LÉGATION AUPRES DU LETTRE XXXIV
MÀG^IIFIQIJES SEIGNEURS,
J'avais à peine terminé la précédente lorsque le maître des écuries du duc est venu me trouver, et s'est plaint de ce que des juments qui appartenaient à Son Excellence avaient été enlevées dans la montagne de San-Benedetto. Je ne puis vous rendre avec quelles expressions il ma parlé des vifs regrets du duc, qui est plus affecté de cet enlèvement que s'il eût perdu l'une de ses places. 11 m'a chargé de vous prier de les faire rendre; il désire aussi que vous envoyiez quelqu'un dans cet endroit pour y prendre des informations, et que vous vous montriez disposés à poursuivre les auteurs de ce délit. J'ai fait tous mes efforts pour vous justifier, mais ils ont eu peu de succès, parce que le duc attache une grande importance à cet objet. Tâchez donc, je vous en supplie de nouveau, de fciire restituer ces juments et d'effacer les fâcheuses impressions que cet événement a produites, afin que vos marchands n'en souffrent pas, en supposant même qu'il n'en résulte point d'autres inconvénients.
Nicolas Macchiavelli.
linola , le 6 décembre 1502.
LETTRE XXXV
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Mes dernières du 2 et du 6, envoyées par la poste moyennant un florin pour chaque , ont dû vous être remises , quoique je n'en aie reçu encore aucune nouvelle. On apprit hier au soir que Paul Orsino avait terminé l'affaire d'Urbin ; que tout ce duché était rentré de plein gré dans les mains du duc; que le duc Guido s'était retiré à Città-di-Castello et demandait à Son Excellence une pension ; que ce motif avait empêché San-Leo de finir son accommodement, cette place ne pouvant rien faire sans l'agrément du duc Guido. On voudrait, dit-on, que ce dernier renonçât au mariage et acceptât un chapeau de cardinal, mais il s'y refuse et ne demande qu'une pension suffisante pour vivre. Beaucoup de troupes se sont mises ce matin en marche pour Forli. On croit que le duc prendra demain matin cette route avec les Français et tout ce
UACCHIÀVBLtl. II.
qui reste de son armée. Nous verrons ce qu'il en sera.
Cet ami dont je vous ai souvent parlé m'a renouvelé ces jours-ci à plusieurs reprises son étonnement de ce que vous ne preniez aucun arrangement avec le duc et laissiez échapper une occasion telle que vous ne pouviez en désirer une plus favorable. Je lui répondis, entre autres choses, que j'entrais dans ses vues plus que jamais, parce que j'avais cru m'apercevoir , dans mon dernier entretien avec le duc, qu'il tenait moins à la condition d'un engagement militaire à la solde de la république. J'ajoutai que , dans cette supposition, il vous trouverait toujours disposés à conclure un accord également basé sur les hitérèls des deux États. «Je vous «ai déjà fait observer,» me répliqua-t-il, «qu'il « faut considérer dans cet engagement l'hono- « rable et l'utile. Le duc s'inquiète peu de ce der- «nier article : trouvez le moyen de le satisfaire « sur l'autre, et vous serez bientôt du même avis. Il m'apprit ensuite qu'il était arrivé un envoyé de Pise, de la part du sénat de cette ville, et que le duc , auquel il avait fait demander une audience, s'y était d'abord refusé puis y avait consenti , persuadé qu'il n'y avait aucun inconvénient à l'entendre. Cet ami m'avait promis des renseignements ultérieurs à cet égard. Trois jours se sont écoulés depuis cette promesse, et je n'ai encore pu tirer de lui autre chose, si ce n'est qu'il n'a point parlé au duc et que ses occupations l'ont empêché de prendre les informations que je désire. Comme je le pressais de nouveau ce soir, il m'a dit que ce Pisan avait été congédié sans être entendu. J'ai découvert par une autre voie que cet envoyé est Lorenzo d'Acconcio, qu'il a vu deux fois le duc, et que le but de sa mission était d'informer Son Excellence que le roi d'Espagne a fait offrir des secours à la ville de Pise , et que ses concitoyens seraient obligés de les accepter s'ils ne trouvaient pas de défenseurs moins éloignés, parce qu'ils ne pouvaient plus rester dans leur position actuelle. Il a fini par proposer cette place an duc , qui lui a fait une réponse générale et l'a engagé à le suivre à Césène,etc. De ces deux rapports lequel doit-on croire ? Je vous en fais juges, et me contente de vous assurer que ceux de qui je les tiens sont également dans le cas de savoir facilement la vérité.
Le bruit s'est répandu ici que Cascina vous avait été enlevé il y a dix jours comme à Timproviste. J'ai appris tiier de l'un de mes amis que, quand celte nouvelle arriva cliez Biancliino de Pise, oii se réunissent ces Pisans, l'un d'eux dit sur-le-champ qu'il la croyait vr;iie. Selon lui, l'ordre avait élé donné aux cavaliers qui étaient dans Pise de s'approcher un jour de Cascina , dans la vue d'enjyager la {garnison de cette place à Caire une sortie contre eux. Alors tous les habitants de Cascina , même les femmes, devaient s'armer et s'en rendre maîtres, lorsqu'il n'y resterait plus qu'une faible garde. Quoi qu'il «n soit de cet ordre , je vous en fais part, afin que vous puissiez en prévenir le commissaire.
Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 9 décembre 1502.
LETTRE XXXVL
UACniFIQUES SEIGIXEURS,
Je vous ai écrit hier , mais je n'ai pu , même en offrant deux ducats, trouver personne qui voulût se chaqjer de vous porter ma lettre. 11 ne cesse de neiger depuis quatre jours, et ce mauvais temps est cause que l'on ne se soucie point de passer les Apennms. La seigneurie voudra donc bien ne pas m'imputer ces retards.
Le duc est enfin parti ce matin pour Forli avec toute son année. 11 loge ce soir à Oriolo et sera demain à Césène. On ne comiaît point ses desseins ultérieurs, il n"y a même ici personne qui croie pouvoir les deviner; car d'un côté Ton voit qu'il a fini par un accord ses démêlés avec Urbin, avec les Orsiiii et avec les Bentivogli , et de l'autre que, loin de congédier une seule lance Française, il les mène toutes avec lui, 11 arriva hier de Milan pour ces troupes françaises beaucoup d'argent envoyé par le roi de France. J'en ignore la somme, mais François délia Casa pourra vous en parler. En outre, le duc attend de Florence 12,000 ducats, de Bologne 10,000, de Venise 3,000; et un nommé Gabriel de Bergame , qui est ici, m'a dit qu'il était encore chargé de lui en compter 10,000 autres sous quinze jours. Les avis que vous devez recevoir de différents endroits vous
legatiojns et missions.
aideront à tirer de ces nouvelles des inductions que j'abandonne h voire sagesse.
Je partirai demain matin pour suivre la cour, mais ce ne sera pas sans peine. Indépendamment du mauvais état de ma santé, il ne me reste que 7 ducats ; quand ils seront dépensés, je me trouverai sans ressources. Je n'en ai reçu de vous que 55, et j'ai déjA été obligé d'en dépenser 62. Je vous prie donc de venir à mon secours.
Nicolas MACcniAVELti.
Imola, le 10 décembre 1502
LETTRE XXXVII
MAGNIFIQUES SEIGIXEl'RS,
Parti d'imola le 11 au matin, je vins coucher à Castrocaro; j'y passai le 12 et en sortis le 13 au malin pour me rendre à Césène, où je suis arrivé hier au soir. J'ai jugé à propos de ne rejoindre la cour qu'aujourd'hui, à cause des logements. Quoique je naie rien de nouveau à vous mander depuis mes lettres du 9 et du 10, je vous écris pour vous tenir au courant de ce ((ui se passe ici. Je vous ai marqué que tout le ducné d Urbin s'était remis voloniairement entre les mains de Son Excellence , excepté San- Leo, quele duc Guido, retiré à Citlà di Caslello, relient encore en son pouvoir pour tacher d'obtenir des conditions plus avantageuses. Aussitôt que je saurai où en est sa négociation avec le duc, je vous en informerai. 11 est aussi question d'un accommodement avec Camerino, j'ai même a})pris de bonne part qu'on le rej;arde comme terminé. Le duc est ici avec lef troupes françaises et avec toutes les siennes, exceplé celles qui sont encore à Pesaro , où elles oui passé raniiée. 11 loge dans la ville et aux environs, y vit à discrétion, c'est-à-dire à sa volonté et non à celle de ses hôtes. Vous pouvez vous imaginer conunent les choses vont, et co'mment elles ont élé à Imola, où la cour a séjourné pendant trois mois et l'armée entière pendant deux. On y a tout consommé. Certes celle ville et tout le pays ont fait preuve de bonté et de patience. Je vous mande ceci afin que vous voyiez que les Français et tous les autres soldats sont dans la Romagne ce qu'ils ont été dans la Toscane, et ne causent pas
LÉGATION AUPRES DU
moins de désordre et de confusion dans un endroit que dans l'autre.
Tous ceux qui se mêlent de raisonner ne savent trop que penser des projets du duc, qui se rend ici avec ses troupes et ne licencie pas un seul Français, quoiqu'il ait traité avec ses adversaires. Après bien des détours, on en revient à croire que son dessein est de s'assurer de ceux qui l'ont si cruellement humilié et qui ont été sur le point de le dépouiller de ses États. L'exemple du passé empêche de s'arrêter à la considération des traités de paix qu'il a conclus avec eux. Ce que je vous ai mandé précédemment dans mes lettres , fortifié encore par ce dont je vous ai informé en dernier lieu dans celle du 10, au sujet des Savclli, me rend très -enclin à partager cette opinion. Il en est néanmoins qui l'envoient ù Ravenne ou à Cervia. Les Vénitiens le craij^nent beaucoup; ceux qui reviennent de ce pays disent que leurs recteurs vont en personne , la nuit , visiter les {gardes qui se font comme si l'on avait l'ennemi autour de soi. Malgré tout cela, personne ne croit à ce projet. On est persuadé que le duc ne pourrait former une semblable entreprise, à moins que le roi n'attaquât en même temps les Vénitiens dans la Lombardie , ce dont il n'est pas même question. Chacun, après avoir proposé son sentiment, et tous sont différents, finit par dire qu'il vaut mieux s'en rapporter au temps qui éclaircira les doutes que de se fatiguer à courir après des conjectures. Je vous ai écrit ce que l'on pensait du passage dans le royaume de Naples : on n'en parle presque plus ici. Les courlisans du duc disent, à la vérité, qu'après avoir rétabli Tordre dans Urbin et dans Caraerino, il se rendra à Rome, où il ne restera que jusqu'au lendemain des fêtes de Noël. Ceux qui lui supposent le désir de s'assurer de ses ennemis à tout prix disent que le but de ce voyage de Rome est d'arranger en route les choses à son gré. Vous serez instruits de ce qui parviendra à ma connaissance pendant que je serai ici. Ce temps ne peut être long, d'abord parce que je n'ai plus que quatre ducats, comme lésait le porteur de cette lettre, qui vous parlera de mes dépenses et de l'état oij je me trouve, ensuite parce que mon séjour n'est plus utile à la république. La seigneurie me permettra de lui dire, avec la loyauté dont je lui al toujours donné des
preuves , que, pour négocier une alliance avec le duc, il valait mieux envoyer ici qu'à Rome un homme qui eût de la célébrité. En voici la raison : c'est au duc et non au pape que doit plaire cette alliance; ce que ferait celui-ci pourrait bien être rejeté par l'autre, mais les arrangementsconclus par le duc ne seront pas changés par le pontife, à moins que l'espoir d'un avantage plus grand ne porte à se conduire comme on l'a fait à l'égard de Bologne. Comme il est dangereux de traiter une affaire dans deux endroits, c'était auprès du duc, et non à Rome, qu'il fallait traiter celle-ci. Je n'étais pas chargé de cette mission. J'ai d'ailleurs toujours pensé qu'il était à propos d'envoyer pour la remplir un ambassadeur qui eût plus d'éloquence, de réputation et d'expérience. Sa présence eût été plus utile qu'aucun autre moyen pour suivre une négociation quelconque avec le duc : chacun ici est de mon sentiment. Il est vrai qu'il fallait apporter non des vues étroites, mais des résolutions fixes sur plusieurs points. Alors les choses arrivaientùleur terme et promptement. Mon devoir , qui m'a dicté précédemment les mêmes observations, m'oblige aies répéter aujourd'hui, parce que, si l'on a perdu beaucoup de temps, cette perte peut cependant encore se réparer. J'espère qu'en les jugeant vous aurez égard au motif qui me les a suggérées. Je vous réitère mes instances pour obtenir des secours et mon rappel.
Nicolas Macciuavelli.
Césèrie, le 14 décembre 1502.
P. S. L'un des premiers seigneurs de la cour du duc m'a prié de la part de Son Excellence de vous recommander Barthélerai Marcelli , de Borgo San-Sepolchro, qui se trouve du nombre de ceux qu'une publication des cinq députés oblige à comparaître du l'^'" au 10 de ce mois. Il dit n'en avoir reçu l'avertissement que le 8; il représente que, étant Agé de soixante-douze ans et se trouvant ici, il ne pouvait parcourir soixantedix milles en deux jours, d'autant plus que les montagnes sont couvertes de neige et que l'on ne voit clair que pendant sept heures; il assure être dans l'intention d'obéir, et d'aller se justifier; mais, désirant ne se mettre en roule que dans une saison moins défavorable pour voyager, il vous prie de lui obtenir un délai, et de le faire prévenir cinq à six jours avant celui où il devra
LEGATIONS ET MISSIONS.
comparaître; aux vives instances qui m'ont été faites à cet éj]^ard , je juins les miennes dont j'attends la réponse.
Vos seigneuries voudront faire compter un florin d'or, pour ses j)eines, au porteur de la présente.
LETTRE XXXVIIl.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
J'ai reçu vos trois lettres des 8, 10 et 13 du courant, en réponse à plusieurs des miennes. Elles contiennent votre juslitication au sujet du rapport fait au duc par Paul Orsino, l'intention où vous êtes de vous lier plus étroitement avec Son Excellence , la satisfaction que votre ambassade a paru causer au souverain pontife, et même quelques propositions particulières. Tout cela m'a décidé à solliciter une audience du duc. Je n'ai pu l'obtenir qu'hier au soir à la quatrième heure. Comme il m'a semblé (ju'une partie de vos lettres pouvait lui être montrée, je lui ai lu ce (|ui concernait les objets ci-dessus. Après m'avoir écouté avec plaisir , il m'a témoigné qu'il était très-satisfait de ce que vous mandez touchant Paul Orsino. Il m'a ensuite répété , comme de coutume , que plus les liaisons d'amitié qu'il désirait former avec vous seraient intimes, plus elles lui paraîtraient importantes et agréables. Ces sentiments sont encore augmentés en lui par ceux du pape à votre égard, dont ii a reçu dernièrement des assurances si satisfaisantes que vous ne pourriez rien ajouter ni à l'afl'ection de ce pontife pour vous, ni à son désir de vous voir en bonne intelligence avec Son Excellence. Le duc a ajouté qu'il en étaitd'autant plus charmé que cela consoliderait sa puissance, et qu'il ne voyait plus d'ennemis à craindre pour les États de Florence, Ferrare, Bologne, Mantoue, ni pour les siens, en les supposant bien unis entre eux. Cette union lui paraît se présenter si convenablement qu'il y contribuera avec toute la franchise et la loyauté que l'on peut attendre de Son Excellence. «Je t'ai «déjà fait observer,» m'a-t-il dit, «que, dans le « temps on mon pouvoir était faible, je n'avais ni «demandé ni promis, mais que je m'étais réservé «de le faire lorsqu'il serait plus assuré. J'ai déjà «tenu parole en faisant à la seigneurie des offres «très-étendues. Après avoir recouvrél i bin, fait
«rentrer Camerino dans le devoir, m'être envi «ronné de dix mille hommes de cavalerie, indé- «pendamment des Orsini et des Vitelli, je crois «maintenant pouvoir mettre encore raoinsdebor « nés à mes promesses. Je fais donc à la seigneurie « celle de l'appuyer de toutes mes forces et, dans « le cas où elle viendrait à être attaquée, de ne «point attendre que j'y sois invité pour remplir «cet engagement.» Je vous rends, magnifiques seigneurs, ses j)ropres paroles; mais quoique je l'aie vu et entendu les prononcer , je ne puis vous rendre la manière avec laquelle il l'a fait; je m'en crois à peine moi-même. Il m'a semblé de mon devoir de vous transmettre ses offres de service. En les appréciant , vous penserez sûre ment qu'il est bon à lui de les faire, mais qu'il sera encore meilleur pour vous de n'être pas obligés de vous en servir. Je n'ai pas manqué de lui parler du prix que vous y attacheriez et de toute votre reconnaissance, etc. Passant ensuite à d'autres objets, Son Excellence m'a dit : «Vous ne «savez pas qu'il est arrivé ici un envoyé de Pise «qui me fait demander une audience depuis plu- « sieurs jours. Je ne la lui ai pas encore accordée. «M'étant informé du but de son voyage, j'ai dé- « couvert qu'il voulait me faire part des offres de «secours que ses concitoyens ont reçues du roi «d'Espagne, et de l'intention où ils sont de les «accepter s'ils ne peuvent en obtenir d'autres. «Comme il m'attend dans l'une des salles, je «vais l'entendre, et avant que vous sortiez je «vous rendrai compte de notre entretien.» Je passai dans un autre appartement. Après environ un quart d'heure de conférence avec ce Pisan , le duc le congédia et me fit rentrer. Alors il me raconta que cet envoyé s'était dit chargé par le sénat de Pise d'informer Son Excellence que le roi d'Espagne leur avait fait offrir, en grains et en troupes de cavalerie ainsi que d'infanterie, autant de secours que leur défense pourrait en exiger, pourvu qu'ils consentissent à embrasser ses intérêts et à devenir ses alliés; parti auquel ils se verraient forcés s'ils n'étaient pas secourus par d'autres, et dontiIsprieraientSon Excellence de ne pas leur savoir mauvais gré, non plus que de tout autre qu'ils pourraient être obligés de prendre. Leduc me dit qu'il les avait engagés à bien peser leurs démarches et leurs résolutions et à considérer que toute l'Italie était dévouée aux Français, que leur roi était
LÉGATION AUPRÈS DU
puissant dans cette contrée et ennemi du monarque espagnol. Il a ajouté que, si les Pisans s'unissaient avec l'Espagne , ils auraient contre eux tous ceux qui les ont soutenus jusqu'à ce jour et se verraient bientôt dans un péril imminent , le roi et ses alliés pouvant en un instant se trouver sous leurs murs, et lui étant bien décide à camper devant leurs portes au moindre signal qu'il recevrait de ce prince. Il leur a conseillé en ami de rester comme ils étaient , de conserver leurs relations actuelles avec la France et de se conformer aux désirs de Sa Majesté, dont l'appui devrait être leur seule espérance. L'envoyé de Pise est demeuré confus et n'a su que recourir à l'impossibilité où se trouvait cette ville de persévérer d;ins une position aussi pénible que la sienne. Le duc me dit qu'il avait fait aux Pisans cette réponse, persuadé qu'ils y ajouteraient foi et qu'elle serait avantageuse à notre république, parce qu'en les renvoyant au roi c'était les renvoyer aux Florentins, ses fidèles alliés , sans cependant leur en parler , afin de ne pas mettre plus d'exaspération dans leurs esprits. Il croit utile pour vous d'éloigner cette guerre de votre voisinage , et de les détourner par tous les moyens possibles de cette imprudente détermination, quoiqu'il craigne bien que le désespoir ne les porte à la prendre. Telle a été sa réponse en ce moment , mais il est disposé à faire dorénavant celle que vous lui prescrirez. J'ai remercié Son Excellence des communications qu'elle venait de me faire, en l'assurant que sa réponse me paraissait trèsprudente et fort sage sous tous les rapports. J'ai observé que je n'étais pas dans le cas de lui apprendre comment elle devait se conduire dans cette circonstance, d'autant qu'elle connaissait parfaitement et vos désirs touchant la ville de Pise et lasituation présente des affaires de ritalie, connaissance qui devait lui servir de règle dans ses réponses aux Pisans et dans toutes ses relations avec eux. Je lui promis de vous en écrire et de l'informer des instructions que je pouvais recevoir à ce sujet.
Je vous ai déjà instruits des rapports opposés qui m'avaient été faits par deux amis différents. J'aurais désiré les revoir avant de fermer cette dépêche, mais je n'ai pu y parvenir. Je tâcherai d'y suppléer dans la première que je vous enverrai.
Je ne sais sur Urbin e( Cnmerino que ce que i je vous en ai déjà mandé. Leduc fait amener : ici rarlillerie qui se trouvait à Forli. Il donne une ! forte paye aux fantassins et aux gens d'armes. j On croit qu'il partira sous huit jours pour s'a- I vaifber vers Sinigaglia à petites journées. On a j dit il y a quelques jours que les Français avaient j essuyé unedéfaite considérable dans le royaume j de Naples , mais le duc m'a assuré hier au soir I qu'elle était peu importante. Vous devez être I mieux instruits de la vérité.
J'ai cherché à connaître la nature de la garanj tie que vous devez, ainsi que le roi et le duc de j Ferrare, accorder au traité du duc avec Bologne. D'après ce que m'a dit Jean-Paul , secrétaire des Bentivogli , ce traité porte que, sous deux mois, à dater de sa conclusion, le duc s'oblige à rendre le roi de France, les Florentins et le duc de Ferrare garants de son exécution. Le duc étant chargé d'obtenir cette garantie, il me semble qu'elle ne doit être que pour lui seul. Ce secrétaire est du même avis. Cependant les termes de cette clause peuvent recevoir une autre interprétation. On ne vous a encore adressé aucune demande à cet égard, parce qu'il restait, touchant la dot de la sœur de l'évêque d'Euna*, des difficultés dont on doit s'occuper aujourd'hui.
Je parlai hier au soir au duc de Salvetto de' Buosi que vous me recommandez de nouveau. Après beaucoup d'explications assez vives, il finit par me dire qu'il lui sauvait la vie contre le gré des Naldi, mais qu'il ne lui rendrait pas sa liberté au mépris de leurs réclamations, ne croyant pas devoir offenser quatre personnes pour en obliger une. Il ajouta qu'il désirait beaucoup que l'on trouvât le moyen de faire approuver cette conduite par Denis , étant décidé à n'en pas tenir d'autre.
J'implore de nouveau le secours de la seigneurie, n'ayant pas de quoi nourrir mes trois domestiques et mes trois chevaux, qui ne peuvent vivre de promesses. J'ai déjà dépensé soixante-dix ducats , et ai commencé à faire des dettes. Vous pouvez en être informés par le greffier Grillo, qui a demeuré avec moi. J'aurais
' Peut-être Elna ou Elenaoolis, aujourd'hui l^erpij^nan. L'évêque de cette ville était alors François de l-oris, neveu d'Alexandre VI, son premier secrétaire, et trésorier général. 11 fut fait cardinal le dernier mai 1503, et mourut à Rome, le 12 juillet 1506.
LÉGATIONS ET MISSIONS
pu, et je pourrais encore être défrayé par la cour, mais j'ai cru que cela ne convenait ni à votre dignité ni à mon caractère. Pensez si je dois être satisfait de me voir réduit à mendier trois ducats d'un côté, quatre de l'autre.
Nicolas Macchiavelli.
Césène, le 18 décembre 1502.
P. S. Lorsque j'obtins votre sauf-conduit , il y a plusieurs semaines, il me fallut promettre à la chancellerie ce que Spannocchi jugea à propos de me demander. Toutes mes observations furent inutiles. On exigea seize aunes de damas. Comme on me presse, je vous prie de me les faire passer. Si je ne satisfaisais pas ce chancelier, je ne pourrais plus me procurer aucune expédii ion, surtout dans les affaires particulières qu'ils expédient sans que l'on puisse jamais en parler au duc Je vous prie de me donner promptement la possibilité de me décharger de cette obligation.
LETTRE XXXIX
UACniFIQUES SEIGNEURS,
Dans la conférence que j'eus hier avec le duc, Agapit, son premier secrétaire, m'aborda et me pria de vous demander pour Louis Archilegio d'Araelia la place de juge du corps des manufactures de laine. Il a ajouté que cela lui ferait un grand plaisir, mais qu'il ne voulait pas vous en écrire, espérant que je lui rendrais ce service. Je ne puis vous exprimer combien d'instances m'ont été fa ites à ce sujet . J'attends votre réponse.
Le baron de Bierra, qui est sur le point de partir, m'a recommandé le père de Camille de Borgo, qui est du nombre des individus cités par les cinq députés. Il m'a exposé qu'il ne refusait pas de comparaître, mais qu'étant à Césène, il priait qu'on lui indiquât le moment oii il devrait se rendre A Florence , et qu'on lui donnât le temps nécessaire pour faire ce voyage, en considérant qu'il était âgé de soixante-douze ans. Cette demande du baron de Bierra vous a déjà été présentée dans ma lettre du 14, je vous la réitère de sa part.
Nicolas Macchiavelli.
Césène, le 19 décembre 1502.
LETTRE XL
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Me trouvant ce soir à la cour, j'ai vu tous les officiers français se rendre ensemble auprès du duc. Leurs gestes, leurs manières, l'air agité qu'ils avaient montré dans un entretien qui eut lieu auparavant, me firent soupçonner qu'il était survenu quelque chose d'important. Désirant m'en instruire, j'allai aussitôt qu'ils furent sortis chez le baron de Bierra, alléguant pour prétexte que je venais de recevoir l'ordre de lui rendre cette visite de la part de la seigneurie. Après m'a voir remercié, il me tira à l'écart et me dit : «On nous a écrit aujourd'hui de partir «tous sous deux jours pour retournera Milan, s Comme je lui demandais quelle était la cause de ce départ, et si Mgr. de Vanne, fils de M. d'Albrel,s'en irait aussi avec ses troupes, il me répondit qu'il l'ignorait. Il ajouta que toutes les autres compagnies se mettraient certainement en route le surlendemain, et que je pouvais vous mander cette nouvelle en toute sûreté, ainsi que celle de l'arrivée à Milan des sommes nécessaires pour lever quinze mille hommes d'infanterie, qui seraientsur pied dans un mois. Cet incident inattendu me semble, autant que j'ai pu m'en apercevoir, avoir jeté la cour du duc dans le trouble. Lorsqu'il sera public, je pourrai vous en écrire plus en détail, car il m'est impossible de le faire en ce moment, n'en connaissant ni les motifs ni l'origine. Les avis que vous recevez de différents endroits vous mettront dans le cas de le juger plus facilement. Quoique je pense que vous en avez déjà reçu de Lombardie, il me paraît utile de vous dépêcher un courrier qui ne pourra à la vérité partir que demain matin, parce que le pays n'est pas sûr, mais qui m'a bien promis d'être à Florence le 22. Le seigneur de Bierra m'a dit , en causant, que les autres officiers et lui étaient décidés à ne plus aller nulle part sans une escorte de fantassins. Cette résolution vient, je crois, de ce qu'ils ont éprouvé ici quelque injure de la part des villageois et n'ont pu enobiei'ir une réparation conforme à leurs désirs. 11 m'a semblé nécessaire de vous rapporter ces propos qui méritent quelque attention.
Toute l'artillerie est arrivée en cette ville et devait avant cette nouvelle être conduite à
LEGATION AUPRES DU DUC DE VALENTINOIS
Fano. Je ne sais plus ce qu'il en sera. Cet accident doit faire prendre d'autres déterminal ions.
Depuis que les troupes du duc sont ici , l'on s'est appliqué à dévaster certains châteaux appartenant à l'évêque de Ravenne, mais soumis à la juridiction temporelle de Césène. On dit que c'est pour se ven^fer de l'appui donné par eux aux habitants d'Urbin pendant leur rébellion.
Nicolas Macchiayelli.
Césène, le 20 décembre 1502, à la quatrième heure de la nuit.
LETTRE XLl.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je reçus hier votre dernière du 17, arrivée par Bagno. Toutes celles que je vous ai écrites depuis que je suis ici vous seront sans doute parvenues. Dans les deux premières je vous parlais de l'état des affaires en celle cour, de mon entretien avec le duc et spécialement de la ville de Pise. Je vous informe par ma précédente de la retraite imprévue des Français. Ils partirent hier matin, prirent la route de Bologne, firent halte à trois milles d'ici et allèrent coucher à Caslello-Bologiièse, afin d'être le lendemain au soir près de Bologne. Ils sont au nombre d'environ (jualre cent cinquante lances. Cedépart soudain et inattendu fait le sujet de toutes les conversations, chacun se perd dans des conjectures. J'ai tâché de découvrir la vérité, mais on ne peut puiser à la véritable source, ni rien apprendre qui paraisse fondé. Je vous ai mandé ce que m'a dit le baron de Sierra. Monloson m'a assuré depuis qu'ils partaient pour soulager le duc qui n'avait plus besoin d'eux, et le pays qui se trouvait surchargé, ce qui l'irri- (■ail contre eux. Si j'en crois les principaux confidents de cette cour, le duc ne pouvait plus garder des amis qui lui causaient plus d'embarras que ses ennemis. Il lui reste d'ailleurs, selon eux, assez de forces sans ces auxiliaires pour n'abandonner aucun de ses projets et les mettre tous à exécution. Ne voulant rien négliger pour m'instruire, dès que le bruit de ce départ fut généralement répandu, j'allai voir cet ami dont je vous ai souvent fait meution ; je lui dis que, étonné d'une nouvelle aussi imprévue
et ne sachant si cette retraite se faisait par l'ordre du duc ou contre son gré, j'avais cru de mon devoir de m'informer des intentions de Son Excellence pour savoir d'elle sous quel point de vue je présenterais cet événement , étant prêt à m'y conformer. Cet ami me répondit qu'il serait volontiers mon interprète auprès du duc, dont il m'a depuis exprimé la satisfaction à ce sujet, en ajoutant que ce fut après un moment de réflexion que le duc l'avait prié de me remercier et de me dire qu'au besoin il me ferait appeler, mais que rien ne pressait pour l'instant, J'ai donc manqué cette occasion de l'entretenir comme je le désirais, espérant obtenir de lui quelques renseignements plus précis que je vous aurais communiqués. Je pense bien que votre expérience et les avis que vous recevez de différents endroits , et dont je ne suis pas instruit, peuvent diriger votre jugement sur cette affaire. Il faut, dit-on ici, que ce rappel des troupes françaises vienne ou du besoin que le roi en a dans la Lombardie, ou de ce que Sa Majesté est mécontente de la conduite du pape et de ce qu'il s'est élevé quelf;ue mésintelligence entre elle et le pontife. Quoiqu'il en soit, les Français sont partis, n'emportant ni estime ni affection pour le duc; mais il faut faire peu de fonds sur ces dispositions défavorables, vu leur caractère. On ne sait à présent ce que le duc veut ou peut entreprendre, mais il n'a encore rien dérangé au plan qu'il paraissait s'élre fornié. L'artillerie est allée en avant; six cents fantassins du \ al di Lamona sont arrivés hier; mille Suisses, du nombre de ceux que l'on attend depuis si longtemps , sont à Faënza. Mille cinq cents tant Suisses que Gascons et Allemands étaient déjà sous les drapeaux du duc, que l'on fait partir de nouveau pour Pesaro après les fêtes de Noël. D'un autre côté il est privé de plus de la moitié des forces sur lesquelles il comptait et a perdu les deux tiers de sa réputation. Il paraît impossible qu'il réali.se les projets (jue ses déiiiarchcs lui faisaient supposer. San-I.eo est dans les mains du ducGuido, et les autres forteresses du duché d'Libin sont abattues. Caraerino, que le duc disait être à sa disposition , changera de sentiment en apprenant celte nouvelle. Un secrétaire du cardinal Farnèse, légat de la Marche d'Ancône, arrivé hier ici , m'a assuré que Camerino avait montré
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jusque-là beaucoup d'opposition aux volontés de Borfïia, mais que cette place allait maintenant y mettre une résistance très-opiniâtre. Après avoir examiné ofi tout cela peut aboutir, vous considérerez sûrement que les embarras de sa position peuvent jeter le duc dans les bras de quelques-uns de vos ennemis naturels, danger que vous ne manquerez pas de prévenir par votre prudence ordinaire.
Je n'ai rien appris d'important sur Pise depuis ce que je vous en ai écrit. Ayant voulu en parlera ceux que je vous ai cités précédemment, l'un a éludé en me renvoyant à ce dont le duc m'avait fait part; l'autre m'a dit que Lorenzo d'Acconcio était reparti, qu'il devait faire envoyer trois députés pisans , deux de la ville et un des campafjnes. L'intention du duc, selon ce dernier, est de tenter quelque voie d'accommodement qui puisse vous être a,qfréable. Il veut d'abord tâcher de retirer Tarlatino des mains des Pisans et les faire renoncer à leur liaison avec Vitellozzo. Il projette ensuite de gajjner leur confiance en leur offrant de donner de l'argent à leurs troupes et de les prendre à sa solde. Après s'être ainsi insinué dans leur esprit, il cherchera , avec le secours de la France , à négocier entre cette ville de Pise et notre république quelque arrangement , dont il s'engagera à garantir l'observation. Le duc se croit assuré d'un succès facile , à moins que la crainte de l'inexécution des promesses qui leur seront faites ne rende les Pisans trop obstinés dans leur opposition. J'ignore si tout cela est bien fondé : je vous le mande comme je l'apprends d'un homme qui est à même de connaître la vérité.
Ramiro,qui était l'un des plus accrédités dans cette cour, est arrivé hier de Pesaro, et a été sur-le-champ enfermé au fond d'une tour , par )rdre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux labitantsdece pays, qui désirent ardemment sa perte.
Je vous conjure de m'envoyer des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route je ne saurais où aller, n'ayant point d'argent. Dans ce cas, je resterai ici , ou je me retirerai à Castrocaro, jusqu'à ce que vous m'ayez fait connaître vos intentions.
Nicolas Macchiavelli.
Cfeène, le 23 décembre 1502.
ET MISSIONS
P. S. On assure que le duc part lundi pour Rimini; mais je ne .sortirai pas d'ici que vous ne m'ayez procuré les moyens de m'en tirer , car je suis réduit aux abois.
LETTRE XLIl.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je vous ai envoyé par Bagno ma dernière du 2.3, dans laquelle je vous informe de tout ce que j'ai pu découvrir sur le départ des Français. Les vôtres du 20 et du 22 me sont parvenues avant-hier. Il ne m'a pas été possible depuis de parler au duc. Hier, jour auquel j'espérais le voir. Son Excellence s'est occupée de la revue de son infanterie et s'est livrée aussi à quelques parties de plaisir. Aujourd'hui, elle est partie de grand matin avec toute son armée pour Santo-Arcangiolo, à quinze milles d'ici et à cinq de Rimini. Je me nietterai demain malin en route pour cette dernière ville; car je ne puis, vu la difficulté de trouver des logements, me rapprocher davantage de cette cour. On dit d'ailleurs que le duc doit se remettre promptement en marche et s'avancer à grandes journées vers Pesaro. On ignore ce qu'il fera ensuite. Selon les uns il doit faire une tentative sur Sinigaglia, selon d'autres sur Ancône. Quant à ses forces, il a, outre les troupes dont je vous ai dernièrement envoyé l'état , environ trente coureurs ou stradiots albanais. On lui compte deux mille cinq cents fantassins d'au delà des monts et à peu près autant de l'Italie , dont il a fait la revue ces deux jours précédents. Par chaque mille hommes d'infanterie il y a cinquante officiers qui font le service à cheval. L'artillerie a pris la même route que le duc avec les munitions qui lui sont néccs-saires. On ne saura bien ce qu*il peut attendre des troupes des Orsini et des Vitelli que lorsqu'ils seront plus rapprochés les uns des autres. Le duc, ainsi que je vous l'ai mandé plusieurs fois , est si secret qu'il ne communique, je crois, ses desseins à personne. Ses premiers secrétaires m'ont souvent attesté qu'il n'en parle ([ue quand leur exécution l'exige et à l'instant même oii il y est forcé. Vous m'excuserez donc et n'imputerez point à négligence si je ne vous fais point passer les éclaircissements que je ne puis moi-même me procurer
LEGATION AUPRÈS DU DUC DE VALENTINOIS
LETTRE XLIV
selon mes désirs. On n'entend plus parler de San-Leo et des autres négociations avec le duc Guido. Je vous ai mandé ce que le duc et le cardinal Farnèse m'avaient dit de Camerino. L'évèque d'Euna m'assura hier que c'était une affaire à peu près terminée. Le temps nous apprendra ce qu'il en faut croire.
On a trouvé ce matin sur la place le corps de Ramiro divisé en deux parties. Il y est encore et le peuple entier a pu le voir. On ne sait pas au juste la cause de sa mort. Ce que l'on peut en dire de plus probable, c'est que telle a été la volonté du duc, pour montrer qu'il a le pouvoir d'élever ou d'abattre les hommes à son gré.
Votre courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas noir. Je vous remercie de l'un et de l'autre envoi.
Nicolas Macchiavelli.
Césène, le 26 décembre 1502, à la vingt-deuxième heure.
LETTRE XLIII
MAGIVIFIQUES SSIGINEUBS ,
Je vous ai écrit avant-hier de Pesaro ce que j'apprenais sur Sinigaglia. Je me transportai hier à Fano. Le duc est parti ce matin de bonne heure, et s'est rendu en cette ville, où se trouvaient les Orsini et Vitellozzo, auxquels il en devait la possession , comme je vous l'ai marqué. Ils l'entourèrent à son arrivée; mais il ne fut pas plutôt entré dans Sinigaglia avec eux que, se tournant vers sa garde, il lui commanda de les arrêter et les fit tous prisonniers. La place est menacée du pillage. Nous sommes dans une inquiétude effroyable. Voici la vingt-troisième lieure du jour, et je n'ai encore pu trouver personne pour faire partir ma lettre. Ma première contiendra plus de détails. Je doute que les prisonniers soient demain en vie. Leurs troupes ont aussi été faites prisonnières. Les circulaires que l'on écrit portent que l'on a saisi des traîtres, etc.
Vous remettrez trois ducats à celui qui se charge de cette lettre. Je lui en ai déjà donné trois, que je vous prie de rembourser à Biagio. Nicolas Macchiavelli.
Sinigaglia, le dernier jour de décembre 1502
MAGmFIQTJES SEIGNEURS ,
Je vous ai écrit hier dans deux lettres ce qui s'était passé à Sinigaglia après l'arrivée du duc, comment il avait arrêté Paul Orsino, le duc de Gravina, de la même famille, Vitellozzo et Oliverotto. La première dépêche contenait simplement cette nouvelle , la seconde en donnait les détails particuliers *. L'entretien du duc avec moi et le jugement que l'on porte de cette démarche y étaient aussi rapportés. Ces lettres, envoyées par deux exprès, l'un d'Urbin, moyennant six ducats, l'autre de Florence, moyennant trois, doivent vous être parvenues. Mais, à tout événement , je vais vous retracer la chose sommairement. Le duc partit hier matin de Fano avec toute son armée pour se rendre à Sinigaglia, qui avait été occupée, à l'exception de la citadelle, par les Orsini, et Oliverotto de Fermo. La veille Vitellozzo y était arrivé de Castello. Ils allèrent les uns après les autres au-devant du duc, entrèrent avec lui dans la ville et l'accompagnèrent jusque chez lui. Lorsqu'ils furent dans son appartement, le duc les fit arrêter, ordonna de désarmer leur infanterie qui était dans les faubourgs et envoya la moitié de ses troupes pour en faire autant à leurs hommes d'armes qui se trouvaient dans quelques châteaux à six ou sept milles de Sinigaglia. 11 me fit ensuite appeler, me témoigna de l'air le plus serein la joie que lui causait le succès de cette entreprise, dont il dit m'avoit parlé le jour d'auparavant, mais non d'une manière précise, ce qui était vrai. Il s'expliqua ensuite en termes très-sensés et pleins de la plus vive affection pour notre ville sur les divers motifs qui lui faisaient désirer votre alliance, désir auquel il espérait que vous répondriez. Comme je les ai rapportés dans ma lettre dhier au soir, je ne vous les répéterai point. Il a fini par m'engager à faire trois invitations à leur seigneurie : la première qu'elle se réjouît avec lui d'un événement qui faisait disparaître les mortels ennemis du roi, de Son Excellence ainsi que de notre république, et détruisait toutes les semences de troubles et de dissensions propres à dévaster l'Italie, service
1 On trouve cette relation parmi les morceaux historiques, t. I, n. VI, page 263 de cette édition.
LÉGATIONS
qui devait exciter votre reconnaissance à son égyrd; la seconde de vous prier de lui donner dans cette circonstance une preuve éclatante de votre amitié, en faisant passer votre cavalerie vers Borgo et en y rassemblant des troupes de pied, afin de pouvoir, selon le besoin, marcher avec lui sur Castello ou sur Pérouse, route qu'il voulait prendre sans délai , et qu'il eût prise dès hier au soir s'il n'eût craint que son départ ne livrât Sinigafîlia au pillage. Il me réitéra ses instances pourm'engager à vousécrirede vous montrer ses amis sans réserve , puisque vous ne devez plus éprouver de crainte ni d'inquiétude depuis que vous voyez Son Excellence les armes à la main,etvos ennemis en prison. Il désire enfin que vous fassiez arrêter le duc Guido, s'il se réfugiait de Castello sur vos terres en apprenant la détention de Vitellozzo. Comme je lui objectais qu'il ne serait point de la dignité de la république de le lui livrer et que vous n'y consentiriez jamais, il approuva mon observation et me dit qu'il lui suffisait que vous le retinssiez, et ne lui rendissiez point la liberté sans sa participation. J'ai promis à Son Excellence de vous mander tout ceci, dont elle attend la réponse. Je vous ai marqué hier que plusieurs personnes intelligentes et attachées à notre ville m'avaient représenté que nous devrions profiter d'une occasion aussi favorable pour rétablir nos affaires. Chacun est persuadé que nous pouvons compter sur la France, et qu'il serait à propos d'envoyer ici promptement l'un des citoyens les plus distingués de la république. Si cet ambassad^'ur arrivait dans le moment présent avec des propositions admissibles, il serait bien accueilli. Voilà ce que m'ont répété plusieurs fois des persoimes zélées pour nos intérêts. Je vous le rends de nouveau avec celte fidélité dont j'ai toujours lâché de vous donner des preuves, et en y insistant d'une manière plus particulière encore que je ne l'ai fait dans ma dernière dépêche.
Le duc a fait mourir cette nuit vers la dixième heure Vitellozzo et Oliverotto de Fermo. Les autres sont encore vivants, en attendant probablement (|ue l'on saclie si le pape a en son pouvoir, comme on 1(> croit, le cardinal Orsino et les autres qui étaient à Rome : on prononcera alors sur le sort de tous en même temps. La citadelle de Sinigaglia s'est rendue ce ma-
ET MISSIONS
tin de bonne heure, ainsi le duc se trouve absolument maître de celte place. 11 est parti dans la même matinée et s'est rendu ici avec ses troupes. 11 est certain que nous irons de là vers Castello et Pérouse. On ne $mt: point s'il s'avancera aussi du côté de Sienne. Il parcourra ensuite les environs de Rome; et pour faire rentrer dans l'ordre tous les châteaux des Orsini, il enlèvera de vive force Bracciano. ce qui rendra, dit-il, toutes ses autres expéditions très-faciles. Nous resterons ici demain et nous nous mettrons après-demain en marche pour aller coucher à Sasso-Ferrato. Celte saison est aussi désavantageuse pour faire la guerre que l'on puisse se l'imaginer. On croirait difficilement aux peines qu'éprouvent l'armée et ceux qui sont à sa suite. 11 faut s'estimer heureux quand on peut ti'ouver le moyen d'être logé à couvert.
Goro de Pistoja, ennemi et rebelle de cette ville et qui était avec Vitellozzo , se trouve maintenant prisonnier entre les mains de quelques Espagnols. Je crois bien qu'ils le remettraient entre celles de l'un de vos recteurs si vous vouliez sacrifier environ deux cents ducats. Réflécbissez-y et faites-moi connaître vos intentions.
Nicolas IM.iccHiAVEixi.
Conrinaldi , le l^»" janvier 1502.
LETTRE XLV
MAemFIQlJES SEIGNEURS,
Je vous ai répété dans ma dernière ce que je vous avais écrit dans les deux précédentes, datées de Sinigaglia. Je désire que l'exprès qui s'est chargé de celles-ci vous les ait remises en bon état. Lorsque vous saurez au milieu de quelle confusion je me trouve, vous excuserez mes retards. Le villageois se cache, le soldat ne cherche qu'à s'enrichir par le pillage; ceux qui sont avec moi ne veulent point s'en séparer, de peur d'être victimes du brigandage qui règne dans ce pays : tout cela met des entraves au point que je ne puis trouver personne qui veuille se charger de mes dépêches, depuis les deux citées plus haut, et que je suis venu à bout de faire partir à l'aide de mes amis, et parce que l'importance delà nouvelle m'a décidé à promettre une forte récompensé. Je ne sais si
LÉGATION AUPRÈS DU
je pourrai vous envoyer aujourd'hui ma leitre d'iiier au soir, à Uquelle je ne puis ajouter dans celle-ci que fort peu de chose, le duc étant \ encore à Conrinaldi. Il a fait payer aujourd'hui j l'infanlerie, qui est à trois milles de cet endroit, ! et mettre en ordre rartillerie, qui va se rendre parFossombroneàAîïobbio:de là il l'enverra vers Castello ou vers Pérouse, selon qu'il le jugera plus à propos. On couche demain à Sasfio-Ferrato, pour prendre ensuite la route de l'une de ces deux places. J'ai eu aujourd'hui un long entretien avec un des principaux personnages (le celte cour. Après m'avoir réitéré une grande partie des protestations amicales du duc à notre égard, il m'a dit, en me parlant des projets de ce dernier, que Son Excellence avait fait périr Vitellozzo et Liverotto comme des tyrans, des assassins et des traîtres; mais qu'elle voulait conduire à Rome Paul Orsino et le duc de Gravina, afin que l'on employât contre eux les voies juridiques et qu'on leur fît leur procès avec celui du cardinal Orsino et du seigneur Jules, qui devaient maintenant être au pouvoir du pape. Il ajouta que l'intention du duc était d'enlever aux factions et aux tyrans toutes les terres dépendantes de l'église et de les rendre au souverain pontife, ne se résevvant que la Romagne, ce qui devra lui mériter la reconnaissance du successeur d'Alexandre YI , qui ne se trouvera plus l'esclave des Orsini et des Colonnes, comme l'ont toujours été ses prédécesseurs. «Le duc,» m'assura-t-il de nouveau, «n'ajamaiseud'aulre pensée que celle de rendre «la tranquillité à la Romagne et à la Toscane, ail croit y avoir enfin réussi par la prise et la u mort de ceux qui étaient la cause des troubles; «car il ne regarde les autres troubles que comme «une étincelle qu'une goutte d'eau peut étein- « dre. » 11 conclut en m'avertissant qu'il vous était possible à présent d'arranger vos affaires ; que vous deviez en conséquence envoyer un ambassadeur chargé de propositions honorables et avantageuses pour l'une et l'autre partie et donner au duc toutes les assurances d'amitié qui dépendraient de vous , laissant de côté les ménagements et les temporisations. J'ai cru devoir vous faire part de cet entretien, dont vous jugerez dans votre sagesse.
Nicolas Macchiavelli.
Conrinaldi , le t^"" janvier 1502.
DUC DR VALRNTINOIS.
LETTRE XLVl.
MAGTflFIQlES SEIGPIEURS,
Après beaucoup de peines, j'ai enfin trouvé quelqu'un qui veut bien se charger de mes dépèches. Il se nomme Tornesé, de Sanla-Maria- Impruneta. Je lui ai donné un ducat d'or, en lui promettant que vous lui en donneriez encore deux à son arrivée. Je vous prie de remettre à Biagio 1 ce ducat, ainsi que les quatre autres que j'ai déboursés pour les deux dépêches précédentes.
Nicolas Macchiavelu.
Conrinaldi , le 2 janvier 1502.
LETTRE XLVIl.
MACniFIQUES SEIGRECRS
Mes dernières lettres sont de Conrinaldi, d'où nous partîmes hier matin pour nous rendre à Sasso-Ferrato. Nous y restons encore aujourd'hui. Le duc va demain matin à Gualdo , pour prendre contre ses ennemis les mesures que 1 les circonstances lui feront juger convenables. j Les détachements étrangers qui sont à sa solde, i et qu'il avait envoyés à la poursuite des troupes ! desOrsinietdesVitelleschi,sontrevenusaujour- 1 d'hui sans avoir pu les atteindre. Toutes se ! sont réfugiées du coté de Pérouse. Ils ont perdu i beaucoup de chevaux en les poursuivant, à i cause des mauvais chemins et des marches forcées qu'ils faisaient. Je n'ai rien de plus à vous ! mander pour l'instant. Vous devez d'ailleurs j être mieux instruits qu'on ne l'est ici de ce qui i se passe à Pérouse et à Castello. Les affaires [ de cette cour dépendent en ce moment des dis- I positions dans lesquelles se trouvent ces deux ! places.
j J'ai reçu ce soir votre lettre du 28 du mois ■ dernier. J'y trouve la conduite que je dois tenir j relativement à Pise, votre réponse au sujet des ! juments enlevées au duc, ce que l'on vous mande de France et la commission que vous me donnez
> Biaîïio, cité plusieurs fois dans ces lettres, est Biagio de Boiiaccorso, ami de Macchiavelli. Il e.^t auteur d'un journal imprimé et publié depuis 1498 jusqu'en 1512. Cet écrivain est très-versé dans la connaissance des i affaires de son temps, il avait pu s'en instruire dans la ' chancellerie des Dix, où il éiait employé, et par ses liaisons avec Marchiavelli. 11 resie encore de lui plusieurs lettres adressées à ce dernier.
LÉGATIONS ET MISSIONS
d'en exprimer ici votre reconnaissance. Vos désirs seront remplis à la première occasion. Je vous remercie des renseignements que vous m'avez fait passer à 1 égard de la France.
Nicolas Macchiaveili.
Sasso-Ferrato , le 4 janvier 1502.
LETTRE XLVIII
MAGNIFIQUES SEIGINEURS ,
Je vous ai écrit le 4 de Sasso-Ferrato , et vous ai mandé depuis dans une autre lettre ^ la nouvelle de Caslello, l'arrivée des députés et la fuite de l'évèque de cette ville ainsi que des \itelli. En arrivant hier à Gualdo, où nous sommes encore pour faire reposer les troupes, nous y trouvâmes les députés de Castello , chargés d'offrir cette place au duc et de lui témoigner leur satisfaction, etc. Le duc l'accepta comme gonfalonier du saint-siége et non autrement. 11 leur ordonna d'envoyer sur-lechamp quelqu'un à Castello pour mettre l'artillerie en état , et contremanda sur-le-charap celle qu'il avait fait conduire à Agobbio, afin qu'elle n'allât pas plus loin, jugeant celle de Castello suffisante pour suivre les entreprises qu'il projetait. Quelqu'un arriva ici hier au soir vers la quatrième heure de la nuit, pour prévenir le duc que Jean- Paul Baglioni, lesOrsini, les Vitelli et toutes leurs troupes, ainsi que les réfugiés réunis à eux , avaient quitté Pérouse pour prendre la route de Sienne, et que le peuple du Pérousin s'était aussitôt mis en mouvement et avait fait retentir de toutes parts le nom de Son Excellence. Ce matin deux envoyés de Pérouse sont venus confirmer cette nouvelle. Ils n'ont point encore parlé au duc, dont les principaux confidents répètent qu'il veut simplement affranchir cette place ainsi que Castello de la servitude de leurs tyrans, pour les rendre ensuite au saint-siége, comme je vous l'ai marqué plus au long dans ma dépèche du 2 de ce mois. Le duc part demain pour Scesi avec son armée : de là il marchera sur Sienne, afin d'y établir un ordre de choses conforme à ses vues. Paiidolfe Petrucci l'attendra-t-il dans cette ville avec les troupes qui s'y sont réfugiées, ou prendra-t il
' Cette dernière dépêche ne s'est pas retrouvée.
la fuite. ^ Les avis sont partagés. Le Siennois Baldassar Scipion, dont vous connaissez la prudence, et qui commande ici les lances détachées, est du premier sentiment; beaucoup d'autres soutiennent le second. Chacun allègue ses motifs. On doit savoir bientôt â quoi s'en tenir.
Je n'ai point revu le duc, mais je pense que la reddition de Pérouse et de Castello < , ayant rendu inutile l'envoi de vos troupes vers Borgo? il demandera maintenant que vous en fassie.z avancer du côté de Sienne. Il est à propos que vous vous occupiez de cet objet , afin de pouvoir lui donner ou un secours qui lui soit agréable, ou une excuse qui lui semble pinusible.
Je ne vais pas plus loin , parce que votre sagesse sait apprécier et les circonstances actuelles et les précautions qu'elles exigent.
Nicolas Macchiaveili.
Gualdo, le 6 janvier 1502.
LETTRE XLIX
MACmnQCES SEIGIVEBBS ,
J'attends avec impatience une réponse à mes lettres des 28 et 31 du mois dernier, et à celles des P"" , 2. et 4 du courant. Chacun commence à s'étonner de ce que vous n'avez encore donné au duc aucun signe de satisfaction au sujet des derniers événements, dont on pense ici que vous devez être très-reconnaissants envers lui parce que, même en dépensant plus de deux cent mille ducats pour vous délivrer de Vitellozzo et des Orsini, vous n'y auriez pas réussi aussi complètement que l'a fait Son Excellence. Depuis la précédente, il est à peine survenu quelques changements , dont vous avez dû être instruits d'un autre côté. Il ne restait plus au duc que l'expédition de Sienne , ayant reçu les soumissions de Castello et de Pérouse qu'il remet
* Le 6 janvier 1502 , ou plutôt 1503, selon la manière actuelle de compter les années de l'ère chrétienne, Pérouse se soumit au pape. Jean-1'aul Baglioni , tyran de celte ville, l'avait quittée auparavant pour se réfugier à Sienne, auprès dePelruxi. Le même jour, au moment des premières vêpres de l'Epiphanie, les cardinaux sollicilcrent le pape en faveur du cardinal Orsino. te pontife répondit en objectant la conjuration de Vitellozzo , des Orsini , de Baglioni , de Petrucci et de leurs complices contre la vie du duc, et se refusa à toutes leurs instances.
LÉGATION AUPRES DU
au pouvoir du saint-sicjîe. Pour donner plus (lo poids à colle délermination, il s'est refusé jusqu'à ce jour à la renlrée des bannis dans Pérouse; il paraît même qu'il a promis aux ambassadeurs de cette ville, venus à Gualdo, que ces exilés n'y rentreraient pas. en leur faisant observer que s'il chassait un tyran ce n'était pas pour en rappeler dix à sa place. Nous sommes arrivés hier ici, et demain l'armée se remet en marche pour Torsiano, lieu distant de sept milles. Ck)mrae c'est un endroit fort petit, ceux qui ne pourront y trouver de logement en chercheront dans les environs. Il est ordonné de ne point emmener les bagages. Ou dit que de Torsiano nous irons coucher à Chiusi sur le territoire de Sienne , si toutefois nous pouvons passer auparavant les Chiane et entrer ensuite dans cette ville de Chiusi. Au reste le duc paraît décidé à s'en faire ouvrir les portes de gré ou de force. Sienne a envoyé ce soir ici des députés qui ont eu une longue conférence avec lui. Ils étaient, dit-on, chargés de lui demander les motifs de la guerre qu'il semblait vouloir leur déclarer d'après le bruit public, et de lui présenter leur justification. On croit que le duc ler.r a répondu qu'il regarde et a toujours re- (;ardé les Siennois comme ses bons et fidèles alliés, et n'a jamais eu l'intention de les attaquer ; mais qu'il est rempli d'indignation contre Pandolfe Petrucci, son ennemi cai)ilal, et l'un des membres de la ligue formée pour le dépouiller de ses États. Il a ajouté que si la ville de Sienne l'expulsait de son sein la paix serait faite à l'instant . sinon qu'il marcherait contre elle pour atteindre ce but. en regrettant toutefois d'être contraint à lui faire de la peine, mais qu'il s'en excusait auprès de Dieu , des hommes et des Siennois eux-mêmes sur la nécessité qui l'y forçait et sur son juste ressentiment contre celui qui, ne se contentant point de tyranniser l'une •des principales cités de l'Italie, voulait encore, en travaillant à la perte d'aulrui, pouvoir donner des lois à tous ses voisins. D'après ce que j'entends dire , cette entrevue se termina sans prendre d'autre conclusion. Les députés convinrent qu'ils eu écriraient à leurs magistrats, et les choses sont restées sans décision ; personne n'ose affirmer quelle en sera la fin. D'une part, on voit dans le duc une fortune inouïe, un esprit entreprenant et une confiance qui surpassent
toute idée et lui persuadent qu'il ne so:L échouer dans aucun de ses projets. On trouve de l'autre un homme plein de prudence, maître d'un État qu'il gouverne avec une grande réputation, n'ayant, ni au dedans ni au dehors, aucun ennemi dangereux, parce qu'il s"en est délivré par la mort ou par une réconciliation; assez bien pourvu d'argent et pouvant disposer de troupes nombreuses et redoutables, s'il est vrai, comme ou le publie, que Jean-Paul Baglioni soit venu partager son sort. S'ils n'ont pas pour l'instant d'espérance de secours, l'avenir peut leur en procurer. Encore quelques jours, et les doutes devront être éclaircis. En supposant que l'on en vienne aux hostilités, le duc demandera sûrement que vous le secondiez. S'il ne l'a point encore fait, ce dont je suis surpris, c'est probablement parce qu'il espère que l'affaire de Sienne prendra la même tournure que celle de Castello et de Pérouse , et qu'il ne veut point vous avoir cette obligation.
Sans revenir sur les développements contenus dans mes précédentes, je me contente de vous dire en peu de mots que le duc a ici huit cents chevau-légers, et environ cinq cents hommes d'armes et six cents fantassins. Quant à ses dis positions à votre égard , il m'en a toujours parlé et m'en parle encore dans des termes si animés et si affectueux que si l'on était assuré de leur sincérité on ne pourrait avoir aucune inquiétude; mais il faut savoir craindre pour soi, quand l'exemple des autres en fait un devoir. Depuis que l'on a proposé au duc de former des liaisons plus particulières , sa conduite mérite beaucoup d'attention. Il a d'abord manifesté le désir de renouveler son ancien engagement mihtaire au service de la république; lorsqu'il a vu qu'il ne pouvait plus l'espérer, il a paru ne s'en occuper que légèrement, et, tournant dans un cercle plus étendu , il a dit qu'il se contentait dune liaison générale. C'est (lu'il n'avait pas dans le moment le pouvoir de vous forcer et voulait attendre un instant plus favorable. Il ne voyait aucun inconvénient à temporiser, bien certain que vous ne formeriez point d'entreprise contre lui . soit par égard pour la France, soit à cause du genre d'ennemis qu'il avait en tête ou de l'état de faiblesse dans lequel vous vous trouviez vous-mêmes. Les délais lui ont donc semblé utiles Mon unique but, dans ces
086 LÉGATIONS K
réflexions, est de vous faire observer que , lorsqu'il aura conduit ses projets sur Sienne à leur terme, qui n'est pas éloi{ifn6, il croira avoir enfin rencontré l'occasion attendue et méditée. Cette craintive prévoyance peut n'être pas fondée, parce que, outre mon peu d'expérience, je ne sais point ce qui se passe ailleurs et ne raisonne que sur les objets que j'ai sous les yeux. Je soumelsletout à la saj^aciléde votre juj^ement.
Nicolas Macciiiavelli.
A Scesi , le 8 janvier 1502.
P. S. J'ai eu vent ce soir qu'il s'était glissé ici quelques habitants de Montc-Pulciano; je tâche d'obtenir de plus amples reuseijïnements et je na'empresserai de vous en informer.
J'ai écrit à vos seigneuries la prise de Goro de Pistoja; je vous ai dit que, pour une centaine de ducals ou même moins , on pourrait le racheter et le livrer entre les mains de vos seigneuries : j'attends votre réponse à ce sujet.
LETTRE L
MAGmFIQUES SEIGIXEVRS,
Je vous ai écrit de Scesi le 8. Nous nous sommes rendus le 9 à Torsiano, qui n'est éloigné de Pérouse que de quatre milles. Nous en partirons demain pour le Spedaletlo, lieu situé j à douze milles d'ici, sur la route de Sienne. : N'ayant point reçu de réponse à mes lettres depuis celle du 28 du mois dernier, et ne \ sachant rien de nouveau , je ne vous aurais point ' écrit celle-ci sans une conférence que j'ai eue aujourd'hui avec le duc. M'étant rendu auprès î de Son Excellence, sur son invitation , elle me demanda si j'avais des lettres de la seigneurie. Comme elle paraissait s'étonner de ma réponse | négative, je tâchai de justifier ce retard par ' toutes les excuses que je jugeai les plus admissibles. Passant alors à un autre sujet, le duc me dit : « Tu connais mes sentiments envers «ta république, que je regarde comme l'un «des premiers fondements de ma puissance en a Italie : par conséquent, mes déniarclies au de- « d;ins el au dehors ne doivent point lui être «cachées. Tu vois où j'en suis avec nos en- «nemis communs : les uns n'existent plus, les «autres sont prisonniers, ou fugitifs, ou assiégés «chez eux, tels que Pandolfe Peirucci. En nous
T MISSIONS
«délivrant de celui-ci, nous aurons obtenu un «succès complet et assuré, le reposde nos Étals. «C'est le dernier effort qu'il me reste à faire. Il «faut absolument le chasser de Sienne; car unt «tête semblable, avec de l'argent et dans une «place aussi forte, peut faire beaucoup de mal, «Agir autrement, ce serait laisser une étincelle «capable d'allumer un grand incendie. Loin de «s'endormir sur ce point, il est à propos de l'at- « taquer de toutes ses forces. L'expulser de cette «ville ne me semble pas difficile, mais je vou- «drais l'avoir entre mes mains. Dans ce dessein, « le pape ne lui demande que de regarder comme «ses ennemis ceux qui le sont du saint-siége, et «l'amuse ainsi par des brefs tandis que je m'aavance avec mon armée. Il est bon de tromper «les maîtres en perfidies. Les députés qui m'ont «été envoyés par les magistrats de Sienne m'ont «fait des promesses satisfaisantes. Je les ai as- « sures que je n'en voulais point à leur liberté et «ne désirais que l'expulsion de Petrucci. J'ai écrit «aux Siennois pour leur faire connaître mes disu positions, dont ils devaient déjà être instruits «par ma conduite envers Castello et Pérouse, «que j'ai remis au pouvoir du saint-siége. Je leur «représente que je n'ai point voulu accepter ces «villes et que, si j'avais envie de m'emparer de «la leur, noire maître commun, le roi de France, «s'y opposerait; mais que je ne suis point assez «téméraire pour concevoir une pareille idée, et «qu'ils doivent par conséquent ajouter foi à l'as- «surance que je leur donne de ne vouloir rien «au delà de l'expulsion de Petrucci. La seigneurie «m'obligera en publiant aussi que mon unique «but est de m'assurer de ce tyran. J'espère que «les Siennois m'en croiront; mais, en supposant «le contraire, je suis déterminé à marcher en «avant, à placer mon artillerie sous leurs murs «et à faire les derniers efforts pour le chasser. «J'ai cru devoir te communiquer ceci, afin que «la seigneurie connût bien mes sentiments et ne «f(!it point surprise en apprenant que le pape «écrit à Petrucci. Comme cet ennemi étaii «par ses intrigues le chef de ceux que j'ai déjà «désarmés, je veux encore leur enlever cette res- «source. Si j'avais besoin contre lui de quelque «secours, je te prie de mander à la seigneurie «que je compte sur elle. Certes, qui lui eût «promis, il y a un an, de la délivrer de Vitel- « l'\7?.() et de Liverotto par la mort, des Orsini par
LÉGATION AUPRÈS DU
«la prison, de Baglioni et de Petrucci parle «bannissement, neût point éprouvé un refus «s'il lui eût demandé à ces conditions cent mille «ducats. Ces choses étant arrivées d'une manière «aussi complète sans qu'elle en éprouvât ni «fcUi[;ues ni dépenses, quoiqu'elle n'ait point «contracté d'en[;ag^ement par écrit, il en est un «tacite qu'elle doit commencer à remplir, si elle «ne veut point que votre ville passe aux yeux des «autres et aux miens pour ingrate, contre sa «coutume et ses dispositions naturelles. Dans le « cas où la seigneurie objecterait la protection de (la France, tu lui feras observer que le roi a l'accorde au peuple de Sienne et non à Petrucci , « et que, en supposant qu'il en eût été honoré, il «l'aurait perdue en se liguant contre moi et «contre Sa Majesté. Elle n"a donc aucune excuse « pour ne pas seconder celte entreprise avec zèle, «et doit le faire d'autant plus volontiers qu'elle «y trouvera son avantage et celui du roi, ainsi «que le plaisir que doit lui causer une semblable «vengeance : son avantage, en détruisant l'en- «neaii perpétuel de Florence, le chef de tous les «ennemis de cette ville et le refuge de tous ceux «qui méditaient sa perle; le plaisir de la ven- «geauce, en abattant le principal auteur et le «conseiller de tous les maux que les Florentins «ont supportés l'année précédente; car de lui «venaient l'argent, les projets, les complots «contre tous les États de la république et même «contre sa propre liberté. Qui ne désire point se X venger de semblables injures et n'en saisit pas «l'occasion prouve qu'il est insensible à tout et «digne d'être chaque jour couvert d'outrages. «Quant à rinlcrét du roi, personne ne le révoque «en doute; car après avoir détruit Paudolfe, sans «inquiétude sur nos Étals, nous pouvons, les «Florentins et moi, seconder les troupes de Sa «Majesté dans le royaume de Naples, dans la «Lombardie et partout oîi elle le jugera nécesusaire; mais nulle sûreté pour nous tant qu'il «sera dans Sienne. Le roi connaît ces choses et «est convaincu de leur vérité. Contribuer h leur «exécution, ce sera lui faire un grand plaisir et «acquérirdesdroitsàsa reconnaissance. Si je ne «voyais dans cet te entreprise que ma seule utilité, «je me donnerais plus de peine pour vous y dé- «terminer; mais notre intérêt commun qui s'y «trouve me persuade que j'en ai dit assez. Ce «n'est pas que je croie ne pouvoir en venir à
«bout moi-même, mais je veux quel'Ifalie entière «soit témoin de l'amitié dont les liens nous « unissent, ce qui ajoutera respectivement à notre « puissance. » Le duc finit par me charger de vous transmettre ces explications, que je vous rends pour ainsi dire avec ses propres paroles, et de vous prier de renvoyer une prompte réponse.
Au sujet du royaume de Naples, Son Excellence m'a dit que les Espagnols avaient tué aux Français dans une embuscade environ trente hommes d'armes , ce qui ne changeait rien à leur position ; qu'il ne se faisait aucun mouvement du côté de l'Allemagne. Elle m'a aussi assuré que le roi de France a su mauvais gré à M. de Chaumont d'avoir rappelé ses troupes, rappel qui n'est dû qu'à un ressentiment particulier de ce seigneur contre Son Excellence.
Nicolas MACcniAVELii.
Torsiano, le 10 janvier 1502.
P. S. Je vous prie de donner au porteur de cettre lettre dix livres, et de vouloir bien remettre à Biagio les cinq ducats que j'ai avancés pour faire partir trois de mes dernières dépèches, si toutefois vous ne les avez pas encore remis.
Don Michel, commandant espagnol au service du duc, s'est plaint aujourd'hui à moi d'un toti très - courroucé de ce que les lettres qu'il écrit à Piombino ou qu'il en reçoit arrivent décachetées , et de ce qu'aux portes de Florence il a été pris de l'argent parles gens de la douane à quelques-uns des siens qui allaient à Piombino. Délivrez-moi , je vous le demande en grâce, de ses pressantes réclamations, en remédiant à ce qui fait le sujet de l'une et en vous justifiant sur l'autre.
J'ai toujours oublié de vous marquer qu'à ma seconde lettre du 31 décembre dernier devait en être jointe une que ce Michel vous écrivait pour se plaindre de ce que je viens de vous mander. Quand même elle ne vous serait point parvenue , je crois qu'il sera à propos de lui écrire.
LETTRE Ll
MACHIFIQUFS SEIGJTEL'RS ,
Sortis ce matin du Spedaletto, où l'on s'était rendu hier au soir, nous marchions vers Castello délia Pieve, d'où je vous écris, lorsque j'ai été
rejoint par l'un des arbalétriers d'Antoine Giacomino qui ni'a remis votre lettre du 5. J'ai été vivement alfeclé en y lisant que vous n'aviez reçu jusqu'au jour où vous l'avez écrite aucune de mes dépèclies sur ce qui vient de se passer dans cette cour. Depuis que je suis arrivé ici, Labbro-Fesso m'a apporté votre lettre du 9, qui ne m"a pas causé moins de peine en m'apprenant qu'il ne vous en était parvenu d'autres de moi que celles du T"" et du 2 de ce mois. 11 me semble véritablement que mes efforts ont échoué au moment où leur succès eût été le plus nécessaire , et m"eût acquis plus de droils à votre confiance. Mais vous avez trop d'expérience pour ignorer qu'il ne suffit pas de remplir ses devoirs, qu'il faut encore avoir la fortune pour soi. Je vous enverrais volontiers une copie de toutes mes dernières lettres, mais le temps, les circonstances et des déplacements continuels sont cause que je ne les ai pas sous la main. Je me contenterai donc de vous donner une idée sommaire de leur contenu.
Le 31 décembre dernier je vous écrivis deux lettres, l'une très-courte à la vingt-troisième heure, contenant l'arrestation des Orsini et des Vitelli ; l'autre , très-longue, où je vous rendais un compte détaillé de cet événement, ainsi que de la conversation que j'avais eue avec le duc , conversation où ce prince m'avait montré une telle affection pour notre république et tant de sagesse que je n'aurais pu désirer davantage , me faisant voir qu'il sentait parfaitement combien il était nécessaire que notre cité fût libre et puissante , si l'on voulait que les États qui sont autour de nous conservassent leur puissance; qu'il était prêt à tout entreprendre dans cette vue s'il pouvait compter sur votre concours. Il avait voulu ensuite que je pressasse vos seigneuries de l'aider de vos troupes dans son entreprise sur Castello et Pérouse, et de retenir prisonnier le ducd'Urbindansle casoù il se réfugierait dans vos états. Il assurait qu'il ne désirait point expressément l'avoir en sa puissance, et qu'il lui suffisait que vos seigneuries consentissent à le garder entre leurs mains. Je vous ai écrit ensuite le l^*" et le 2, de Conrinaldi : je vous donnais les mêmes détails, en y ajoutant seulement ce qui s'était passé depuis, et ce que vous aurez vu suffisamment puisque vous m'annoncez la réception de ces dernières. Je vous
ai appris de Sasso-Ferrato le 4, et de Gualdo le 6. les événements de Castello et de Pérouse, ainsi que l'ambassade envoyée par chacune de ces deux villes à Son Excellence. Je vous ai écrit le 8 , d'Ascesi , l'arrivée des ambassadeurs de Sienne et ce que j'avais appris de nouveau à ce sujet. Enfin le 10 je vous ai mandé de Torsiano que j'avais eu avec le duc un entretien dans lequel ce prince m'avait ouvert son âme sur ses projets à l'égard de Sienne, en me disant qu'il comptait particulièrement sur notre cité, qu'il regardait comme l'appui le plus solide de ses États; que c'était pourquoi il voulait me communiquer toutes ses opérations, tant au dehors qu'au dedans; qu'après avoir fait mourir Vitellozzoet Oliverotto, abattu les Orsini et chassé Jean-Paul, il ne lui restait, pour assurer sa tranquillité et la vôtre, qu'un dernier obstacle à vaincre, qui était Pandolfo Petrucci, qu'il voulait expulser de Sienne; que, comme il croyait que cette entreprise était aussi avantageuse pour vous que pour lui, il jugeait nécessaire que vous y missiez la main, parce que, si Pandolfo restait là, il y aurait à craindre, à cause du caractère bien connu de riionnue, de l'argent qu'il peut répandre et de la force de la ville qu'il occupe, qu'il ne parvînt ù allumer un incendie qui pourrait porter ses ravages plus au loin , et parce qu'il servira toujours d'asile à ces seigneurs effrénés qu'aucune considération ne retient ; que , comme un tel état de choses pourrait vous être plus nuisible qu'à tout autre, il pensait que vous deviez, par plusieurs raisons, vous y intéresser davantage ; que la première était de reconnaître le service qu'il vous avait rendu par la mort de Yitellozzo et votre propre intérêt, la seconde le plaisir de la vengeance, et la troisième enfin l'avantage de servir le roi de France; que, quant au service qu'il vous a rendu, sd on vous avait promis il y a un an de faire mourir Yitellozzo, de renverser les Orsini et leurs adhérents, vous vous seriez obligés sans peine à payer cent mille ducats ; que. puisque aujourd'hui tout avait réussi sans dépense, sans fatigue et sans charge , vous vous trouviez engagés envers lui, sinon par des traités écrits, du moins tacitement; qu'il était juste que vos seigneuries commençassent à acquitter leur dette et à ne point montrer une ingratitude si éloignée de leur caractère ; que , quant à l'in-
LEGATION AUPRES DU DUC DE VALENTINOIS
térêt, il !e croyait d'autant plus grand que, tant que Pandolfo resterait maître de Sienne , il serait toujours pour vos ennemis un refu^je et un appui; que, quant au plaisir de la vengeance, Pandolfo, Tété passé, ayant fomenté contre vous la guerre dans Arezzo par ses intrigues et son argent, il était tout naturel que vous cherchassiez l'occasion de vous venger ; que, si vous laissiez échapper le moment propice et que vous fussiex capables d'oublier une pareille injure, vous mériteriez chaque jour d'èlre outragés de nouveau ; que, quant à l'utilité qui peut en résulter pour le roi de France, c'est qu'une fois Pandolfo chassé, lui, duc, se verrait délivré de toutes ses obligations , et pourrait sans crainte accourir avec toutes ses troupes au secours de Sa Majesté, soit en Lombardie, soit dans le royaume de Naples. Il ajouta que vous ne deviez avoir aucun égard à la protection que la France accorde à Sienne, parce qu'elle ne. s'étend que sur la commune et non sur Pandolfo; que c'est à Pandolfo et non à la commune qu'il prétend faire la guerre; que c'est ce qu'il a fait connaître à la ville de Sienne elle-même, me chargeant de vous écrire à ce sujet , afin que vos s( igneuries puissent assurer d'une manière positive et protester publiquement que telles étaient ses véritables intentions à cet égard , attestant que si la commune chassait Pandolfo il ne mettrait point le pied sur le territoire de Sienne ; et il m'a pressé de nouveau d'écrire à vos seigneuries pour les prier de concourir à cette entreprise avec leurs troupjes. Tel était le contenu de ma lettre du 10, en date de Torsiano. Je vous le répète, dans la crainte que vous ne l'ayez pas reçue. Je vous prie de prendre une prompte détermination et de vouloir bien me la faire connaître.
Je me suis présenté aujourd'hui à la cour, aussitôt après la réception de votre dépêche du 9, et j'ai informé le duc de la disposition où vous étiez d'envoyer des troupes vers Castello dès qu'il y en aurait besoin. Je lui ai parlé de la ■satisfaction que les derniers événements avaient causée à notre république, et de la nomination de Jacques Salviati qui allait arriver ici en qualité d'ambassadeur. Il m'a témoigné toute la joie que lui causaient ces nouvelles, en ajoutant qu'il était persuadé que la seigneurie ne manquerait pas à l'obligation où elle était de le ■iccauvEui. II.
seconder dans son entreprise contre Petrucci. Il m'a prié de vous réitérer ses instances à cet égard, et m'a paru très-satisfait du choix de Salviati qu'il attend avec impatience. INous nous sommes encore beaucoup entretenus, mais toujours au sujet de cette entreprise, qu'il annonce vouloir poursuivre à tout prix, et pour laquelle il se montre bien déterminé , assurant qu'il ne manquera ni d'argent ni de soutien. D'un autre côté, hier, Romolino partit en poste pour Rome; et je sais de bonne source que le but de son voyage est de consulter le pape sur ce projet , et de lui demander si, dans le cas où l'on pourrait traiter avec Petrucci à des conditions avantageuses, il ne faudrait pas prendre ce parti. II doit faire observer à ce pontife que le duc aurait trop d'embarras s'il était obligé en même temps à s'arrêter devant Sienne et à s'occuper des objets relatifs aux Orsini, tandis qu'en arrangeant ce premier point le second deviendrait plus facile et lui permettrait bientôt, s'il le voulait, de penser à autre chose. Il serait possible que mes renseignements ne fussent pas vrais ; il est du moins sûr qu'ils ne sont point invraisemblables , malgré les paroles entièrement opposées du duc qui m'a protesté que rien ne l'empêcherait de poursuivre Petrucci , et que , si le pape semblait négocier avec lui , c'était afin de l'amuser par l'espérance et de le faire tomber dans leurs mains en lui ôtant l'idée de prendre la fuite. Je crois qu'il faut d'abord tout entendre et ensuite juger d'après les faits.
La journée entière a été employée à faire des échelles, et l'on compte bien camper la première fois au delà des Chiane, sur le territoire des Siennois, d'où l'on n'entend point encore parler d'accommodement. Il est arrivé un secrétaire des Bentivogli, auquel le duc a fait un accueil gracieux, en l'assurant qu'il était dans les meilleures dispositions à leur égard. Il a ordonné que la paix conclue entre eux et lui fût publiée dans tous ses États, et même dans son camp, afin que chacun en fût instruit. Son Excellence a demandé les cent hommes d'armes, et les deux cents chevau-légers que les Benti* vogli sont convenus de lui fournir; elle m'a chargé ce même jour de vous prier de sa part d'accorder le passage et des vivres , en payant, à ces troupes de Jean Bentivogli qui doivent venir à son secours. Pas un mot , de son côté
LEGATIONS ET MISSIONS.
ni du mien, sur Guido, ducd'Urbin, dont je n'ai pas cru devoir parler le premier.
Il m'a semblé à propos , le duc se trouvant ici, de lui recommander Bandiiio , qui est à votre solde, et de le prévenir que j'avais entendu parler du retour de quelques-uns de ses ennemis. Il m'a répondu que les liaisons militaires et amicales de Bandino avec vous l'intéressaient vivement A son affaire, sur laquelle il me priait d'être bien tranquille, en m'assurant qu'il navait rien à craindre ni pour sa personne ni pour ses possessions.
A cette lettre j'en joindrai une pour Piombino, qui m'a été recommandée par Alexandre Spannochi. Je vous prie de l'envoyer par un exprès, comme je le lui ai promis.
Nicolas Macchiavelli.
Castello delta Pieve, le 13 janvier 1503.
LETTRE LU
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je me séparai hier matin de l'ambassadçur Salviati, et pris cette route pour les motifs dont il vous instruira. Avant mon départ, on parlait à la cour du duc d'un accommodement conclu entre lui et les Siennois. Les Cliiane m'ayant obli[ïé de revenir coucher à Castello délia Pieve, don Hugues, qui s'y trouvait avec son monde, reçut pendant la nuit l'ordre de se mettre en marche ce matin et de s'avancer du côté d'Orvietto, roule que devait aussi prendre le duc à la tête de ses troupes. Cet officier espagnol se disposait en effet à partir lorsque je montai à cheval ce matin K II me dit que l'accord était terminé,
* Le bruit se répandit, le 23 janvier, que le duc s'était , le« jours précédents, rendu maître de Chiusi, de Pieuza,
et que Pettrucci devait avoir quitté Sienne avec un sauf-conduit du duc 2; mais il ne put me donner d'autres détails. Après avoir gardé cette nouvelle jusqu'à cet instant, je crois utile de vous la faire passer par un courrier, afin que vous en soyez plus tôt instruits. Je me réfère à l'ambassadeur pour les particularités; mais sachant avec quelle difficulté ses lettres arriveront, il m'a paru indispensable de vous prévenir déjà de ce que j'avais appris à ce sujet.
Nicolas Macchiavelli.
Castiglione-Aretino.le 21 janvier 1503, à la troisième heure de la nuit.
P. S. J'ai promis trois livres à celui qui s'est chargé de porter cette lettre.
de Sarteano , de Castello délia Pieve et de Saint-Quirico, où il n'avait li'ouvé que deux vieillards, et neuf femmes très-;lr,ées qui avaient été suspendues par les bras, les pieds au-dessus d'un brasier ardent , pour leur faire déclarer l'endroit où leurs ricliesses étaient cachées; en ajoutant que ces infortunées ne l'ayant point déclaré , soit parce qu'elles ne le voulaient pas, soit parce qu'elles l'iSnoraient, avaient péri au milieu de ceUe torture; et que les troupes du duc avaient livré au p:llajje Acqiiapendeiite, Moniefiascone, Viterbe, et autres endroits.
^ Il fut dit, le 31 janvier 1503, que Pandolfe Petrucci, dans la nuit du vendredi an .«-amedi 28 de ce mois, était sorti de Sienne pour se retirer à Lucques ou en tout autre endroit , et que le duc avait repris le chenn'n de Home. En effet Petrucci quitta Sienne et se réfugia à Lucques, avec des lettres de recommandation du duc de Valent inois, qui peu de jours après envoya cinquante hommes à cheval pour le tuer. Cet ordre n'eut pas son effet , parce que le commissaire de Florence retint pendant quelque temps ces cavaliers à Cascina. Échappé à un danfjer aussi imminent, Petrucci travailla au rétablissement de ses affaires. Secondé par le roi de France il rentra dans Sienne le 29 mars 1-503, avec l'agrément des Florentins, auxquels il promit la restitution de Montepulciano. Ceci doit servir à expliquer la légation dont JMacchiavelli fut ensuite chargé pour Sienne.
LEGATION A SIENNE.
COMMISSION
Donnée à Nicolas Macchiavelii, le 26 avril 1503.
Nicolas, tu te rendras à Sienne le plus promptement possible. Ta première entrevue sera avec Pandolfe Petrucci, auprès duquel nous te donnons des lettres de créance. Après les assurances usitées et nécessaires relativement aux liaisons d'amitié qui nous unissent à lui , et sur lesquelles il n'est pas besoin de te donner de plus amples instructions, tu exposeras à ce sei^'^neur que le but de ton ambassade est de lui faire connaître Tétat actuel des affaires , surtout de celles qui sont de quelque importance, et de l'informer des instances que nous recevons depuis longtemps du pape et du duc pour nous décider à former une alliance et une ligue avec eux, et avec tous ceux de la famille Borgia , instances qui deviennent plus pressantes que jamais. L'intérêt que le roi de France y prend pouvant contribuer à leur succès, tu feras observer à Petrucci que dans cette pensée nous t'envoyons auprès de lui pour Ten prévenir et savoir ses intentions à ce sujet, ne voulant point manquer aux devoirs de bons et fidèles amis. Nous te donnerons aussi des lettres de créance auprès des magistrats suprêmes i de cette ville. Tu demanderas à Petrucci si tu dois en faire usage , et , conformément à cette commission , tu agiras d'après ses conseils. Nous t'en donnerons également auprès de 'François de Narni, auquel lu parleras de la cause de ton voyage , de la confiance que nous avons en lui, et de notre espoir
^ LaBalia.
d'obtenir par son moyen ce dont on est convenu avec lui. Tu l'engageras à y travailler et à ne négliger aucune des occasions qui pourraient se présenter. Tu l'instruiras de nos différents préparatifs, des dispositions de la France et de Rome, prenant en tout les voies que tu jugeras convenables. Les conditions de l'alliance proposée avec les personnes ci-dessus mentionnées pour la défense commune * de nos Étals en Italie seront , de notre part , de fournir cinq cents hommes d'armes, et de la leur, d'en fournir six cents; mais seulement lorsque nous aurons recouvré ce que nous avons perdu , ce nombre devant être jusque-là restreint à trois cents de part et d'autre , afin que l'engagement soit égal. On aura les mêmes amis et les mêmes ennemis. Il ne sera rien changé à aucune des liaisons antérieures avec le roi de France , clause dont la violation dissoudra la ligue. Les adhérents et les recommandés devront être nommés dans le mois. On ne pourra favoriser les bannis ou rebelles. Dans le cas de contestation, on s'en rapportera à la décision du roi, dont le consentement exprès sera nécessaire. Lorsque tu auras rempli cette commission, lu reviendras, à moins que tu n'aies à nous informer de quelque proposition sur laquelle tu croirais à propos d'attendre notre réponse 2.
1 François de Narni avait été envoyé à Sienne par Louis Xli, roi de France, et diargé de proposer une ligue entre les Florentins, les Siennois et les Bolonais. ( Guicciardini, liv. vi, an 1503.)
- Le cas prévu à la fin de ces instructions n'ayant point eu lieu, Macchiavelli revint de Sienne à Florence sans avoir écrit aucune lettre au sujet de cette légation.
COMMISSION
Donnée à Nicolas Macchiavelii, le 24 octobre 1503.
Nicolas, tu te rendras à Rome en grande diligence avec nos lettres de créance, auprès de ceux des cardinaux dont il importe le plus de se concilier la faveur, tels que le cardinal d'Amboise , les cardinaux Saint-Georges, Saint- Severin, Ascagne Sforce, Saint-Pierre-aux- Liens et Sainte-Praxède -. Tu te présenteras à ces prélats en notre nom , et tu feras connaître à chacun d'eux que nous avions choisi ces jours derniers des députés qui étaient sur le point de partir, lorsque nous avons appris la mort du pape Pie III , ce qui a beaucoup affligé
^ Le pape Alexandre VI mourut le 18 août 1503 , et le 22 septembre suivant François Piccolomini fut" élu et prit le nom de Pie 111. La mort l'enleva au bout de vingtsix jours; et le l^"" novembre, même année, on lui donna pour successeur Julien de la Rovère , cardinal de Saint- Pierre-aux-Liens, qui se fit appeler Jules IL Ce fut peu dant la vacance du saint-siége, après la mort de Pie III, que Macchiavelii fut envoyé à Rome et adressé principalement au cardinal François Soderini, auquel il présenta une lettre de créance qui existe encore en original sur parchemin , etqui était ainsi conçue : « N. Macchiavelii^ «notre secrétaire, remettra à Votre Éminence la pré- « sente, en vertu de laquelle il vous fera quelques commu- «nicalions dont nous l'avons chargé. Nous vous prions € d'ajouter une foi pleine et entière à tout ce qu'il tvous dira de notre part.
«De notre palais, le 23 octobre 1503, etc.»
» Le cardinal d'Amboise était Georges d'Amboise , archevêque de Rouen , premier ministre de Louis XII, roi de France.
Le cardinal de Saint-Georges était Raphaël de Riario de Savone.
Le cardinal Saint-Severin était Frédéric Saint-Severin, Milanais, du titre de Saint-Théodore.
Le cardinal Ascagne était Ascagne-Marie Sforce , fils du duc de Milan, dépossédé par Louis XII, et cardinal des Saints Tite et Modeste.
Julien de la Rovère était cardinal du titre de Saint- Pierre-aux-Liens.
Antoine Palavicini, Génois, cardinal, ppr tait le titre de Sainte-Praxède.
toute notre ville; tu ajouteras que la mission d( ces députés ne pouvant plus avoir lieu, nous avons cru devoir l'envoyer pour exprimer nos sentiments douloureux sur cet événement, et le désir que nous avons de voir donner à ce pontife un successeur tel que le besoin de la chrétienté et de l'Italie l'exige, et pour leur offrir toutes nos forces si elles leur sont nécessaires pour atteindre ce but que nous savons être l'objet de leurs vœux. Tu régleras tes discours à l'égard de chacun d'après les renseignements que tu jugeras les plus .sûrs, et d'après le plan de conduite que t'aura tracé notre cardinal i, que tu verras avant tout et dont lu commenceras i)ar prendre les conseils. Tu emporteras une copie de l'engagement militaire 2 conclu par lui ces jours passés avec Baglioni en notre nom , et la déclaration que nous entendons y joindre. Tu en parleras d'abord avec ce cardinal , et lui feras connaître que notre inten-
' Ce cardinal était François Soderini , Florentin , évéque de Volterra et cardinal du titre de Sainte- Suzanne.
^ Depuis la mort d'Alexandre VI, Rome était en proie à de conlinuelles agitations, dont les principaux acteurs furent les Orsini, les Colonnes, le duc de Valentinois , et en général les partisans, soit delà France, soit de l'Espagne. Le crédit de celte première puis.eance allait en décroissant depuis les deux Ixiiailles perdues contre les Espagnols dans le royaume de Naples, l'une le 21 avril 1503, à Seminara , par d'Aubigny qui y fut fait prisonnier; l'autre le 28 du même mois, à Cerignoles, par le duc de Nemours qui y périt. Le cardinal d'Amboise, qui élait à Rome pour la nomination du successeur de Pie 111 , voyait le parti de la France s'affaiblir de jour en jour. Les Orsitii , les Colonnes d'Alviaoo avaient traité avec les Espagnols. Jean-Paul Baglioni paraissait vouloir suivre leur exemple. Pour l'en empêcher, il s'empressa de l'engager au service du roi Louis XII, et fit avec lui, par l'entremise du cardinal François Soderini, un accord en venu duquel les Florentins devaient payer à ce général soixante mille écus, au nom de Sa Majesté, qui réclamait cette somme pour la protection qu'elle leur avait précédemment accordée. {Guicciardini , liv. vi, an 1503) et Buonaccorsij etc.)
LÉGATION A LA COUR DE ROME
tion est d'expliquer en ces termes la clause relative à notre décharge de dépenses et dommages, etc. , et de pouvoir, toutes les fois que nous en aurons besoin , réclamer le service des quatre cents lances stipulées par cet engagement; tu prieras ce prélat d'en parler devant toi ou en particulier, selon qu'il le jugera plus convenable, au cardinal d'Amboise , qui doit entendre, comme nous, cet article qui ne paraît pas pouvoir souffrir de difficultés, d'après ce dont on est convenu par écrit. Si l'on accepte notre déclaration dans ces propres termes, tu ratifieras en notre nom , en vertu des pouvoirs en bonne forme que nous te donnerons à cet effet. Tu refuseras cette ratification et nous en écriras pour prendre nos ordres, si Son Érainence fait quelque difficulté. Alors tu travailleras toi-même à terminer cette affaire, mais toujours d'après les termes de notre déclaration. Dans le cas où l'on t'objecterait que peut-être nous ne payerons pas, ce qui serait cause que le roi ne serait pas servi , lu répondras que , si l'accord n'est pas fini dans un certain nombre de jours, nous consentons, en supposant que Jean-Paul Baglioni y consente , à remplir les obligations de l'engagement ancien sur lesquelles nous pourrions être en retard , pourvu toutefois qu'un payement paraisse suffisant ou au roi, ou à Jean- Paul. Si ce dernier ou le cardinal d'Amboise mettait également quelques entraves, en objectant qu'ils ne veulent pas accepter cette proposition faite simplement de vive voix , tu pourras leur en offrir et leur en promettre de la part de ton gouvernement une ratification en forme ; car nous te la ferons passer aussitôt que lu nous auras informés de leurs désirs à ce sujet. Nous n'avons point d'autres instructions particulières à le donner; nous te recommandons seulement de nous instruire jour par jour , pendant la durée de ta mission, de tout ce qui méritera d'être connu.
CORRESPONDANCE
LETTRE PREMIÈRE
MAGNIFIQIfES SEIGNEURS ,
Je vous ai écrit hier ^ pour vous informer de mon arrivée en cette ville. Je veux aujourd'hui vous faire part de ce qui l'a suivie relativement à la première partie de votre commission, et vous donner déjà quelques nouvelles de ce pays.
Vous vous rappelez qu'après avoir pris la résolution de ratifier, sous les réserves convenables, rengagement militaire de Jean-Paul Baglioni avec la France, vous en prévîntes Son Érainence le cardinal Soderini. Ce prélat comprit fort bien le sens de votre lettre, ainsi que vos intentions, mais il ne savait ni dans quel temps il devait ratifier cet engagement, ni que je dusse être envoyé à cet effet. Dans cette incertitude , il composa une lettre qui contenait précisément la déclaration dont vous m'avez chargé en m'ordonnant d'y conformer ma conduite'. Son but était d'engager le cardinal d'Amboise à signer cette lettre et à vous la faire passer. Il allait y travailler, lorsque je suis survenu et lui ai donné connaissance de votre comn)ission. Son Éminence a été fort aise de s'être rencontrée avec vous, et, renonçant à ses démarches au sujet de cette lettre , elle a informé le cardinal d'Amboise et le président qui traitait cette affaire de l'arrivée d'un envoyé de la république chargé de la ratification. Elle m'a ensuite enjoint de voir le premier, auquel je n'ai pu parler que ce soir vers la quatrième heure, à cause de ses nombreuses occupations. Le cardinal Soderini, vu les circonstances, a jugé à propos que je lui disse en substance que la seigneurie prend autant de part aux intérêts du roi qu'aux siens propres; qu'elle croit en conséquence devoir le prévenir, avec une sollicitude filiale, des nouvelles défavorables à Sa Majesté et qu'elle apprend avec peine, afin qu'il puisse y donner l'attention qu'elles méritent. J'ai donc informé le cardmal d'Amboise du bruit répandu dans la Toscan- « Cette lettre du 27 ne s'est point retrouvée.
LÉGATIONS ET MISSIONS
que l'armée française revenait sur ses pas; qu'une grande partie des troupes de la Lombardie rentrait en France; que les Vénitiens se fortifiaient dans la Romagne et se disposaient à s'en rendre maîtres; que l'on craignait pour la Lombardie une incursion des Allemands, soit de leur propre mouvement , soit par une impulsion étrangère, ce qui donnait beaucoup d'inquiétude à la seigneurie, et la portait à rappeleràSon Éminence qu'il était temps d'accroître les forces des Français en Italie, et de renoncer s'il le fallait à d'autres entreprises, etc. Je dis aussi que j'étais envoyé avec des pouvoirs suffisants pour ratifier l'engagement de Baglioni , s'il était rédigé de manière que la république n'eût pas plus de charges et moins d'espérances que dans les conventions faites avec le roi. Ce prélat me répondit qu'il remerciait la seigneurie des avis qu'elle lui faisait communiquer; qu'il ne perdait pas de vue ces objets, l'unique cause de son séjour ici, etc., et que, touchant l'affaire de Baglioni, nous nous réunirions avec le cardinal Soderini et prendrions tous les arrangements les plus convenables. J'allai ensuite rendre compte à ce dernier de ces différentes réponses du cardinal d'Amboise; nous conclûmes que, après avoir fait ce que nous devions par rapport à cet engagement, il fallait prendre le parti d'attendre, afin de voir ce qu'ils feraient de leur côté. Nous nous en tiendrons à cette détermination.
Je crois que cet accord avec Baglioni vous sera porté par Milon, qui doit, selon l'ordre du cardinal d'Amboise, se rendre à Florence, à Bologne, à Ferrare, puis à Urbin , pour se plaindre des agressions faites contre les États du duc de 'Valentinois dans la Romagne, L'entrée d'Ordelaffo dans Forli, que chacun vous impute, a rempli d'indignation le cardinal Saint- Georges, à cause de ses neveux ', et donné de l'humeur à l'archevêque de Rouen à cause du duc de Valentinois. Ce matin, M. de Trans et le président en témoignaient leur mécontentement à notre cardinal Soderini, Ce dernier m'appela, et je vous justifiai sur les événements de la Romagne, dont vous savez que je dois
' Ces neveux du cardinal Saint- Georges étaient les enfants de son frère Jérôme Riario et de Catherine Sforce, qui conservaient toujours des droits sur Forli, quoiqu'ils en eussent été dépouillés par le duc de Valentinois.
être bien instruit. Alors, pour apaiser le duc et lui donner quelque espérance de votre côté, on réoslut de lui envoyer Milon ou un autre. Ce seigneur est maintenant à Castello , où il forme plus que jamais de vastes projets, se persuadant que le nouveau pape sera tel que le désirent ses partisans.
Comme les obsèques de Pie III finissent aujourd'hui, on devrait entrer demain au conclave; mais il paraît que l'on n'y entrera point, parce qu'on veut que Rome soit évacuée auparavant par Barthélemi d'Alviano et par les Orsini qui ont selon les uns trois cents hommes d'armes, selon d'autres deux cents: il en est qui leur en donnent un moindre nombre. Ils avaient reçu de l'argent pour lever mille fantassins, mais on ne les a pas vus en mettre beaucoup sur pied. 11 en est de même de Jean-Paul Baglioni , qui a touché à pareille condition trois mille ducats; il en a eu aussi cinq raille pour le compte de son engagement. H est logé dans les faubourgs avec cent hommes d'armes, s"il faut en croire ses amis, car je n'ai pu encore lui parler. Excepjé le cardinal Soderini, je n'ai eu d'entretien presque avec personne: aussi ne puis-je vous donner aujourd'liui autant de nouvelles de ce pays que je le désirerais. Je vais faire tout ce qui dépendia de moi pour remplir mes devoirs à cet égard.
Tout ce que je sais de l'armée française dans le royaume de Naples, c'est qu'elle s'est présentée à San-Germano et a offert le combat à Gonzalve, général espagnol, qui l'a refusé. Ne croyant pas pouvoir forcer cet endroit, elle a pris le parti de se retirer , pour aller chercher un passage dans les environs ou dans d'autres lieux plus éloignés; elle est dit-on, à Ponte- Como, et prend la route de Gaëte pour passer le Garigliano.
Les opinions sont partagées sur la prochaine élection. Les probabilités me semblent être pour les cardinaux de Saint-Pierre-aux-Liens et de Sainte-Praxède, mais spécialement pour le premier.
Nicolas Macchiavelu.
Rome , le 28 octobre 1503.