SECONDE LÉGATION LETTRE XXV
MAGMIFIQUES SEIGNEURS ,
Le 28 j'ai écrit d'Urbinà vos seigneuries deux lettres , dont la dernière se trouve jointe à la présente. Suivant l'ordre déterminé , le pape partit le lendemain et se rendit à Macerata; et moi, avec les sept huitièmes de la cour, nous fûmes à San-Marino, d'où je partis hier matm pour arriver le soir à la vingt- deuxième heure à Césène , où je me trouve en ce moment. Le pape a logé hier soir à San-Marino ; il couchera aujourd'hui à Sant' Arcangiolo , et demain il fera son entrée dans cette ville.
Je trouvai hier soir ici les six ambassadeurs bolonais qui viennent de nouveau trouver le pape, et que Ton a tant attendus à la cour. Ils s'étaient rerais en route dans l'intention d'aller au-devant du pape, et ils vinrent hier soir à Sant' Arcangiolo pour y passer la nuit et attendre le pape, qui doit y arriver ce matin. Ils y trouvèrent l'ancien ambassadeur bolonais ainsi que le secrétaire de Giovanni, qui devaient tous deux les attendre. Mais à peine étaient-ils descendus de cheval et avaient-ils pris leurs logements, qu'un courrier expédié par Bentivogli vint leur apporter la nouvelle que Giovanni Gonzadini, dataire du pape et bolonais , avait été assassiné dans Bologne par quelques-uns de ses ennemis particuliers; ajoutant qu'il les informait de cet accident afin que, dans la crainte que devaient inspirer et la personne du fils et le rang qu'il occupait auprès du pape, ils eussent à songera leur sûreté. A cette nouvelle les nouveaux ambassadeurs et l'ancien s'empressèrent de remonter à cheval, abandonnant tous leurs effets, et se sauvèrent du côté de Rimini ; mais les habitants de Sant' Arcangiolo s'étant aperçus de leur fuite, leur donnèrent lâchasse et parvinrent à en saisir trois d'entre eux, c'est-à-dire un des nouveaux ambassadeurs et les deux anciens; les cinq autres s'échappèrent, et se trouvent en ce moment à Rimini. Les trois prisonniers ont été renfermés dans le fort de Sant' Arcangiolo, et les effets qu'ils avaient ici ainsi que dans ce dernier endroit ont été séquestrés. On prétend que le pape a envoyé dire aux orateurs qui sont à Rimini de venir sans crainte : néanmoins on n"'a encore ni relâché les prisonniers ni levé le
, séquestre mis sur leurs effets. Ln aussi triste commencement ne devra pas produire des suites moins funestes.
Il est arrivé le 28 à Urbin un certain Agostino Semenza , de Crémone, frère de ce Paolo Semenza que vous avez vu autrefois à Florence secrétaire du duc de Milan. On dit que le premier est secrétaire de l'empereur qui l'envoie auprès du pape : il est porteur d'un grand nombre de lettres de créance pour les cardinaux et autres personnages en crédit. Il annonce l'arrivée de l'empereur comme certaine. Je ne puis préciser ce qu'il dira, car je ne l'ai point entretenu : je lâcherai de lui parler, et j'informerai vos seigneuries de tout ce que j'aurai tiré de sa conversation. J'apprends qu'il dit que l'empereur envoie au pape deux ambassadeurs : l'un est le cardinal de Brixen i, et l'autre Casimir, marquis de Brandebourg. Leur mission n'a pour objet que de donner avis au saint -père de son arrivée; ils n'ont aucune demande à lui faire. Voilà tout ce que j'avais à écrire à vos seigneuries auxquelles je me recommande.
Nicolas Macchiavelli.
Césène , le 1^' octobre 1506.
LETTRE XXVI
maghifiques seigneurs ,
J'ai écrit le l*' de ce mois à vos seigneuries, et j'ai envoyé ma lettre , à laquelle en était jointe une autre en date du 28 du mois dernier, par la voie de Castrocaro. J'ai reçu hier au soir celle de vos seigneuries , également sous la date du l^'', où il est fait mention d'une de vos dépèches du 29 , que je n'ai point reçue.
Cette lettre m'informait de la résolution i prise par la France relativement aux troupes j que le pape en réclame , et du consentement qu'avait donné le roi de les mettre à sa disposition. Celte nouvelle était déjà parvenue ici,
1 II est question ici de Melcbior Cops, ou Copis, Allemand, créé eu 1503 cardinal par le pape Alexandre VI, lorsqu'il était évèque de Brixen 11 mourut à Koine, où il avait été envoyé en qualité d'ambassadeur par l'empereur Maximilieu, daus le mois de mai de l'année 1509 et fut enseveli dans l'église à'Ara Cœli. Voyez Ciaconio.
LEGATIONS ET MISSIONS.
et avait inspiré une si grande ardeur au pape qu'il regardait Bologne comme domptée. Il commence à vouloir se jeter dans de plus vastes projets. On dit ici que la résolution de la France est conçue dans les termes les plus honorables pour le pape, et que le roi a repoussé publiquement l'ambassadeur bolonais et celui de Venise, qui imploraient son appui en faveur de Bologne. Je ne veux pas entrer dans de plus longs détails sur ce sujet avec vos seigneuries, parce que si ces nouvelles sont vraies voire ambassadeur près la cour de France vous en aura instruit, et si elles sont fausses il est inutile que je vous les écrive.
Dans ma dernière lettre je vous informais de l'assassinat du père du dataire, qui vient de se commettre à Bologne, et du trouble que cette nouvelle avait produit ici; je vous disais que les orateurs bolonais s'étaient sauvés de Sant' Arcangiolo el réfugiés à Rimini ; que le pape les avait envoyé appeler, leur promettant sAreté : tout s'est en effet passé de la sorte, car les ambassadeurs arrivèrent ici hier avant que le pape fit sonentrée dans la ville, et à peine Sa Sainteté fut-elle entrée dans son logement qu'ils furent introduits en sa présence ; mais ils se bornèrent à lui baiser les pieds sans lui adresser la parole. Ce matin ils ont obtenu une nouvelle audience du pape, et ont prononcé un long discours dans lequel ils se sont efforcés de lui manifester le respect et l'obéissance que le peuple de Bologne avait toujours montrés envers l'Église ; ils lui ont cité les traités faits avec un grand nombre de papes, et que ces derniers avaient confirmés; ils lui ont exposé enfin la conduite politique de cette ville et son respect religieux à se soumettre aux lois. Sa Sainteté leur a répondu que ce peuple en se montrant dévoué à l'Église ne faisait que son devoir, parce qu'il lui avait de nombreuses obligations, et que d'ailleurs l'Église était aussi bonne maîtresse qu'il pouvait se montrer sujet fidèle; qu'elle s'était mise en marche de sa personne pour venir le délivrer de ses tyrans; que quant à leurs capitulations, elle ne se souciait nullement ni de ce qu'avaient fait les autres papes ni de ce qu'elle-même avait pu faire, attendu qu'elle et les autres papes avaient été dans l'impossibilité d'agir d'une autre manière, et que c'était la nécessité
ei non leur propre volonté qui les avait contraints à les confirmer; mais que, puisque le temps était venu de pouvoir les amener, elle croirait , en négligeant cette occasion , se montrer sans excuse aux yeux de Dieu; que c'était dans celte vue qu'elle s'était mise en chemin; que son but était, comme on dit, de forcer Bologne à se bien gouverner; qu'elle avait voulu en conséquence venir en personne dans cette ville ; que si son gouvernement lui plaisait elle le confirmerait , mais que dans le cas contraire elle était décidée à le changer ; que si , après avoir employé inutilement tous les autres moyens, elle se voyait dans la nécessité de recourir aux armes, elle avait réuni assez de forces pour faire trembler non - seulement Bologne, mais toute llialie. Les ambassadeurs sont demeurés stupéfaits, et se sont retirés après avoir dit seulement quelques mots.
On passe demain une nouvelle revue des hommes d'armes ; ces troupes ont leurs quartiers du côté de Sant' Arcangiolo. Il me paraît qu'on donne des ordres pour lever de l'infanterie. D'après les bruits qui courent , le pape doit partir mardi prochain pour Forli, où on désire vivement sa présence; car cette ville, malgré le voisinage du saint-père, est sans cesse sous les armes, ainsi que vos seigneuries peuvent en avoir été instruites par Pier-Francesco Tosinghi '.
Dès que Sa Sainteté a connu les résolutions de la France , elle a d'abord remis sur le tapis l'arrivée du seigneur Marcantonio et des cent hommes d'armes qu'elle avait demandés à vos seigneuries, et elle a dit qu'elle ne réclamait pas encore l'effet de vos promesses , afin d'être agréable à vos seigneuries qui l'avaient priée d'attendre le plus longtemps qu'il lui serait possible, et pour quelque autre motif encore; mais qu'elle espérait toujours que ces troupes auraient ordre de marcher aussitôt qu'elle en aurait besoin. Quant à moi , je m'attends à chaque minute à me voir appelé, et à recevoir de Sa Sainteté l'invitation de vous écrire pour
' Pier-Francesco Tosinghi se trouvait occuper, dans l'année 1506, la charge de commissaire fiénéral à Castrocaro : c'est par soit moyen que Macchiavelli faisait parvenir ses lettres à Florence, et que de son côlé la seieneurie adressait les siennes à son envoyé auprès du pape.
SECONDE LEGATION
vous prier de faire marcher ces troupes. Je me recomoaande à vos seigneuries,
Césène, le 3 oclobre 1506.
P. S. Magnifiques seigneurs, il y a déjà plusieurs jours que j'ai le plus grand besoin d'argent : je ne vous en ai pas demandé, parce que je comptais chaque jour revenir à Florence; mais comme je vois que mon retour traîne en longueur, je vous supplie , par charité, de vouloir bien m'en envoyer; et je me recommande de nouveau à vos seigneuries.
LETTRE XXVIL
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
J'ai écrit à vos seigneuries , et j'ai confié mes lettres au commissaire de la Romagne. Depuis il n'est rien arrivé ici de nouveau , et je ne vous écrirais pas s'il ne se présentait en ce moment une occasion.
On est toujours dans la persuasion que le pape parti-ï-a pour Forli mardi prochain , quoique la plupart des personnes qui suivent la cour soient Irès-conlrariées par l'incommodité du logement où Ion sera bien plus mal qu'ici; })lusieurs cardinaux sont allés même trouver le pape pour tâcher de le faire changer de résolution, en l'engageant à séjourner dans la ville avec sa cour, à envoyer le reste de ses troupes en avant et à •distribuer toute son armée entre Forli et Imola : cependant ils n'ont encore rien obtenu , parce que le pape s'imagine qu'il nuirait à l'éclat de son entreprise s'il s'arrêtait si loin du but. Il y aura demain consistoire : à son issue il y a apparence que l'on saura quelle détermination on aura arrêtée relativement à cette entreprise, c'est-à-dire àlamanièredonton la dirigera. J'instruirai vos seigneuries de ce que j'aurai pu apprendre.
La revue des hommes d'armes n'a point eu lieu aujourd'hui comme je vous l'annonçais hier: on dit qu'elle se fera demain. Jean-Paul Baglioni est arrivé ici aujourd'hui ; on attend demain le duc d Urbin. Quant au marquis de Mantoue , il est présent comme à l'ordinaire , et accompagne sans cesse le pape dans sa route.
Il fJ^t arrivé un agent de Ramazotto, pour apprendre au pape que l'infanterie au'il était
' chargé de lever est au complet et pour lui demander le reste de la solde. 11 ne paraît pas qu'on veuille lever d'autres troupes; quelques officiers qui s'étaient rendus ici dans l'espérance d'être employés commencent à la perdre entièrement: l'on croit que le pape seborneraàses deux mille Italiens, parce qu'il compte d'un autre côté sur les trois mille Suisses que les Français veulent avoir avec eux ; on dit qu'il a même envoyé à Milan , pour le comte de ces Suisses , jusqu'à trente mille ducats qui doivent servir à payer trois termes de leur solde ; et, comme vos seigneuries le savent parfaitement, c'est ce qu'ils ont toujours l'habitude d'exiger avant de se mettre en marche.
Le légat dePérouse ne cesse d'écrire au pape que cette ville se conduit de mieux en mieux ; qu'il est impossible aux habitants de témoigner plus de joie et de reconnaissance envers le ciel de ce que Sa Sainteté a bien voulu prendre la peine de les délivrer d'esclavage, et que chaque jour on prie Dieu pour sa béatitude. Il écrit en outre qu'il a engagé les Dix de l'arbitre à se démettre de leur emploi , et qu'il n'a pas permis qu'il en fût nommé d'autres: c'est ainsi qu'il est parvenu à abolir une magistrature qui maintenait la tyrannie. 11 ajoute que cette opération lui a présenté de graves difficultés , et que la manière dont il l'a conduite lui a donné une grande considération ; de sorte que, pour me servir de ses expressions, l'Église introduit chaque jour dans celte ville quelques-unes de ses racines, tandis qu'on les coupe à quelques-uns de ses ennemis : c'est ce que le temps éclaircira. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelll
Césène, le 4 octobre 1506-
LETTRE XXVIII
IMAGNIFIOUES SEIGNEURS ,
Parmi les nouvelles que j'ai données à vos seigneuries dans ma lettre d'hier , je leur annonçais que le pape devait quitter cette ville demain pour se rendie à Forli : le bruit court aujourd'hui qu'il différera son départ jusqu'à aprèsdemain. Le motif de ce relard est .^on désir de raffermir un peu mieux la tranquillité de cetre
LEGATIONS ET MISSIONS.
ville et d'établir la paix entre les habitants de Césène , ce qui n'est pas aisé ; mais ce qui sera bien plus difficile, ce sera de la maintenir, car ils se sont livrés entre eux au meurtre , au pillage , à l'incendie et à toutes les fureurs qu'a pu leur inspirer la haine. Le pape ne fait en ce moment que mettre un premier appareil sur ces maux; maison est convaincu que si ses projets sur Bologne réussissent il n'aura pas de peine , s'il le veut alors , à les guérir entièrement.
La revue des hommes d'armes a eu lieu : ils s'élèvent à plus de six cents , en comptant deux chevau-légers par homme darmes. Le duc d'Urbin a fait comparaître ses mille hommes d'infanterie , et six cents fantassins dont il avait chargé Nanni Morattini *, de Forli , de faire la levée ainsi que les trois cents Suisses de sa garde. Les troupes de Ramazotto ne se sont pas encore montrées ; il est cependant venu lui-même ici, disant qu'il a engagé jusqu'à quatre mille hommes si le pape le veut. 11 se loue infiniment de vos seigneuries , qui lui ont donné la faculté de pouvoir même engager les hommes inscrits à leur service. Jene peux pas m'empécher de dire à vos seigneuries que si elles pouvaient voir les soldats du duc d'Urbin et de Nanni , elles ne rougiraient point de leurs troupes d'ordonnance et n'en feraient pas peu de cas.
11 y a eu ce matin un consistoire : les seules affaires d'État dont on s'y soit occupé ont eu pour objet la résolution prise de procéder contre Bologne avec les censures ecclésiastiques, et de ne point se borner à l'emploi de la force des armes que l'on a réunies contre cette ville. Il m'a semblé apercevoir que Giovanni commençait à mollir quelque peu, et à descendre de cette confiance qu'il manifestait ces jours passés.
On dit que les Français arrivent à grandes journées, et que Chaumout vient avec eux; on assure qu'il amène six cents lances , trois mille hommes d'infanterie et vingt-quatre pièces de canon.
Immédiatement après la revue, le marquis de Mantoue et le duc d LVbin sont restés enfermés avec le pape plus de trois heures : on présume qu'ils se sont occupés de l'entreprise. On ignore
' Ce Nauni Morattini était capitaine général d'Antoine Ordelaffo de Forli. Voyez YHistoire des marquis de Forli,
les détails de leur conférence; mais quelqu'un qui a parlé avec le marquis assure qu'il met en avant mille difficultés. Je me recommande à vos seigneuries.
Césène , le 5 octobre 1506.
LETTRE XXIX
MAGNIFIQUES SEIGIVEURS ,
J'ai écrit hier à vos seigneuries, et je leur disais inter cœtera que le pape devait partir demain matin: il semblerait que depuis il. a changé d'avis, car il doit y avoir ce jour-là même un consistoire, auquel on ne voit d'auire motif que le dessein d'examiner quelle espèce de censure on lancera contre les Bolonais.
Au moment que je vous écris, c'est-à-dire vers la vingt-deuxième heure, l'ambassadeur du roi de Castille vient d'informer Sa Sainteté que ce prince est mort à Burgos de la fièvre appelée en Italie mazuco^; et comme cette mort pourrait déterminer le roi Ferdinand à retourner en Espagne ou occasionner d'autres mouvements, je m'empresse de vous l'annoncer par la voie de Caslrocaro, parce que je doute que cette nouvelle puisse vous parvenir aussi promptement d'un autre côté.
Aujourd'hui le pape a définitivement engagé Ramazotto avec sept cent cinquante hommes d'infanterie et Nanni Morattini avec trois cents. Il a pris ses mesures pour en avoir à sa disposition cinq ou six mille , parmi lesquels'sont les mille hommes de Feltre dont je vous ai déjà
' Cette nouvelle fut annoncée à Macchiavelii par le cardinal Soderini. La lettre qu'il lui écrivit exisle encore: elle est datée de Césène, le 6 octobre, et l'on y trouve les mt^nies expressions que celles dont se sert le secrétaire florentin en rendant compte à la seif^iieurie du genre de maladie à laquelle succomba l'archiduc Philippe. Muralori, dans %t% Jimales d'Italie, année 1528, parle du ma iico comme d'une fièvre épidémique qui attaqua les habitants de Padoue et les rendit furieux, en sorte qu'ils voulaient se jeter par les fenêtres, .«e précipiter dans les puits, dans les rivières, sans que les médecins pussent trouver un remède à ce mal. Il rapporte encore que dans la même année l'armée impériale se trouva infectée de la même maladie, qui exerça dans ses rangs les plus grands ravages, et emporta beaucoup de monde. Ce fléau se fit sentir de nouveau en 1414, eu 1510, en 15ôSetealâ88,aaaéedaasiaquellemourutAaQed'Au-
SECONDE LÉGATION A LA COUR DE ROME
parlé et les quatre à cinq mille que les français amènent avec eux.
Les Bolonais ont entamé des nég-ociations : ils demandent que l'on envoie chez eux deux cardinaux pour voir et pour réformer ; mais noire saint-père persiste dans sa résolution.
On dit que nous partons demain après dîner : ceia me paraît difficile, mais après demain sans faute nous devons nous rendre à Forli.
Nicolas Macchiavelli.
i;ésène, le 6 octobre 1506.
LETTRE XXX
MAC?iIF!OUES SEIG?iElJBS ,
J'ai écrit à vos seigneuries sous la date du 6; je les informais inter cœtera de la mort du roi de Castille : cette nouvelle a paru ici avantageuse au pape, car on pense que le roi de France, sur lequel Sa Sainteté met son appui , sera bien mieux le maître maintenant de Favoriser l'Église et de sauver l'Italie de l'avidité de ceux qui voulaient la dévorer. Il faudrait actuellement que Dieu permît à l'un et à l'autre de vivre, et les affaires pourraient prendre bientôt une autre couleur. Dieu fasse pour le mieux!
triche, épouse de Philippe U, roi d'Espafjne. L'historiea Mariana , t. U , p. 225 , en parlant de Va mort de rarchiduc Philippe, .s'exprime en ces termes : « U survint au roi «don Philippe «ne fièvre pestilentielle qui l'enleva en peu «de jours. Quelques personnes soupçonnèrent qu'il avait « élé empoisonné ; mais ses propres médecins , parmi les- « quels se trouvaient Louis Marliano Milanes qui fut par «la suite évêque de Tuy, vérifièrent que la véritable «cause de sa maladie avait été un exercice trop violent. » 11 ajoute qu'il mourut le 25 septembre 1506, à une heure après midi, à l'âge de vingt-huit ans seulement.
Du reste , cette maladie est une espèce de catarrhe accompagné ordinairement d'une fièvre aiguë, et toujours de douleurs et d'une pesanteur de tète intolérables qui causent des étourdissements . des vertiges, etc., et une fluxion quide la tête passe à la gorge, puis à la poitrine, et occasionne une toux continuelle extrêmement fatigante, avec difficulté de respirer ; des nausées, des faible.sses, çt une lassitude douloureuse dans tout le corps, etc. Cette maladie est presque toujours épidémique ; elle a plusieurs fois infcslé toute l'Europe, courant avec rapidité de contrée en contrée. En Italie cette fièvre a été nommée, suivant les pays, mal galantino , mal corlesino , mal de matlone , mal del monione, mal castrone ou castronaecio : en France, on la désigne sous le nom A^. coqueluche. Ces explications sont dues au célèbre docteur Jean TargioDi Tozzelti.
U.IC.HIAVEI.LI il.
Dans le dernier consistoire , qui s'est tenu le 7 à Césène, on a arrêté le genre d'interdit qui serait fulminé contre les Bolonais et le gouvernement de cetie ville. Depuis le pape est arrivé ici , où il a fait une entrée solennelle. Si d'abord il poursuivait son entreprise avec chaleur, maintenant il est tout feu, et il a envoyé à Rome l'évéque de Concordia ^ avec un autre prélat pour en rapporter une forte somme d'argent, attendu qu'il ne veut pas en ce moment se fier à des lettres de change.
Tous les hommes d'armes qui se trouvaient de ce côté se sont portés sur Imola : c'est là qu'ils attendront le pape, qui, d'après ce que l'on présume, partira d'ici lundi ou mardi au plus tard
On dit toujours que les Français poursuivent leur route, et l'on croit qu'ils sont actuellement sur le territoire de Modène. On n'apprend pas que les Bolonais aient fait de nouvelles démarches depuis celles dont je vous informais par ma dernière lettre.
Il y a deux jours que les habitants de Castel- Bolognèse, château appartenant à Bologne et situé entre Faënza et Imola , ont envoyé des ambassadeurs à Sa Sainteté pour se remettre entre ses mains, et les hommes d'armes du pape s'y sont logés à leur passage pour Imola. Je me recommande à vos seigneuries. •
Nicolas Macchiavelli.
Forli , le 9 octobre 1506
LETTRE XXXI
MAGNIFIQUES SEIGtNElJBS,
J'ai écrit hier à vos seigneuries, et parmi les nouvelles que je leur donnais je les informais de l'arrivée du pape en cette ville. Ce matin il s'est tenu un consistoire, et l'on a lu en présence du collège un projet de traité proposé par les ambassadeurs bolonais. Parmi les articles on en remarquait un où il était dit que si le pape voulait venir de sa personne à Bologne, il ne pourrait entrer dans la ville qu'avec sa garde à
'C'était Francesco Argentino, de Venise, qui en 1494 succéda à Niccolo Donali dans lévéché de Concordia. Au mois de mars 1511Jules 11 le nomma cardinal; et dans le mois d'avril de la même année il mourut à Rome, et fut enterré dans l'église de Sainte-Marie i« Translefcre. Voyez Ughelli,
LÉGATIONS ET MISSIONS
pied ordinaire qui consiste en deux cent cinquante à trois centsSuisses, et qu'il serait obligé de déterminer le temps pendant lequel il voudrait séjourner. Il y en avait encore quelques autres conçus dans le même esprit et qui contenaient des conditions peu honorables pour Sa Sainteté; de sorte qu'ils ont excité l'indignation de tout le sacré collège, et Ton a rédigé sur-le-champ contre Giovanni et ses partisans une bulle bien plus véhémente que celle que l'on avait arrêtée dans le dernier consistoire tenu à Césène le 7 : on y déclare Giovanni et ses adhérents rebelles à la sainte Église; tous leurs biens et ce qu'ils possèdent sont abandonnés à quiconque voudra s'en emparer; on les livre en servitude à ceux qui les feront prisonniers; indulgence plénière est accordée à tous ceux qui s'armeront contre eux et qui les massacreront. Cette résolution conclue, on a fait venir un certain Jacopo, secrétaire du seigneur Bentivoglio, et qui depuis mon arrivée ici n'a cessé de suivre la cour avec l'ancien ambassadeur : le pape, en présence du sacré collège , lui a dit alors que sa mauvaise conduite pendant sa mission méritait une punilion exemplaire, pour avoir employé tousses efforts à endurcir Giovanni ainsi que le peuple . de Bologne dans leur obstination et dans leur rébellion envers l'Église ; et que si ce n'était qu'il ne voulait pas changer de caractère ni porter atteinte aux privilèges d'un homme public, il en aurait fait un objet de pitié pour tout le monde; mais qu'il se bornait A lui ordonner de purger immédiatement les terres de l'Église de sa présence, et de bien se garder de jamais retomber entre ses mains. Le secrétaire a demandé à se justifier, maison n'a pas voulu le lui permettre, et il s'est hâté de s'en retourner à Bologne.
A l'issue du consistoire le pape a voulu aller dîner au château : en sortant de l'appartement qu'il occupe dans le palais des prieurs, suivi de ■ tous les cardinaux, il a trouvé la salle pleine de monde, et apercevant les orateurs bolonais parmi la foule, il est allé à eux, et, en présence de raille personnes, il a blâmé la tyrannie de Giovanni, ainsi qu'eux qui n'avaient pas rougi de venir la défendre, et il s'est exprimé d'un ton plein d'emportement et d'aigreur.
Ce matin, en consistoire, on a nommé le mar-
quis de Mantoue lieutenant de la sainte Lglise
dans l'entreprise contre Bologne.
Le cardinal d'Est a logé hier soir à Luco : il
viendra ici demain avec une suite nombreuse
pour rendre hommage au pape.
Suivant ce que disent les personnes attachées au duc de Ferrare, ce seigneur viendra faire visite au pape à Imola. Je me recommande à vos seigneuries.
On est toujours dans la persuasion que le pape partira lundi prochain pour Imola; et comme il ne veut point passer par Faënza. on ignore encore s'il prendra le chemin qui se dirige à droite vers la mer, ou celui de gauche qui va vers les montagnes.
Nicolas Macchiaveiu.
Forli, le 10 octobre 1506.
LETTRE XXXIl.
HAG^riFIQUES SEIGNEURS ,
Par ma lettre du 10 j'informais vos seigneuries de tout ce qui se passait. Ce matin , après la signature, le pape m'a fait appeler et m'a dit : «Je crois que tes seigneurs , en voyant «combien je me suis avancé dans mon en- «treprise contre Bentivogli , doivent être étonne nés de ce qu'après leur avoir demandé il «y a déjà si longtemps Marcantonio et ses «hommes d'armes , qu'ils m'ont offert tant «de fois de mettre à ma disposition de la ma- «nière que tu sais, je n'aie point insisté pour «qu'ils me les envoyassent. Sache donc, et tu «peux le leur écrire, que je n'ai tant différé «que pour satisfaire ad plénum au désir que «tu m'avais témoigné de leur part. Je n'ai «voulu réclamer leur promesse que lorsqu'ils «seraient convaincus que mon entreprise est as- «surée et que je n'ai point compté en vain sur «les secours que j'attendais; car les Français «arrivent, et en aussi grand nombre que je «l'avais demandé, si même ils ne sont pas plus «nombreux : je leur ai donné l'argent et tout «ce qu'ils m'ont demandé. D'un autre côté, ou- « tre mes quatre cents hommes d'armes j'ai ceux iide Jean-Paul, au nombre de cen.t cinquante; «j'ai de plus les cent stradiots que j'attendais 'ida royaume de Naples, et je présume que tu
SECONDE LEGATION A LA COUR DE ROME
€dôis les avoir vus. Le marquis de Manloue est
avenu me joindre avec cent ciievau-iégers, et <« il a donné de nouveau des ordres pour qu'il «en arrivât encore autant. Le duc de Ferrare «doit venir me trouver à Imola avec plus de «cent hommes d'armes, et tous ceux qu'il a en «outre sont aussi à ma disposition. J'ai donné «de l'ar^jCnt pour l'infanterie qui arrive avec «les Français et pour celle que je lève à mes «frais dans ce pays; et en dernier lieu, pour a que personne ne doute que je ne veux auccun traité avec Giovanni, j'ai publié contre «lui comme une croisade. Maintenant si tes «seigneurs, comme ils me l'ont promis, veulent «ne pas être les derniers, il faut qu'ils hâtent «la marche de leurs troupes; et dans cette vue «je désire que tu leur expédies sur-le-champ * un courrier, pour leur signifier de ma part le «désir que je te manifeste et les engager à « envoyer le seigneur Marcantonio Colonna avec (des cent hommes qu'il commande Tu leur «diras que quoique je presse l'arrivée de leurs «troupes, je pourrais fort bien m'en passer; «mais que je les désire non à cause des ser- « vices que je puis en tirer, pour me faire hon- «ueur, mais pour avoir un juste motif d'être K reconnaissant envers eux, et les appuyer de «mon crédit dans leurs plus grands besoins «quand l'occasion s'en présentera; et cette oc- «casion se présentera toujours tant que l'Eglise «se maintiendra à la hauteur à laquelle jepré- «. tends l'élever. »
J'ai répondu à Sa Sainteté que j'allais m'empresser d'instruire imraédialement vos seigneuries de ses intentions , et que j'y mettrais toute la diligence possible. Elle m'a deraa;:dé alors à quelle époque je croyais que ces troupes pourraient arriver à Imola. Je lui ai dit qu'il n'était pas possible que mon messager pût arriver à Florence avant deux jours; qu'il en faudrait deux autres pour envoyer les ordres à Cascina, et que les troupes en mettraient au moins sept pour se rendre de Cascina à Imola. Ce temps lui a paru trop long, et elle m'a pressé de nouveau de vous écrire sans perdre de temps et de l'informer de votre réponse aussitôt que je l'aurais reçue.
Le cardinal d'Est est arrivé ici hier au soir. On attend le duc à Imola , ainsi que l'a annoncé le pape. Le marquis de Mantoue est en
avant, sur la route d'Imola, avec toutes les troupes. Le pape se dirigera de ce côté demain ou après-demain. Hier matin on a expédié en consistoire un bref en vertu duquel le pape permet au roi de France de disposer des bénéfices du duché de Milan tout comme faisait le comte Francesco : c'est la dernière demande que le roi ait adressée au pape dans cette circonstance. On dit que les Bolonais ont abandonné Castel-San-Piero, et qu'ils ont le projet de défendre les deux petits forts qui sont plus rapprochés de la ville. Depuis que Jacopo , secrétaire de Giovanni , a été renvoyé par le pape , en plein consistoire, de la manière que je vous ai rapportée, les ambassadeurs ont fait savoir au pape qu'ils venaient d'être rappelés, et lui ont demandé la permission de s'en retourner. Le pape leur a répondu qu'il ne voulait ni la leur accorder ni la leur refuser, mais qu'il leur conseillait fort de ne point aller à Bologne s'ils ne voulaient pas être mis en pièces à cause des mauvais bruits que Jacopo avait fait courir sur leur compte. Les ambassadeurs ont compris qu'ils ne devaient point partir, et ils sont restés ici. Le pape a chargé Tévêque de' Pazzi, gouverneur de la ville, de veiller adroitement sur eux et de ne point les laisser échapper. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Forli, le 12 octobre 1506.
LETTRE XXXill.
MAGNIFIQUES SEIGIXEURS,
J'ai écrit hier à vos seigneuries , et je les ai informées de tout ce que le pape m'avait chargé de leur dire relativement aux hommes d'armes qu'il désire qu'elles lui envoient, conformément à sa première demande. Aujourd'hui que toutes les autres dispositions sont faites, il veut que vous entriez en jeu. Depuis, j'ai reçu votre dernière lettre du 11 : mais je dois vous prévenir que je n'y ai point trouvé joint le paquet de lettres pour la France dont vous m'annoncez l'envoi; de .sorte que je ne puis ni le faire parvenir à sa destination, ni vous le renvoyer, comme vous me le prescrivez. Vous désirez
420 LÉGATIONS
savoir en outre où se trouvent les troupes françaises , dont vous n'avez aucune nouvelle de votre côté : on dit ici que plus des deux tiers smit H Parme, et que le reste vient avec Chaumont, qui n'attendait pour partir que l'expédition du bref dont j'ai donné connaissance à vos seigneuries par ma dernière lettre.
On a reçu hier de Tarraée la nouvelle que le marquis s'était emparé de Castel-San-Piero , et avait dévalisé cinquante chevau- légers de Bentivogli. Les hostilités qui ont commencé empêchent qu'on puisse savoir ce qui se passe dans Bologne et qu'on en reçoive des nouvelles. On disait d'abord que Giovanni n'avait pris que des mesures peu vigoureuses , et qu'il craignait de dépenser autant qu'il était nécessaire pour se défendre d'une attaque de cette nature.
Le pape n'est point parti ce matin , comme il en avait le projet , à cause d'une légère attaque de goutte qu'il a ressentie au genou, et qui l'a forcé de garder le lit toute la matinée ; mais c'est un ancien mal qui ne présente aucun danger. On dit qu'il y aura demain un consisloire, et que le saint-père restera ici toute la journée pour réconcilier les deux partis qui divisent la ville. Il partira ensuite pour imola. Je me reconnnande à vos seigneuries.
Nicolas Macchuvelli.
Forli, le 13 octobre 1506.
LETTRE XXXIV
UAGl^IFIQUES SEIGNEURS ,
J'ai mis hier vos seigneuries au courant de tout ce qui se passait. Ce matin il y a eu consisloire, et Sa Sainteté a communiqué aux cardinaux la nouvelle de la prise de Gastel-San- Piero et de Castel-Guelfo et celle de quarante chevau -légers ennemis. Ella a ajouté que, quoique Giovanni eût manifesté l'intenfio;! de tenir de ce côté-ci dans Butriano, et du côté opposé dans Gastel-Franco, elle était persuadée qu'aussitôt que ses soldats se présenteraient devant ces deux places elles ne feraient aucune résistance. Elle a rapporté encore qu'elle avait appris d'un homme chargé d'un message verbal, et qui était sorti de Bologne, que Giovanni avait licencie toute son infanterie étran-
ET MISSIONS
gère, et ne voulait pour se défendre que le concours des seuls habitants. Cela parait bien difficile à croire, d'autant plus qu'on n'en voit pas la raison : aussi peut-être est-ce un mensonge. Quant à son départ, Sa Sainteté a annoncé qu'elle resterait ici toute la journée d'aujourd'hui et de demain, et qu'elle verrait alors ce qu'elle aurait à faire. On croit donc qu'elle ne partira que lorsqu'elle saura que les Français se sont approchés de Bologne. On n'a appris sur leur compte que ce que je vous en dis dans l'incluse. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Forli, le 14 octobre 1506.
P. S. Pendant que j'écrivais j'ai reçu votre lettre du 12 ainsi que le paquet destiné pour la France. Je tâcherai de le faire parvenir, sinon je vous le renverrai.
J'ai appris qu'il était arrivé cette nuit des lettres de monseigneur d'Aix en date du 11. Il écrit au pape que Chaumont consent à envoyer cinq cents lanciers à Parme, avec ordre de n'en point partir sans de nouvelles instructions. Je n'ai point encore vérifié cette nouvelle : je Mâcherai pour l'ordinaire prochain d'entrer à ce sujet dans de plus grands détails.
LETTRE XXXV
magnifiques seigneurs ,
Après une longue délibération sur le chemin qu'il y aurait à suivre pour se rendre de Forli ^ Imola sans avoir aucune obligation aux Véni tiens, Sa Sainteté, voyant que si elle se dirigeait sur la droite en longeant la mer, elle se trouve fait renfermée entre les fleuves et Faënza ; qut d'un autre côté en prenant sa route à gauche le long des montagnes, elle passerait entre Bes • zighella et Faënza, a pensé que ces deux chemins offraient des dangers , et elle a résolu de ne suivre ni l'un ni l'autre, mais de se jeter tout à fait dans la montagne et de passer à travers vos États. Son intention est donc d'aller dîner demain à Castrocaro et coucher à Modigliana; le jour suivant elle s'arrêtera entre Marradi et et Palazzuolo; le lendemain elle sera à Tosi-
SEGOINDE LÉGATION
f;riano. bourg appartenant à l'Eglise; et de là enfin elle arrivera à Imola. Au moment où il cîait question de celle résokuion je reçus les ;etlres"de vos seigneuries, en date du 14, qui îuinformaient des ordres donnés au seigneur Marcantonio de monter à cheval. Je me hâtai de les lire au pape, qui, lorsque j'eus fini , appela d'un air tout joyeux le dataire et Carlo degli Ingrati,et leur dit : «Je veux que vous «sachiez quels sont les amis que possède Gio- «vanni, et qui de lui ou de l'É^îlise est le «plus estimé de ses voisins. n Outre ces deux prélats il appela alors tous ceux qui se trouvaient à table auprès de lui et voulut qu'ils entendissent votre lettre. 11 s'exprima ensuite de la manière la plus affectueuse et la plus honorable sur le compte de vos seigneuries. Je dis jilors à Sa Sainteté que, puisqu'elle avait formé le projet de prendre sa route à travers le domaine de Florence, j'allais monter sur-le-champ à cheval pour y rassembler toutes les provisions que pourrait fournir un pays aussi pauvre, aussi dépourvu d'habitations, et où elle devait penser qu'elle serait comme dans un camp ou dans tout auire endroit plus incommode encore. Je témoignai mon regret de n'avoir pas su cette résolution cinq ou six jours d'avance, parce que vos seigneuries auraient pu songer à faire rendre quelques honneurs à Sa Sainteté; mais je l'assurai qu'elle rencontrerait partout les démonstrations de l'affection la plus vive, car toutes les villes de la république savaient qu'en agir ainsi c'était remplir les intentions de vos seigneuries. Sa Sainteté me répondit que rien ne reuibarrassait, et quelle se trouverait satisfaite de tout ce qu'on ferait pour elle. Je suis donc parti sur-le-champ , et je suis arrivé à Castrocaro à la vingtième heure; ce soir je serai à Modigliana, ut parein viam domino. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Castiocaro, le 16 octobre 1506.
LETTRE XXXVl.
MAGNIFIQUES SEIG?iEUBS ,
ainsi que j'avais annoncé à vos seigneuries que l'intention du pape était de se rendre à Imola en traversant le territoire de vos États, Sa
A LA COUR DE ROiME. 4!21
Sainteté a exactement suivi le chemin que je vous avais indiqué; et aujourd'hui 19 nous sommes arrivés ici , à Palazzuolo , on elle fera collation ; elle ira coucher cette nuit à Tasignano, bourg de sa dépendance. Un envoyé de vos seigneuries est arrivé hier au soir à Marradi. Il venait de Mugello avec six barils de vin en pièces, deux en bouteilles et une charge de fruits : il a offert le tout au pape , en le priant d'agréer les excuses que comportait la nature du présent : Sa Sainteté a paru satisfaite, et a remercié de cette attention.
Ce matin Pier-Francesco Tosenghi , commissaire général, a cru ne pas devoir accompagner le pape plus avant, et il a pris congé de Sa Sainteté. 11 me serait impossible de vous exprimer toute la bienveillance avec laquelle elle lui a parlé, et combien elle a témoigné d'affection pour vos seigneuries : elle l'a tenu embrassé pendant une demi-heure en présence de toute sa cour. Je ne vous rapporterai point les particularités de cette conversation, parce que je sais que Pier-Francesco doit vous en avoir rendu un compte détaillé. Chacun ici est persuadé que si l'entreprise de Bologne réussit , le pape ne tardera point à se jeter dans de plus vastes tentatives; et l'on espère que cette fois-ci, ou jamais, l'Italie sera pour toujours délivrée de tous ceux qui ont résolu de la dévorer. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas MACcmAVEiLi.
Palazzuolo , le 19 octobre 1506.
LETTRE XXXVn.
magivifiques seigtheurs ,
C'est de Palazzuolo que j'ai écrit la dernière fois à vos seigneuiies. Hier le pape est arrivé i ici; et, comme je vous l'avais marqué en vous parlant de son voyage à travers les terres de la république, il a trouvé en surabondance dans chaque endroit du pain et des vivres de toute espèce, ainsi que des fourrages pour les chevaux.
A son arrivée ici, un homme qui venait de l'armée française lui a annoncé qu'elle devait se trouver en ce moment à Modène; qu'elle s'élevait à huit cent dix lances, cinq mille hommes d'infanterie, dont deux raille Suisses, et le reste
422 LEGATIONS
compose de Gascons et de quelques corps d'aventuriers. On disait que Giovanni demandait à traiter par l'entremise de "Chaumont, et que le marquis de Mantoue s'en mêlait également. Ce dernier est venu du camp ce matin , et est resté seul avec le pape pendant assez longtemps. Sa Sainteté est enfin sortie de sa chambre, et, en présence de plus de vingt cardinaux qui étaient à l'attendre, elle a dit que Giovanni lui proposait des conditions bien plus raisonnables que celles qu'il lui avait adressées à Forli;mais que les seules qu'elle pût accepter c'était , ou qu'il sortît de Bologne avec tous les meubles et les immeubles qui lui seraient conservés, ou qu'il vînt se remettre librement et sans réserve entre ses mains; que c'étai! là fous les traités qu'elle voulait faire avec lui. Ceux qui raisonnent sur cette affaire croient que si Giovaimi perd l'espoir de se défendre à force ouverte, il se jettera lui et ses enfants dans les bras du pape , sous la foi de Chaumont ou de quelque autre grand personnage semblable , espérant , d'après l'exemple de Jean-Paul Baglioni, obtenir quelque arrangement qui lui permette de rester dans Bologne, et ne point perdre l'occasion de se remettre dans son premier étal.
Comme je me trouvais ce matin au palais et que je m'entretenais avec les orateurs bolonais, qui sont encore ici, ils se sont plaints, mais avec modération, de l'envoi de vos troupes. Je leur ai répondu en riant que Giovanni et vos autres voisins vous avaient enseigné à vos dépens à suivre toujours le général; et que ce n'éiait pas de votre conduite qu'ils devaient se plaindre, mais de celle que vos seigneuries avaient apprise d'eux.
Bernardo da Bibbiena demandait ce matin à Carlo Ingrali comment allaient les affaires. Carlo lui a dit :«Bien, en dépit de ceux qui voudraient a le contraire. — Serais-je par hasard du nombre «de ceux-là?» a replia [ué Bernardo. Carlo, tout embarrassé, lui a répondu : «Je n'en sais rien;» et lui a tourné le dos.
Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macciiiavelli.
l!iiola,le21 octobre 1506.
ET MISSIONS
' LETTRE XXXVni
j MACrCIFIQÏJES SEIGNEURS,
Par ma lettre d'hier j'ai mis vos seigneuries au courant de tout ce qui s'était passé. On ap- ! prend ce malin que demain, dans la journée, les j Français se trouveront aux environs de Castel- I Franco, sur le territoire de Bologne. On attend également demain monseigneur d'Alègre , qui j se rend auprès du pape pour conférer avec Sa j Sainleté et les capitaines des troupes italiennes I sur la manière de diriger cette entreprise. Le pape , en s'entretenant ce matin de l'arrivée de j monseigneur d'Alègre, a manifesté le désir qu'au moment où il arrivera, unambassadeur de votre part puisse se trouver présent , parce que , comme on doit s'occuper du bien-être de ritalie, il désire que vous y interveniez : il serait donc à propos que Francesco Pepi ^ se fût mis en route dès aujourd'hui comme il en a été question.
' Francesco Pepi fut l'ambassadeur envoyé auprès du pape. Une lettre auto,'îraplip de lui, datée de Firenzuola, le 25 octobre 1506, fait connaître Vépoque de son départ de Florence et de son arrivée à Firenzuola , ainsi que son projet de se rendre immédiatement auprès du pape à Imola, pour y remplir sa mission. Voici cette lettre :
Très-cher Nicolas,
«J'ai reçu hier la lettre que vous m'avez écrite, que •j'étais encore par-delà le Giogo ; car, bien que j'aie «quitté Florence jeudi, un accident assez fâcheux qui « m'est survenu en route m'a forcé à m'arrêler et m a «empêché d'être ici hier soir comme j'en avais le projet. «Je quitte à l'in.stant Firenzuola, au lever du soleil , et «je vous envoie cette lettre par mon courrier. Je vous « prie de me reconniiander au révérendissime monsei- «fjneur de V'olterra ; excusez-moi près de lui «i je ne « lui réponds pas , et remerciez-le de toutes ses bontés cpour moi , de sa lettre, de ses nouvelles : diies-lui que «si je ne lui ai pas répondu , c'est que le temps m'a man- « que ; et je vous prie de lire cette lettre à sa révéreiidisosime seigiieuiie.
«Je voudrais bien pouvoir arriver sans cérémonie et «sans pompe, si l'on pouvait s'excuser sur les localités et «que cela ne blessât en rien la dignité de la république: «car j'attache plus de prix à un service rendu à nos trè*- "hauts seifïnenrs qu'.i toutes les démonstrations du «monde; et je pense qu'il suffirait que l'on sût publi- «quement à Florence que, si je suis entré ainsi, c'est que «je l'ai Vdulu moi-ménie. Toutefois je suis d snosé à «faire tout ce qui paraîtra convenable à sa révérendis- «sime .seigneurie, parce que, inminimis et mnximis , «je ne veux suivre que ses conseils; et c'est dans ces «dispositions que je suis parti de Florence. Si l'on ne «voyait aucun inconvénient à ce que je pusse arriver ce
SECONDE LÉGATION A LA COUR DE ROME
LETTRE XXXIX
Les troupes papales qui se trouvent de ce côté ont parcouru hier tout le pays , jusque sous les murs de Bologne : elles ont fait un grand butin de bestiaux. Elles ont risqué d'être surprises par un corps de cavalerie bolonaise qui était sorti de la ville pour les prendre à dos , mais qui n'a pu les atteindre parce qu'il ne s'est point assez avancé. On dit que Giovanni a maltraité quelques couvents de moines qui avaient commencé à obéir à la bulle d'excommunication.
On a désigné les logements destinés au duc de Ferrare ; une grande partie de ses bagages est déjà arrivée , et Ton dit qu'il ne tardera pas lui-même à venir.
L'ambassadeur de Venise a suivi le pape jusqu'à Césène, oii il est resté : il n'a encore paru ni à Forii ni ici. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 22 octobre 1506.
.60ir accompagné d'un seul valet, j'arriverais pendant la «nuit, parce que je monterais sur-le-champ à cheval, «laissant ici tout le refte de ma suite; à moins qu'on ne i préférât que je m'arrêtasse à Tosignano avec tous mes «domestiques, dans l'idée que si j'arrivais seul ce serait «comme si je n'y étais pas. Je mène avec moi huit va- «lets à cheval, mon fils, mon gendre, un intendant, «Agostino, et j'ai auprès de moi deux laquais et uncour- «rier : tous sont en bon état et bien montés. Je suis en « outre accompagné de quatre cavaliers, dont un est de la «famille des Peruzziet un autre de celle des Venturi : ils «vont à la cour pour une affaire qui les concerne. Nous «sommes partisensemble; ils m'ont suivi jusqu'à présent, «et leur dessein est de continuer à loger avec moi. J'entre «dans tous ces détails pour que vous compreniez quelie « espèce de logement il me faut. Après vous avoir écrit de « Florence ainsi qu'au révérendissirae monseigneur , .j'ai appris qu'Alessandro Neroni élaii chargé des loge- 0 ments : en conséquence je lui ai écrit pour le prier « de m'en chercher un bon, attendu qu'il existe entre «nous quelques liens de famille. Je dînerai ce matin à « Pian-Caldoli , et mon courrier me précédera : renvoyezîle-raoi, je vous prie. Je m'arrêterai à Tosignano jus- . qu'à ce que vous m'ayez fait connaître la marche que je « doi.s .suivre, d'après la communication que vous en aurez « faite à sa révérendissime seigneurie. Dites à l'archidiacre «que je ne réponds pas à sa lettre, attendu que cela/st . inutile : je m'expliquerai de vive voix avec lui. Je vous . prie de me rappeler à son souvenir. »
Francesco de' Pepi, docteur et amba.ssadeur. Firenzuola, le 25 octobre 1506, à la treizième heure.
L'adresse de cette lettre porte :
SpcclabUi viro Nicolao de Machiavel lis , mandalario FlorenticB apud summum Poniificem , Jmolœ.
MAGNIFIQUES SEIGHEUBS ,
Ma dernière lettre à vosseigneuriesétait datée du 12. Je dois vous rendre compte aujourd'hui qu'un courrier nommé Quatlrinoe.st arrivé cette nuit de Lombardie , annonçant avoir laissé l'avant-garde française à INlodène , et le reste de l'armée, sous le commandement de monseigneur de Chaumont , à Parme. On croit que la semaine où nous allons entrer ne se pas.sera pas sans que ces troupes se trouvent près de Bologne. Celles du pape ont fait prisonnier cette nuit un habitant de cette ville nommé messer Carlo de' Bianchi , fils de l'un des Dix : il était envoyé en mission dans quelques bourgs qui restent encore aux Bolonais. Vos seigneuries sauront que les troupes italiennes au service du pape se trouvent à Castel-San-Piero et dans plusieurs maisons de campagne des environs, et que tous les lieux devant lesquels elles se sont présentées jusqu'à présent se sont rendus sans résistance.
Une personne que je crois digne de foi m'a rapporté qu'un prêtre sorti depuis deux jours de Bologne lui avait dit que Giovanni avait fait publier la bulle d'excommunication, mais qu'ensuite il avait fait prévenir tous les religieux qu'il ne tenait qu'à eux de rester ou de partir, et que plusieurs s'étaient éloignés. Elle m'a rapporté en outre que des ordres avaient été donnés pour faire une levée de trois mille hommes; que l'on travaillait à élever des bastions et des terrassements ; qu'on fortifiait les endroits les plus faibles, et que l'on attendait dans la ville Tarlatino, Rinieri délia Sassetta et Piero Gambacorti. J'en donne avis à vos seigneuries Don comme de bruits fondés , mais comme de nouvelles qui se répèient et qui pourraient être vraies.
Monseigneur d'Alègre n'est point encore arrivé : on l'attend demain , ainsi que le duc de Ferrare.
Des lettres toutes récentes de Venise annoncent qu'à l'instant qu'on eut appris dans l'armée de l'empereur la mort de l'archiduc celte armée s'était entièrement dissoute, et que par suite de cet événement tous les projets de ren:jK!Tur s'étaient dissipés en fumée.
Jereçushierde Pietramala. sousladatedu23
LEGATIONS
une lettre de Benedetto Pepi, qui m'informait que k; seigneur Marcantonio et sa troupe seraient le lendemain à Pian-Caldoli , et qui me priait de lui faire savoir ce qu'il avait à faire. Je m'empressai de communiquer cette nouvelle au pape qui envoya sur-le-champ à Pian-Caldoli un commissaire et un de ses huissiers pour les recevoir et les amener rejoindre le reste de l'armée. Ils doivent s'y trouver ce soir.
Francesco, en m'annonçant qu'il serait ici dans la journée, m'avait prié de lui trouver un logement : ce n'est pas sans peine que j'y suis parvenu ; toutefois , avec l'autorité du pape et en faisant donner congé à d'autres personnes pour vendredi , je suis parvenu à en trouver un commode et convenable qui est à sa disposition. Cependant nous voilà au dimanche, et l'on n'entend point parler de lui. J'en informe vos seigneuries afin qu'elles le pressent de se mettre en route, dans le cas où il ne serait point encore parti ; car on désire vivement ici la présence d'un ambassadeur pour les motifs que je vous ai exposés. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 25 octobre 1506.
LETTRE XL
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Hier soir, dès que je vous eus écrit la lettre ci-jointe, le courrier de sa magnificence l'ambassadeur arriva, m'informa qu'il se trouvait ce soir à Tosignano, et me pria, si les localités pouvaient lui .servir d'excuse, d'obtenir pour lui qu'il put entrer sans cérémonie , attendu que la faiblesse de sa santé lui fai.sait désirer d'éviter cette fatigue. 11 m'engageait à lui rendrecompte de ce que j'aurais fait. Je me rendis sur-lechamp chez le cardinal de Pavie, et je l'informai de la prochaine arrivée de l'ambassadeur. 11 fit appeler soudain le maître des cérémonies , afin de lui donner les ordres nécessaires pour que la suite des cardinaux et des autres prélats se rendit au-devant de lui selon la coutume. Je lui fis observer alors que si l'on pouvait éviter
ET MlSSIOiVS.
cet embarras on ferait plaisir à l'ambassadeur, qui se trouvait incommodé; et je réussis à la satisfaction de chacun , attendu que les cardinaux n'ont avec eux qu'une suite peu nombreuse, et qu'on est ici comme à l'armée, et non pas avec toute l'étiquette de la cour de Rome. Le magnifique ambassadeur est arrivé ce matin , et Sa Sainteté a fixé l'heure de son audience à demain matin, à la quinzième heure.
La nouvelle du jour est que le gouvernement de Bologne a écrit en date d'hier, aux ambassadeurs qu'il a envoyés ici, une lettre à laquelle se trouve jointe lacopie de la proclamation que monseigneur de Chaumont adresse à cette ville au nom du roi de France, pour lui signifier que, si dans deux jours elle ne se soumet pas à Sa Sainteté et à ses ordres, il la traitera comme ennemie, et regardera comme rompues toutes les obligations qu'il aurait pu avoir contractées avec le gouvernement, la personne de Giovanni , et avec la ville elle-même. Le gouvernement a prescrit en conséquence à ses ami)assadeurs de se jeter aux pieds du pape , de recommander la ville à Sa clémence, et de lui donner l'assurance que les habitants sonl prêts à obéir à tous ses ordres et à ceux du roi, et le conjurent de vouloir bien consentir à sauver les biens et la personne de Giovanni et de ses enfants. Le pape leur a répondu que tout ce qu'il pouvait leur dire était de se soumettre à la bulle; et il ne veut pas sortir de là. Un courrier qui arrive apporte la nouvelle que les Français seront aujourd'hui dans les environs de Castel-Franco.
Sa magnificence l'ambassadeur, comme je vous l'ai dit plus haut, aura demain son audience du pape; et chaque jour il vous rendra compte par écrit de tout ce qui se passera ici. Avec la permission de vos seigneuries, je m'en retournerai demain ou après-demain, s'il plaît à Dieu. Le duc de Ferrare est arrivé aujourd'hui; monseigneur d'Alègre n'a point encore paru , malgré ce qu'on disait : j'ignore les motifs de son retard. Je me recommande à vos seigneuries .
Nicolas Macchiavelli.
Imola, le 26 octobre 1506.