LÉGATIONS LETTRE XXIV
BlAeniFIQCES SEIGKiECRS,
Le cardinal Soderini est parti aujourd'hui à la vingtième heure pour Ostie, il est accompagné par le cardinal Romolino; ma précédente dépèche vous instruit du but de ce voyage. Dès demain au soir, s'ils sont de retour, je vous manderai ce qu'ils auront fait par un courrier qui est sur le point de partir. Si je ne puis me servir de cette voie, j'en chercherai une autre à quelque prix que ce soit.
Nicolas IMacchiaveili.
Rome, le 22 novembre 1503.
LETTRE XXV
HAGniFIQVES SEIGxAEURS,
Je vais vous entretenir un instant de mes intérêts particuliers, sachant avec quelle confiance je puis réclamer votre bienveillance. Trente-trois ducats me furent remis lors de mon départ; les frais de poste m'en ont coûté treize, comme l'a vu Nicolas Macchiavelli ', votre collègue, par le décompte que je lui ai fait passer. J'en ai dépensé dix-huit pour me procurer une mule, et trente-neuf pour achat d'habillement, ce qui fait en tout soixante-dix. Mon séjour dans une auberge , avec deux domestiques et une mule, m'a coûté et me coûte encore dix carlins par jour. Vous m'avez accordé le traitement que je vous ai demandé : je le croyais suffisant , et ne savais pas à quel point les denrées étaient chères dans ce pays; je vous dois donc reconnaissance, et ne puis me plaindre que de moi-même. J'espère néanmoins qu'étant instruits de ma position, vous viendrez à mon secours. Si vous ne croyez pas devoir augmenter mon traitement, remboursez -moi au moins les frais de route, comme cela s'est toujours pratiqué. Nicolas Macchiavelli sait si je suis en état de faire un semblable sacrifice. Quand je le pourrais, vous n'ignorez point que, de notre temps, si les hommes supportent des faîigues, c'est pour améliorer leur condition el non pas pour la rendre plus pénible.
Nicolas INUcchiavelli.
Rome, le 22 novembre 1503.
' Ce Nicolas Macchiavelli était le troisième cousin de l'auteur de ces leltres, et descendait, ainsi que lui, de Laurent Macchiavelli. leur aïeul.
ET MISSIONS
LETTRE XXVÎ.
MAGI^IFIQUES SEIGNEURS ,
Je vous envoyai hier, et sans frais, par l'entremise de Jean Pandolfini, quatre dépêches des 19, :20, '21 et 2-2. Celle-ci vous informait du voyage de notre cardinal à Ostie , pour les causes énoncées dans celle du 21. J'ai reçu depuis, pendant la nuit dernière, la vôtre du 20, qui m'apprend la perte de Faënza. Je me suis rendu aujourd'hui , aussitôt que le jour a paru , dans l'appartement de IM. François de Castel del Rio , l'un des premiers officiers de Jules II, et lui ai lu votre lettre. Il m'a dit que ce pontife prenait le plus vif intéi^èt aux affaires de la Romagne , el que de pareilles nouvelles lui feraient par conséquent une grande impression ; qu'il fallait néanmoins qu'il en fût informé, mais qu'il lui semblait à propos d'attendre un moment favorable pour le faire. Il me pria de lui laisser cette dépèche : j'y consentis d'autant plus volontiers qu'il me parut utile que le [lape en eût une entière coiuiaissance. Croyant devoir communiquer cette nouvelle aux cardinaux qui ont montré dans cette affaire plus d'attachement au saint-siége, j'en parlai aux cardinaux Ascagne et Capaccio. Le premier me fit \oir qu'il en était instruit et ajouta qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour le bien de l'Église, etc.; l'autre me dit des choses ti^èsobligeantes pour vous, mais en me faisant observer qu'il croyait que vous aviez (ait une faute en favorisant les seigneurs qui sont rentrés dans les places de la Romagne, et que vous ne deviez point chercher a mettre ces Étals en mouvement, ou que, si vous vouliez le faire , ce devait être pour l'avantage et au nom du saint-siége et non pour le compte des autres, ce qui n'eût point alors fourni aux Vénitiens le prétexte de prendre les armes el de s'en excuser auprès du pape, uniquement en disant qu'ils ont attaqué ces places non pour les enlever au saint-siége, mais afin d'empêcher les Florentins de se servir du nom de ces seigneurs pour en devenir réellement les maîtres.
Vous pensez bien que je ne manquais pas de réponses justificatives, ayant été ici l'interprète de tous les avis que vous avez fait passer et le témoin de toutes vosdémarches à cet égard., Je les développai à ce cardinal. 11 me pirul eu
LEGATIOIN A LA COUR DE ROME
être satisfait, il répéta néanmoins qu'il n'eût pas fallu fournir aux Vénitiens une semblable occasion. Ce prélat me dit ensuite que l'on devait songer au remède puisque le mal était fait, que de son côté il n'y négligerait rien; qu'il croyait le pape dans les mêmes dispositions, et que l'on envoyait dans ces contrées les évèques de Tivoli et de Raguse, etc. En le quittant .j'allai chez le cardinal d'Amboise, qui m'engagea à informer le pape de ce que je venais de lui apprendre, et me promit qu'il ferait tout ce qui lui serait possible pour contribuer à la sûreté de notre république ainsi qu'à la liberté et à la gloire du saint-siége. Castel del Rio, qui avait montré votre lettre à Jules II , m'envoya chercher en ce moment et me dit que ce pontife avait été très-sensible à cet événement; qu'il était bien décidé à mettre tout en œuvre; j que c'était dans cette vue qu'il avait fait partir j pour Ostie le cardinal Soderini, qui connaissait i parfaitement ses sentiments; que l'on verrait à j son retour si l'on devait prendre des mesures plus efficaces, et que l'on ferait tout ce que les circonstances exigeraient. J'ai rempli mon devoir auprès de Castel del Rio et des cardinaux , mais je crois qu'il faut principalement s'en rapporter au zèle de notre cardinal, qui fait tous les efforts que l'on a droit d'attendre d'un homme qui aime sincèrement sa patrie et le bien général. Si le succès n'y répond pas selon les besoins du moment et conformément à vos désirs, on ne doit en accuser que le malheur des temps et la mauvaise fortune de ceux qui ne peuvent apporter à ces maux les remèdes suffisants. Il est donc nécessaire de temporiser jusqu'au retour du cardnial Soderini, afin de voir ce qu'il aura conclu, et quelle détermination le pape et le cardinal d'Amboise prendront pour sortir d'une position aussi critique. Nous sommes à la vingt-quatrième heure; comme notre cardinal n'est pas encore de retour, je présume qu'il ne reviendra que demain. Je m'empresse, en attendant, de vous informer d'une nouvelle qui se répand dans le public , et que j'apprends d'un homme qui est digne de foi et dans le cas de savoir facilement la vérité. Elle porte qu'il est arrivé ce n)atin de bonne heure un courrier envoyé d'Ostie par les cardinaux Soderini et Romoliuo, pour prévenir le pape du refus fait par le duc de remettre entre
ses mains la citadelle de Forli. On ajoute que
Jules II , irrité de ce refus, a envoyé des ordres
pour arrêter le duc et le faire garder comme
son prisonnier, et qu'il a écrit à Pérouse et à
j Sienne pour faire désarmer ses troupes qui ont
i pris cette route. Je n'ose afnrmer cette nouvelle ,
I nous serons mieux instruits à l'arrivée du car-
I dinal Soderini.
Nicolas Maçchiavelu.
Rome, le 23 novembre 1503.
LETTRE XXVII
HAGIVIFIQUES SEIGIVECRS,
J'ai répondu par ma précédente à la vôtre du 20 et vous ai mandé les nouvelles du jour. J'ai reçu depuis celle du 21 , avec la copie de l'accord conclu entre les Florentins et la république de Venise. Ayant appris dans le même instant le retour du cardinal Soderini , je suis allé lui lire ces dépêches. Après en avoir examiné le contenu et spécialement le post-scriptiun, où vous paiaissez croire que les Vénitiens pourraient bien agir de concert avec le pape dans leurs entreprises contre la Romagne, il me dit [qu'il avait conféré plusieurs fois avec le cardinal d'Amboise, et que la lenteur des mesures prises par ce pontife le lui avait fait craindre à lui-même,] mais qu'il ne pouvait cependant se le persuader, en réfléchissant à l'indignation qu'il lui avait témoignée sur leur conduite, dans les conférences qu'il avait eues depuis avec lui à leur sujet. Quant aux avis que vous me faites passer relativement à ceux qui se sont rendu; à Imola, il prétend qne vous avez été ma informés, ou que le [)ape a été trompé par ceux qu'il y avait envoyés, leur mission étant de s'occuper uniquement de l'intérêt du saintsiége. Si les informations que je prendrai sur l'un ou l'autre objet offrent quelque chose d'important , je vous en ferai part. J'ai lu aussi votre lettre et la copie de l'accord qui y était jointe au cardinal d'Amboise, en présence de l'ambassadeur in)périal qui se trouvait chez lui où il vient fréquenmient depuis plusieurs jours, et qu'il appela pour entendre cette lecture. Elle fit beaucoup d'impression sur ce préialei sur l'ambassadeur, qui s'exprimèrent en termes pleins de fiel et d'aigreur sur le compte
LEGATIONS ET MISSIONS.
des Vénitiens, donnant à entendre que cette levée de boucliers pourrait entraîner leur perte. En effet, tout respire ici la haine contre eux à un tel point qu'il y a lieu d'espérer que, si l'occasion s'en présente, on leur fera éprouver plus d'une humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun. Non-seulement ceux qui jdependent de leur puissance, mais encore les gentilshommes et les seigneurs de Lombardie soumis au monarque français, et qui se trouvent ici en grand nombre, en font sans cesse retentir les oreilles du cardinal d'Âmboise. Si ce ministre ne se met point en avant, c'est qu'il est encore obligé à des ménagements, comme vous le concevez facilement. Mais la paix , ou une trêve , ou quelque changement heureux dans la position des Français , peuvent faire cesser cette obligation. On pense en général que l'entreprise des Vénitiens sur Faënzaleur ouvrira les portes de l'Italie entière, ou qu'elle deviendra la cause de leur ruine. Le cardinal Soderini parla avec sa prudence et son habileté ordinaires des dangers auxquels notre ville était exposée et des désagréments que lui faisait essuyer l'éloignement de ses troupes; il ajouta qu'il était possible que la passion de dominer qui animait les Vénitiens amenât des événements qui lui rendissent nécessaires non-seulement ses propres troupes, mais encore une partie de celles du roi, pour se défendre contre l'ambition de ces ennemis, qui menaçaient nos États en même temps qu'ils envahissaient ceux du saint-siége. Le cardinal d'Amboise entra dans une violente colère en entendant ces mots, et jura sur son Dieu et le salut de son âme, que si les Vénitiens tenaient une conduite aussi infâme le roi aband(mnerait sur-lechamp toutes ses entreprises, quelque importantes qu'elles pussent être, pour marcher au secours de noire république, qui pouvait bannir toute inquiétude à cet égard , etc. Noire cardinal ne crut pas devoir aller plus loin, pensant qu'il lui en avait dit assez et qu'il l'avait suffisamment prévenu de ce qui pouvait arriver. Je me suis présenté depuis au souverain pontife et lui ai communiqué la lettre ainsi que l'accord. Notre cardinal, qui se trouvait auprès de lui en ce moment, y a ajouté les réflexions qui lui ont paru convenables. Le pape a répondu, comme ill'avait fait précédemment , qu'il était déterminé à ne point souffrir un semblable outrage
envers le saint-siége ; qu'il avait envoyé l'évèquc de Tivoli à Venise ; qu'il allait faire partir celui de Raguse pour la Romagne; que la commission de l'un et de l'autre était de manifester ses intentions; qu'il avait fait retirer les troupes du duc d'Urbin et donné des ordres aux Vitelli. Ce pontife ajouta que, voulant en outre détruire tous les prétextes dont se servaient les Vénitiens pour colorer leur entreprise, en disant qu'ils marchaient contre leduc et contre les Florentins, il avait écrit à la seigneurie de Florence et au sénat de Venise de rappeler leurs troupes , et avait pris à l'égard du duc des mesures dont notre cardinal était instruit ; mais que, si les Vénitiens, dont il allait observer les démarches, ne renonçaient pas à leurs projets et ne lui restituaient pas les places enlevées par eux , il se liguerait avec le roi de France et l'emporeur, et ne s'occuperait que de la destruction de leur puissance, dont tous les États désiraient l'abaissement. Le cardinal Soderini ayant fait observer à Jules II que Venise annonçait le désir de conserver ces places , à la charge de payer le même cens que les .seigneurs qui les possédaient auparavant, et qu'elle espérait que le pape y consentirait sans peine, ce pontife répliqua qu'il ne l'entendait pas ainsi, et qu'il voulait voir ces places dans des mains qui les laissassent à sa disposition. D'après les discours du pape et les mesures qu'il prend, vous jugerez de ses intentions et des suites que peut avoir cette affaire. Vous avez dû recevoir le bref relatif au rappel de vos troupes. Il en a envoyé un semblable aux Vénitiens, mais on ne sait point encore quel effet il produira. Vous pourrez étudier leurs démarches, et agir de votre côté avec votre prudence accoulumée. Enfin les sentiments du pape se manifestent, comme je vous l'ai déjà marqué, par le désir bien évident d'avoir entre ses mains et en son pouvoir toutes les places de la Romagne. C'est dans cette vue qu'il a fait partir les deux cardinaux pour Ostie. [Le duc de Valentinois n'ayant pas voulu remettre â ce pontife celles qui lui restaient, il l'a fait arrêter, ainsi que je vous l'ai mandé dans ma précédente. 11 parait que le but de Jules H est d'avoir ces possessions et de s'assurer de la personne du duc qui se trouve maintenant à sa disposition, car il est sur les galères du roi, commandées par Mottino. On ne croit pas qu'il lui fasse d'autre mal pour
LÉGATION A LA
le moment. Il ne paraît point certain qu'il ait envoyé désarmer les troupes que le duc avait fait partir par terre , mais on croit que ce désarmement arrivera tout naturellement, attendu qu'elles n ont aucun sauf-conduit.]
L'installation solennelle du pape se fait dimanche prochain. Envoyez donc promptement ; les ambassadeurs chargés de le complimenter ; j le plus tôt sera le mieux. Notrecardinal , qui con- j naît le caractère de ce pontife et ses désirs à j cet égard, me recommande de vous donner cet j avertissement. 11 ne serait pas mal qu'ils arri- i vassent avant ceux des Génois ; s'ils viennent j les premiers, ils auront les premiers leur au- | dience. Le cardinal Soderini vous réitère par \ mon organe toutes ses instances à ce sujet, en vous observant que, sans faire plus de sacrifices, vous acquerrez plus de droits à la bienveillance de Jules 11.
On n'a point reçu d'autres nouvelles de l'armée française depuis ma lettre du 21 , parce que le mauvais temps s'oppose à toutes les opérations qu'elle projetait. S'il continue, elle sera obligée de prendre des quartiers d'hiver. Peutêtre se retirera-t-on de part et d'autre, après avoir fait un accommodement. La trêve conclue à Perpignan pour six mois, et dont vous devez être instruits, en donne quelque espérance. Vous serez informés avec soin de ce qui arrivera. Nicolas INUcchuvelli.
Rome , le 24 novembre 1503
LETTRE XXVIII
MACIVIFIOUES SEI6NEUBS ,
Ne voulant point vous faire attendre mes dernières dépêches, et désirant que vous soyez instruits promptement des changements survenus dans la fortune du duc et de sa position actuelle, je me sers d'une voie plus expéditive : c'est celle que m'offre Jean Pandolfini qui est décidé à envoyer lui-même un courrier, étant peu satisfait du service des estafettes. Vous rembourserez les avances dont il vous fera passer la note. Je vous ai écrit chaque jour , ou au plus tard de deux jours l'un. Je suis fâché de me voir accusé de négligence après tant de peines, de dangers, de soins, et après des dépenses plus considérables que ne le comportaient mes facultés
UACCniAVELU. II.
et le traitement que je reçois. Lorsque je ne trouverai point d'occasions extraordinaires, il ne se passera plus trois jours sans que je vous expédie un courrier. Je vous fais observer au reste que les chemins sont si mauvais et les postes si fatiguées que les autres ne sont pas mieux servis que nous. Je n'ai rien de nouveau à vous mander en ce moment.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 25 novembre 1503.
LETTRE XXIX
MAGNIFIQUES SEICIXEURS,
Je rerais hier au courrier expédié par Jean Pandolfini mes trois dernières dépêches des 23 , 24 et 25; elles contenaient ce qui .s'est passé ici pendant c£S trois jours et la manière dont les affaires se traitent en ce moment. Je vous mandais [que l'on venait de mettre un terme aux prouesses du duc de Valentinois ; qu'il se trouvait à la disposition de Jules 11, qui veut absolument se rendre maître des forteresses qui lui restent et s'assurer de sa propre personne. Je ne sais si ce duc est encore sur les bâtiments qui sont dans le port d'Ostie ou si on l'a fait venir ici. On répand aujourd'hui à ce sujet des bruits différents. Quelqu'un m'a dit que, se trouvant hier au soir vers la deuxième heure, dans l'appartement du pape, il y avait vu entrer deux personnes arrivant d'Ostie; que chacune avait à l'instant été congédiée, mais que l'on avait cru les entendre de la chambre voisine rapportant à ce pontife que le duc, selon ses ordres, avait été jeté dans le Tibre. Je ne puis ni affirmer cette nouvelle ni la nier. Je crois bien que, si cela ne s'est pas fait encore, cela se fera avec le temps ' ; on voit que ce pontife commence à
> César Boryia périt en 1507 dans la Navarre. Cet homme, l'un des plus méchants Ce son siècle, éblouit pendant plusieurs années la plupart de ses contemporains par l'éclat de sa fortune et les apparences d'un bonheur que Ion croyait inaltérable. Dans sa légation auprès de ce duc de Valentinois, Macchiavelli lui-même, quoique habile appréciateur des hommes et des événements politiques, semble porté toujours à croire que la fortune, ayant paru le favoriser longtemps, serait constante à le faire réussir dans toutes ses eiiireprises. Les événements détruisirent bientôt cette opnnon. On sait comment dans l'espace de peu de mois il perdit son père Alexandre VI, et sa santé et ses forces. Arrêté tout à coup au milieu de ses projets d'envahissement
payer très-honorablement ses dettes ; l'encre de son écriloire suffit pour cela. Tous cependant le comblent déloges; plus il ira en avant, plus ils lui en donneront. Puisque le duc est pris, qu'il soit mort ou vif, on peut ag^ir dorénavant sans s'occuper de lui.] Cependant si je puis me procurer des renseignements plus certains je vous les ferai passer.
Le souverain pontife Jules II a été couronné aujourd'hui : {grâces en soient rendues au ciel ! Il a donné sa bénédiction à tout le peuple avec beaucoup d'édification. Rome entière est en fête. Jeudi, s'il plaît à Dieu , il se rendra à Saint- Jean; dans le cas otî le temps s'opposerait à celte cérémonie, elle sera remise à un autre jour de fête. L'évèque de Raguse, qui doit aller en Romagne, a voulu voir cette installation solennelle; peut-être voudra-t-il encore voir l'autre avant de partir. Je vous préviens de son départ. Quant aux sollicitations dont je vous ai parlé, croyez que toutes sont employées, et par quelqu'un que vous savez cire plus puissant que moi. Il n'y a rien de nouveau sur les armées qui sont dans le royaume de Naples. Seulement il arriva hier un courrier envoyé par les commandants français au cardinal d'Amboise pour le prévenir qu'ils comptaient aller en avant sous huit jours, dussent-ils avoir de la boue et de l'eau jusqu'au cou. Ils ajoutaient à cette nouvelle beaucoup d'espérances de succès. On dit que ce ministre leur a donné carte blanche en les recommandant aux secours du ciel. Nous attendrons l'événement et adresserons nos prières à Dieu, pour qu'il accorde la victoire ù celui qui devra procurer paix et salut à notre république et à toute la chrétienté. On pense ici que la position des Français est en ce moment la moins fin-orable. Ils sont inférieurs aux Espagnols en infanterie, ce qui donnera beaucoup d'avantages h ceux-ci ; car la cavalerie française, supérieure à celle de l'ennemi, trouvera dans la fange de ces pays marécageux et dans les vents du nord ou autres des obstacles à toutes ses manœuvres. Il y a lieu de croire cependant que
dépouillé de toutes les possessions dont il s'était cm le plus assuré, successivement prisoiinier à Rome etàOslie, livré au général Gonzalve , envoyé par lui en Espagne et renfermé dans ce royaume au château de Médina de Campo en 1504, on ne parla plus de lui jusqu'en 1507, époque 5 laquelle il fut tué en Navarre, où il s'était réfugié,' après s'être enfui de sa dernière prison.
LÉGATIONS ET MISSIONS
tant de gens de mérite qui se trouveM rtâns l'armée française ne se jouent pas de leur existence , et qu'ils savent ce qu'ils font.
J'ai reçu ce matin les doubles de vos lettres du 20 et du 21 , et ce soir on m'a remis vos dépêches du 22 et du 24. Je préviendrai le cardinal d'Amboise que vous avez payé Jean-Paul Baglioni. Je lui communiquerai aussi votre lettre relative à la Romagne; mais ce sera pour demain, ne voulant point lui parler d'affaires en ce jour de fête. Je suis fort surpris d'apprendre que le 24 mes lettres des 19, 20, 21 et 22 ne vous étaient point parvenues. Je les ai confiées ù un courrier qui partait pour la France. Elles ont dû vous arriver depuis. Vous verrez dans mes dépêches du 16 au 24 Timpression que font sur le pape et le cardinal d'Amboise les mouvements des Vénitiens. Le pontife croit pouvoir retirer de leurs mains par des voies de conciliation les places dont ils se sont emparés, et le prélat espère réprimer bientôt leur insolence ; mais on ne voit pas que l'un et l'autre soient dans le cas d'employer autre chose en ce moment que des avertissements et des menaces, soit par écrit, soit de vive voix. Vous êtes instruits du degré de chaleur qu'ils y mettent. [Au sujet de vos soupçons sur la possibilité d'un accord existant entre le pape et les Vénitiens, je vous ai mandé le 24 que notre cardinal m'avait dit en avoir conféré plusieurs fois avec le cardinal d'Amboise, et avoir reconnu avec ce dernier que cela n'était pas possible, d'après la manière dont s'exprime Jules II, auquel il croit que l'on ne peut faire aucun reproche de duplicité. Ces deux prélats le regardent plutôt comme un homme d'un caractère emporté et impétueux, et ne doutent point que les dispositions qu'il manifeste à l'égard des Vénitiens ne soient réelles. Le premier m'a rapporté depuis qu'un jour entre autres le cardinal d'Amboise pressa le pape sur cet article, en lui témoignant le désir de connaître ses intentions afin de savoir comment la France devait se conduire. Ce pontife s'échauffa, parut même très-affecté, et protesta avec serment qu'il était très-opposé aux entreprises des Vénitiens, qu'il saurait en donner des preuves évidentes et arrêter leurs projets. Enfin il .s'efforça de donner les signes les moins équivoques de son mécontentement. Ces deux cardinaux en
LÉGATION A LA COUR DE ROME
paraissent à peu près convaincus et rassurés. Néanmoins quelques personnes de marque craignent que Jules II, parmi les nombreuses promesses qu"il a faites, n'ait encore fait celle-ci aux N'cnitiens pour parvenir à la dignité dont il est
revêtu.
Nicolas MACcniAVELLi.
ilome, le 26 novembre 1503.
LETTRE XXX
MAGmFIOUES SEIGNEUBS ,
Je vous ai instruits hier de ce qui s'était passé dans celte journée. Je veux aujourd'hui vous prévenir que, par Tentremise de Castel del Rio, j'ai communiqué au pape votre dépèche du 24, Mêmes dispositions dans ce pontife, même envie d'avoir les forteresses du duc de Yalentinois. Ce que je vous ai mandé dans la précédente sur ce dernier ne s'est point vérifié; je sais seulement qu'il est toujours au pouvoir de Jules II dans Ostie. On m'a dit que le cardinal Romolino était arrivé hier au soir de celte ville et monseigneur Gabriello de celle de Fano; que l'arrangement était terminé avec le duc, qui devait remettre au pape la citadelle de Forli et recevoir en échange quelque indemnité; enfin, que le cardinal Romolino s'était jeté aux pieds du pape, les larmes aux yeux, en recommandant le duc à sa bienveillance. Nous verrons ce qui en résultera. Le souverain pontife espère à l'aide des forteresses du duc pouvoir plus facilement tenir tète aux Vénitiens, et attirer à lui avec moins de difficulté les peuples de la Romagne lorsqu'ils verront flotter les étendards du saint-siége sur les murs de quelques-unes des places de cette province. Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 27 novembre 1503.
LETTRE XXXI
MAGTVIFIOUES SElG^iElIRS ,
Je vous ai écrit le 26 et le 27. Par le moyen de Jean Pandolfini, ces dépèches vous parviendront sans frais. Toute la garde du pape s'est rendue cette nuit à Ostie. C'est , selon les uns, pour amener ici le duc de Yalentinois. Elle doit, selon d'autres, non-seulement l'amener, mais encore s'assurer de sa personne d'une manière
plus positive. Si on les en croit, le pape a reçu hier au soir des avis qui le prévenaient que ce duc s'était retiré avec ses troupes sur quelques bâliments qu'il avait dans le port d'Oslie, et que si l'on n'envoyait pas des forces suffisantes il s'échapperait , ce qui est cause que l'on a fait partir celte garde et que Castel del Rio s'est mis en route aujourd'hui de grand malin. Nous voici à la vingt-quatrième heure et personne n'est encore de retour. Le bruit s'est répandu dans la journée que le duc avait pris la fuite. Ce soir on le dit arrêté, demain nous saurons la vérité. On voit que Jules II ne perd point de temps dans cette affaire. Ce que je vous ai mandé dans ma lettre du 26 pourrait bien se vérifier. On reconnaît aujourd'hui que les crimes du duc l'ont conduit peu à peu sur le bord de l'abîme. Nous devons bénir les décrets de la Providence, quelque chose qui arrive.
Lévêque de Raguse s'est mis hier en route ; il passera à Florence, comme je vous l'ai marqué. [11 conformera sa conduite à vos désirs. C'est le cardinal Soderini qui a rédigé ses instructions. Le pape lui a recommandé de mettre dans ses relations avec vous assez d'art pour que Venise ne le soupçonne point de vous être dévoué.] Je vous en avertis afin que vous puissiez agir de même de votre côté.
L'un de ceux que le pape envoya dès le commencement des troubles dans la Romagne est de retour depuis hier. Il a rapporté que le pontife avait peu de partisans à Imola et à Forli. Cette dernière place craint d'être soumise de nouveau à la comtesse Catherine Sforce. Son commandant est décidé à la conserver au duc et à lui rester fidèle tant qu'il le saura existant. L'autre désire le retour de ce même duc. Ces nouvelles ont déplu à Jules II; cependant il compte sur le voyage de l'évèque de Raguse et en attend les suites.
Jean-Paul Baglioni doit arriver ici sous huit
jours.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 28 novembre 1503.
LETTRE XXXII
MAGMFIQUES SEIGNEURS ,
[Le cardinal Soderini m'a rendu compte d'uï. entretien qu'il avait eu hier soir avec le cardinal
324 LÉGATIONS
d'Amboise sur les affaires présentes. Gomme il parlait de l'accord qui se négocie entre le monarque français, le roi d'Espagne et l'empereur, ce ministre lui dit qu'il en désirait vivement la conclusion; que la France avait beaucoup souffert cette année, mais qu'il espérait qu'avec un peu de repos elle se retrouverait en état de former de nouvelles entreprises, quelque considérables qu'elles pussent être. Il s'exprima sur ce sujet de manière à faire croire qu'il opinera pour la paix, quand même elle ne serait pas à l'avantage de la France, et ajouta que si elle se faisait l'empereur passerait en Italie. Le cardinal Soderini lui ayant fait observer que, dans la supposition de cet accommodement et de ce passage de l'empereur, les Français devaient songer au salut de leurs alliés; il répondit que ce serait leur premier soin , qu'ils ne consentiraient jamais à aucun démembrement de la Toscane. Mais il représenta que, l'empereur étant pauvre et voulant faire ce voyage d'une manière conforme à sa dignité, vous ne pourriez vous dispenser d'y contribuer en lui fournissant quelques secours d'argent. Il lui laissa entrevoir que dans leur traité ces trois souverains se partageraient l'Italie, en assurant toutefois que la protection de la France mettrait notre république à l'abri de tout danger, et améliorerait son sort. Notre cardinal se conduisit comme il le devait dans cette conférence dont je viens de vous instruire. Rien ne se terminera avant que le cardinal d'Amboise ne se soit abouché avec l'empereur. J'ai cru devoir vous prévenir de tout ceci, afin que vous puissiez, quand ce ministre passera dans notre ville pour se rendre auprès de Maxirailien, charger quelqu'un de négocier avec lui nos intérêts, ce qui sera plus facile en sachant de quel côté l'on peut se promettre du succès. L'ambassadeur de l'empereur a dit ce matin à notre cardinal Soderini que celui de Venise était venu le trouver la veille , et s'était efforcé de lui persuader de la part du sénat que cette république était très-attacliée à son souverain, et qu'elle désirait ardemment son passage en Italie afin de pouvoir, de concert avec lui , rétablir l'ordre dans cette contrée. Cet envoyé vénitien parla deux ou trois fois de la Romagne, pensant que celui de l'empereur entrerait en discussion avec lui sur ce sujet : comme il vit qu'il n'en faisait rien, il changea
ET MISSIONS
de conversation et, revenant aux désordres de J l'Italie, il représenta que les papes avaient ' causé pendant plusieurs siècles le malheur de la Romagne, en voulant successivement y établir tantôt un seigneur tantôt un autre. Il ajouta que ces peuples fatigués d'un semblable état s'étaient jetés dans leurs bras pour trouver enfin le repos , et que les Vénitiens les avaient reçus , mais en consentant à payer sur-le-champ au saint-siége le cens qui lui était dû et à se soumettre, avec tous les autres seigneurs de cette province, aux décisions de la justice. L'ambassadeur allemand dit qu'il avait fait à celui de Venise les réponses convenables; et, laissant de côté son entretien avec lui , il répéta à notre cardinal que l'empereur viendrait infailliblement en Italie et sous peu. Il ajouta que ce prince avait deux projets relativement à Pise : le premier de rendre maître de cette ville celui qui lui en donnerait le plus d'argent ; le second de se réserver en le faisant un droit de redevance, pour montrer que cette place avait été cédée par lui comme fief relevant de l'empire. Son Éminence lui répondit comme elle le devait, et ils se séparèrent. Je vous fais passer ces renseignements en particulier, afin qu'ils soient tenus secrets. J'ai vu ce que vous me mandez dans votre lettre du 25 , au sujet de Citerna. Malgré les offres faites ici par d'autres au cardinal Saint-Georges, nous traiterons cette affaire avec toute l'économie possible et ne la perdrons point de vue.] Nicolas Macchiaveui.
Rome , le 28 noveinfeïe 1503.
LETTRE XXXIIl.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Quoiqu'il y ait eu aujourd'hui un consistoire, je suis cependant venu à bout de communiquer au pape, dès le matin, les avis que vous m'avez fait passer par votre dépêche du 25. Je lui ai aussi montré celle du 24, relativement aux préparatifs des Vénitiens pour se rendre maîtres du reste de la Romagne. Ge pontife s'appuie sur la France , et espère , d'après quelques lettres du 25, qu'il se fera un accommodement entre cette puissance et l'Espagne. Il me témoigna la plus vive indignation contre les Vénitiens. Si l*on peut ajouter foi aux discours, aux
LEGATION A LA COUR DE ROME
{çcstes et à tous les signes extérieurs des passions des hommes, on doit croire qu'il est trèsaffecté de leurs démarches et qu'elles n'ont point son assentiment. Cependant on ne voit pas qu'il projette d'autres mesures que celles qu'il a employées jusqu'ici. Il paraît décidé à attendre le résultat de l'envoi des évèques de Tivoli et de Raguse à Venise et dans la Romagne. Indépendamment des soins, de l'activité constante et sans réserve du cardinal Soderini pour enflammer le zèle de Jules 11, d'autres cardinaux travaillent aussi à ne pas laisser refroidir ses sentiments. Le cardinal d'Amboise, l'un d'entre eux, lui promet des troupes et tous les secours possibles s'il veut s'opposer plus efficacement aux entreprises des Vénitiens. La vérité de ce que je vous mande est encore confirmée par le discours que Sa Sainteté a tenu ce matin dans le consistoire en présence de tous les cardinaux. Lorsque ce pontife en vint à la promulgation des noms des quatre cardinaux nouvellement créés, il dit qu'une des causes qui l'avait porté à faire de semblables nominations était le désir de procurer au saint-siége plus de secours et des moyens plus étendus , tant pour se défendre contre ceux qui voudraient envahir ses possessions que pour retirer des mains des Vénitiens celles qu'ils ont envahies. Il ajouta néanmoins qu'il aimait à se persuader que cette république restituerait volontairement ces places, et se conduirait envers l'église avec cet attachement filial dont elle lui faisait renouveler chaque jour les assurances par son ambassadeur. Ce fut ainsi qu'il adoucit , en finissant, ses expressions, mais il avait d'abord employé textuellement celles que je viens de vous transcrire. La garde de Jules II est repartie pour Ostie aujourd'hui à la vingt-deuxième heure. Elle aura trouvé à San-Paolo, lieu qui n'est éloigné de Rome que de deux milles, le duc de Valentinois , qui a dû y être amené à la même heure sur un petit bâtiment. On croit qu'il sera conduit à Rome cette nuit. Le temps nous instruira sur sa destinée future, mais vous ne devez plus vous occuper de ses projets ni de ses espérances. Les fantassins qu'il avait emmenés reviennent à Rome l'un après l'autre. Les gentilshommes qui l'accompagnaient s'en retourneront sûrement chez eux. Don Michel et les autres (roupes qui ont pris la route de Toscane n'arri-
veront pas à leur destination. Vous devez mieux connaître leur position que moi par les avis que vous pouvez recevoir de Pérouse ou des pays environnants. Les Français et les Espagnols n'ont pu faire encore aucune tentative nouvelle. Ils sont toujours arrêtés par les mêmes obstacles. On ne sait si les premiers chercheront en ce moment à se mettre en marche pour aller en avant , comme ils l'ont mandé ici au cardinal d'Amboise. Les considérations développées dans leur lettre leur persuadaient peut-être alors que la chose était possible. Au reste, on dit que les deux armées sont réduites à la plus triste situation et aux besoins les plus urgents. Le temps ne paraît pas disposé à se remettre au beau; nous avons eu à la vérité deux jours moins mauvais, mais aujourd'hui il est plus affreux que jamais. 11 ne cesse de pleuvoir. Ainsi les malheureux soldats ont à lutter contre les eaux qui tombent du ciel et contre celles dont la terre est déjà toute couverte.
Voici les noms des quatre nouveaux cardinaux : l'archevêque de Narbonne, neveu du cardinal d'Amboise; l'évêque de Lucques; l'évèque de Mende en France ; l'évêque de Séville-
J'ai oublié de vous dire que le souverain pontife ne se rendra que dimanche à Saint-Jean , à cause du mauvais temps.
Nicolas Macchiavelii.
Rome, le 23 novembre 1503.
LETTRE XXXIV
MAGIVlFIOtJBS SEIGNEDRS,
Vous recevrez des dépêches du 28 et du 29, faisant suite à celles des 26 et 27 ; elles vous instruiront de l'état des choses pour le présent. Le cardinal Soderini a eu ce matin une nouvelle conférence avec le pape sur la Romagne. Sa Sainteté lui a dit que l'ambassadeur de Venise se récriait beaucoup contre les expressions dont elle s'était servie dans le dernier consistoire, et faisait retentir ses plaintes de toutes parts à ce sujet. Notre cardinal a répliqué que les Vénitiens, en faisant tant de bruit pour de simples discours, eux qui ne veulent point que l'on signale leurs actions, devaient lui apprendre à s'opposer avec d'autant plus d'énergie à leurs agressions réelles contre le saint-
LÉGATIONS
siège, etc., etc. Jules 11 lui ayant demandé s'il connaissait quelques nouvelles mesures que Ton pût prendre. Son Éminence répondit à ce pontife qu'il devait , selon lui , engager le cardinal d'Amboise, avant son dé[)art, ù envoyer quelques lances dans le Parmesan, et à laisser Jean- Paul Baglioni dans la Toscane, afin que Ton pût le faire passer sur les confins de la Romagne, et l'employer au besoin , soit pour combattre réellement, soit simplement pour en imposer. Le cardinal Soderini ajouta que ces deux points ne seraient pas difficiles à obtenir : d'abord parce qu'il devait être égal au cardinal d'Amboise que les troupes qui vont entrer en quartier d'hiver fussent à Parme ou ailleurs; ensuite parce que Jean-Paul Baglioni n'est pas nécessaire dans le camp français , où il y a déjà trop de cavalerie, et d'où il sera obligé de revenir à ses cantonnements si la trêve a lieu , comme on l'espère. Il le pressa de conclure avec les condottieri qu'il voulait prendre à sa solde; car outre le ducdUrbin, Jules II paraît avoir envie d'appeler à son service quelques-uns des Colonnes. 11 l'instruisit du plan d'union entre Florence, Sienne, Bologne et Ferrare, qui avait été formé Tannée dernière sous la médiation de la France, des obstacles apportés à son exécution par Alexandre YI , dont la vaste ambition avait jugé cet accord contraire à ses vues, et des avantages certains qui résulteraient bientôt de ce projet si Sa Sainteté le renouvelait et le faisait arriver à bon terme. Il lui représenta combien cette union pouvait contribuer à la paix et à la tranquillité générales, à la sûreté de ces États, à celle de TÉglise et à sa propre réputation. D'après ce que m'a rapporté le cardinal Soderini, le pape écouta attentivement et avec plaisir le développement de toutes ses idées, et lui dit qu'il tâcherait d'obtenir du cardinal d'Amboise ce dont il venait de lui parler; qu'il conclurait aveclesCondotlieri le plus promptement possible, et qu'il remettrait en avant cette li{;ue dont il approuvait le plan , et ne négligerait rien pour la faire réussir. Ils s'entretinrent ensuite du duc de Valentinois. Il paraît en général que Jules 11 ne le traite pas encore comme un prisonnier à vie. Il Ta envoyé à Magliana, lieu situé à sept milles de Rome; il l'y fait garder, mais sans mettre de rigueur dans ses procédés à son égard, parce qu'il espère
ET MISSIONS
l'amener h ses fins par voie d'accommodement . afin que l'on ne publie point qu'il la forcé , et que les commandants des places possédées en- ' core par ce duc ne se servent point de ce prétexte pour les livrer à quelque autre puissance. I C'est donc à l'amiable que le pape veut obtenir ! son consentement, par un accord dont les clause* I seront : la cession des forteresses du duc au saintsiége, la liberté absolue de celui-ci. et peut-être la promesse de quelque indemnité ou de la restitution de ces places au bout d'un certain temps. J'ignore quelles seront les suites de cette négociation, On ne peut encore prononcer sur cette affaire; car depuis mon séjour ici toutes celles relatives au duc ont éprouvé mille changements, mais toujours à son désavantage.
Vos dépèches du 27, en réponse aux miennes du2ô,me sont parvenues aujourd'hui à l'heure du dîner; elles m'ont instruit de l'arrivée de monseigneur Ennio et des nouvellesd'lmola, etc. Je me suis empressé d'en donner communication au souverain pontife. Il m'a témoigné les mêmes dispositions à l'égard des Vénitiens, et m'a paru satisfait de ce que vous m'écrivez au sujet de monseigneur Ennio. 11 vous recommande seulement de veiller à l'éloignement de vos troupes et de vous en occuper avec soin. Je i'ai assuré que vous le faisiez, et que vous lâcheriez, d'un côté, de ne point donner de mauvais exemples aux Vénitiens, et de prévenir de l'autre tous les inconvénients qui pourraient en résulter. Il m'a fait voir qu'il savait la nouvelle de Torsignano, s'en est plaint amèrement, et m'a chargé de remercier la seigneurie de ses offres.
Rien de nouveau sur les Français et les Espagnols. On assure que le cardinal d'Amboise partira la semaine prochaine.
Dans un entretien que j'ai eu il y a trois ou quatre jours avec monseigneur deCapaccio, ce cardinal m'a dit qu'il avait obtenu un bénéfice dans le Mugello , et qu'il allait envoyer ses bulles et ses lettres de jussion. H m'a prié de vous engager pour lui à une prompte expédition, en me faisant observer qu'il ne vous avait jamais fait aucune demande, et qu'il vous avait obligés toutes les fois qu'il en avait trouvé l'occasion. Je lui ai répondu comme je le devais.
Le cardinal Soderini , comme je vous l'ai so ivent marqué, sert notre république avec tout le zèle que doit inspirer l'am.our de la patrie;
LÉGATION A LA
i.iais il craint qu'un désir trop ardent de faire !e bien ne l'éj^are, et ne le fasse tomber dans quelque erreur. Indépendamment de vos instructions sur la Roraajîne, il vous prie donc de nous on faire passer sur les mesures que vous croiriez utiles de proposer au pape, afin qu'il puisse entrer parfaitement dans vos vues et îifjir avec plus de maturité et de confiance. Nicolas Maccuiavelli.
Rome , le 30 novembre 1503.
LETTRE XXXY.
MAGNIFIQUES SEIGtVEURS ,
Lorsque j'eus fait partir hier au soir par estafette mes lettres des 28, '29 et 30 du mois dernier, je reçus par estafette aussi la vôtre du 28. Je me suis présenté ce matin à l'audience du pape , auprès duquel se trouvait le cardinal Soderini. Je lui ai lu votre lettre. Ce pontife m'a témoigné comme de coutume qu'il était fort mécontent des nouvelles qu'elle contenait. 11 m'a répété qu'il ne négligerait rien de ce qui contribuerait à l'honneur du saint-sicge et à la sûreté de ses alliés; qu'il avait déjà rempli une grande partie de vos demandes ; que les brefs pour Venise étaient écrits et envoyés, et que l'évéque de Raguse devait être maintenant à Sienne. Il ajouta que, étant sans forces, il prierait le cardinal d'Amboise de lui accorder Baglioni , chercherait à se procurer quelques autres troupes, et ferait tout ce qui dépendrait de lui, de manière que personne ne pût raisonnablement en exiger davantage. J'ai répondu comme la circonstance m'a paru le demander, et le cardinal Soderini a donné des preuves de son zèle accoutumé. Il est resté à dîner avec Jules II, ce qu'il fait fréquemment , et n'a point . manqué de lui réitérer ses instances en faveur de la sûreté de notre république et de la gloire du sainl-siége. Son éminence est persuadée que ce pontife est fort embarrassé de sa position actuelle. Elle le voit d'un côté former des désirs, tandis que de l'autre il ne se sent point assez de forces pour les suivre à son gré; mais elle ne doute point que si les choses persévèrent dans cet état , ce qui paraît difficile , il ne mette un jour en danger ceux qui cherchent à présent à déshonorer le saint-siége. Ce cardinal vous
engage à presser l'envoi des ambassadeurs qui doivent venir le complimenter, en vous faisant observer qu'on ne saurait être trop généreux de ces choses qui ne coûtent rien, qu'il faut les placer à propos , et faire des dons accommodés aux circonstances.
Lorsque l'on apprit à Jules II, d'après votre lettre, que Ramazotto était entré dans la citadelle d'Imola , il répondit que ce guerrier soutenait les intérêts du saint-siége et que, si cette entrée était vraie, elle avait dû être concertée avec lecardinal Saint-Georges auprès duquel on pouvait s'en informer. Vous ferez vos réflexions sur cette réponse, la seule que l'on ait obtenue de lui sur cet article , et sur le parti que vous devez prendre, en vous rappelant, comme je vous l'ai tant de fois répété , que l'on ne peut attendre d'ici aucun secours d'argent ou de troupes, à moins que le cardinal d'Amboise n'acquiesce à la demande du pape touchant Baglioni, demande que nous appuierons autant qu'il nous sera possible. Ceux qui ont de fréquentes relations avec ce pontife ne paraissent nullement le soupçonner d'avoir donné son consentement secret aux entreprises des Vénitiens , ni de mettre de la duplicité dans sa conduite , parce que l'on n'a encore rien remarqué en lui qui fût propre à faire naître cette idée. Il s'est plutôt montré comme un homme d'un caractè»e impétueux et qui n'est arrêté par aucun ménagement. Quant aux brefs, Jules II assure les avoir adressés aux Vénitiens par duplicata. Comme il ne vous en a été présenté aucun , il est très-possible qu'on ne voua les ait pas envoyés, pour les motifs qu'il m'indiqua lui-même,hier au soir lorsque je lui parlai^ ainsi que je vous le mande dans la précédente. Pendant que j'étais auprès du pape, il fut informé que don Michel avait été pris et que ses troupes avaient été désarmées par Jean Paul Baglioni sur les confins de votre territoire et de celui dePérouse : il en témoigna beaucoup de joie, et il parut que cela entrait parfaitement dans ses vues. Notre cardinal ne quitta point ce pontife et alla dîner avec lui au Belvédère. A son retour , vers la vingt-quatrième heure . il me raconta qu'après mon départ Jules II avait reçu du duc d'Urbin une lettre, cfans laquelle Jean-Paul Baglioni faisait savoir ici à son agent que les habitants de Castiglione et
LEGATIONS ET MISSIONS.
de Cortone, secondés par ses troupes, avaient désarmé celles de don Michel, dont la personne ainsi que celle de Charles Ba,",iioni étaient à Castiglione-Aretino, entre les mains des recteurs de la republique de Florence. Il fut extrêmement satisfait de cette nouvelle, persuadé que la prise de don Michel lui fournirait une occasion de dévoiler les vols, les bri,qfandages , les homicides , les sacrilèges et les autres crimes sans nombre contre Dieu et contre les hommes qui se sont commis à Rome depuis onze ans. Ce pontife dit ensuite à notre cardinal que la république ajouterait sûrement au service important rendu par ceux de ses sujets qui avaient concouru au désarmement de don Michel, celui de le remettre en son pouvoir. Il vous fit aussitôt expédier à ce sujet un bref qui sera joint à cette dépécho. Son Éminence l'a assuré du succès de sa demande, et elle vous engage fortement à lui livrer ce Michel comme spoliateur et ennemi du saint-siége : vous ferez par là, sans qu'il vous en coûte, une chose à laquelle on attache beaucoup de prix , et qui sera regardée comme une grande preuve d'affection. Notre cardinal m'a dit qu'il avait pendant toute cette journée entretenu le pape de la position de la Romagne, et reconnu en lui un désir ardent et bien soutenu d'y apporter remède, de prendre des troupes h sa solde et d'employer tous ses efforts pour faire respecter sa puissance. S'il ne prend pas des mesures aussi énergiques qu'on le souhaiterait , il faut l'attribuer aux causes développées dans ma lettre du 11 du mois dernier; ce sont elles qui le retiennent. Il se crée aussi naturellement quelques obstacles; ce qui n'arriverait probableraent point à quelqu'un dont la position offrirait plus de ressources; mais l'étendue de son courage et sa passion pour la gloire sup- [)léeront à ce qui lui manque.
L'évêque de Raguse doit être maintenant à Florence. En supposant que le bref ne vous ait pas encore été présenté, il vous l'aura remis, selon ce que m'a dit notre cardinal qui a déjà écrit deux fois à Venise sur ce sujet.
Nicolas Macchiavelii.
Rome , le l^*" décembre 1503.
P. S. J'oubliais de vous mander que le duc de Valentinois a été amené ce matin dans le
palais, où il occupe l'appartement du trésorier. Le pape désire que vous envoyiez sous bonne escorte don Michel jusqu'à Acquapendente; il/ donnera des ordres pour l'y faire recevoir. Le^ cardinal Soderini pense que, si vous vouliez éviter les frais d'une conduKe aussi longue, vous pourriez le mener simplement à Pérouse. Il faudrait alors en prévenir ce pontife qui donnerait ses ordres dans cette ville.
LETTRE XXXVI
MACNIFIQUES SEIGNEURS ,
Nous avons reçu ce matin, le cardinal Soderini et moi, un homme envoyé par Lucas Savello à Son Éminence ; il était chargé de lui dire de la part de ce commandant qu'il ne peut rester plus longtemps sans argent; qu'il désire toucher un payement et que, s'il ne le reçoit pas bientôt, il sera contraint de licencier sa compagnie et de s'en retourner, ce dont il aurait grand regret pour votre honneur et pour le sien. Ce prélat a tâché de ranimer ses espérances , en promettant de vous transmettre ses demandes , et m'a chargé d'écrire de mon côté au seigneur Savello pour le rassurer, et à vous, afinque vous puissiez répondre et prendre les mesures nécessaires. Cet envoyé est parti de l'armée française il y a quatre jours. Selon son rapport, la majeure partie est campée sur le Garigliano, dans l'endroit où l'on a fait un pont. Le reste est répandu aux environs dans un espace de dix milles. On a éprouvé beaucoup de difficultés et de confusion au passage de ce fleuve. Il raconte aussi que le bruit court dans le camp que Gonzalve a fait venirpar terre quelques barques qu'il veut jeter sur ce même fleuve pour le passer à son tour, croyant ses forces supérieures à celles des Français depuis l'arrivée des Orsini. Nous lui avon? demandé quel parti prendraient dans ce cas les Français, mais il n'a pu nous le dire ni nous rendre raison de plusieurs de ses nouvelles. Voilà tout ce que j'ai appris à cet égard. Il faut attendre la fin. Dieu veuille qu'elle soit heureuse! Le cardinal Saint-Georges ne veut point que l'on donne le brevet de commandant à un citoyen de Florence ni à un sujet de cette répuplique. Désignez donc une autre personne qui i vous convienne, et le plus tôt sera le mieux, afin
LÉGATION A LA COUR DE ROME
que nous puissions retirer ce fort de ses mains. Il faut absolument lui compter deux cents ducats; c'est de l'argent qu'il désire et non un échange. Nicolas Macchiavelli.
Rome , le 2 décembre 1503.
LETTRE XXXVII
MACNIFIOUES SEIG?(EURS ,
Lorsque je vous eus écrit la précédente, je sortis du palais et j'allai chercher le cardinal Saint-Georges pour des raisons qui vous sont connues. Après l'avoir attendu longtemps je vis que je ne pourrais lui parler à cause de ses nombreuses occupations. Alors je revins au palais et j'appris de notre cardinal qu'il avait eu avec le pape une conférence au sujet du duc de Valentinois; que ce pontife avait obtenu du duc son consentement pour la cession de ses forteresses dans la Romagne, et que ce soir ou demain dès le matin Pietro d'Oviedo au nom du duc, et un autre individu au nom du pape, munis de son consentement, devaient prendre la route de Toscane pour se rendre dans la Romagne. Comme le cardinal Soderini vous a écrit en mon absence une lettre dont il chargera ces deux envoyés , vous y trouverez son entretien avec Jules II et son sentiment sur la conduite que vous devez tenir dans cette circonstance. Je vous recommanderai seulement de sa part de faire tous vos efforts pour que le pape devienne maître de ces forteresses, et pour rassurer leurs commandants en vous donnant pour caution des promesses de ce pontife et en faisant même quelques sacrifices d'argent. Tâchez aussi de gagner les peuples de cette contrée en leur représentant que le pape se conformera sûrement à leurs désirs par rapport aux seigneurs rentrés dans les place. Ne négligez rien pour contribuer au succès de cette entreprise. Si les forteresses de Forli et de Césène tombent au pouvoir du saintsiége, vous aurez d'abord l'avantage de voir arrêter les progrès des Vénitiens; vous acquerrez en outre beaucoup de droits à la reconnaissance du souverain pontife.
On a retiré le duc de Valentinois de l'appartement du trésorier : il est à présent dans celui du cardinal d'Amboise. Il désire accompagner ce prélat, qui compte prendre la route de Flo-
rence après l'installation qui doit se faire à Saint- Jean. [Son Éminence se souciait fort peu de le recevoir dans son appartement, mais elle se soucie beaucoup moins encore de le mener avec elle. Le désir de complaire à Jules II l'a fait céder sur le premier point, mais il pourrait bien ne pas en être de même du second. D'ailleurs, comme ce ministre est sur le point de partir, il sera impossible au duc d'aller avec lui si le pape veut être en possession de ses forteresses avant son départ, parce qu'il ne reste plus assez de temps pour l'exécution de ce dessein.] On ne peut donc prononcer avec certitude sur la destinée future de ce prince, mais plusieurs en tirent de fâcheux présages.
Le cardinal d'Amboise quittera Rome après la cérémonie qui doit avoir lieu à Saint-Jean lundi ou mardi ; il sera suivi de l'envoyé de l'empereur et ira s'aboucher avec ce prince avant de retourner auprès du roi , dans l'espérance de conclure un accommodement entre ces deux souverains. Le cardinal Soderini vous conseille d'envoyer à sa rencontre jusqu'à Sienne un homme habile et distingué , afin de voir si l'on pourrait prendre dans cette ville quelque arrangement favorable avec Pandolfe Petrucci. Il croit aussi qu'il serait nécessaire de faire accompagner ce ministre par quelqu'un qui fût témoin de sa conférence avec l'empereur, qui fît des représentations conformes aux intérêts de notre république, découvrît les choses que l'on pourrait proposer contre elle , qui pût y remédier d'une part et de l'autre vous en prévenir; mais il voudrait que l'on choisît une personne agréable au cardinal d'Amboise et réunissant à l'expérience un sincère attachement pour notre ville.
Le cardinal Soderini a rendu compte au cardinal d'Amboise de l'entretien qu'il a eu ce matin avec l'envoyé de Lucas Savello. Ce ministre a cherché à relever le courage de Soderini, en l'assurant que cet envoyé ne savait ce qu'il disait; il lui a cité des lettres qu'il avait reçues de l'armée, en date du 29 novembre, et dans lesquelles on lui mandait que les Français ne souffraient pas, à beaucoup près, autant que l'ennemi, qui était dans l'eau jusqu'à la ceinture, trouvait moins d'abris et éprouvait une plus grande disette parce que l'nrgent lu; manquait. Ces lettres portaient aussi que les Français étaient toujours dans la même résolu-
LÉGATIONS KT MISSIONS
tion d'aller en avant , si les pluies et les inondations ne continuaient pas A s'y opposer, j'ai vu ce soir un de nos concitoyens , qui m'a dit avoir appris de Salvalago dePisloie, arrivant de l'armée , qu'il y avait eu dans l'un et l'autre camp pl'is d'un mouvement depuis trois semaines, au sujet du rachat de quelques prisonniers; mais en général les discours et les relations de Salvalago se rapportent plus aux lettres du cardinal d'Amboise qu'aux nouvelles de riiomme d'armes de Savello. Le temps dissipera toutes les incertitudes, j'attends sa décision. Le marquis de Mantoue partit hier malin d'ici avec la fièvre quarte, et prit la route de Toscane. NicoLA-s Macciiiavelli.
Rome, le 2 décembre 1503.
P. S. Au moment de cacheter ma lettre , je reçois, par votre courrier, celle qui m'informe de la prise de don Michel; on sait ici cette nouvelle depuis hier matin. Je vous en ai écrit fort au long hier au soir : cette dépêche et le bref du pape qui est parti en même temps vous instruiront des désirs de ce pontife. Comme Jean Pandolfini m'a dit qu'il les avait expédiés cette nuit par une voie sûre , je ne reviendrai point sur cet objet. Quoique vos intentions fussent déjà remplies, j'ai néanmoins fait passer votre lettre au cardinal Soderini. Gomme nous sommes à la troisième heure de la nuit et qu'il n'y a plus trop de sûrelé dans les rues pour des personnes telles que nous, j'ai chargé quelqu'un delà lui porter au palais.
LETTRE XXXVIII
IHAGINIFIOUES SEIGIVEUBS ,
Je vous ai écrit hier deux lettres que j'ai remises au même courrier, qui n'est parti que ce soir vers la troisième heure. Je vous ai mandé dans la dernière que j'avais reçu la vôtre, touchant l'arrestation de don Michel. Comme le pape savait celte nouvelle , et que je vous avais déjà écrit à ce sujet, j'eusse pu m'en tenir là ; cependant j'ai cru devoir donner communicaliou à Jules II de votre dépèche. !,'expression de la joie de ce pontife a élé la même que celle consignée dans ma lettre du premier de ce mois ; il a réitéré la même demande , et a paru compter sur son succès. Il a ajoutéaujourd'huiànotrecardinal, en souriant,
qu'il voulait prendre de lui quelques leçons sur la manière de gouverner. Je vous ai mandé hier que Pietro dOviedo devait être porteur du consentement du duc pour la cession des forteresses , et qu'il prendrait cejiiatin la rout« de Toscane, avec l'envoyé du pape (lui doit l'accompagner. Leur départ a élé différé, parce que le duc a mis des entraves à la cession de ces places, que Jules II voudrait obtenir parles voies de la douceur et sans être obligé de recourir à celles de la contrainte. Le premier exige que le cardinal d'Amboise lui garantisse par écrit l'exécution des promesses du pape et se donne réellement pour caution de la fidélité de ce pontife à tenir ses engagements. Le cardinal n'a point encore voulu y consentir, et Ton croit qu'il persévérera dans son refus. Cette discussion a occupé la journée entière. On commence à croire que demain matin, sans que l'on ait obtenu aucune garantie de ce ministre, Oviedo partira avec ce consentement. [Ainsi le duc paraît glisser peu à peu dans l'abîme.
Quelques jeunes Romains, gentilshommes du duc, sont venus trouver aujourd'hui le cardinal Soderini pour se plaindre de ce que leurs gens qui étaient avec don Michel ainsi que leurs effets, avaient été saisis et pillés, quoique l'on ne fît éprouver à Rome aucune injure de ce genre à vos commerçants. Ils ajoutèrent des menaces à leurs plaintes. Son Éminence leur répondit que nos commerçants venaient à Rome sans armes , et que , loin de chercher à y causer du dommage, ils contribuaient plutôt à sa prospérité. Il ajouta que ceux qui avaient été pris et dépouillés avaient reçu la représaille des mauvais traitements qu'ils s'étaient jadis permis envers cette contrée , et qu'ils comptaient sans doute s'y permettre encore, puisqu'ils la parcouraient sans permission et sans sauf-conduit. Ces jeunes Romains n'obtinrent point d'autre réponse. Cependant Son Éminence vous engage à prendre toutes vos précautions, et à voir si vous ne pourriez pas imiter ceux qui ont essuyé de la part du duc des spoliations considérables. Ils lui ont déjà fait signifier leurs réclamations, et rendu publique une plainte signée d'eux, afin de procéder contre lui par les voies ordinaires. Du nombre des réclamants se trouvent le duc d'Urbin et le cardinal Saint-Georges. Le premier redemande 200 mille ducats Dour son compte
LÉGATION A LA COUR DE ROME
et l'autre 50 raille pour celui de ses neveux. En prenant cette marche, il vous sera aisé de justifier les dommages commis par l'exposition des pertes que l'on vous a fait éprouver.
Nous ne pouvons rien conclure touchant rens^afrement militaire de Jean-Paul Baglioni, parce que le cardinal d'Amboise est mécontent de lui. Son Éminence lui reproche de n'avoir exécuté aucun des ordres qu'il a reçus depui'^ qu'elle lui a permis d'aller à Pérouse, et de ne s'être point encore rendu ici malgré toutes les lettres qui lui ont été écrites et l'argent qui lui a été donné, etc. Le cardinal Soderini craint, si l'on ne prend pas quelques mesures convenables, que le roi et son minisire, en faisant compter à Baglioni des sommes aussi considérables, ne lui fournissent des moyens dont un autre pourraitbien profiter. Il n'y voit pas d'autre remède que d'en venir à la ratification désirée , en y insérant toutes vos sûretés; ce qui peut se traiter et se conclure en cette ville, si Baglioni y arrive avec ses troupes avant le départ du cardinal d'Amboise. Dans le cas oi!i ce prélat partirait avant son arrivée, notre cardinal vous conseille de faire tous vos efforts pour terminer cette affaire pendant que ce ministre sera dans la Toscane, si vous ne voulez pas courir les risques dont je viens de vous parler.
Nicolas Maccuiàvelli.
Rome, le 3 décembre 1003.
LETTRE XXXIX
MAG^flFfOUES SEIGl^IECRS ,
C'est plutôt pourne point interrompre l'usage où je suis devons écrire chaque jour que par nécessité que je vous adresse cette lettre. Je n'ai rien d'important à ajouter aux trois dépêches des deux jours précédents, qui sont parties par un courrier de Lyon expédié cette nuit. Je vous apprendrai seulement qu'il. y a eu aujourd'hui un consistoire public, on y a proclamé les quatre nouveaux cardinaux dont je vous ai déjà fait connaître la nomination. Je veux aussi vous informer des nouvelles que les Français qui se trouvent ici ont reçues par un homme arrivé en poste il y a deux heures. Elles portent que les Espagnols ont conduit par terre et jeté sur /e Garigliano quelques barques , à l'aide des-
quelles ils comptaient attaquer et même essayer de brûler le pont construit sur ce fleuve par les Français. Après avoir pris toutes les mesures, ils ont en même temps lancé leurs barques contre ce pont , et donné par terre un assaut au bastion éievésurlarive gauche parces derniers. L'uneet l'autre attaque ont été vigoureusement repoussées. Les Espagnols y ont perdu ( nviron trois cents hommes; leurs barques ont été jjriscs et coulécsà fond. C'est ainsi que l'on rendcomptede cette action, et celui qui l'a écrite ici est Français. Nicolas MAccniAVELLi.
Rome , le 4 décembre 1 503.
LETTRE XL
MAGlVIFIQtES SEIGAECRS ,
Je venais de vous écrire la précédente, lorsque j'ai appris que Pietro d'Oviedo et l'envoyé du pape qui l'accompagne s'étaient enfin mis en route, avec le consentement du duc, pour la cession de ses forteresses. Comme ils sont partis en poste, ils doivent être à Florence. Vous aurez pu les entretenir de vive voix, ainsi que l'évèque de Raguse, qui doit aussi être rendu dans notre ville. Vous aurez sûrement pris avec ce dernier toutes les mesures que l'occasion et les circonstances vous auront fait juger convenables et adnnssibles. Depuis ma dernière on ne s'est occupé ici et l'on ne s'occupe encore que de fêtes. Le pape fit hier son entrée solennelle dans l'église de Saint-Jean et n'en revint qu'à la quatrième heure de la nuit. Dimanche prochain il se rend à Saint-Paul, et comme il veut que cette cérémonie se fasse avec la même pompe , il a défendu d'abattre les tentes , les arcs de triomphe et les temples qui ont été élevés dans les rues. Votre lettre du 2 m'est parvenue, et quoiqu'elle contînt des choses assez essentielles sur l'arrivée du comte de Pitigliano dans la Romagne, il ne m'a pas encore été possible d'en faire usage. Les motifs énoncés ci-dessus m'en ont empêché. Le pape et Rome entière attendent don Michel avec une grande impatience, et voudraient bien pouvoir le faire servir à l'embellissement de la fête qui doit avoir lieu dimanche. Au reste, en quelque temps que ce soit, ils seront toujours fort aises de l'avoir entre leurs mains.
LEGATIONS ET MISSIONS.
Je n'ai rien appris de nouveau sur les armées française et espagnole. Le cardinal d'Amboise commence à entrer en conférence avec l'ambassadeur d'Espagne. On dit que Jules 11 a envoyé quelqu'un auprès deGonzalve,pournégocier une trêve entre ces deux puissances. S'il ne survient pas dans l'intervalle quelque accident imprévu, on compte sur le succès de cette négociation.
Je vous ai mandé dernièrement qu'il était à craindre que Jean -Paul Baglioni , qui a remonté sa cavalerie avec l'argent des Français , ne passât au service d'une autre puissance, vu le mécontentement du cardinal d'Amboise à son égard. Je vous ai fait observer que nous ne connaissions qu'un seul moyen de prévenir ce danger, c'était de décider Baglioni â s'aboucher avec ce ministre, soit ici, soit enroule, etAl'assurerde son dévouement et de sa soumission ù ses ordres, tandis que, de votre côté, vous vous disposeriez à mettre la dernière main à l'engagement militaire lorsque le cardinal passerait à Florence; mais j'ai ajouté que si Jeau-Paul Baglioni n'avait pas une explication avec lui il n'y avait rien à espérer , parce qu'il est extrêmement irrité, et a juré plusieurs fois que s'ii ne rendait pas l'argent qu'il avait reçu de la P>ance, il le livrerait à quiconque voudrait l'attaquer, Italien ouullramontain, en supposant qu'il n'eût pas d'autre moyen de lui faire éprouver son ressentiment. Ce prélat dit avoir découvert que Baglioni avait promis à Barihélemi d'Alviano de ne jamais se rendre dans le royaume de Naples pour y combattre les Espagnols, ce dont il ne doute plus d'après la conduite tenue par ce capilaine. Quant à nous , le cardinal Soderini et moi , animés du désir de parer à ces inconvénients, nous avons écrit l'un et l'autre à ce même Baglioni. Nous l'avons engagé , par les considérations les plus fortes, à se ménager un entretien avec le cardinal d'Amboise, A son passage, en lui représentant que sans cela il serait couvert de blâme, passerait pour ennemi déclaré de la France et ami peu zélé de notre république. -'<• vous fais passer tous ces renseignements , afin que, connaissant l'état des choses, vous puissiez y réfléchir et embrasser le parti que vous jugerez le plus conforme au bien public. Le cardinal d'Amboise, qui est confirmé dans sa dignité de légat en France , part vendredi ou samedi de cette semaine. L'ambassadeur impé-
' rial l'accompagne. Le cardinal Soderini vous
conseille de nouveau d'envoyer à sa rencontre ,
au moins à une journée de chemin , en deçà de
I Sienne, deux ou trois personnes qui pourront
' l'entretenir des intérèls de notre ville et lui
! parler surtout de Monte-Pulciano et de Pise ; il
j vous recommande aussi, comme chose très-utile
sous tous les rapports, de le faire accompagner
en Allemagne par un député qui assiste à ses
conférences avec l'empereur.
Le duc de Valentinois est toujours retenu , mais avec beaucoup d'égards , dans l'appartement du cardinal d'Amboise. Hier , à cause de la fête , il fut laissé à la garde de Castel del Bio . qui le mena dîner au Belvédère et eut pour lui dans tout le cours de cette journée les procédés les plus honnêtes. Comme le cardinal part, on croit que ce duc sera mis dans le château Saini- Ange, d'où il sortira quand il pourra.
Nicolas Macchiavelu.
Rome, le 6 décembre 1503.
LETTRE XLI
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Vous VOUS rappelez sans doute ce que je vous ai écrit dans ma lettre du 28 novembre. L'ambassadeur impérial est venu retrouver notre cardinal et lui a dit : « Vous ne pensez donc «point à ce dont nous avons quelquefois parlé «ensemble? J'en suis encore ^ attendre votre « réponse. Il faudrait cependant y réfléchir et me « la communiquer. Je vous répète que l'empereur « passera en Italie, et cédera Pise pour une somme « payable sur-le-champ , et un droit de redevance «pour l'avenir; mais il ne la cédera qu'à celui qui «offrira la somme la pi us considérable. «SonEminence fit observer qu^elle ne pouvait lui donner de réponse , inais qu'il pourrait en avoir une de la seigneurie, en l'entretenantde cette affaire à son passage à Florence avec le cardinal d'Amboise, Il parutsatisftîit, et passant ensuite à l'accord proposé entre le roi de France et l'em pereur , il assura qu'il serait entièrement terminé dans un mois, et que parmi les autres clauses il y en aurait une qui garantirait la stireté et les droits des alliés de ces deux puissances, excepté dans les points sur lesquels l'une des deux pourrait avoir des droits à exercer. Cet ambassadeur dit aussi
LÉGATIOIS A LA
que les Vénitiens cherchaient à faire ici un accommodement avec le pape et à conserver ce dont ils s'étaient emparés. Le cardinal Soderini répliqua que c'était ainsi que Louis XII el Maximihen perdaient une belle occasion de se faire respecter en Italie et d'assurer la tranquillité de leurs États, en laissant augmenter le pouvoir de ceux qui étaient déjà formidables tels que les Vénitiens, et s'affaiblir celui des États moins puissants tels que le nôtre. Son Éminence ajouta qu'elle ne pouvait s'empêcher de faire ces observations ; mais que si les discours étaient insuffisants, les Florentins auraient plus tôt conclu un accommodement avec Venise qu'un autre n'en aurait conçu l'idée, et qu'ils ne songeraient qu'à leurs propres intérêts, s'ils voyaient que l'on pensât à démembrer leurs États et à les laisser à la discrétion d'autrui. Notre cardinal crut s'apercevoir que ces paroles embarrassaient un peu l'ambassadeur impérial, le faisaient réfléchir , et qu'il se retirait avec un air moins présomptueux. Lorsqu'il passera à Florence avec le cardinal d'Amboise , vous aurez eu le temps de vous concerter sur les propositions que vous devrez lui faire pour l'avantage de
notre république; et s'il écrit i
Nicolas Macchiavelli.
LETTRE XLIl.
ILLUSTRE CITOYE?( ,
J'ai reçu votre lettre du 21 ; quoique je n'en aie point reconnu la signature, j'ai cru y trouver votre main et votre style. En supposant que je me sois trompé, la réponse que je vous adresse ne sera ni mal placée, ni hors de propos. Vous me parlez du danger auquel la perte de Faënza expose le reste de la Romagne. Vous faites entendre que les Florentins doivent songer eux-mêmes à leurs propres intérêts, puisque ceux qui pourraient et devraient s'en occuper ne le font point. Vous craignez que le pape n'ait donné son consentement aux entreprises
* Cette lettre et la suivante sont tirées d'un manuscrit de Julien de' Ricci. Ce dernier assure les avoir trouvées telles qu'elles sont ici, sur une feuille déchirée et eu fort mauvais élat, d'après laquelle il les a copiées. La lettre suivante est adressée à l'un des principaux citoyens de Florence, peut-être à Pierre boderini,goiifulonier.
des Vénitiens. Les suites de celles des Français vous inquiètent. Vous me pressez de renouveler mes instances el mes sollicitations, quoique tout cela m'ait été mandé par notre gouvernement, et que j'y aie répondu aussi amplement que vous pouvez le désirer; je dois aussi vous satisfaire sur ce point , puisque vous m'y avez engagé par votre lettre. Je vous ferai les mêmes réponses, et vous parlerai une langue plus intelligible encore que celle de mes dépêches officielles , s'il est possible que celle-ci ne le soit pas assez, ce que je ne puis croire. Vous voudriez que le pape et le cardinal d'Amboise apportassent enfin aux maux de la Romagne des remèdes plus efficaces que ne le sont des paroles, moyen trop insuffisant pour arrêter les progrès des Vénitiens et détruire les faits déjà existants. On nous a chargés de solliciter l'un et l'autre comme vous le savez. 11 n'en est point résulté d'autres décisions que celles dont vous avez été instruit, parce que le pape compte sur la condescendance de Venise , et que le cardinal espère que la paix, ou une trêve, ou la victoire lui permettront d'arriver encore à temps. Chacim d'eux s'est tellement arrêté à son sentiment qu'il ne veut entendre aucune autre proposition. On peut donc en conclure que vous ne devez attendre de ce côté ni troupes ni argent, mais seulement quelques lettres, quelques ambassades dans lesquelles on déploiera plus ou moins de vigueur, selon l'étendue des ménagements que la cour de Rome et celle de France auront à garder. En considérant la situation de l'Italie, vous êtes en état déjuger de l'influence que peuvent et doivent avoir ces vues politiques. Réfléchissez mûrement ensuite à votre position , après avoir vu et examiné ce que le soin de votre sûreté doit vous engager à faire pour les autres, et après avoir vu ce que vous devez attendre d'ici à l'avenir, car pour le présent vous savez par ma lettre à quoi vous en tenir. Je me contenterai d'ajouter que si le cardinal d'Amboise réclame ou les services de Jean-Paul Baglioni, ou l'assistance de vos troupes, il faut montrer que vous le dé.sireriez,
; soit pour défendre vos États Ce prélat ne
veut point entendre parler de cet objet ; il s'irrite, et proteste au nom de Dieu et des homn)es qu'il prendt^ait plutôt lui-même les armes que de souffrir que l'on portât la moindre atteinte
LÉGATIONS ET MISSIONS
à notre république, et qu'il est bien décidé à fournir à la Romagne des secours capables de la sauver, espérant qu'il en sera temps encore à l'époque dont je vous ai parlé plus haut. Voilà en substance ce que l'on peut vous écrire sur l'état actuel des affaires en ce pays ; et je ne pense pas que ceux qui voudront vous faire connaître la vérité puissent vous écrire autre chose. Nicolas Maccuiavelli.
LETTRE XLIII
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Le cardinal d'Amboise part décidément demain et va coucher à Bracciano. 11 a reçu aujourd'hui la visite des cardinaux qui composent cette cour. Ce prélat s'est véritablement concilié la bienveillance de tout le monde , parce qu'on a trouvé en lui des manières plus simples et plus affables qu'on ne les attendait d'un grand seigneur et d'un Français. On m'a assuré que le duc de Valentinois resterait ici, quoique l'on répande encore le bruit qu'il accompagnera le cardinal, au-devant duquel nous vous recommandons de nouveau d'envoyer des députés. Vous trouverez dans mes précédentes dépêches les motifs de ce conseil.
J'ai parlé à Antoine Segni de l'affaire relative àMotlino. Il m'a promis ce soir qu'il me donnerait demain une réponse.
Ne perdez pas de vue cette spoliation de don Michel dont je vous ai déjà entretenu, decrainte que ces jeunes Romains ne suivent l'exemple de Paul Orsino. Je vous ai indiqué la manière de prévenir cet inconvénient. Je vous engage encore à y avoir recours.
Nicolas Macchiavelli.
Rome, le 7 décembre 1503.
LETTRE XLIV
IVAeifIFIQUES SEIGNEURS ,
Je reçus hier au soir vos lettres du 4 et du 7 : elles n'exigent point de réponse, ne contenant que la réception des miennes, et l'arrivée de l'évèque de Raguse ainsi que de Pielro dOviedo. Vous me renvoyez d'ailleurs à la première que vous devez m'écrire. C'est uniquement pour continuer
àdonnerdespreuvesdelamèmeexactitudequeje vous fais passer celle-ci. Je la remets au messager ordinaire, parce qu'elle ne me semble point pressée, vous ayant informés dans celles des 6 et 7 du départ du cardinal d'Amboise. Ces dernières dépèches, confiées ù un courrier de Lyon par les del Bene, doivent déjà vous èlreparvenurs. Son Éminence partit hier, comme je vous l'avais mandé, mais elle n'alla qu'à deux milles de Rome. Elle se rend ce soir à Bracciano et de lu à Florence, pour passer ensuite en Lombardie. Je ne vous répète point qu'il est essentiel d'envoyer à la rencontre de ce ministre et de le faire accompagneren Allemagne, parceque je suis persuadé que vous avez déjà pris une détermination à ce sujet. Le duc de Valentinois est resté dans l'appartement que ce cardinal occcupait au palais ; il a été cette nuit sous la surveillance de la garde de Jules II. On croit que, pour s'éviter celte peine à l'avenir, le pape le mettra au château Saint-Ange , quoiqu'il se répande d'ailleurs beaucoup d'autres bruits dans le public. On dit, par exemple , que sa liberté a été promise au cardinal d'Amboise par ce pontife, après la cession définitive de ses forteresses, et que sa fille doit épouser le préfet de Rome et recevoir en dot la Romagne , etc., etc.
Vous me chargez de vous instruire de la position des Français et des Espagnols, de l'état actuel de leurs affaires, de ce qu'on en dit et des opinions existantes à ce sujet. Je vous réponds que j'ai traité amplement celte matière dans ma lettre du 21 du mois dernier, que les deux armées sont toujours dans le même embarras et que leurs efforts opiniâtres n'ont même fait qu'empirer leur situation. Mais pour y revenir, je vous dirai que les Français ont construit un ponl sur le Garigliano il y a plusieurs semaines ; qu'ils se sont rendus maîtres de la rive gauche de ce fleuve, y ont élevé un fort qu'ils ont su défendre jusqu'à présent; qu'ils n'ont maintenant sur cette rive que deux cents fantassins chargés de la garde de ce fort, et que le reste de leurs troupes est de l'autre côté du Garigliano. Le quart de celte armée se trouve auprès du pont, les trois autres quarts sont dispersés dans des cantonnemenls à cinq, six et dix milles de cet endroit. Quant aux Espagnols, ils sont au-delà de ce fleuve. Lrs retranchements qu'ils ont faits à un mille du fort
LÉGATION A LA
qui défend le pont, et sur lesquels ils ont construit deux bastions bien gardés, sont occupés par une grande partie de leur année; l'autre partie est répandue aux environs. Dans cette position , ces 'deux camps ne peuvent s'attaquer réciproquement, ni se forcer, étant séparés par les eaux du fleuve, ainsi que par celles qui sont tombées du ciel et en tombent encore continuellement. Ils sont l'un et l'autre dans une situation très-fâcheuse, et Ton croit que la victoire restera à celui qui la supportera avec plus de persévérance. Quel sera celui qui aura ce genre de courage.^ il est impossible de prononcer en ce moment. Chacun en raisonne ici comme partout ailleurs, selon ses passions; ceux mêmes qui arrivent du camp sont partagés d'opinion. Il faut donc attendre l'événement. Les Espagnols ont, à la vérité, depuis peu de temps tenté plusieurs fois de rompre le pont , et de déloger les Français du fort par lequel il est défendu , mais ils n'ont pu encore y réussir. Vous voyez que les choses ne sont point changées depuis ma lettre du 21. S'il survient des changements, vous en serez prévenus; mais s'il n'en survient pas je ne saurai que vous écrire, ne voulant vous dire que la vérité.
Je vous ai marqué dans la précédente, que j'avais vu Antoine Segni , comme vous m'en aviez chargé. Il est venu me trouver aujourd'hui et m'a rendu compte de sa conférence avec Mottino. Cet officier lui a dit que son engagement militaire envers la France était expiré depuis la Saint-André dernière , et qu'il ne voulait pas absolument le renouveler; mais qu'il lui avait été impossible jusqu'à présent d'obtenir son congé, quoiqu'il ne cessât de le solliciter auprès de San-Severino. Il a ajouté que moyennant 900 ducats par mois il entrerait volontiers à votre service avec les deux galères qu'il possède; car il veut qu elles soient toutes les deux en activité. Il vous donnera toutes les sûretés que vous pourrez demander. 11 dit aussi que son frère sera à vos ordres avec ses trois briganlins, en lui assurant 300 florins par mois. Quand vous aurez pris une délibération à cet égard , vous me la ferez passer.
Nicolas Macchiavelli.
iume, le 9 décembre 1503.
LETTRE XLV
MAGNIFIQUES SEIGNEcRS ,
Ma dernière lettre du 9, remise au messager ordinaire, doit vous arriver en même tempsque celle-ci , dont je chargerai un courrier (jui doit, dit-on, partir ce soir. Comme je vous ai informés dans la première du départ du cardinal d'Amboise et des dispositions de Mottino, je n'y reviendrai point. Votre dépèche du 8 m'est parvenue depuis. J'ai conféré avec Castel del Rio de ce que vous me mandez au sujet de l'évèque de Raguse et des deux envoyés qui se rendent dans la Romagne au nom du pape et du duc de Valenlinois; il m'a dit qu'il avait connaissance de tout cela, et que Jules II était extrêmement satisfait de votre conduite. Le cardinal Saint-Georges, auquel j'ai aussi communiqué les avis que vous m'avez fait passer, m'a donné les mêmes assurances. Cela prouve que l'évèque de Raguse a écrit au pape d'une manière favorable pour vous, et lui a rendu ui; compte fidèle de vos procédés et de vos démarches. Ils m'ont paru l'un et l'autre attendre des députés de Forli. Vos intentions seront remplies par le cardinal Soderini ou par moi, lorsqu'il seront arrivés.
On ne m'a plus parlé de don Michel ' ; lorsqu'on le fera, vous en serez inslruiis. Permettez-moi de vous rappeler qu'il est à propos de répondre au bref du pape et de manière à nous concilier de plus en plus la bienveillance de ce pontife.
J'ai très-bien compris ce que vous me mandez sur Citerna , mais notre cardinal dit que l'on n'envoie qu'un simple commandant de forts pour garder de semblables places. Décidez-vous,
* Ce don Michel de Coreglia, cité plusieurs fois dans les légations de Macchiavelli auprès du duc de Valenlinois et de la cour de Rome , était Vénitien et non Espagnol, comme le prétend Pietro Parenti. On en trouve la preuve dans une lettre écrite, le 16 juillet 1507, par Nicolas Alberti, capitaine et commissaire d'Arezzo , an nom de la république de Florence. Ce capitaine, apnf; avoir été au service de quelques rois et de deux .souverains pontifes, se mit à la solde du duc de Valenlinois Il fut pris par les Florentins vers latin de lioveiubre 1503, temps auquel ils désarmèrent les troupes de ce duc, quis"étaicnt rendues sur leurs terres sans sauf-conduit. Kn janvier 1504 ils cédèrent aux iiisîaiicts de .lu'.es lien le lui livrant. En avril 1500, ce pontife lui rendit sa liberlr, et il passa au service de Florence.
LÉGATIONS ET MISSIONS
et informez-moi du nom de celui que vous désirez , si vous adoptez le parti proposé. Il faut aussi dans ce cas nous indiquer oii nous prendrons l'argent qui doit être compté.
Quant aux plaintes à former contre le duc de Valentinois, il est nécessaire que celui qui en sera chargé soit muni de vos pouvoirs à cet effet. Faites-les donc passer ici à quelqu'un, ou confiez-les à l'un des ambassadeurs que vous envoyez , ce qui sera peut-être le plus avantageux.
La position du duc n'est point changée depuis ma lettre du 9, on veut voir auparavant ce qui se passera à Tégard des États qui lui restent dans la Romagne. Rien de nouveau sur les Français. On croit que si ce temps continue les deux armées tenteront réciproquement une attaque, quelque chose qui puisse en résulter.
Vous m'ordonnez de partir en même temps que le cardinal d'Amboise , et de faire en sorte d'arriver à Florence avant lui. Votre lettre m'a été remise hier, et ce prélat est parti samedi : il fallaitdoucqueje me rendisse par la poste, ce qui m'était fort difficile, étant attaqué d'une espèce de maladie très-commune à Rome en ce moment, et qui consiste en une toux et des catarrhes, qui affectent la tête et la poitrine de manière que des secousses aussi violentes que celles que l'on éprouve en voyageant par la poste auraient pu m'être très-pernicieuses. J'étais cependant disposé ;\ en courir les risques pour me conformer à vos ordres, mais le cardinal Soderini s'est opposé à mon départ. Gomme vos ambassadeurs ne doivent arriver que dans vingt jours, comme vous le mandez vous-même, il a pensé que, s'il ne restait ici personne chargé de vos pouvoirs et qu'il pût au besoin mettre en avant dans la discussion des affaires publi(iues, cela le gênerait beaucoup et nuirait aux intérêts de notre ville. Je me suis rendu sans peine à ses désirs , persuadé que vous ne le trouveriez pas mauvais, et que la grande considération dont jouit ce prélat , son tendre dévouement pour la république , et la confiance qu'il mérite de la part de tous les Florentins, me serviraient de justification auprès de vous. Cependant , j'exécuterai ponctuellement vos ordres ultérieurs. Nicolas Macciuavelli.
Rome, le 12 décembre 1503.
P. S. J'ai oublié de vous marquer que les
jeunes Romains dont je vous ai déjà parlé ont reuiis au cardinal Soderini, par rapport aux effets qui leur ont été enlevés , la note que vous recevrez avec cette dépèche. 11 leur a été promis qu'en vous l'envoyant on vous prierait d'avoir égard à leurs réclamations. Vous nous ferez passer votre réponse à ce sujet.
LETTRE XLVI
l«AGKfIFIQlJ£S SEIGIVECRS ,
Je vous écris à la hâte , parce que le courrier part plus tôt que je ne l'avais cru. Les Français qui se trouvent ici ont reçu hier au soir des nouvelles de leur armée. Elles portent que l'infanterie des Espagnols, ne pouvant plus résister à une position que le manque d'argent rendait encore plus pénible, a quitté brusquement l'endroit où elle était campée, de sorte que Gonzalve • s'est vu forcé de se retirer avec sa cavalerie à Sessa où il règne beaucoup de maladies. Cette retraite s'est opérée avec tant de confusion et de bruit que les Français s'en sont doutés, ce qui les a engagés à ordonner à vingt hommes de cavalerie de passer le Garigliano et d'aller à la découverte. Ce petit détachement a trouvé le camp abandonné, ainsi que les gros effets et tous ceux de moindre valeur. Il a attaqué l'arrière-garde et enlevé les équipages du seigneur Prosper Colonne. C'est ainsi que les Français racontent cet événement, et ils font voir les lettresqui le leur apprennent. S'il est vrai , ce que le temps nous prouvera, on pense que leur armée pourra aller en avant. Vous serez informés de ce qui arrivera. J'aurais encore quelque chose à vous mander, mais ce sera pour ma première dépêche, car ce courrier ne peut plus différer son départ.
Nicolas Macchiavelli.
Rome , le 14 décembre 1503.
* Le récit des historiens italiens et français (voyez Guicciardini) paraît démentir cette nouvelle. Le général espagnol, auquel ses talents méritèrent le surnom de grand capil aine, s'opposii constamment à cette retraite; des officiers en ayant fait la proposition dans un conseil de guerre, il répondit en ces mots, rapportés pu- Guicciardini : «J'aimerais mieux trouver mon tombeau «quelques pieds plus loin, que d'allonger ma vie de ceni «ans en reculant d'un pas». (Guicciardini, /^w'j t. VI, à l'année 1503.)