Excellence et vous l'ai mandé dans ma lettre du 17. Us ont défait il y a trois joursdon Michel, don Hugues, et les ont repoussés vers Fossombrone. On dit même don Hugues pris, don Michel blessé et Ramiro retiré à Fano avec la majeure partie des troupes. Selon les uns, ils ont entièrement abandonné Fossombrone; selon d'autres, ilsyont laissé environ trois cents hommes d'infanterie. Quoi qu'il en soit , n'importe les détails , ces capitaines au service du duc ont été forcés à la retraite et fort maltraités. On n'entend pas dire qu'il y ait eu d'autre action depuis. Quant au duc Guido, le bruit se répandit il y a quatre jours qu'il était parti de Venise pour se rendre dans son duché. Son Excellence envoya sur-le- / champ beaucoup de monde pour lui fermer les passages. On ne sait point où il se sera arrêté. Les uns le disent dans la ville même d'Urbin, les autres dans Saint-Léon; il en est qui croient qu'il n'est pas encore passé. Je m'informe autant qu'il m'est possible, mais je ne puis vous instruire que de ce que j'apprends.

Point de mouvements du côté de Bologne, et

Tonne parait pas encore en craindre. Son Excellence presse de toutes parts les armements dont je vous ai parlé dans plusieurs de mes lettres. Pour lever des troupes de pied et de cheval, elle a sacrifié autant d'argent depuis que je suis ici qu'un autre état en dépense pendant deux années. Des courriers partent nuit et jour; Guillaume de Bonaccor.so, qui l'a servie quelque temps et qui parle fort bien le français, fut envoyé hier avec deux gentilshommes à la rencontre des lances françaises, qui sont en route et doivent maintenant , d'après ce que m'a dit le duc, être arrivées en décade Modène.

J'espère vous envoyer aujourd'hui le saufconduit demandé. J'en parlai hier à Son Excellence, qui se fâcha de ce qu'il n'était pas encore expédié. Elle me dit à ce sujet : «Puis-je de mon «côté être certain que mes sujets seront en sû- « reté sur les terres de la république? » Je répondis que l'expérience ne devait pas lui permettre de doute, mais que, si elle désirait aussi un saufconduit pour tous ceux qui étaient soumis à son autorité , il lui serait accordé à l'instant.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, le 20 octobre 1502.

LETTRE XL

MAGKIFIOIJES SEIGNEURS

Avant que je reçusse hier la vôtre du 17, à laquelle je viens de répondre , Son Excellence m'avait fait appeler pour me communiquer des lettres de France envoyées par monseigneur d'Arles. Elles portent que l'ambassadeur de Florence s'est présenté de votre part à Sa Majesté, qu'il l'a instruite du soulèvement des Orsini, de leur rassemblement et des autres mouvements excités contre le souverain pontife; qu'il lui a montré les suites que cela pouvait entraîner et l'a engagée â interposer son pouvoir pour les prévenir ; enfin qu'il a protesté à ce prince que la seigneurie était disposée, si cela lui était agréable , à .soutenir de tous ses moyens les intérêts du saintsiége et du duc de Valentinois. D'après ces mêmes lettres, le roi lui a montré beauc-upde zèle pour la cause de ce duc et une vive satisfaction, en l'assurant dans sa réponse que plus le secours serait considérable, plus il en saurait gré aux Florentins, qu'il engageait à employer

LÉGATION AUPRÈS DU

en faveur de Son Excellence leurs troupes et tous les autres moyens qui dépendaient d'eux. Comme l'ambassadeur remarquait que la république avai-t peu de troupes, le roi dit qu'il permettait que l'on en fit venir de tous ses États pour la défense du saint-siége. Le duc , après m'avoir fait part de ces lettres, me dit : «Ecri- « vez à la seigneurie de m'envoyer dix escadrons «de cavalerie; dites-lui aussi que je suis prêt à «conclure avec elle une alliance stable, indisso- « lubie, et dont vous retirerez tous les avantages « que l'on peut espérer de ma puissance et de ma «fortune.» 11 ajouta que, d'après ces dispositions du roi dont la seigneurie doit aussi être informée, il voudrait avoir vu se réaliser ce dont je vous ai parlé dans ma lettre du 16 , portée par Jean de Domenico , notre courrier , et qu'il me paraît inutile de vous répéter ici. De plus Son Excellence désire que, sous prétexte de vous excuser, vous fassiez entendre aux Orsini et aux autres chefs , leurs partisans , par lettre ou de vive voix , comme vous le jugerez à propos, que vous êtes obligés de vous conformer aux volontés et aux ordres du roi, et que. Sa Majesté exigeantquevoussouteniezlesaint-siége contre ses ennemis, (juels qu'ils soient, vous ne pourrez vous dispenser de lui obéir. Elle me témoigna que vous lui rendriez un grand service, et me pria de vous le mander sur-le-champ. Ce seigneur m'entretint ensuite de beaucoup d'objets, et je fis sur tous les observations que je crus alors nécessaires, mais dont le récit me paraît inutile en ce moment. Je vous dirai seulement qu'en me parlant de Pandolfe Petrucci il ajouta: «Celui-ci m'envoie chaque jour lettres «ou courriers pour me renouveler ses grandes «protestations d'amitié, mais je le connais.» Puis il m'assura qu'on lui avait mandé de plusieurs endroits que vous excitiez les Bolonais à lui déclarer la guerre , et que ceux qui lui avaient écrit ces lettres lui marquaient que vous étiez portés à vous conduire de cette manière, soit par le désir de sa ruine, soit par l'espoir de faire ■1 veclui un traité plus honorable. Son Excellence conclut en médisant que vos orocédés dans toutes les circonstances , et surtout dans ce qui venait de se passer en France , l'empêchaient d'ajouter foi à ces nouvelles.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, le 20 oclof'ie 1502.

LETTRE XIL

MAGniFIQOES SEIGNEURS ,

Je vous ai fait passer hier par Baccino ma réponse à vos lettres du 17, et vous ai marqué que j'espérais obtenir enfin le sauf-conduit. Agapit, que je suis allé trouver à ce sujet , m'a dit qu'il était fait, mais qu'il eu désirait un semblable de la seigneurie pour les sujets du duc. Je vous envoie la copie du sien, qu'il m'a remise afin que vous puissiez m'en faire tenir un pareil si vous le jugez à propos. Je changerai aussitôt l'un contre l'autre, sans frais, en supposant que la seigneurie agrée la proposition qui lui est faite.

Je n'ai rien appris de nouveau, si ce n'est qu'Antoine de Venafre , agent de Pandolfe Petrucci et envoyé par les Orsini, est arrivé ici hier soir. Il est reparti aujourd'hui, mais j'ignore ce qui s'est traité. Je m'en informerai avec .soin et vous en ferai part.

Nicolas Macchiavelli.

Imola, le 21 octobre 1502.

Copie du sauf-conduit accordé par le duc de Falentinois aux Florentins.

«César Borgia de France, par la grâce de Dieu duc de Uomagne et de Valenlinois, prince d'Adria et de Venafre, seigneur dePiombino, etc., et S. R. E., gonfalonier et capitaine général, à tous les commandants, condottieri, chefs d'escadrons, connétables, soldats et autres à notre solde, faisant partie de notre armée, aux président et membres de notre conseil , lieutetenant, commissaire, podestà, officiers, communes et particuliers, soumis médiatement ou immédiatement à notre puissance, auxquels parviendra la connaissance des présentes , annonçons que notre volonté est que la magnifique seigneurie, les commune et peuple de Florence éprouvent de notre part envers leurs citoyens et sujets des démonstrations et preuves de bienveillance conformes à l'étroite et fraternelle amitié que nous portons à ladite seigneurie;

«Avons délibéré que les citoyens et sujets susdits pourront, en toute liberté et sûreté de leurs personnes et de leurs biens, trafiquer, voyager, entretenir des relations de commerce et d'amitié dans toute l'étendue de nos Etats; avons recommandé et recommandons A tous les dénommés ci-dessus, à tous en général et a

?1fi

LÉGATIONS ET MISSIONS

chnciin en particulier, de ne faire éprouver aucun empèclicnienl dans Iein\s personnes ou dans leurs biens, en quelque enriroit que ce puisse être, mais spccalenient dans les villes , places , cliàleaux et autres !ieux rie la Roma[;neet de nos aiiires étals, à tous et chacun des ciioyens ou sujets de ladite république de Florence, et de les laisser librement passer avec leurs marchandises et autres effets à eux appartenant, demeurer, trafifiuer, etc. , leur procurant sûreié de passage, accueil amical, bons trailemcnis, ap|)ui et protection toutes les fois qu ils pourraient en avoir besoin. Que personne n'cntrepreime de faire quelque chose de contraire à ces présentes, s'il ne veut point encourir nuire ressentiment et les peines les plus {graves.

«Dunné à Imola , le 19 octobre de l'an du Seigneur 1502, et de noire souveraineté ducale enRomagne l'an '2^. s

LETTRE Xni.

MAS?IIFIQUES SEIâREURS

François del Magno m'a rerais aujourd'hui vers la vingtième heure vos trois lettres, l'une du 19 et les deux antres du 21. Après les avoir lues avec alleniion, je me suis rendu auprès de Son Excellence, ei lui ai fait part de votre réponse A .sa demande contenue dans ma lettre du 16. Je lui ai appris l'arrivée de Guasparre à Florence de la part du pape. Quant à ses deux demandes relatives aux ceni lances et au marquis de .Manloue, il a répondu à la première qu'elle était impo.s.sible, et à la seconde qu'elle était inutile, rengagement du marquis ne devant commencer quau mois de mars prochain. Quant au troisième article louchant l'alliance, je lui disque vous aviez pris la résolution d'envoyer promptemeni un ambassadeur au pape, pour être mieux informés de ses intentions et traiter de ce qui serait à favanlage commun. Je ne liu' fis point connaître lés instructions particulières de cet ambassadeur, connue vous me le recommandez à la tin de votre dernière;, je parlai beaucoup de votre ai lâchement à Son Excellence et de votre éloiguement pour toute liaison avec ses ennemis. II me parut utile de lui corn- | muniquer l'endroit de votre lettre où ces senii- '[ ments sont exprimés. Le duc, après m'avoir ^

écoulé d'un air gracieux comme il Ta toujours

fait, s'approcha d'une table oii se trouvaient

quelques lettres et me dit : «Je veux, avant de

^répondre, vous montrer la lettre que le roi

«Louis XII a écrite aux Vénitiens, et dont mon-

«seigneur d'Arles m'a envoyé une copie en fran-

«çais. Il faut que vous .sachiez, pour la mieux

«comprendre, que, sous prétexte d'affeclion

«envers Sa Majesté, les Vénitiens « lui ont fait

«dire par leurs ambassadeurs que leur tendre

«sollicitude pour ses intérêts leur faisait craindre

\ «qu'elle n'éprouvât quelque déslionneur-en I(a-

i «lie; qu'ils .se croyaient obligés, Comme ses anu's

oies plus intimes, de la prévenir des bruils qui

«se répandaient et du tort que lui faisait la pro-

«tfclion qu'elle avait accordée et qu'elle aecor-

«dait encore au pape et au duc de Valentinois.

«qui usurpaient sans raison le bien daulrui,'

«qui livraient les provinces aux ravages de la

«guerre, qui.selivraient à beaucoupd'auiresexcès «déshonorants pour elle puisqu'elle y donnait «son consentement; enfin que les autres griefs «touchant le passé n'éiaient rien en comparaioson de ceux relaiifs à Bologne, que Sa Majesté «s'était chargée de protéger. Le roi, après avoir «entendu ce qui vient dêire rapporté, y fit une «réponse par écrit, afin que les Vénitiens pussent «la relire plusieurs fois et connaître mieux les «disposiiions de ce prince.» Alors le duc me lut cette leilre en entier. Elle contient en effet la

jusiificai ion de loutesces calomnies, el Sa Majesté finit par assurer (pfelle veut faire rentrer dans l'obéissance touies les terres qui dépendent du saint-siéj;e , et que si les Véniiiens s'y opposent elle les traitera en ennemis. Lor.stjue Son Excellence eut tern)iné cette lecture, elle ajouta: «Je «vous répèle ce .soir, comme je vous l'ai déjà dit «plusieurs fois, que les secours ne me manqiie- «ront point. I,es lances françaises arriveront «bienlôt, ainsi que les fantassins que j'ai lait «lever au delà des monts depuis plusieurs jours, «Vous voyezque j'em-ôle aussi tous les jours du «mondedansnoirecontiée. Le pape et le roi ne «me laisseront pas manquer, le premier d'ar «gent, le second de troupes. Sans montrer trop

' François Giiicciard'ni parle aussi du projel desVéïii tiens de [ierdre le duc de ValeHiinoi,-. dans l'cspiil du loi de France, en lui écrivaiitdaiis les lernies ra,.)portés ici. Il fail ésalcment raeniion de la réponse de ce prince

LÉGATION AUPRÈS DU

n de présomption ni dans mes actions ni dans «mes paroles , je crois cependant que mes enn«- «niis pourraient bien se repentir de leurs perce fidies. » Pour me convaincre que les Orsini venaient de lui faire éprouver une perfidie des plus noires, le duc me dit : «Vous avez su de moi «qu'ils m'avaient écrit ces jours derniers qu'ils «se rendaient dans le duché d'Urbin selon mes «ordres qui leur avaient été communiqués par «le chevalier Orsino. L'opposition qu'ils avaient «mise à l'attaque du fort de Cagli me fit croire «à la vérité de cette lettre. J'ordonnai en consé- «quence à Hugues de marcher avec son monde «vers la ville d'Urbin, en lui marquant que les «Orsini s'avançaient d'un auire côté pour le seaconder.Huguesobéit, et s'il nese fût point arrêté «pour saccager deux petits chû'eaux ses troupes «eussent éi>. taillées en pièces. Lors(|u'elles vou- « lurent passer en avant, elles se virent assaillies «par un grand nombre de gens de la campagne set sur le point d'être investies par les Orsini. «Ces prétendus amis sont maintenant sur les «terres de Fano, où ils prennent seulement des «subsistances en prolestant qu'ils me sont tout «dévoués. Gian-Pagolo Baglioni, autre ami du «même genre, a voulu pénétrei" dans Fano, mais «il n'a pu y réussir. Vous voyez comment ils se «conduisent. Ils négocient cependant avec moi «un accominodemeni et m'écrivent de belles «lettres. Je dois recevoir aujourd'hui le seigneur «Paul Orsino, demain ce sera le cardinal; «c'est ainsi qu'ils se jouent de moi. Mais je tem- «porise, j'écoute tout et attends un moment fa- «vorable. Quant aux excuses de la seigneurie «dont vous m'avez fait part, je les agrée avec «plaisir, sachant qu'elles sont fondées. Remer- «ciez-ia de ses avis au sujet de Sienne, témoi- «gnez-lui toute ma salisfaciion et olfrez-lui tous «les services qui seront en mon pouvoir. Je ne «vous fis pas, lorsque vous arrivâtes, des offres «aussi étendues, parce que mes États se trou- « valent dans une situation très-critique. Urbin «s'était révolté, je ne savais sur quoi compter; «des États nouvellement acquis et le désordre «général de mes affaires me donnaient beau- «coup d'inquiétude : je ne voulus point que la «seigneurie put croire que la peur me rendait «prodigue de promesses. Gomme je crains moins «aujourd'hui, je vous promets davantage; j'y «joindrai des faits qliand mes craintes seront

«totalement dissipées.» Après queSon Excellence m'eut ainsi entretenu et que je lui eus fait les réponses convenables, nous revînmes aux Orsini et à la négociation, ce qui me donna occasion de lui dire : «Vous voyez avec quelle fran- «chise la seigneurie s'est toujours conduite : «environnée de périls imminents, elle m'a en- «voyé vous assurer de ses dispositions et de son «dévouement ; sans s'inquiéter si on lui repro- «cherait d'augmenter votre puissance et d affai- «blir celle de vos ennemis, elle a ronqm toute «liaison avec eux et vous a ouvert un libre «passage sur ses terres, ce qui mérite beaucoup «de considération et ne doit être ni oublié ni « méconnu. Nousespéronsdoncde Son Excellence «que, si elle traite avec les Orsini ou avec d'autres, «elle se souviendra de notre dévouement à son «égard et ne consentira à aucun engagement «contraire aux |)rotestations amicales qu'elle «nous a toujours réitérées. » Le duc répliqua que ceci ne devait même pas être mis en question. «Vous savez,» ajoula-t-il, «qu'Antoine de Ve- «iiafre est venu me trouver au nom des Orsini « et que, parmi beaucoup de contes qu'il m'a faits, «il a mis en avant la proposition de changer le «gouvernement de Florence: je lui répondis, «que cet État, ami de la France à laquelle j'étais «dévoué , ne m'avait jamais offensé et que, loin «de vouloir lui nuire, j'étais sur le point decon- «clure une alliance avec lui.» — «De tels accora- «modemenlsne nous conviennent point,» reprit Antoine: «laissez-moi repartir, et nous saurons «bien prendre de bonnes mesures.» Je lui dis alors , afin de ne lui laisser aucune espérance à cet égard : «Croyez que je veux bien continuer «à vous entendre et à suivre les négociations, « mais je ne consentirai jamais à des propositions «opposées aux intérêts de cette république, à «moins qu'elle ne m'y force. Dans le cas où cet «envoyé reviendrait encore, soyez assuré,» me dit le duc, «que je vous instruirai de tout ce qui «pourra vous regarder dans les idées (|u'il mé « présentera. » Je le quittai après notre entretien sur cet objet et sur beaucoup d'autres qu'il serait inutile de vous rapporter.

La seigneurie, instruite des discours de Son Excellence, dont je ne lui rends pas la moitié, les pèsera avec sa prudence ordinaire, en faisant attention à leur auteur. Parlons un instant de la position de celte cour. Depuis que je suis

ici le duc a retrouvé sa bonne fortune accoulumée • il le doit à la certitude où l'on est que le roi lesoutiendraavecses troupes et le pape avec son arfeiif. Les lenteurs de ses ennemis lui ont aussi été très-utiles. Ils ne sont plus à même, je crois, de lui faire beaucoup de mal. U a mis des garnisons dans ses places importantes et a bien pourvu ses forteresses. De tels préparatifs et le refroidissement des esprits lui permettent d'attendre tranquillement des forces nouvelles. Ces places, auxquelles les châteaux forts en imposent, sentent bien que si elles faisaient quelque fausse démarche elles en seraient punies à l'arrivée des Français. Cette crainte suffit pour qu'aucune d'elles ou au moins la majeure partie n'osent remuer.

La ville de Pesaro étant suspecte au duc , il a commandé à don Michel de s'y rendre avec les troupes qui lui restaient. Plus assuré de la fidélité de Fano , il l'a laissée à la garde de ses habitants. Comme Rimini lui a donné et lui donne encore de l'inquiétude, il y a mis une bonne garnison. Il est assez tranquille sur Césène, Faenza et Forli, parce que ces deux premières places n'ont point de seigneur , et que les habitants de la troisième sont ennemis de la comtesse Catherine Sforce. Si les Bolonais faisaient quelques mouvements, il serait facile au duc, qui demeure à Imola , de les arrêter. Dans cet état de choses, il n'attend plus pour se mettre en campagne que l'arrivée des Français. Ils doivent être à présent dans le Ferrarais, d'après le rapport de Raphaël Pazzi , qui est revenu aujourd'hui. Ce dernier dit aussi avoir laissé huit

cents Gascons à * heu éloigné d'ici de

trente milles. Les six cents fantassins que le duc a fait lever dans le Ferrarais viennent d'arriver. Il a expédié aujourd'hui le chancelier du seigneur de la Mirandole, avec de l'argent, pour s'assurer de ce capitaine, qui lui a promis (d'être ici sous dix jours à l,i tête de ses troupes. D'un autre côté, ses ennemis sont autour de Fano; le bruit se répand même qu'ils en font le siège. En outre, les Bolonais se trouvent en forceà Castel-Sam-Piero; ils ont, il y a deux jours, fait des incursions et du dégât dans le pays. On dit en ce moment qu'ils sont aux environs de Doccia, situé seulement à trois milles

' Macchiavelli, qui ne se souvenait pas du nom de l'endroit, l'a laiss<5en blanc.

LÉGATIONS ET MISSIONS

d'Imola. La seigneurie appréciera dans sa sagesse tout ce dont je viens de l'informer.

Depuis que vous avez envoyé un ambassadeur à Rome mon séjour ici devient inutile. Je vous prie donc de m'accorder mon rappel. Mon absence dérange mes affaires personnelles, et ceux qui me servent dans ma légation savent qu'il ne me reste pas un denier de l'argent que vous m'avez remis.

Nicolas Macchiavelli.

Imola , le 23 octobre 1502

P. S. On annonce aujourd'hui 24 que le seigneur Paul Orsino arrive ce soir A Césène, et qu'il se rend ici demain matin pour s'aboucher avec le duc.

LETTRE XIV

lUAGTVIFIQVES SEIGIVEUBS ,

J'ai répondu par ma lettre du 23, que vous avez dû recevoir le 24, aux vôtres du 21. Paul Orsino est arrivé hier 25 et s'est présenté au duc en habit de courrier. On dit que, poursa slireté, les Orsini ont en otage le cardinal Borgia, qui s'est mis de lui-même entre leurs mains. Ce seigneur a beaucoup contribué à la venue de Paul, qui se rend ici sur son invitation , pour excuser et justifier ce qui s'est passé , connaître ensuite les intentions de Son Excellence, et en faire part aux autres. 11 leur a envoyé aujourd'hui 26, du côté de Fano, un courrier, pour savoir leurs dernières résolutions. Je n'ai pu rien découvrir sur sa conférence avec le duc , parce que ce seigneur est très-discret, et voit peu de monde. Il est question d'un accommodement. Jean Bentivogli a dépêché plusieurs fois quelqu'un ici auprès de l'évêque d'Euna; ce dernier reçoit aussi fort souvent un chancelier envoyé par Annibal, qui se trouve à Castel-Sam-Piero. On rend le butin fait il y a trois jours par les Bolonais. On avait publié à tort que les Orsini assiégeaient Fano et que les Bentivogli étaient devant Doccia, comme je vous l'ai mandé sur le bruit qui s'en était répandu. Personne ne remue : on voit que la négociation entamée convient au duc et qu'il l'entretient volontiers. Je ne puis trop juger de ses desseins secrets.

Vos lettres du 56 ra'étant parvenues hier au

LEGATION AUPRÈS DU DUC DE VALENTINOIS

soir vers la quatrième heure , je suis allé ce matin 27 trouver Son Excellence, aussitôt qu'elle a été levée. Comme il m'a paru que l'on pouvait lui communiquer votre dépêche , je lui en ai lu la majeure partie. Elle m'a remercié, selon sa coutume, de vos invariables dispositions et de l'avis donné par la venue de Gino de' Rossi, assurant qu'elle voyait que rien ne se ressemblait plus que vos paroles et vos écrits. Passant ensuite à l'arrivée de Paul Orsino et à l'accommodement proposé, le duc me dit : «Ceux-ci ne « me demandent que sûreté. Il s'aj^it maintenant «de trouver à cet égard un mode qui réponde «à certaines stipulations que l'on attend du «cardinal Orsino. ;) Sans me donner le temps de prendre la parole il ajouta : «Il doit te «suf^re de savoir en général qu'il ne se con- «clura rien contre les intérêts de ta répu- «blique et que je ne souffrirai pas qu'on lui «porte la moindre atteinte.» 11 parut fort aise que Ton eût envoyé à Rome, cependant il ne s'arrêta pas sur cet article.

Je ne manquai point de lui recommander Salvestre Buosi dans les termes de vos dernières instructions. Son Excellence me répondit : «La seigneurie désire la délivrance de Salvestre « parce qu'il est son ami ; mais tous mes sujets le «sont aussi, et elle doit s'intéresser davantage « à ce grand nombre d'hommes qui en souffrirait «qu'à Salvestre seul. Contente-toi pour le mo- «ment de l'assurance qu'il ne lui sera fait «aucun mal; aussitôt que je pourrai le remettre «en liberté sans danger pour mes États, je me «rendrai volontiers au désir de la seigneurie n

Vous me demandez un nouvel exposé de Tétat des affaires en ce pays; comme il se trouve fort au long dans la lettre qui a dû vous être remise le 24, je n'y reviendrai point, n'ayant rien à yajouter, si ce n'est que l'on rend le butin fait par les Bolonais , et que l'on n'a point mis le siège devant Fano ni devant Doccia, ainsi qu'on l'avait publié. Il est certain que l'on a reçu aujourd'hui la nouvelle de la prise par les Vitelleschi de la citadelle de Fossoml)rone, qui tenait pour le duc. Paul Orsino en a paru mécontent et s'est élevé fortement contre ceux qui en avaient été les auteurs. Quant à leurs négociations pour un accommodement, n'en connaissant point les particularités, on ne peut porter un jugement sûr.

Quiconque examine bien l'un et l'autre parti trouve dans le duc un homme entreprenant, heureux, rempli d'es|)érances, et qui se voit inquiété non-seulement dans la conquête projetée d'un État, mais encore dans la possession d'un état conquis. L'autre côté présente des ennemis qui craignaient pour leur puissance et redoutaient l'agrandissement de celle de ce duc avant de se soulever contre lui; mais depuis qu'ils l'ont fait ces sentiments se sont beaucoup accrus , de sorte que l'on ne sait par quelle voie on pourrait décider le duc à pardonner et eux à cesser de craindre, ni par conséquent comment ils pourront céder mutuellement au sujet de l'entreprise contre Bologne et du duché d'Urbin. On pense que ces différents s'arrangeraient peut-être si l'on pouvait se tourner contre un tiers, dont la poursuite, loin de diminuer les forces du duc et des confédérés, ajouterait plutôt à la réputation et aux avantages des uns et des autres. Dans cette supposition ce serait nécessairement Florence ou Venise que l'on attaquerait. L'entreprise contre les Florentins est jugée la plus facile relativement à nous, et la plus difticile sous le rapport des obstacles que le roi de France y mettrait. Celle contre les Vénitiens offre un jugement opposé. La première est plus agréable aux confédérés, la seconde au duc. On ne croit ni à l'une ni à l'autre, mais on en raisonne comme d'une chose possible. Je ne rencontre personne qui sache indiquer la manière de conclure un accomodement entre eux. Ceux qui veulent se fixer à quelque idée pensent que le duc parviendra à diviser les confédérés, et que, n'ayant plus aloi s à les craindre, il poursuivra ses entreprises. Je serais assez porté à le croire, d'après quelques paroles échappées devant moi à ses principaux ministres et les inquiétudes que cause aux Bentivogli la venue de Pan! Orsino. Cependant la formation de cette ligue est encore si récente que l'on a de la peine à se le persuader. La seigneurie, quia beaucoup plus de sagesse et d'expérience, jugera mieux que moi de ces sentiments divers, que j'ai dû Ini rapporter avec exactitude.

Une grande partie des Gascons est arrivée " Castello dans le Bolonais, et l'on attend ici c: jour en jour les fourriers des troupes envoyées par la France.

Je vous prie de nouveau de m accorder mon rappel. Le bien public n'exi^îc plus que l'on duTcii' à jiagner du temps, et si l'on veutconcliin' il fauL quelqu'un d'une plu» {grande autoriié. Mon absence auf^mente tous les jours le désordre de mes affaires personnelles. Je ne puis d'ailleurs rester ici sans ar^jent , ce séjour entraîne nécessairement des dépenses.

Nicolas Macciiiavelli.

Imola, le 27 octobre 1502.

LETTRE XV

Je vous ai informés par ma dernière du 27 de la situai ion de ce pays. Le seigneur Paul Orsino est allé depuis à Bolofjne; il en est revenu ce soir. On dit publiquement que l'accord est conclu entre le duc et les confédérés, et que l'on n'attend plus que le consentement du cardinal Orsini. Maljjré mes reclierclies pour en connaîlre les conditions, je n'ai pu rien apprendre de salisfais;in(. On parle d'une confirmation de lous les anciens traités de Jean Bentivopjli, des Vitelli et des Orsini avec le duc, qui sera réinléj^ré dans le duché d'LVbin. Le duc de Ferrare passe pour être garant de ce dernier accord. On répand quelques autres nouvelles dont je ne vous parle point parce qu'elles sont moins croyables que celle-ci. Que l'accommodement .soit terminé et qu'il le soit comme je viens de vous l'écrire , c'est ce que je n'oserais affirmer. Outre les mouvements que l'on sedomie encore ù cet égard , je vois le duc dépenser des sommes considérables pourse préparer ù la guerre ; il a expédié hier Arcolano en Lombardie avec plusieurs milliers de ducats, pour piesser le départ, tant des autres Fiançais qui doivent encore venir, que des cavaliers qu'il a fait rassembler sous les ordres du fils du général de Savoie, comme je vous l'ai marqué il y a plusieurs jours. J'entends outre cela ses affidés déclamer contre les Orsini, et les appeler des traîtres. Ce matin j'ai voulu parler à Agapit de cet accommodement : il n'a fait qu'en rire, et m'a dit que c'était un moyen de gagner du temps. Mes entretiens avec le duc m'ont toujours fait croire qu'il tendrait vers ce but ju.squ'à ce qu'il fût en mesure. Je ne puis,

LÉGATIONS ET iMISSlOINS.

d'un autre côté, me persuader que les autres ne soient pas instruits de cette marche : cela confond mes idées. L'impofwibililé de tirer aucun renseignement de ses ministres m'avait déterminé à voir le duc lui-même, mais je n'ai pu depuis ce moment en trouver l'occasion. Si cependant il ne ra'arrive point de lettres de vou.s demain, je ferai en sorte de lui parler pour voir ce qu'il me dira de cet accommodement. Le désir de savoir s'il ne s'est rien fait de préjudiciable à la république m'indigne contre le secret qui règne dans cette affaire; ses ministres sont presque devenus sauvages à mon égard, et l'envoyé du duc de Ferrare, qui m'abordait volontiers auparavant, me fuit. Ce soir après souper, Alexandre Spannocchi a tenu certains propos qui ne m'ont point plu ; il a fait *itendre que la seigneurie avait eu le temps de conclure avec le duc, mais qu'elle en avait laissé échapper le moment. J'ai cru devoir vous instruire de tous ces indices tels que j'ai pu les saisir, afin que vous jugiez de ce qu'ils ont de réel et que vous preniez les précautions nécessaires pou»' n'être point sur|)ris.

INous sommes A peu près à la sixième heure de la nuit, et quelqu'un vient de me dire que le duc apprenait à l'instant même que Gamerlno s'était révolté. On en sera informé plus sûrement demain matin; si la nouvelle est vraie elle doit rendre la réconciliation plus difficile, à moins que la vue du mal présent n'engage le duc à céder, dans la crainte d'un mal plus considérable.

Nicolas Macciiiavelli.

hnola, le 29 octobre 1502.

P. S. Je viens de recevoir aujourd'hui 30, par Z-rino. vos lettres du '28. Après en avoir parlé au duc, je vous écrirai ce soir plus en détail sur ce qui se passe à sa cour. Je vous envoie celle-ci par Bianchinoqui part dans le moment (à la vingtième heure) pour se rendre à Florence où il va acheter des chevaux, etc. La cour ne parle point publiquement ce matin de la nouvelle de Camerino ; mais celui qui me l'apprit hier soir me la confirme aujourd'hui, et (lit lavoir lue dans des lettres adressées a Paul Orsino, que le duc a prié de ne la pas divulguer. Je vous marque ce que j'en sais.

LÉGATION AUPRÈS DU DUC DE VALENTINOIS

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