‹ Œuvres complètesChapitre 254 sur 323 · A SIENNE · texte numérisé non relu

A SIENNE

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIÈRE

MACniFIODES SEIGNEUBit ,

Je suis arrivé ce soir à Sienne , et , après avoir pris des renseignements touchant le légat , j'ai su de plusieurs côtés que sa seigneurie arrive »c soir "à Aquapendente et qu'elle sera demain j la Paglia ; qu'elle pourrait fort bien venir le jour suivant jusqu'à Buonconvento, et qu'enfin , si elle suit l'itinéraire arrêté , il serait pos-

* On n'a trouvé ni lettres ni autres documents relatifs à cette mission.

sible qu'elle se trouvât vendredi ici, oii l'on ignore combien de temps elle doit rester. Ou ne sait pas non plus si elle s'arrêtera pendant toute la journée de dimanche pour voir la fête, ou si elle partira auparavant. Aussitôt qu'elle sera arrivée je saurai quelle sera .son intention , et j'en instruirai sur-le-champ vos seigneuries. Quant à la suite qui l'accompagne et aux honneurs qu'on lui rend, j'ai parlé aux aubergistes de ia ville et à tous les gens chez lesquels on a coutume de loger dans de sembla-

2 Cette légation est du 10 août 1507. Macchiavelli f ;

envoyé pour examiner la suite du léj;at que le pape e:;-

i voyait à l'empereur, dans la supposition où ce prince se

rendrait en Italie pour se Faire couronner. Le Journal

de faris Grassis nous apprend que ce légat était Ber-

LETTRE II

MAGNIFIQUES SEIGIVEUBS,

426 LEGATIONS ET MISSIONS

bles cas : tous m'ont dit que la municipalité avait envoyé au-devant du légat six habitants pour lui rendre les honneurs dus à son rang ; et voici l'ordre que Ton doit suivre : le légat, avec quarante ou cinquante cavaliers de sa suite la plus intime, seront logés ou dans le palais de Pandolfo ou à l'évêché et défrayés d'une manière honorable ; le reste de sa suite et les chevaux seront placés à Tauberge, et l'on a déjà prévenu les aubergistes de faire leurs provisions. Ils ne savent pas cependant si c'est la commune qui payera ou si les gens de l'ambassade feront eux-mêmes la dépense, parce qu'on ne leur a pas dit autre chose; mais , vu l'importance du personnage et le désir qu'ils ont qu'il défende leurs intérêts en Allemagne, ces aubergistes croient que ce sera la comnmne qui payera, quoiqu'ils n'aient aucune certitude à cet égard. Ils ignorent également la manière dont on se conduira dans le

reste du domaine , et je ne puis vous l'écrire.

Je serai demain dans l'endroit où se trouve ce

légat; et lorsque j'aurai obtenu tous les renseignements nécessaires je vous expédierai une estafette. Je saurai dire au juste à vos seigneuries

de combien d'hommes à cheval sa suite se compose; car les uns en bornent le nombre à cent

et pas davantage, tandis que les autres le font

aller au delà de deux cents ; mais je crois que

c'est à ceux qui en mettent le moins que l'on

doit ajouter le plus de foi. En somme, ainsi que

je viens de le dire, il ne se passera pas quarante heures avant que vos seigneuries soient

instruites du nombre exact des chevaux , de la

manière dont on le recevra ici et de Tépoque à

laquelle il arrivera sur votre territoire. Mon

intention n'est pas de demander à son maître

d'hôtel la liste des gens de sa suite, car je ne

veux pas m'exposer, après avoir compté sur

le petit nombre de ceux qu'elle porterait, à en

voir arriver davantage et à encourir le reproche

d'avoir mis vos seigneuries dans l'embarras : je

les prie donc de faire en cette circonstance ce

qu'elles jugcroiit à propos.

Aujourdhui la balià s'est rassemblée en

tumulte, parce qu'on a reçu de Lusignano

la nouvelle que ce bourg avait résolu de tenir ses portes fermées , dans la crainte des habitants du Val-di-Chiana.

D'après ce que je vois par moi-môme, l'universalité des habitants se fait une grande fête de voir l'empereur et chacun désire ardemment son arrivée. Je donne cet avis à vos seigneuries; car dans les événements de ce genre les sentiments des peuples sont ordinairement en position avec ceux de leurs chefs.

Nicolas Macchiaveili.

Sienne, le 10 août 1507.

riardino Carvajal; que sa mission fut décidée le lô juillet, et qu"ii se mit en route le 4 août. On demandait pour léçat le cardinal Santa-Croce. Voyez Maglubecchi, Jour tiul ecclésiastique du temps, page 124

Avant-hier, à mon arrivée à Sienne, j'ai écrit immédiatement à vos seigneuries tous les renseignements que j'avais pu obtenir sur le légat et les honneurs qu'on voulait lui rendre ici. Je ne vous répéterai pas ce que je vous disais, parce que j'ai l'espoir que mes lettres vous sont parvenues san.*- accident. Ainsi que je vous le mandais, le légat a couché hier soir à Paglia. De mon côté, je me suis rendu sur-le-champ à San- Quirico; car je n'ai pas cru devoir aller jusqu'à la Paglia, pensant qu'il me serait bien plus facile de voir au moment de l'arrivée qu'à celui du départ à combien s'élève sa suite. J'ai donc couché hier à San Ouirico , endroit par lequel les gens du cardinal devaient passer pour se rendre à Buonconvento , suivant le premier ordre tixé pour le voyage, ou dans lequel ils devaient s'arrêter ; mais le cardinal a changé l'ordre de la route : de la Paglia il s'est rendu avec quelques cavaliers à Pienza, où il a été reçu et traité par les Piccolomini, tandis que le reste de sa suite est venu à San-Quirico, où je me trouvais. Curieux de savoir à quoi m'en tenir sur le nombre exact des chevaux qu'il mène avec lui , et ayant vu ce partage de sa suite, j'ai envoyé le jour même mon courrier à Pienza pour qu'il comptât le nombre de cavaliers qui accompagnent le cardinal; et je suis resté à San-Quirico pour m'assurer du reste. En définitive, mon messager m'a rapporté qu'il avait compté trente-neuf chevaux; et il est resté à Pienza dix heures après que la cour y a été

TROISIÈME LEGATION A SIENNE.

arrivée. 11 est venu cinquante-sept cavaliers à San-Ouirico; dix environ étaient passés pour se rendre à Sienne : de sorte qu'en mettant le tout au plus haut, il peut bien y avoir cent dix chevaux. Je suis resté à San-Ouirico jusqu'à la vin!;t-deuxième heure à attendre, si je puis m'exprimer ainsi, que tout fut égoutté ; et, s'il n'en arrive pas d'autres de Rome, il n'en a pas davantage. Ses valets de chambre et son maître d'hôtel disent qu'il mène avec lui cent cinquanie cavaliers, mais c'est pour lui faire une suite plus honorable. U a en outre trente-deux mulets de charge : je les ai comptés moi-même. Les siens disent qu'il en a quarante, mais je puis dire que loin d'en compter quarante il faudrait plutôt en rabattre. Ses palefreniers, ses valets de pied et les personnes de sa cour s'élèvent à cinquante environ : ils ont l'air pour la plupart d'éciiappés de la prison. Voilà ce que j'ai pu savoir de vrai sur son domestique. Persuadé que j'avais rempli ma mission sur ce point, j'ai pris la poste à la vingt-deuxième heure et j'ai quitté San-Quirico pour revenir à Sienne , afin de tenir vos seigneuries au courant des honneurs que l'on doit rendre dans cette ville au légat et de l'époque à laquelle il a fixé son départ.

Comme le cardinal se trouve ce soir à vingtdeux milles d'ici, il ne viendra point demain à Sienne et différera son entrée jusqu'à samedi. Les habitants ont arrèléqu'il serait reçu avec tout ►le cérémonial usité pour la réception des légats : on a préparé l'évêché pour son logement; les gentilshommes de sa suite, qui sont au nombre d'environ cinquanie, seront répartis dans les maisons des principaux habitants, suivant ce que régleront les six députés; la valetaille sera logée à lauberge; la dépense sera payée, quoique l'on n'ait rien dit là-dessus, aux aubergistes, ce qui prouve que l'on ne logera que peu de personnes de cette manière, ou que ce ne seront que des gens de peu d'importance. Dans tout l'état de Sienne le cardinal a payé lui-même sa dépense, excepté celle qui est relative à sa personne et aux gens qui l'ont accompagné à Pienza, où ils ont été traités aux frais des Piccolomini; mais le cardinal a payé tout ce qu'avaient pris ceux qui étaient allés à la Paglia et à San-Quirico. U fera la même chose demain, à moins qu'il ne s'écarte encore de la route avec un petit nombre de personnes, ce que j'ignore

absolument. 11 séjournera ici toute la journée de dimanche afin de voir la fête qu'on prépare. Lundi ou mardi au plus tard il se rendra à Poggibonsi ; et si je savais au juste le jour auquel il partira , je serais venu moi-même en informer vos seigneuries de vive voix; mais, dans l'incertitude, je resterai ici jusqu'à ce que je puisse vous le faire connaître exactement. Dans le cas oii vos seigneuries auraient quelques autres ordres à me donner, elles pourront le faire encore. Je puis seulement les assurer, comme je viens de le leur dire, que lundi au plus tôt et mardi au plus tard, le cardinal sera à Poggibonsi. Je me recommande à vos seigneuries.

Nicolas Macciiiaveixi.

Sienne , le 12 août 1507.

P. S. J'ai différé le départ de mon estafette jusqu'à ce matin 1 3 du courant, afin de voir si je ne pourrais pas la faire parvenir sans frais : n'ayant pu réussir, je prends le parti de vous l'envoyer. Le porteur part à la onzième heure, et il m'a promis d'être rendu à Florence à la dix-septième heure.

LETTRE III

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

J'ai écrit le 21 à vos seigneuries, et je me suis empressé de faire partir ma lettre hier matin par un exprès : je vous informais que le légat ierait son entrée aujourd'hui dans cette ville ; que pendant son passage à travers le domaine il avait payé toute sa dépense ; qu'il avait à sa suite environ cent dix cavaliers, trente à quarante mulets de transport , et à peu près quarante personnes à pied; que l'on avait préparé dans l'évêché le logement pour lui et quarante ou cinquante de ses chevaux; que le reste uevaitêtre réparti dans les auberges de la ville , qui se chargeait de les défrayer; et enfin que j'ignorais s'il devait partir lundi ou mardi. Depuis que je vous ai écrit le légat a fait son entrée , et il a été logé de la manière dont je vous l'avais dit; seulement au lieu de le défrayer de sa dépense, il lui a été fait un présent tout en comestibles, au nom de la seigneurie, comme on a coutume d'en user avec les ambas sadeurs ; mais ce présent était si copieux ,

LÉCxÂTIONS ET MISSIONS.

qu'on dit qu'il a coûté plus de deux cents ducats. La ville ne se mêle de rien autre chose , et laisse le léf^at et sa suite se tirer d'affaire comme ils l'entendront. Il partira d'ici lundi malin et il ir;i jusqu'à Poggibonsi ; mardi il arrivera à San- Casciano, ainsi qu'il en a lui-même manifesté l'intention, et mercredi il sera sans faute à Florence ; c'est du moins ce qu'il a dit à table : on me Ta répété de plusieurs côtés, ce qui fait que je le crois. Et comme il me semble que je n'ai plus rien à faire ici maintenant, je partirai demain, et je reviendrai directement à Florence sans me presser. Si vos seigneuries avaient quelque autre commission à me donner pendant la route, je les prie de me fiaire connaître leurs intentions.

Pendant mon séjour dans cette ville et au railieu de ces Espagnols, j'ai été instruit de certaines choses qu'il peut être utile à vos seigneuries de ne pas ignorer : j'ai entendu dire qu'il était arrivé il y a environ un mois deux lettres de l'empereur conçues dans les mêmes termes, l'une adressée à la balià , l'autre à Pandoifo , où il était fait mention de son arrivée, et de la confiance qu'il avait en cette ville; il conseillait en outre de ne plus rien payer à la France de ce qui lui revenait en vertu des anciennes obligations , attendu qu'on devait regarder comme rompus des traités dirigés contre lui; la lettre à Pandoifo contenait en outre une foule de détails sur ses qualités personnelles, qu'il s'empressa de communiquer à la balià et à plusieurs autres habitants, et dont il ne tire pas une médiocre vanité. Je sais cependant que cette arrivée de l'empereur ne lui plaît en aucune manière; car il se trouve bien comme il est, et il ne voit pas ce qu'il pourrait gagner dans de nouveaux travaux. 11 disait dernièrement à un ami avec lequel il s'entretenait : «Sil'empereur vient en «Italie, il ne fera de bien à personne , excepté '-aux Pisans.)! Cependant il ne croit pas à ce voyage, et il fonde son opinion sur ce que les Suisses et les Vénitiens ne lui paraissent pas disposés à tenir parole à l'empereur. Néanmoins il prend toutes les mesures nécessaires, d'abord pour faire croire qu'il jouit de l'amitié de l'empereur et pour ôter aux mécontents toute espèce d'appui, et en second lieu pour agir comme s'il était sur de son amitié, quoique hier matin il n'eût pas encore reçu de

lettres de l'ambassadeur qull a envoyé auprès de ce monarque. Je dis hier matin, parce qu'aujourd'hui dans la matinée on annonçait qu'il en était arrivé hier soir. Si je puis savoir quelque chose de certain je vous l'écrirai surle-champ.

Comme je m'entretenais avecles gens du légat et quelques personnes pleines de bon sens, j'ai appris que ses instructions portaient de mettre d'abord tout en œuvre pour empêcher l'empereur de passer en Italie ; et pour lui ôter la nécessité de venir sous prétexte de se faire couronner ; le pape a donné au légat, ainsi qu'à un autre cardinal allemand , dont le nom m'est échappé, le pouvoir de le couronner en Allemagne; mais, s'il voit ce prince déterminé à passer, il doit tâcher de lui persuader de venir sans armée, et lui promettre l'amitié de la France et toutes les sûretés qu'il pourrait exiger à cet égard. S'il échouait encore sur ce point , et que l'empereur lui parût dans la ferme résolution de passer en Italie avec toutes ses forces , il a ordre d'observer avec soin toutes les ressources qu'il a réunies, de voir si elles sont capables de surmonter les obstacles que présente une pareille entreprise , et d'en donner avis. D'un autre côté il doit entretenir l'empereur dans l'idée que Sa Sainteté est portée de la meilleure volonté envers ce prince. Je ne vous donne pas ces avis comme méritant votre croyance , mais comme m'ayant été répétés par des personnes dont le caractère a quelque poids, et que d'ailleurs, ainsi que je vous l'ai dit en commençant, il ne peut y avoir de mal à ce que vos seigneuries en soient instruites.

Pendant que j'écrivais , le frère du cardinal Ceserino est arrivé à mon auberge avec quinze chevaux ; il se rend de Rome à Bologne pour quelques affaires qui l'intéressent. 11 restera ici demain toute la journée ; ensuite il viendra de notre côté avec le cardinal ; et c'est ainsi qu'à chaque instant ce fleuve grossit dans son cours.

Nicolas Macchiavelli.

Le 14 août 1507, à la vingt et unième heure.

LEGATION AUPRES DE L'EMPEREUR

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