SECONDE LÉGATION LETTRE XVL
MAGISIFIOUES SEIGNEURS ,
Mes dernières dépêches sont du 1 7. Depuis je ne vous ai point écrit, faute de commodité pour vous faire parvenir mes lettres , et parce qu'il ne s'est rien passé d'assez important pour vous envoyer un exprès.
Le marquis de Mantoue est arrivé ici le 17 : toute la cour est allée à sa rencontre. Il a eu hier une longue audience du pape : on n'a rien pu savoir de l'objet qui les a occupés. J'ai parlé à plusieurs personnes de sasuite avec lesquelles j'ai quelque intimité ; je leur ai demandé ce que le marquis pensait de cette entreprise : elles m'ont répondu que le marquis étant homme de îîuerre, la guerre ne pouvait que lui être agréable; mais que toutefois il ne voyait pas avec plaisir celle qui s'allumait auprès de sa maison et qui menaçait ses amis; et elles m'ont assuré qu'il ferait tous ses efforts pour parvenir à un arrangement. On attend à chaque instant six orateurs de Bologne : à leur arrivée on verra si l'on peut compter sur un accommodement, et je ne manquerai pas d'informer vos seigneuries de tout ce qui parviendra à ma connaissance. J'ai été de votre part rendre mes devoirs au marquis : il vous remercie beaucoup et vous offre ses services.
Ainsi que je vous l'ai mandé dans une de mes dernières lettres, tous les proscrits de cette ville, à l'exception de Carlo Baglioni et des complices du dernier meurtre, sont rentres, et l'on n'a cessé de s'occuper à concilier leurs intérêts avec ceux de Jean-Paul : il s'élève des difficultés pour trouver des répondants à donner tant d'un côlé que de l'autre. Jean-Paul dit qu'il en fournira pour lui-même et pour sa famille, mais qu'il ne peut répondre ni pour les étrangers ni pour tous les habitants du pays; et cela ne paraît pas suffisant aux bannis. De leur côté , ces derniers ne peuvent trouver personne qui se rende caution pour eux, car nul ne veut se montrer opposé à Jean-Paul. Celuici a usé de finesse en cette circonstance, car il a demandé à tous les amis des bannis de répondre pour lui, afin qu'ayant leur promesse, lis ne puissent répondre pour les autres. Lorsque l'on a vu toutes les difficultés auxquelles ies cautionnements donnaient lieu , il a été
question de restituer leurs biens aux bannis à condition qu'ils resteraient hors de Pérouse. J'ignore comment tout cela s'arrangera, mais je sais fort bien que Jean- Paul et ses amis feront tous leurs efforts pour qu'il n'en soit rien , car dans ce retour des bannis Jean-Paul ne laisse pas d'être en peine d'une foule de choses, et surtout de la restitution de leurs biens dont les revenus s'élèvent à quatre mille florins au moins.
Tandis que j'étais allé avant-hier au-devant du marquis de Mantoue , le pape m'envoya chercher chez moi par deux de ses écuyers. Immédiatement après mon retour je me montrai à la cour, oii je demeurai hier toute la journée sans qu'on me dît absolument rien : je présume qu'il voulait vous enga';er A ftiire marcher vos troupes, et qu'il aura réfléchi depuis qu'il était encore à propos de différer.
Il n'est plus du tout question A la cour du voyage de l'empereur : c'est le résultat de lettres récemment arrivées de Venise et qui disent que ce projet est entièrement évanoui.
On assure que le pape doit partir d'ici à lundi ou mardi prochain pour suivre la route que je vous ai indiquée. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Pérouse, le 19 septembre 15Q6.
P. S. J'oubliai de vous dire que les cent stra-
diots que le pape m'avait dit attendre de Naples sont arrivés. Ce sont des troupes fort belles et très-bien montées.
P. S. Aujourd'hui 20, on apprend que le pape a changé de résolution, et qu'il n'enverra plus le cardinal de Saint-Pierre in vinciila * dans la Romagne; que peut-être même il n'y fera point passer de troupes, et que, s'il les y envoyait avant lui, il les fera accompagner de l'évêque de' Pazzi 2 ou de quelque autre prélat du même rang.
On apprend de Venise, malgré ce que je
1 11 s'agit ici de Galeotto FrancioUo délia Rovere, cardinal du lilre de Saint-Pierre in vincula, lequel titre avait autrefois appartenu à Julien délia Rovere, élu pape par la suiie sous le nom de Jules 11.
2 C'était l'évêque d'Aiezzo , qui passa en 1508 à l'archevêché de Florence, comme on le fait remarquer ailleurs.
LÉGATIONS
vous ai écrit hier , que le roi de France veut agir ouvertement et à découvert avec les Vénitiens dans le cas où l'empereur voudrait effectuer son voyafïe, et qu'on a répondu aux ambassadeurs de Maximilien que ce prince n'avait qu'à venir sans armée. Comme ils réclamaient au nom de leur maître seize mille ducats en vertu de l'obligation que les Vénitiens avaient souscrite avec lui pendant son séjour à Livourne, on leur a dit qu'il n'était pas question de seize mille ducats mais de quatre ou cinq mille, et qu'on les payerait lorsqu'on pourrait. Les ambassadeurs s"en sont retournés désappointés.
Le pape part sans faute mardi pour la Fratta, et Tévèque de' Pazzi se rend en Romagne.
ET MISSIONS
Le cardinal partira lundi, si ce n'est demain. Le pape pourrait bien encore demeurer quelques jours de plus : comme il a envoyé ses gens d'armes en avant, il ne regarde plus cette prolongation de séjour comme une perte de temps. J'informerai vos seigneuries de tout ce qui se passera. Je me recommande à elles.
Nicolas iMACcmAVELii.
I Pérouse, le 19 septembre 1506.
LETTRE XVII
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je vous ai écrit ce matin ce qu'il y avait ici de nouveau, et j'ai adressé ma lettre au commandant de Cortone par quelqu'un qui retournait de ce côté.
Depuis on a appris que les bannis de Forli avaient tenté derenirer dans cette ville ; qu'ils s'étaient avancés jusqu'au pied des murailles , mais que se voyant découverts , ils s'étaient retirés en criant Marco! Marco! Ils avaient avec eux de l'infanterie et de la cavalerie tirées des États de Venise. Vos seigneuries doivent avoir sur cette nouvelle dis détails plus certains et plus circonstanciés. Elle a fort irrité le pape qui a pris la résolution de porter toutes ses troupes de ce côté : cette mesure lui semble avantageuse, même pour son entreprise contre Bologne, car il n'a pas besoin d'avoir ses troupes auprès de lui jusqu'à ce qu'il soit arrivé devant cette ville; et en les envoyant en avant il est dans l'idée qu'elles donneront de l'importance à son expédition sur cette ville, et qu'elles maintiendront en même temps la tranquillité dans Forli ; et afin qu'avec ses forces il y ait quelqu'un qui puisse maintenir cette ville et réorganiser son gouvernement , il a mis à leur tèie le cardinal de Saint-Pierre in vinciila, ''igat de la Romagne; et j'apprends en outre qu'il envoie avec lui l'évèque de' Pazzi.
Ou passe aujourd'hui les hommes en revue.
LETTRE XVIIl.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
J'ai écrit le 19 à vos seigneuries, et je vous ai fait parvenir ma lettre par la voie de Cortone. Je vous ai écrit une seconde fois le même jour , mais ma lettre n'est partie que le !20, et j'en ai chargé André Carnesecchi qui retournait à Florence. Nous voici à la matinée du 21 , et c'est aujourdhui que le pape, immédiatement après son dîner, si toutefois il ne change pas d'avis, se mettra en route pour la Fratta afin de continuer son voyage. Il attend toujours la résolution de la France relativement aux troupes de cette nation.
Je vous ai déjà informés qu'au nombre des difficultés qui s'étaient élevées pour rétablir le calme dans cette ville et la bonne intelligence entre les bannis et Jean-Paul, une des plus épineuses avait été celle qui concerne l?s cautions à donner départ et d'autre pour cimenter une paix solide : chacun enfin a fourni ses répondants, et ce matin, après une messe solennelle à laquelle assistait le pape , on a conclu cette paix. Les bannis rentrent dans la possession de leurs biens , dont la valeur en revenus, comme je vous l'ai déjà dit, s'élève à quatre raille florins du pays. Jean -Paul accompagne le pape, et ses troupes marchent avec le reste de l'armée.
Je vous ai écrit qu'on avait résolu d'envoyer le cardinal de Saint-Pierre in vinciila à Forli avec une partie des troupes, à cause des troubles qui s'étaient manifestés, et que l'évèque de' Pazzi devait l'accompagner : on a depuis changé de résolution, et c'est l'évèque seul qui doit s'y rendre. Il y a apparence qu'on s'en tiendra là , quoique ce prélat ne soit point eu-
SECONDE LEGATION
core parti. Voilà tout ce que je puis dire relativement aux affaires du pape, et je prie vos seigneuries de ne pas être surprises si elles restaient deux ou trois jours sans recevoir de mes lettres, parce que ce serait un signe qu'il ne s'est rien passé qui méritât que je leur écrivisse.
Tandis que les nouvelles de l'empereur se refroidissent du côté de Venise, elles se réchauffent d'un autre côté, si j'en crois les avis que me donnent vos seigneuries par leur lettre du 19; il y a peu de jours, au contraire, que c'était d'ailleurs que venaient les nouvelles à la glace, tandis que celles de Venise étaient tout de feu : il est impossible d'imaginer d'où vient ce changement, et de démêler la vérité an milieu de tant de contradictions.
On n'a aucune nouvelle ni de Naples ni du roi Ferdinand.
Je me recommande à vos seigneuries.
NicOL.^ Macchiavfxli.
Pérouse, le 21 septembre 1506.
LETTRE XIX
MAGNIFIQUES SEIGIXEDBS ,
J'ai écrit à vos seigneuries, de Pérouse, le 21, et j'ai envoyé ma lettre par Giulio Lapi. Le pape est parti le même jour de cette ville pour se rendre à la Fratta. Il est depuis hier à Agobio, où nous nous trouvons encore. Il va aujourd'hui à Santiano, situé A deux milles d'ici, il doit en partir demain pour se rendre à un château dont j'ignore le nom , mais qui est à dix milles plus loin. Le jour suivant il ira à Urbin, où je ne sais combien de temps il demeurera. De cette dernière ville il se transportera à Gésène, en prenant le chemin des montagnes afin de ne point passer par Rimini : il s'efft)rcera de rétablir l'ordre dans Césène , et de là il se portera sur Forli où il y a apparence que toutes ses troupes feront halte. Ces troupes, sous les ordres de Jean -Paul et des autres généraux , traversent la Marche pour suivre cette direction; et l'évêque Pazzi est parti hier matin de Pérouse : il s'est rendu directement du côté de Forli , pour y maintenir la tranquillité jusqu'à l'arrivée du pape. A Forli il s'occupera à mettre
l'ordre dans la ville, et il prendra en grande partie sa détermination sur Bologne; car à ce moment les ambassadeurs bolonais devront être arrivés. On saura également là de France si les troupes doivent s'avancer au delà de Parme; et, à moins que ce ne soit plus tôt, c'est là que l'on verra si l'on aura la paix ou la guerre. Toute la cour est dans la persuasion qu'on en viendra à quelque arrangement. Cependant tout dépend des troupes françaises, quoique le pape ait dit, comme je vous l'ai marqué plusieurs fois, que même sans ces troupes il est déterminé à poursuivre son entreprise.
J'ignore combien de temps le pape demeurera à Urbin, et combien de journées démarche il mettra jusqu'à Forli; mais vos seigneuries sont tout aussi à portée de le savoir qu'on l'est ici. Je n'ai rien à ajouter à ma lettre, attendu que nous n'avons de nouvelles d'aucune espèce. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas MACCiiiAtELu.
Agobio, le 23 septembre 1506.
LETTRE XX
SIAGNIFIQUES SEIG?fEIIRS,
J'ai écrit d'Agobio à vo^ .seigneuries, sous la date du 23, et je leur ai donné connaissance de la marche que devait suivre le pape pour se rendre à Forli : jusqu'à ce moment il s'y est conformé. Aujourd'hui , à la vingt-deuxième heure, il a fait .son entrée dans Urbin, où l'on dit qu'il doit séjourner jusqu'à lundi, pour suivre ensuite .son voyage.
Je vous ai écrit que les affaires de Pérouse ayant été arrangées de la manière dont je vous l'avais marqué dans plusieurs de mes lettres, il ne restait à penser qu'à Bologne; que cette entreprise demeurait en suspens jusqu'à l'arrivée des orateurs bolonais et de la réponse de la France sur la question de savoir si les troupes françaises devaient ou non dépasser Parme . et que c'était alors qu'on verrait si l'on doii avoir ou la guerre ou la paix : la présente lettre ne vous apprendra rien de plus , car ni la réponse de la France ni les orateurs ne sont point encore arrivés; je puis seulement assurer vos seigneuries que le pape est plus enflammé que jamais
4lO
et que, parlant en secret de cette entreprise, il avait dit, il n'y a pas plus de deux jours, que son départ de Rome avait dû manifester au monde entier la ferme volonté où il était de réduire sous le joug de l'obéissance toutes les villes de lÉi'jlise, et de les délivrer de leurs tyrans; que, quant à lui , il était déterminé à faire voir de nouveau que telle était sa résolution; mais que si ceux dont il avait la promesse manquaient à leur parole, ils verraient, etc. Tous ceux qui connaissent son caractère sont persuadés que, dût-il se jeter dans un précipice, c'est le moins dangereux qu'il puisse choisir dans cette circonstance; et Ton en conclut que le pape s'est tellement avancé de volonté et de fait qu'il faut nécessairement, ou qu'il réussisse selon son premier projet, ou qu'il se jette dans le parti qui présente le moins de dangers, ou qu'il s'abuse lui-même de l'espoir de quelque traité honnête, sinon en réalité, du moins en apparence; mais un traité qui paraisse honnête est difficile à trouver; on ne croit pas qu'il réussisse dans son premier plan , à cause des Français; on craint beaucoup qu'il ne tombe dans le précipice. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Drbin, le 25 septembre 1506.
P. S. Dans une lettre précédente je vous informais que les troupes du pape et Jean-Paul avec les siennes se portaient sur Forli en traversant la Marche : elles ont en effet suivi cette route. On n'a point encore reçu la nouvelle que Jean- Paul ait quitté Pérouse de sa personne.
Les troupes du duc d'Urbin qui , en vertu du traité, étaient venues à Pérouse pour prendre la garde des portes et de la place, ne sont point restées dans cette ville, et sont allées avec le reste de l'armée du côté de la Marche.
Le marquis de Mantoue accompagne sans cesse le pape avec cent arbalétriers à cheval qu'il a amenés avec lui de Mantoue.
LETTRE XXI
HACniFIQUES SEIGNEURS,
informer qu'Antonio de Montibus est de retour de Bologne, et rapporte que cette ville est portée à se montrer bien disposée envers la sainte Église pourvu que le pape veuille respecter ses capitulations; mais si Sa Sainteté prétend y porter atteinte elle est résolue k les défendre. S'il faut en croire Antonio, Giovanni a fait des préparatifs de défense formidables : néanmoins on regarde les mesures qu'il a prises comme plus propres à lui aliéner les cœurs qu'à les lui gagner; car il a forcé tous les habitants à s'armer à leurs propres dépens; il en est de même des autres moyens adoptés par lui, et qui sont de nature ù lui faire des ennemis bien plutôt que des amis.
Je me suis entretenu ce matin avec l'envoyé de Giovanni ; je lui ai demandé si les orateurs arrivaient : il m'a répondu qu'ils s'étaient mis en chemin pour venir, mais que, d'après certaines expressions dont Antonio de Montibus s'était servi, ils avaient craint en poursuivant leur route de ne point trouver de sûreté, et qu'ils avaient écrit pour que le pape leur donnât un saul-conduit; que le saint-père voulait bien le leur donner de vive voix, mais non par écrit ; que quant à lui , comme il avait une entière confiance dans la parole du pape, il leur avait écrit de venir toujours, et qu'il les croyait en chemin.
Il est arrivé hier ici des lettres de France dont le pape a paru tout réjoui ; il donnait à entendre à quiconque voulait l'écouter qu'il aurait sans faute les troupes françaises, et il tenait en main la liste des officiers et des troupes qui devaient arriver. Il ne l'a communiquée à personne ; de sorte que je ne puis entrer dans de plus grands détails à ce sujet.
On dit que le pape doit partir mardi pour se rendre du côté de Gésène.
Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
Urbin, le 26 septembre 1506.
LETTRE XXII
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Vos seigneuries trouveront ci-jointe la lettre j J'ai écrit hier à vos seigneuries ; j'ai joint à que je leur ai écrite hier. Il me reste à vous 1 ma lettre celle que je vous avais écrite le 25, et
SECONDE LEGATION A LA COUR DE ROME
je vous les ai adressées toutes deux par la voie de Borgo : je n'ai rien en ce moment à vous apprendre de nouveau; mais, comme le courrier part pour Florence et qu'il serait pos.sible qu'il y arrivât avant mes deux précédentes, je n'ai pa§ voulu le laisser partir sans vous écrire.
A peine, hier au soir, avais-je expédié mon paquet par le Borgo que je reçus vos lettres du 22 et du 24, avec les nouvelles de France et d'ailleurs. Je ferai de ces nouvelles l'usage que je jugerai convenable, quoique le pape ait dû en recevoir de France de semblables ; car il a reçu des lettres avant- hier, et il espère tout à fait en l'arrivée des troupes, quoique, d'après ce qu'on sait, il ne soit point encore venu de résolution formelle à ce sujet. Je vous ai parlé dans ma précédente lettre des orateurs bolonais et des causes qui retardent leur arrivée.
Le pape part d'ici mardi pour aller à Santo- Fiore, bourg d'environ cent maisons; en sorte que je crois que la moitié ou même la plus grande partie de la cour prendra le chemin de Césène, où elle attendra Sa Sainteté. Je serai sans doute du nombre de ces derniers , attendu qu'il m'est impossible de la suivre dans une pareille bicoque, et que d'ailleurs pendant les deux jours qu'on mettra à se rendre à Césène il ne peut rien se passer de bien important. La seule chose dont il me reste , par la présente, à informer vos seigneuries , c'est que chaque jour le saint-père s'obstine davantage dans le projet d'aller en avant et de mettre à effet l'entreprise qu'il a commencée.
Nicolas Macchiavelli.
Drbin, le 27 septembre 1506.
LETTRE XXni.
MÀG1XIFIQUE3 SEIGNEURS ,
L3 dernière lettre que j'ai écrite à vos seigneuries, sous la date d'hier , ne contenait que les nouvelles peu importantes de ce qui se passe de ces côtés, et qui concernaient en général le voyage du pape. Je vous y annonçais, entre autres choses, que demain matin il partait pour Césène: c'est ce qu'il fera s'il ne change d'ici là. Il mettra trois jours à fiaire la route. Il ne pas-
sera plus par Santofiore, mais il se rendra demain à Macerala, et il poursuivra ainsi son chemin de château en château jusqu'à son arrivée à Césène, où il pourrait bien rester quelques jours et prendre une résolution définitive relativement à son entreprise , car à celte heure il aura dû recevoir la détermination de la France.
Il y a eu hier une longue conférence à laquelle ont assisté le duc dUrbin, l'ambassadeur de Venise et l'archevêque de Pavie: rien n'a transpiré des affaires qu'on y a traitées; mais on croit qu'il y a été question de l'entreprise contre Boulogne, et des sûretés que les Vénitiens exigent du pape par l'entremise du roi de France, voulant que Sa Sainteté s'engage à ne point les attaquer. Cela se rapporte assez avec les nouvelles que vos seigneuries ont reçues de France, et dans lesquelles on leur dit que le roi engage fortement le pape à donner quelque satisfaction aux Vénitiens, ainsi que vous m'en avez informé par votre avant-dernière lettre du 24. On dit que le pape consent à leur donner sa parole et leur promet en effet de ne point les inquiéter durant toute sa vie ; mais il paraît que les Vénitiens ne se contentent pas d'une semblable promesse, et qu'ils veulent qu'il s'oblige envers eux par un acte authentique : c'est à cela que l'on travaille. Plus le pape va en avant, plus il s'enfonce dans cette entreprise; et ces derniers, c'est-à-dire les Vénitiens et le roi, l'atlendent au défilé pourlefbrcer à abaisser son vol conformément à leur idée. Si le roi tient sa parole aux Vénitiens, leur projet pourrait fort bien réussir; mais une personne au fait de toutes ces intrigues m'a fait voir que, quoique le roi comptât au moyen de ces mesures arrêter le pape, ce sera le pape qui fera baisser le roi, tant il va l'éperonner, si la résolution de mettre les troupes françaises à sa disposition n'est pas conforme à ses desseins. De quel aiguillon doitil se servir? C'est ce que j'ignore. Vos seigneuries le devineront peut-être mieux que moi.
Vos dernières dépêches du 24 et du 26 m'ont informé du bon accord qui s'est rétabli entre Gonzalve et le roi de Naples : cette nouvelle était déjà arrivée par une autre voie; toutefois j'ai tout communiqué au pape, qui m'en a témoigné .sa satisfaction et m'a chargé de vous
LÉGATIONS ET MISSIONS
en remercier, en m'engageant à l'informer de tout ce que vous pourriez m'apprendre , parce qu'il a confiance en ce que m'écrivent vos sei- {jneuries.
J'ai entendu beaucoup parler de cette reconciliation que Gonzalve vient de faire avec le roi et tout le monde s'étonne que Gonzalve puisse s'y fier : plus la générosité du roi se montre f^rande envers lui, plus chacun y soupçonne un îiiéf^e ; car on pense que le roi n'en agit de cette manière que pour s'assurer de sa personne, et pouvoir en disposer plus à son aise en l'endormant dans une trompeuse sécurité. On fait làdessus beaucoup d'autres raisonnements que je passe sous silence, attendu que cette affaire intéresse fort peu vos seigneuries et qu'il est difficile de juger sainement les affaires de cette nature, ainsi que toutes celles qui ne reposent que sur le caprice et la volonté des hommes. Je me recommande à vos seigneuries.
Nicolas Macchiavelli.
L'rbin, le 28 septembre 1506.
LETTRE XXIV
MAGHIFrQUES SEIGNEURS ,
J'ai écrit aujourd'hui à vos seigneuries, et j'ai chargé de ma lettre le sculpteur Sansovino qui se rendait en toute hâte à Florence. Depuis, le pape m'a envoyé chercher, et, en présence du révérendissime monseigneur de Volterra , il m'a dit que le seul motif qui l'eût engagé à quitter Rome et à .se jeter dans de si grands embarras était de délivrer les villes de l'Église des tyrans qui les asservi.ssaient , de les mettre à l'abri des tentatives des ennemis du dedans et du dehors; que c'était là ce qui l'avait décidé à s arrêter à Pérouse, et à en faire sortir Jean- Paul et à l'emmener avec lui lorsqu'il avait quitté cette ville ; qu'en conséquence il désirait vivement que les autres ne vinssent pas semer If trouble où il avait lais.sé la paix; qu'il n'avait* pu apprendre avec plaisir que Niccolô Savello profilât de sa position sur les frontières de Pérouse pour tenir une conduite qui inspirait aux habitants la crainte de .se voir exposés à quelque coup de main, à l'instigation de Carlo Ba-
glioni ou de tout autre. En conséquence il prie vos seigneuries, au nom de Taffection qu'elles ont toujours manifestée pour l'Église et pour sa personne . de ne pas souffrir qu'un seul des sujets de l'Église soit maltraité par vos officiers, et à la sollicitation de qui que ce soit. J'ai répondu à Sa Sainteté comme il convenait ; je lui ai fait sentir qu'il était inutile de vous en écrire, mais que cependant, pour la satisfaire, je n'y manquerais pas.
Sa Sainteté a ajouté que le préfet son neveu devant obtenir par succession le duché d'Urbin, elle regardait déjà cet état comme lui appartenant, quoiqu'il fût encore en la possession du duc actuel ; que ce motif la forçait à désirer que vos seigneuries voulussent bien réformer certains droits imposés sur les marchandises, et particulièrement sur les cuirs; que ces droits étaient extrêmement onéreux à l'état , et que le duc pourrait fort bien user de représailles en augmentant ceux auxquels sont assujetties les marchandises qui traversent son duché; que cependant il n'avait pas voulu prendre ce parti sans en prévenir vos seigneuries, ainsi qu'il l'avait déjà fait autrefois, et que rien jusqu'à présent n'eût servi qu'à produire de belles paroles: que, quoique les égards que mérite cet état et les qualités de celui qui le gouverne eussent dû suffire pour engager vos .seigneuries à accueillir cette réclamation, toutefois Sa Sainteté voulait bien l'appuyer a\iprès de vous afin de vous avoir une obligation; car elle désirait que le préfet fût toujours uni de bonne intelligence avec vous. Je prie vos seigneuries de répondre sur ces deux articles .selon qu'elles le jugeront convenable dans leur sagesse.
Le pape, afin desavoir plus promptement à quoi s'en tenir à l'égard des résolutions de la France, a expédié aujourd'hui pour Carlo .Alenchier, son camérier. Pour rendre honneur au roi d'Espagne il a envoyé Gabriello Merino à Rome , avec ordre de monter sur les galères qui se trouvent dans le port d'Ostie et d'aller au-devant du roi le plus loin qu'il pourrait. Sa Sainteté part demain pour Césène, ainsi que je vous l'ai annoncé par ma lettre de ce matin.
Nicolas Macchiavelu.
Drbin , le 28 septembre 1506.