LÉGATION A LA LETTRE XLVII
MAGNIFIQUES SEIGNEORS,
J'ai chargé hier un courrier expédié d'ici par les Français d'une lettre fort courte, parce qu'il ne m"a pas laissé le temps de vous en écrire davantage. Je n'ai rien découvert depuis relative ment à la nouvelle dont je vous informe par cette lettre. Paul Rucellai , fort lié avec les Orsini , m'a assuré que ceux-ci , n'ayant pas encore reçu un trimestre de la paye qui leur a été promise, ont dit à Gonzalve qu'ils étaient décidés à se retirer. On n'entend parler que du manque d'argent de ce côté. Je vous ai mandé, dans l'une de mes précédentes dépèches , que Lucas ^avel!o avait aussi envoyé quelqu'un à notre cardinal pour réclamer son payement et signifier qu'il ne pouvait plus rester sans argent dans une position aussi pénible. Vous ne me répondez point à ce sujet, cependant il se désespère et je ne sais plus que lui dire. Outre cela, Ambroise de Landriano arriva hier en personne avec une lettre de créance du bailli d'Ockham auprès du cardinal Soderini. Il se plaignit à Son Éminence et à moi de sa misère et de sa triste situation, ainsi que de celle de ses troupes. Il nous protesta qu'ils seraient morts de faim si les Français ne leur avaient pas Fait quelques avances , mais que ne pouvant plus leur en demander ils seraient conlraitits à quitter l'armée, ce qui tournerait à votre déshonneur et lui causerait d'autant plus de regret qu'il avait su maintenir sa compagnie en bon état autant qu'aucune autre : sur cinq cents hommes , il en avait quarante à cheval , et dix arbalétriers. Il voudrait toucher au moins le premier quartier et la moitié du second, ainsi que les cent ducats qui lui sont dus sur son service ancien. Je lui ai promis de vous en écrire et de vous recommander sa demande. Il attend voire réponse, que je vous prie de me faire passer promptement.
11 y a huit jours qu'Ambroise de Landriano est parti de l'armée. Selon son rapport, elle souffriîit considérablement de la disette de fourrage, de pain et de logements convenables. Il y restait à peine neuf cents hommes d'armes en état de servir et six mille fantassins. On publiait que les Espagnols recevraient des renforts d'infanterie. Il croit néanmoins
KACCIIIATGLU. II.
que la nouvelle reçue ici avant son arrivée, relativement à la retraite des Espagnols, peut être vraie, parce qu'ils n'avaient plus d'argent pour acheter des vivres, et que depuis plusieurs semaines ils forçaient les villages à leur en apporter. «Mais comme ils ont peut- «êlre vu,); ajoute-t-il , «que cette contrainte «ne leur réussissait plus, ils se sont retirés dans «des endroits où ils espèrent trouver les moyens «de vivre. «Trois causes, selon lui, ont empêché jusqu'ici les Français de vaincre : la première et la plus décisive , est d'avoir perdu un temps aussi considérable sous les murs de Rome , temps qui leur eût été si uîile pour aller en avant , sans être arrêtés par les inondations et par les fleuves, parce qu'alors Gonzalve ne pouvait marcher à leur rencontre ; la seconde est d'avoir eu trop peu de chevaux pour le service de l'artillerie, ce qui les empêchait de s'avancer de plus de deux milles par jour; enfin il attribue la troisième ù la rigueur de l'hiver, saison qui a été et qui est encore si mauvaise. « Ce n'est, » ditil, «que lorsque le temps est devenu le plus af- « freux qu'ils ont tenté quelque entreprise.» U assure cependant que Gonzalve, quand même il ne se serait pas retiré, n'osera venir les attaquer, parce qu'ils sont dans une position formidable par elle-même et en état de soutenir le combat contre quiconque voudrait l'engager. Comme nous lui demandions si l'on irait en avant, il nous répondit qu'en supposant même la retraite de Gonzalve, il fallait d'abord que les Français attendissent que la terre se fût raffermie, et songeassent ensuite à se pourvoir de buffles ou de bœufs ou d'un nombre plus considérable de chevaux de trait, précaution sans laquelle il leur serait impossible de conduire leur artillerie. Il dit que le bailli d'Ockham est très-mécontent de n'être pas payé. Le cardinal Soderini pense que, si vous avez envie de vous décharger de cette dépense , il ne faut point laisser écouler le temps où vous pouvez le faire. Nous avons reçu aujourd'hui les dépêches du 10 et du 1 1, que vous avez adressées à Son Éminence parce que vous me supposiez en route. Je vous ai mandé dans ma dernière lettre que je ne m'y étais pas mis parce que ce prélat s'est opposé à mon départ. Nous voyons par vos lettres pourquoi on n'a point de nouvelles de Pietro, de Charles . ni de l'évéque de Pérouro.
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LEGATIONS ET MISSIONS.
Nous ferons de vos renseignements l'usage convenable et communiquerons ce que vous nous marquez au sujet de don Michel et de la France. Jules II sera fort satisfait de chaque article , mais surtout de celui de don Michel. Nous tâcherons , selon votre désir , qu'on l'envoie chercher dans l'endroit que vous jugerez à propos d'indiquer *.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 14 décembre 1503,
LETTRE XLVIU.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Mes'deux dernières lettres sont du 14: la première a été confiée à un courrier expédié d'ici par les Français; Jean Pandolfini s'est chargé de la seconde et m'a dit l'avoir envoyée par la poste de Ferrare; mais il se plaint de n'avoir pas été remboursé des frais que lui ont occasionnés mes dépêches, et me prie de vous le rappeler. Je remplis sa commission. La nécessité elle-même m'y oblige ; car si j'avais besoin de vous faire passer tout à coup quelque avis , je me trouverais fort embarrassé si son mécontentement l'empêchait dé venir à mon secours. Ce même Pandolfini a ajouté qu'il lui avait été mandé que, loin de lui faire remettre ses avances, on n'avait pas même paru très-reconnaissant de ses services, ce qui lui a causé plus de peine encore. Je vous ai informés dans la précédente des nouvelles relatives aux Espagnols, et de ce que m'avait dit Ambroise de Landriano, de la part duquel il se rend auprès de vous quelqu'un chargé de vous porter les lettres que nous vous avons écrites, le cardinal Soderini et moi , pour vous intéresser en faveur de sa demande. Je n'ai plus rien à vous marquer sur ce même Landriano, si ce n'est que j'attends avec impatience votre réponse afin de savoir ce que je dois lui dire. Ce que l'on avait mandé au sujet des Espagnols s'est confirmé, comme vous le verrez par l'extrait 2
' Ce lie fut qu'en janvier suivant que don Michel fut remis entre les mains de Jules 11 , qui le retint prisonnier jusqu'en avril 1506
* Voici la copie de cet. article lire de la lettre écrite de Gaëte, le 10 décembre 1503, par Vincent de Laudato, et adressée à Pierre Cavalcauti , à Rome :
d'une lettre de Gaëte ^ que je vous fais passer On est dans l'attente des événemens qui doivent en résulter. Il est des personnes qui pensent que cela rendra la paix plus facile à conclure , s'il ne survient pas d'accident imprévu.
Notre cardinal m'a dit qu'il avait communiqué à Jules II les lettres que vous lui avez adressées en date du II, et que ce pontife avait paru très-satisfait en apprenant que vous lui livriez don Michel. On n'a point encore décidé quand et comment on le fera venir ici. Le cardinal Soderini croit que demain dans la journée il sera pris une détermination h cet égard. La nouvelle du 6, concernant la France, a fait aussi un grand plaisir à Sa Sainteté; mais elle a appris avec peine que ses envoyés étaient arrêtés par les neiges. Elle a néanmoins supporté patiemment ce contre-temps, en songeant qu'il venait d'une main plus puissante que la sienne. Ce retard prolonge ses inquiétudes sur l'issue de cette mission. L'ambassadeur vénitien cherche à dissiper le mécontentement de Jules II; mais il n'a pu encore y réussir. 11 fait une cour assidue au cardinal Saint-Georges. Quelques-uns pensent qu'il voudrait obtenir l'agrément du pape au sujet de Faënza et de Rimini, dont les Vé-
«La nature des choses a produit elle-même l'effet, les Espagnols viennent de quiiter les environs du Garigliano, ne pouvant plus résister à une position aussi fâcheuse ; raffaiblissenient de leur armée, qui était d'abord fort nombreuse, a aussi contribué à leur retraite. Cette armée a considérablement souffert. On dit qu'ils sont allés prendre des quartiers à Trani, Sessa , Carinoli et Capoue. Celévénement a décidé nostroupes à s'avancer du côté de Sessa. J'espère qu'elles n'éprouveront plus d'obstacles , car ceux qui existaient sur la rive opposée ont tout à fait disparu ; et ce serait un {jraiid hasard si l'ennemi en ce moment pouvait réunir plus de huit ou dix hommes. Cette retraite va laisser respirer le pays : il semblera que l'on sorte de prison. Louis d'Ars s'est conduit en vaillant capitaine. Avec son armée, composée d'environ trois mille fantassins, six cents homme de cavalerie légère et deux cents honnnes d'armes, il a soumis toutes les places de la Pouille. Il s'est encore emparé dernièrement de Troja et de San-Soveri ; il lui sera facile de s'avancer jusqu'à la Tripalda lorsqu'il le jugera à propos. Je crois que l'ennemi, en se voyant placé entre deux armées, doit avoir beaucoup d'inquiétude. Ce qu'il y a de pis pour lui, c'est qu'il n'a pas un denier, tandis que l'argent abonde de l'autre côté. Dieu veuille mettre fin à tant de calamités! »
' L'auteur de cette lettre était dans l'erreur : le» Français loin d'aller en avant, furent obligés, par Gonsalve, à se retirer. L'année suivante, ils abaadouaérenl presque toutes leurs conquêtes en Italie