LEGATION AUPRÈS DU LETTRE XXXII
MAGNIFIQUES SEICWEDRS,
Ayant obtenu quelques renseignements particuliers sur le traité entre le duc et les Benti- .vo{];li, je crois devoir vous les faire passer, comme j'en ai été prié. On a bien voulu me laisser lire cet accord, mais sans me permettre d'en prendre copie. Je vous en rapporterai ce que ma mémoire m'en rappellera. Vous savez qu'il s'en était conclu un ici, et un autre à Rome plus avantageux au duc que le premier. Voici les clauses de celui de Rome :
« H y aura entre le duc de Romaine d'une part, et les Bentivogli ainsi que la régence de Bologne de l'autre, paix solide et perpétuelle. Les deux parties contractantes auront les mêmes amis et les mêmes ennemis, et chacune d'elles s'engage à défondre l'autre contre toutes puissances, excepté le pape Alexandre VI et le roi de France.
« De plus, Jean Beutivogli s'oblige à servir, avec cent hommes d'armes et cent arbalétriers à cheval qui seront à ses frais, le duc de Romagne pendant six mois de cette année, qui commenceront à dater du jour de la conclusi(mdu traité, dans telle entreprise que le duc pourra former.
« Le fils aîné d'Annibal Benlivogli épousera la sœur de l'évêque d'Euna.
« Le pape confirmera à la ville de Bologne et à Jean Benlivogli tous les privilèges qui leur ont été accordés par ses prédécesseurs.
« Le pape et le duc promettent que le roi de France, la seigneurie de Florence et le duc de Ferrare seront garants de l'observation de ce traité, de la part du duc de Romagne.
« Le duc de Romagne s'engage au service de la régence de Bologne, avec cent hommes d'armes, pour huit années consécutives , moyennant un subside de douze mille florins d'or par chaque aniiée. »
■ Tels sont les articles nue j'ai pu retenir à une simple lecture. Ceux arrêtés ce soir y sont entièrement conformes, si ce n'est que l'engagement des cent hommes d'armes pour huit années a été réduit à cinq; le montant des trois autres servira de dot à la sœur de l'évêque d'Euna. Jean Beutivogli cautionne cette dot avec ses biens, parmi lesquels ce seigneur a voulu qu'il comprît
DUC DE VALENTlNOiS. 271
ceux qu'il possède dans le territoire de Florence. J'ai oublié une clause qui porte que ce traité demeurera secret pendaiit les trois premiers mois, à cause des affaires d'Urbin et de Camcrino; c'est pour cette raison que je n'ai pu en obtenir une copie, et que je vous en instruis secrètement, comme m'en a prié celui qui a bien voulu me le comnumiquer.
Nicolas Macchiavelii. Imola, le 2 décembre 1502.
LETTRE XXXIII
MAGÎVIFIQUES SEIGNEURS ,
J'ai reçu avant-hier votre dernière lettre, en réponse à plusieurs des miennes. Quoiqu'il n'y ait rien de nouveau, je vous écris aujourd'hui afin que vous ne soyez pas inquiets. Comme je n'avais pas vu le duc depuis dix jours, et qu'il avait terminé son accommodement avec les Benlivogli, je crus devoir hier lui demander une audience que j'obtins sur-le-champ. M'adressant la parole le premier, il me dit : «Il y a cinq û a six jours que j'avais envie de m'entretenir avec «loi, ayant appris dernièrement ici de Paul «Orsino que la seigneurie lui a envoyé deux «hommes, chargés de lui offrir de le prendre au a service de la république, lui ou son fils, s'il vou- «lait seconder vos desseins sur Pise; mais qu'il «s'y était refusé, ne voulant rien faire qui pût «m'être désagréable, ce à quoi la seigneurie «cherchait à l'engager, en lui proposant outre «cela de se déclarer contre moi.» Je demandai au duc si Paul Orsino lui avait nommé ces deux individus, s'il lui avait fait voir leurs lettres de créance, ou plutôt s'il ne lui avait jamais dit de mensonges. «11 m'en a dit beaucoup «trop,» me répliqua-t-il après avair répondu négativement à mes deux premières questions. Il finit par rire de ce conte, dont il m'avait d'abord parlé d'un air agité, en paraissant y ajouter foi et en être fâché. Il serait bon que vous m'écrivissiez à ce sujet quelque chose que je pusse lui montrer. Nous parlâmes ensuite, pendant une heure au moins, de beaucoup d'objets différents dont il me paraît inutile de vous entretenir. J'en conclus en substance qu'il est toujours, comme il le dit , dans la résolution de former avec vous une alliance, d'y
LEGATIONS
être fidèle , et de ne vous faire ni de ne consentir qu'il vous soit fait aucun tort , étant persuadé que Taffaiblissement de votre puissance serait préjudiciable à la sienne. 11 ne m'avoua pas en termes aussi clairs que ceux dont je vais me servir qu'il était disposé à céder à vos désirs si vous ne vouliez pas vous rendre aux siens, mais il me le fil entendre. Je ne pus renp,a{îer à s'expliquer comme je laurais souhaité, n'ayant que des réponses générales à lui offrir. Le discours tomba sur les Vénitiens et sur les intelligences qu'ils avaient entretenues dans Rimini par l'entremise de l'un de leurs concitoyens qui demeurait dans cette ville, où le duc la fait pendre pour punir cette perfidie. Il me parla de l'inquiétude que causait à ces mêmes Vénitiens l'armée qu'il avait rassemblée, et de l'accueil singulier qu'ils avaient fait à un homme envoyé par lui pour achat de fusils, accueil qui ne convenait ni à leur dignité, ni à la sienne. Il fut aussi question de Pise, des attaques vigoureuses que vous aviez fait essuyer à cette ville, de l'honneur qui résulterait de cette entreprise, la plus glorieuse que pût terminer un général d'armée ; il fit ensuite mention de Lucques, en observant que c'était une ville riche, mais facile à enlever. Nous consacrâmes beaucoup de temps à de semblables entretiens : le duc ajouta qu'il était fort aise d'avoir traité avec les Benlivogli, qu'il les regarderait dorénavant comme ses frères; que Dieu avait mis la main à cet accommodement , que le pape s'y était prêté tout à coup et que lui, qui n'avait pas d'abord agi sérieusement dans celle affaire, avait fini par y consentir avec toute la satisfaction possible. Il ajouta que, si Florence, Bologne, Ferrare et lui marchaient sur la même ligne, aucun ennemi n'était à craindre, parce que le roi de France était ami de tous ces États, et que sa puissance en Italie lui donnait les moyens de les sauver ou d'augmenter leurs forces. «Si jamais, » me dil-il, «Sa Majesté se trouvait dans quelque «embarras, celte ligue la .soutiendrait de manière «à écarter d'elle tous dangers. Mon accommode- « ment avec les Bentivogli porte que l'observai ion «en sera garantie à chacun des contraclants par «le duc de Ferrare et par les Florentins, condi- « lion à laquelle la seigneurie ne se refusera sû- « rement point.» Je répliquai que, sans pouvoir donner de réponse positive, j'étais très-persuadé
ET MISSIONS
que, toutes les fois qu'il s'agirait de rétablir la paix, la seigneurie y contribuerait avec plaisir.^ ^ surtout lorsqu'elle aurait pour elle l'exemple du roi de France. Je demandai au duc s'il avait des , nouvelles d'Uibin , ce qu'il comptait faire de son ' armée et s'il étail dans Tinlenlion de renvoyer les lances françaises. Il me répondit que les i lettres reçues hier lui avaient appris que Paul I Orsino et Antoine de Monte étaient dans un chAleau à cinq lieues d'L'rbin; qu'ils avaient invité le duc Guido à s'y transporter; que la ' goutte l'ayant empêché de se rendre à leur invitation, ils projetaient d'aller le trouver, et | que ceux de la Penna-à-San-Marino avaient envoyé des députés à Paul Orsino, pour entrer en accommodement. Le duc ajouta qu'il comptait sous trois jours s'avancer du côîé de Césène avec toute son armée, que de là il prendrait selon le besoin les me.sures convenables; qu'il ne licencierait aucun Français en ce moment, mais qu'il ne s'en réserverait, lorsqu'il aurait rétabli l'ordre dans ses affaires, que deux cents ou deux cent cinquante lances, parce qu'ils étaient insupportables et destructeurs des pays où ils se trouvaient. «Au lieu,» me dit-il, i y de quatre cent cinquante lances que j'attendais, ' «j'en ai plus de six cents, parce que toutes celles «qui étaient avec M. de Chaumont, à Parme, se « sont mises en route les unes après les autres aus- « sitôt qu'elles ont entendu dire que l'on vivait ici «sans bourse délier. » Après que nous eûmes conversé ainsi pendant quelque temps, je me retirai. Voilà tout ce que je puis vous mander aujourd'hui de celte cour, où les choses sont dans le même état que lors de mes précédentes dépêches.
Il m'est impossible de rendre aucun service à nos commerçants touchant le transport de leurs marchandises, ne sachant ni quand elles partent d'Ancône , ni quelle roule elles prennent. Je vous renouvelle mes demandes de rappel , pour épargner au trésor cette dépense, et à moi le désagrément d'un plus long séjour, car je me trouves! incommodé depuis douze jours, que, si cela continue, je crains bien de ne phis revenir que dans une bière.
Veuillez faire payer au porteur de la présente un écu d'or; il m'a promis d'être demain à Florence avant la troisième heure.
Nicolas Macchiavelu.
Imola, le 6 décembre 1502.