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PRÉSENTS FAITS PAR LES SIENNOIS AU LÉGAT

2 veaux écorclié.? et «îréparés.

6 moutons idem.

13 sacs d'avoine, contenant chacun quatre boisseaux.

9 corbeilles de pain.

2 idem de mrtres.

2 idem de melons.

12 paniers de vin , contenant chacun six couples de bouteilles.

9 paniers de volailles, contenant chacun six paires de poulets.

4 paniers, contenant chacun six paires d'oies. 3 cages de pigeons gras , contenant chacune cinq paires de pigeons. 14 plats de poissons de mer.

12 paires de torches blanches.

12 paquets de bougies , de cinq livres chacun. 16 boites.

24 massepains.

LEGATION

AUPRÈS DE L'EMPEREUR»

CORRESPONDANCE

LETTRE PREMIERE

MÀGniFIQUES SEIGIVEUBS ,

J'ai écrit le 12 de ce mois à V. S., de Gabella où je me trouvais : je suis aujourd'hui 25 à Genève, et demain je pars pour Constance, qui est à sept journées d'ici : c'est ce que m'a dit Pierre de Fossan, qui fait le commerce avec les Florentins, et dont les avis m'ont guidé dans toute ma route. Je me recommande , etc. Nicolas Macchiavelli.

Le 25 décembre 1507.

' Maximilien l^'' avait publié qu'il irait à Rome pour se faire couronner, et cela avec une armée si formidable, que la France et toute l'ilalie seraient hors d'état de lui résister. D'un autre côté, on savait que Louis XU faisait des préparatifs qui semblaient annoncer des craintes. Maximilien se rendit effectivement à Trente, où il amena quelques troupes, et où il en annonçait de plus considérables encore. La crainte , l'incertitude des événements fiî'eiit que la plupart des états d'Italie y envoyèrent des ministres , des ambassadeurs , et le pape lui députa le cardinal de Sainte-Croix, légat en Allemagne, etc. Les Florentins y députèrent Francesco Vettori ; et comme la mission était délicate et difficile de conduire, ils lui donnèrent pour second Macchiavelli. Vetlori était chargé d'offrir une somme plus ou moins forte à l'empereur, en plusieurs payements , mais de n'en effectuer le premier que quand l'empereur serait entré en Italie, où les Florentins craignaient qu'il n'entrât pas, quoiqu'il annonçât bien positivement le dessein où il était d'y pénétrer. On

LETTRE II

MAGNIFIQUES SEIGtXEDBS ,

Je ne suis arrivé ici que le IL Après mon départ de Genève mon voyage s'est trouvé relardé par la longueur delà route, le mauvais état des chemins, leur incommodité, par la dureté delà saison dans laquelle nous sommes, et surtout par les mauvais chevaux que j'ai rencontrés et le défaut de fonds. Cependant depuis Gabella, où j'ai quitté la poste, jusqu'ici, je n'aurais pas gagné trois jours sur lessix cents milles que javais à faire , même avec un temps plus favorable et une manière de voyager plus leste. Je vous ai écrit de Gabella et de Genève , simplement pour vous donner de mes nouvelles : si elles vous sont parvenues , elles auront tiré vos seigneuries de toute inquiétude. A mon arrivée ici j'ai trouvé François Vettori bien pointant et jouissant de beaucoup de considération. Je lui ai fait part des nouvelles instructions de vos seigneuries. Comme il va vous écrire tout ce qui s'est passé depuis mon arrivée , je n'en parlerai

verra qu'après bien des menées , des pourparlers, quelques hostilités, beaucoup d'intrigues, ces menaces et cette, attaque de l'empereur se terminèrent par une trêve avec les Vénitiens.

La correspondance est signée Vettori; mais on l'a trouvée écrite de la main de Macchiavelli qui, comme secrétaire, tenait la plume, et probablement aussi diregeai t la correspondance.

LEGATIONS ET x\lISSIONS.

pas ici, et je me réf&re à tout ce qu'il vous mar que à ce sujet : je me contenterai dans celle-ci de vous communiquer tout ce que, dans ma roule depuis Genève jusqu'ici , j'ai vu et entendu qui m'a paru digne de remarque, afin que vos seigneuries soient plus tôt au fait des événements de ce pays. En commençant par ceque j'ai appris je vous dirai que depuis Genève jusqu'à Constance j'ai couché quatre fois sur le territoire des Suisses , et me suis informé avec tout le soin dont je suis capable de leurs mœurs , de leurs constitutions et de ceque les deux puissances, la France et l'empire, pouvaient en attendre. Voici à cet égard ce que j'ai apprisd'un habitant de Fribourg, homme instruit et qui, ayant commandé un corps de troupes suisses, connaît parfaitement les affaires d'Italie.. 11 m'a dit que la Suisse était composée de douze provinces qu'on appelait cantons, réunies en un seul corps; leurs noms sont : Fribourg, Berne. Zurich, Lucerne, Bâle,Soleure, Uri, Undervald , Zug, Glaris, Schwi tz, Schaffouse. Ces douze cantons sont si bien réunis entre eux que ce qui a été délibéré et arrêté dans la diète générale estexéculé par tous , sans qu'aucun en particulier puisse s'y opposer. On est dans l'erreur de croire que quatre cantons sont pour la France et huit pour l'empire, parce que cette division n'a pu exister avant que la diète n'ait délibéré , et si elle se déterminait aucune des deux puissances n'y gagnerai!. Ce qui a fait répandre ici ce bruit, c'est que le roi de France' a eu depuis huit mois et a encore auprès des cantons deux envoyés , Rochalbert et Pierre Louis ; et afin que les avis qu'il pourrait en recevoir lui arrivent plus promptement, ils ont à leur disposition la poste de Gabella , en quelque endroit qu'ils aillent. Ces deux émissaires ont cherché dans ces derniers temps à faire déclarer en leur faveur tous les cantons, et par l'argent qu'ils ont répandu tant en public qu'eu particulier ils ont culbuté tout le pays. C'est ainsi que jusqu'à présent ils ont éloigné et éloignent encore toutes les délibérations qui pourraient être favorables à l'empereur , et jusqu'au moment où j'y ai passé les nombreuses diètes qui s'étaient tenues n'avaient encore pris aucun parti. 11 devait y en avoir encore une le jour de l'Epiphanie à Lucerne , où s'étaient rendus les

t Louis XIL

deux Français ; mais on ne sait pas encore quel résultat elle aura eu. Cet habitant de Fribourg a ajouté que le roi de France avait tropd'argent pour qu'on prît un parti contre lui ; et quand même le roi des Romains en aurait moins , on ne pouvait non plus refuser de le servir ; que les Suisses cherchaient un moyen de lui être utiles , sans cependant se déclarer contre la France. Chacun pense que tant que l'empereur aura de l'argent il aura aussi les Suisses, parce que ceux-ci ne voudront pas, tant qu'il payera, refuser de marcher pour lui, et se faire ainsi im ennemi de l'empire en se montrant opposés au parti que toute l'Allemagne a embrassé; mais alors ils seraient forcés de marcher contre la France. La difficulté qu'ils ont avec l'empereur consiste donc en ce qu'ils ne voudraient pas se déclarer contre la France, offrant de le servir partout ailleurs ; mais l'empereur veut de son côté, ou qu'ils restent neutres , ou qu'il lui soit permis d'en prendre un petit nombre à son service dont il disposera comme il voudra. Les Suisses ne veulent pas de la neutralité, ils veulent être au contraire engagés en grand nombre; mais ils ne voudraient pas se battre contre les Français, à moins que ceux-ci ne leur en donnassent sujet. G' sont toutes ces difficultés qui ont rendu inutiles toutes les diètes qu'ils ont tenues, et l'on croit que celle qui va avoir lieu pourrai! bien offrir le même résultat- Outré ces douze cantons , il y a encore en Suisse deux autres peuples, les Ligues-Grises et le Valais : ils sont tous deux voisins de l'Italie. Quelques jours avant que j'arrivasse à Fribourg il était passé un député de l'empereur, qui allait dans le Valais pour le faire déclarer en sa faveur contre la France. Ces deux derniers peuples ne sont pas tellement réunis aux douze autres cantons qu'ils ne puissent prendre des délibérations contraires aux arrêtés des diètes générales. Ils s'entendent toujours , il est vrai . pour la défense de la liberté commune; de sorte que ce qui manquerjiit d'un côté se retrouverait de l'autre. Lorsqu'il est question de défendre le pays, les douze cantons peuvent, l'un portant l'autre, mettre chacun sur pied quatre mille hommes de troupes réglées ; mais lorsque c'est pour envoyer hors du pays , ce nombre ne s'élève pasàplusde raille à quinze cents. Cette différence vient de ce que lorsqu'il

LÉGATIOIS AUPRÈS DE L'EMPEREUR

faut défendre la patrie , c'est le magistrat luimême qui désigne ceux qui doivent s'armer, et quand c'est au contraire pour partir , marche qui veut. Dans le premier cas, c'est la loi qui force, dans l'autre, c'est l'argent seul qui décide.

Je rencontrai à Schaffouse deux Génois qui s'en retournaient en Italie par le même chemin que j'avais pris : je les questionnai sur l'empereur et sur ses projets. Ils me répondirent : «A «ce moment, l'empereur est parti d'Augsbourg « pour l'Italie , et nous ne croyons pas que vous «puissiez le rejoindra' avant d'arriver à Trente.» Ils me dirent encore queleur ville payait au roi cent cinquante mille écus et lui fournissait des soldats; que ce prince avait fait un accord avec les Fugger^, qui lui avaient avancé cent mille écus au moyen de quelques délégations qu'il leur avait données, qu'enfin il conclurait avec les Suisses, qu'il emploierait ailleurs que contre la France.

Arrivé à Constance, je m'y arrêtai quelques heures pour savoir s'il y avait quelque chose de nouveau. Je causai avec deux Milanais que je rencontrai à l'église, avec le compositeur Airége qui a sa femme à Florence, et enfin avec l'envoyé du duc de Savoie, appelé monseigneurDisviri. Je restai assez longtemps avec ce dernier, auquel je fis une visite et avec lequel je dînai. Les deux premiers ne m'apprirent que des choses générales et peu importantes; mais monseigneur Disviri, quejequestionnai soigneusement sur l'empereur et ses projets, me répondit en propres termes : (iTu veux savoir en un instant ce que j'ai eu bien «de la peine à découvrir en deux mois de a temps; car ici il faut ou être instruit des con- «clusions qu'on aprises ou juger des résultats par «les préparatifs. Le premier est très-difficile à péanétrer parce que cette nation est très-secrète, ftet que l'empereur emploie la même discrétion «dans toutes ses affaires, de sorte que, même «lorsqu'il veut changer de logement, il n'envoie « personne en avant, si ce n'est lorsqu'il est déjà «en route, afin que d'avance on ne sache pas où «il doit aller. Quant aux préparatifs, ils ont a l'air d'être immenses : il arrive des troupes

' Négociants d'Augsbourg qui reçurent de Charles V, le 14 uoveiiibre 1530, le titre de ci>iiue.> de l'empire, et par l'acte de la confédéraiion rhénane, placé sous le protectorat de Napoléon , le l*"" août 1806 , le titre de princes de l'etiipiie. Ils sont aujourd'hui médiatisés.

«d'une infinité d'endroits; elles sont disper- «sées dans un espace étendu, et il faudrait avoir «des espions partout pour pouvoir connaîaire la vérité au juste. Pour me tromper le «moins possible, tout ce que je puis assurer, «c'est que l'empereur se dispose à former «trois attaques : l'une du côté de Trente, où il «se rendra par Véi^one, l'autre sur Besançon, «où il se portei^a par la Bourgogne, et enfin la « troisième sur Carabassa, où il ira par le Frioul. «D'après les arrangements pris dans la dernière «diète, il se rend à Constance beaucoup de «troupes qui sont aussitôt dispersées dans les «environs; et je puis te certifier en dernière «analyse qu'il se fait de grands mouvements, «dont les résultats ne peuvent qu'être très-im- « portants, puisqu'ils décideront ou de la paix «ou de la guerre entre les deux rois.»

Voilà ce que j'appris à Constance, et d'un homme de soixante-dix ans dont tout le monde estime la prudence. Depuis mon arrivée ici je n'ai rien su de nouveau , si ce n'est qu'il doit se li^ouver à Trente ou aux environs quatre mille fantassins et mille cavaliers. Quant à l'argent, on ne dit pas que l'empereur en ait d'autre que les cent vingt mille écus que l'empire lui a promis dans la diète de Constance. Outre le contingent en hommes, il faut ajouter ce qui lui est compté par les villes qui ont des troupes à fournir et qui lui envoient de l'argent en échange; de sorte qu'on prétend que sur toutes les troupes que l'empire devait mettre sur pied il n'y en aura que deux tiers d'effectif; le dernier tiers sera fourni en argent. Il faut compter encore l'arrangement qu'il a fait avec les Fugger et ceux qu'il fera avec d'autres négociants, auxquels il engage des terres; mais on ne sait pas au juste à quelle somme cela peut se montrer. On ignore également combien il pourra retirer de l'Italie. On dit que les Vénitiens font de grands préparatifs : ils ont fait répandre ici le bruit qu'ils avaient de quoi mettre sur pied quinze mille hommes de cavalerie.

A peine ce roi ^ fut -il arrivé qu'il fit assembler toutes les communautés du Tyrol, et leur demanda des secours pour son entreprise. On assure qu'elles ont décidé de lui accorder cinq mille hommes d'infanterie payés

* Le roi de Bohême.

LÉGATIONS ET MISSIONS

pour un certain temps ; et s'il est vrai qu'ils les un aient accordés , c'est comme s'ils étaient déjà a Trente. On apprit samedi dernier que le roi de Bohême envoyait mille cavaliers, tous payés, et qu'ils étaient à cinq journées d'ici. En attendant le temps s'écoule : ce qu'il gagne d'un côté il le perd d'un autre; car lorsque le contingent d'une ville arrive, la solde que l'empereur doit payer aux troupes , suivant les conventions de la diète, se consume.

Voilà tout ce que j'ai entendu dire , mais voici ce que j'ai vu. Depuis Genève jusqu'à Memraingen, dans un espace de quelques centaines de milles, je n'ai rencontré ni un fantassin ni un cavalier. 11 est vrai qu'aux environs de Constance j'ai entendu quelques coups de tamboiH' dans les villages éloignés de la grande route, mais on m'a assuré que c'était quelques racoleurs qui étaient restés dans le pays et que les paysans régalaient. Je rencontrai à Memmingen la tète des troupes que le duc de Wirtemberg envoyait à l'empereur : on dit qu'elles forment un corps de quatre cents cavaliers. Il leur avait donné l'ordre de s'arrêter dans cette ville jusqu'à ce qu'il eût été à la cour apprendre de l'empereur le lieu de leur destination. Depuis Innsbruch jusqu'ici je n'ai pas trouvé sur toute cette route plus de cent hommes d'armes. Vendredi dernier on fit ici la revue d'environ cent vingt hommes d'infanterie formant le contingent de plusieurs communes. Le roi des Romains est ici, et on ne sait pas quand il partira. On assure que depuis que le cardinal d'Amboise est arrivé il n'a plus la même ardeur pour son voyage d'Italie : on croit qu'il ira à Trente aussitôt après son entreprise. Il ne me reste plus rien à dire qu'à me recommander à vos seigneuries. Je les prie de vouloir bien me faire dire ce qui me reste à faire : ayant communiqué leurs intentions à François Vettori, ma présence devient ici fort inutile, et je serais très-content d'être rappelé par vos seigneuries.

Nicolas Macchiavelii.

Bolzeu , le 17 janvier 1507 (1508).

P. S. Si par hasard vos seigneuries voulaient que jeséjournasse ici quelque temps, ce que je ne crois pas, je les prierais de m'envoyerdes fonds, ou bien d'ordonner à François de m'en fournir. Jusqu'à ce moment, il est vrai, il ne m'a encore

rien refusé; mais c'est pourmon propre confpie qu'il m'a fait toutes ces avances.

LETTRE IIJ

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Je VOUS ai envoyé ma dernière lettre par Simon : elle est datée de Memmingen , du 16 du mois passé. J'ai beaucoup couru depuis ce temps-là pour suivre tantôt le roi, tantôt le cardinal , et cela pendant l'espace de plus de cinq cents milles. Le 9 j'arrivai à Botzen où était le roi , et deux jours après , c'est-à-dire le 11, arriva Nicolas Macchiavelli ' qui était venu par la Savoie et par la Suisse et qui , de peur de paraître suspect dans la Lombardie où on l'avait fouillé avec la dernière rigueur, avait déchiré toutes les lettres dont il était porteur. Il me fit part de vive voix des instructions qu'elles contenaient : le résultat était que vous bornez vos offres à l'empereur à la somme totale de cinquante mille ducats ; qu'il fallait commencer par en offrir trente et aller ensuite en augmentant jusqu'à cinquante , et faire tous ses efforts pour obtenir la meilleure condition ; que cette somme serait comptée en trois payements égaux : le premier lorsque l'empereur serait entré avec toute son armée , le deuxième quand il serait arrivé en Toscane , et le troisième trois mois après, soit à Rome, soit partout où il voudrait; que le roi , de son côté , devait s'engager à vous faire rendre tout ce qui vous appartenait, à vous conserver le même état dont vous jouissez aujourd'hui; que l'on abandonnerait cependant l'article de la restitution si elle était impossible , mais qu'il fallait la demander pour faire voir à Tempereur que l'on mettait le plus grand prix aux cinquante mille ducats; mais que c'était toute la contribution qu'on pouvait lui accorder ; que dans le traité il fallait le faire engager de telle manière que vous fussiez entièrement exempts de payer à l'avenir aucune espèce de taxe, ni directement , ni indirectement , ni à lui , ni à aucun des chefs ou soldats de son armée , ni à qui que ce fût en son nom ; que vous ne seriez trcfublés par lui ou

* On rapporte ici toutes les leuresde François Vettori, parce que la majeure partie sont de la main de Macchiavelli, et qu'elles jettent le plus Qrand jour sur l'objet de l'ambassade.

LÉGAÏIOX AUPRÈS DE L'EMPEREUR

par aucun des siens qui viendrait en Italieou q;u pourrait l'y suivre; de manière que votre situahtion actuelle resterait intacte et entière, et que iVOus continueriez à exercer la même autorité tet à gouverner également les villes, citadelles, bourgs , villages et terres qui composent votre souveraineté, sans que votre dignité , votre autorité et votre prééminence puissent jamais 'être attaquées par lui ou par aucun des siens= Macchiavelli ajouta beaucoup d'autres instructions particulières qui y avaient rapport. J'allai aussitôt demander une audience à l'empereur : je l'obtins le lendemain de l'arrivée de Macchiavelli. Je lui communiquai vos intentions aussi brièvement qu'il me fut possible. Je lui offris d'abord trente mille ducats en trois payements, à condition qu'il s'engagerait à la restitution et à la garantie telle que Macchiavelli me l'avait détaillée.

Collaun me répondit aussitôt en présence de l'empereur que lesoffresqueje faisais aujourd'hui étaient bien inférieures à celles qu'on avait faites en 1502, et que mes demandes étaient cependant plus fortes ; que quant aux restitutions , il ne fallait pas en parler. Voyant que la conférence allait se rompre, et que, si je ne mettais de côté l'article de la restitution et si je n'augmentais pas la somme, il me serait peut-être ensuite bien difficile de me faire écouter, je crus devoir porter les offres à quarante mille ducats et rendre le premier payement plus fort, de manière que l'empereur, radouci par les avantages qu'il retirerait d'un premier payement, qui seul l'intéresse, finirait par se rendre, et que vos seigneuries économiseraient encore par là dix mille ducats. J'ajoutai donc aussitôt que, parfaitement instruit de vos bonnes dispositions, j'osais prendre sur moi d'offrir en votre nom quarante mille ducats, dont seize mille payables aussitôt après son arrivée en Italie , et le reste en deux payements dont on conviendrait facilement en terminant le traité; et que , quoique l'affaire de Pise vous tînt fort à cieur et que les raisons que vous aviez à donhixy en votre faveur fussent très-bonnes et parussent telles à tout le monde , cependant , pour p4-ouver à Sa Majesté que vous étiez toujours disposés à lui donner les marques les plus incontestables de votre attachement , vos seigneuries consentaient qu'il n'en fût pas question,

MACCaUVEIXI. II.

mais qu'elles tenaient à leur conservation et à la garantie. L'empereur écouta avec complaisance tout ce que je lui disais, et, autant que j'en ai pu juger par son extérieur, il me parut n'être pas éloigné d'accepter mes propositions. 11 me fit donc répondre par le même Collaun que ce que je venais de lui offrir lui faisait plaisir, et qu'il me ferait savoir le lendemain ses intentions. Avant que je m'éloignasse il prit à part Piggello, lui demanda quel était ce nouveau secréTaire qui venait d'arriver, par quel chemin il était venu , et il ajouta qu'il espérait que les Florentins se comporteraient bien à son égard. J'eus cette audience le mercredi 12, au soir : j'aurais dû recevoir la réponse le lendemain 13, mais j'ai été renvoyé de jour en jour, de manière que je ne l'ai pas encore reçue. C'est ce qui m'a déterminé à vous écrire, pour que vous ne soyez pas inquiets sur la commission que vous aviez donnée à Macchiavelli. Je ne sais s'il ne faut pas attribuer la cause de ce retard à l'absence de Lang * : il est resté à Ausbourg pour y ramasser des fonds, mais on l'attend bientôt. Cependant il m'a été dit que l'empereur était fort content de ces offres, mais que ce qui le tenait en suspens, c'est qu'il craignait qu'on ne lui donnât que de belles paroles dont l'exécution n'aurait pas lieu quand il faudrait conclure , et que , lors de la conclusion, il demanderait que le premier payement fût de vingt mille ducats. On m'a encore dit que Paul de Lichtenstein et Serentano, deux hommes qui jouissent ici du plus grand crédit, comme je vous l'ai déjà marqué, avaient fait différer la réponse pour en tirer parti pour eux-mêmes, et qu'il était nécessaire de s'en faire des amis. N'ayant à cet égard ni commission ni ordre, je n'ai pu faire autre chose que de leur donner de belles paroles. Il est vrai que je les ai faites magnifiques, mais j'ignore si elles suffiront. J'ai cru devoir vous en écrire , afin que vous fussiez au courant tout aussi bien que.moi, et que vous puissiez, avant que l'affaire soit conclue, décider ce qu'il y a à faire, et me répondre en conséquence. Vos seigneuries connaissent à présent la manière dont leurs instructions ont été suivies; elles savent que l'empereur n'a pas encore répondu , comme aussi ce que je crois en être la cause ; de sorte qu'en examinant avec quei plaisir

* L'évêque de Gurck.

AM

LÉGATIONS ET MISSIONS

je fus écouté el ce que Sa Majesté dit à Pif^gello, je pense que ce qu'on m'a rapporté se trouve vrai. J'ai encore la ressoiirre, d'après vos instructions, de pouvoir offrir dix mille ducats de plus; mais je ne crois pas que la difficulté vienne d"nn peu plus ou moins d'ar,<',ent, mais biev du premier payement à faire, qu'on portera le plus liant qu'il sera possible. Quant à moi, quelque réponse que Ion me fasse, je ne crois pas être forcé à aller à cinquante mille ni à promettre vinp,! mille ducats pour le premier payement avant d'avoir reçu une réponse de votre part , parce que je vois, à la tournure que prennent les choses, que j'aurai le temps de la recevoir ; cependant si le contraire arrivait , si les choses en venaient au point qu'il fût impossible de reculer, je céderai sur l'un et l'autre objet. Comme, d'après vos instructions, il faudra effectuer le premier payement aussitôt que l'empereur sera arrivé avec toute son armée en Italie, je me suis informé delaposiiionde Trente par rapport à ce pays proprement dit : il m'a été répondu par des habitants mêmes que les confins de l'Allemagne et de l'Italie se trouvaient un mille au delà de Trente. Je vous en donne avis pour que vous preniez vos précautions, parce que je ne crois pas que, d'après les offres que vous avez fait faire, vous puissiez éluder le payement sans chicane et sans vous mettre ce prince à dos.

Je ne puis vous dire rien de nouveau sur tout ce qui se passe ici. L'empereur s'est fait conduire à sept lieues de Trente. Là, de son propre mouvement, il a fait assembler les états du pays afin d'en obtenir quelques secours d'argent pour son entreprise; et quoique la ditte n'ait encore rien décidé, on croit qu'ils l'aideront d'hommes et d'argent. Il n'y a pas encore beaucoup de troupes dans les environs, mais on en a beaucoup distribué dans toutes les villes d'ici à Trente : on assure qu'il y a mille hommes de cavalerie et quatorze mille environ d'infanterie. Mais avant qu'il soit peu il doit arriver quinze cents cavaliers, qui sont derrière nous, et beaucoup d'infanterie; quoiqu'à l'égard de celle ci, il puisse s'en procurer tant qu'il en voudra ici, s'il a de l'argent pour la payer.

Quant aux Suisses, on pense, comme je l'ai t?tjà marqué à vos seigneuries, que si l'empereur leui- donne de l'argent il en aura la ma-

jeure partie pour lui. Il voudrait qu'ils restassent neutres dans cette occurrence; mais les Suisses ne veulent pas le promettre, parce qu'ils prétendent ne pouvoir rester sans solde; de sorte que s'il prend le parti de les payer, il en aura tant qu'il voudra.

On est, sur les fonds, dans la même opinion oii l'on a toujours été par rapport à l'empereur; savoir : qu'il n'en ramassera qu'avec peine , et c'est peut-être ce qui le forcera à faire sa paix avec la France ou avec Venise; mais, quelque parti qu'il prenne, il voudra toujours venir enltalie ; et si , malgré ses efforts , il n'y a aucun moyen de rassembler le numéraire qu'il lui faut qu'en faisant sa paix ou qu'avec le secours de l'Italie, il le fera de bien bon cœur. Quoique les princes et les autres villes de l'empire eussent arrêté dans la diète que leurs troupes ne seraient payées que pour six mois, on prétend aujourd'hui qu'ils ont prolongé ce payement pour six autres mois. Il paraît que les Vénitiens garnissent leurs frontières de troupes ; cependant ils laissent passer librement les lettres ainsi que tous les autres objets. On a assuré qu'ils avaient désarmé tous les soldats qui avaient été levés dans le Mantouan, mais qu'ensuite ils leur ont rendu leurs armes.

On dit le mariage du fils de l'archiduc avec la fille du roi d'Angleterre arrêté : chacun le regarde comme certain.

Il ne me reste plus rien à dire à vos seigneuries, que de me recommander à leur souvenir, etc.

François Vettori.

Botzen, le 17 janvier 1507 (1508).

LETTRE IV

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Je VOUS ai écrit le 17 : mes lettres ont été confiées à Raphaël Rucellai qui se rendait en toute hâte auprès de vous. J'ai instruit vos seigneuries de l'arrivée de Macchiavelli, de la manière dont j'avais fait leur commission auprès de l'empereur, et de l'espérance que j'avais qu'elle lui serait agréable. Je vous marquais encore qu'il m'avait promis réponse pour le lendemain 13, mais que je ne l'avais pas encore reçue, et je vous détaillais les raisons que je

LEGAT10^ AUPRES DE L'EMPEREUR

croyais être cause de ce retard : je vous en envoie copie avec la présente. Je n'ai d'ailleurs pas d'autre but, en (gardant avec moi le Diavolaccio, que d'avoir quelqu'un que je puisse vous expédier tout de suite dans le cas où la réponse me parviendrait. Depuis ce temps-là je l'ai attendue inutilement tous les jours; je n'ai pas cru devoir la solliciter, pour ne pas avoir l'air de la trop désirer; j'ai seulement fait tout ce qu'il fallait pour n'être pas accusé de néglif^ence dans l'esécuiion de vos ordres. Enfin j'ai été appelé ce matin et me suis rendu auprès de l'empereur, avec lequel j"ai trouvé Lang et Serentano. Lanfj m'a dit que l'empereur avait réfléchi sur l'offre que je lui avais faite en voire nom, et qu'après lavoir bien examinée, d'après la demande que vous formiez de garantie de votre autorité, l'importance de votre république et quelques autres circonstances , il croyait que la somme qu'on lui offrait n'était pas assez considérable, quil n'en était pas satisfait, et qu'en conséquence il la refusait; mais qu'il allait faire une proposition que vous ne pourriez pas rejeter : S. M. I. demandait donc que vous lui prêtassiez actuellement vingt-cinq Hàille ducats qui lui seraient comptés sur-lecbamp, et elle s'engageait, aussitôt ce payement effectué, à écrire une lettre, qu'elle signerait et révélerait du sceau de ses armes, par laquelle elle s'obligerait à la conservation et garantie de votre autorité : cette lettre elle la remettrait entre les mains des Fugger et non entre les vôtres , pour des raisons que je donnerai plus bas ; qu'outre ce payement de vingt-cinq mille ducats, vous lui enverriez les ambassadeurs déjà nommés pour aller à sa rencontre , lorsque vous saurez son arrivée sur les bords du Pô, avec ordre de conclure avec lui ; que lorsque tout serait terminé les Fugger vousremet traient cette lettre; au lieu que si l'accord n'avait pas lieu la lettre lui serait rendue, et l'empereur s'obligerait de vous restituer dans le cours de l'année les vingt-cinq mille ducats; si le traité s'effectuait, il veut que les vingt-cinq mille ducats soient un à-compte sur les sommes que l'on conviendra alors de lui payer. Laug s'est efforcé de nous prouver l'avantage de celle proposition; il a dit que si vous faisiez quelque cas de l'eslirae de l'empereur, vous ne pouviez lui refuser ce témoignage de votre attachement, et que de son côté il engageait

dès ce moment la parole de Sa Majesté qu'elle vous donnerait les plus grandes preuves d'amitié.

J'ai répondu en peu de mots, suivant que les circonstances et la qualité des personnages me l'ont permis, que les offres que vous aviez faites étaient au-dessus de vos moyens; que vous aviez voulu cependant lui prouver que vous ne dégénériez pas du zèle de vos prédécesseurs, en le reconnaissant pour votre père et votre protecteur; mais qu'en examinant celte nouvelle proposition je ne voyais pas ce qui vous h firait accepter, puisqu'il était bien certain que l'argent serait donné, mais que la garantie n'était pas aussi sûre; que mon devoir était cependant de vous en écrire, et que, pour le faire avec plus de connaissance, j'irais le lendemain déjeuner avec Lang. Je pris ce parti pour avoir l'occasion d'entretenir plus longuement ce dernier, ne pouvant le faire en présence de Sa Majesté que je craignais d'importuner.

Lang me répondit que je devais, dans l'exposé de cette affaire, dire que l'empereur était présent; qu'il serait d'ailleurs nécessaire d'envoyer mes dépèches par duplicata; que si je voulais lui en donner une copie, il se chargerait de la faire passer. Il ajouta que l'empereur prenani la roule de Trente, les Vénitiens pourraient intercepter ce chemin; que je devais en conséquence vous marquer d'adresser votre réponse à Bologne, à un homme appelé le docteur Rabelar, qui avait de fréquentes occasions pour les faire parvenir sûrement , et que vous ne deviez pas oublier de vous servir de cette voie. Je remettrai donc une copie de tout ceci à Lang, où je me contenterai de vous faire part de cette proposition , mettant de côté tout ce que j'en pense.

Ayant pris congé du roi, je restai le jouisuivant très-longtemps avec Lang : je ne lui dissimulai pas qu'il était impossible que vous acceptassiez la proposition qu'on faisait, parce qu'il exigeait bien un payement, mais que d'un autre côté il ne parlait pas de sécurité, et que sans celle-ci le peuple florentin ne consenlirail jamais au payement. Ling me répondit que Tempereur l'avait de nouveau chargé de m'assurer qu'il traiterait avec boulé vos seigneuries. Je lui répliquai que j'en étais persuadé, et qu'il en se-

LÉGATiOAS ET MISSIONS.

rait de même de tout invidu qui aurait à faire ù lui personnellement; mais qu'une république et un peuple entier ne se gouvernaient pas comme un particulier; qu'ils regarderaient leur drj',ent comme perdu, sans obtenir davantage pour cela l'amitié de l'empereur; d'ailleurs qu'il n'ignorait pas comment se faisaient les prêts des souverains et comment ils les rendaient; qu'il vaudrait mieux pour avancer les affaires que le roi acceptât vos propositions, qui étaient plus raisonnables et plus proportionnées à vos moyens; que si le roi en jugeait différemment, il déclarât ce qu'il voulait eu traitant ainsi, et qu'on pouvait tout terminer. Lang ne me répliqua que des choses vagues ; et il se réduisit enfin à me demander ce que vous feriez en résultat pour pouvoir traiter définitivement. Je lui répondis alors que je m'étais déjà expliqué et que c'était â eux à parler : je voulais par là découvrir, s'il était possible , ce que décidément l'empereur voulait de nous. Bref, nous ne pûmes rien conclure, si ce n'est que je vous ferais part de la réponse que j'avais reçue , telle que je l'ai rapportée ; qu'il y réfléchirait ; que j'y penserais aussi de mon côté, et que nous en reparlerions. Lang m'avait d'abord fait entendre qu'il ne serait pas fâché de n'être pas seul chargé de vos intérêts; dans cette dernière conférence il m'a de nouveau assuré qu'il fallait qu'il fût étayé : c'est ce que je vous ai marqué dans ma dernière , au sujet de Serentano et de Paul de Lichtenstein. Vous verrez ce que vous pouvez faire sur cet article. 11 m'a paru que je ne devais pas en venir encore à l'offre de cinquante mille ducats : j'ai pensé que ce serait s'avancer inutilement, et même nuire aux offres que vous pourriez faire par vos ambassadeurs. En examinant les raisons qui déterminent l'empereur à se borner à un emprunt sans en venir à aucun traité, je .;e puis que penser encore à ce que je vous ai [\Cyd écrit , qui est que, d'après les arrêtés de la ,'Jicte, il ne peut s'engager avec aucune puissance de l'Italie; qu'il ne prend ce parti que parce qu'il a un grand besoin d'argent et qu'il n'a pas d'autre moyen de s'en procurer. C'est ainsi qu'il a voulu en agir avec Ferrare, sans pouvoir réussir; c'est ainsi également qu'il s'est conduit avec Sienne, où en retour de l'argent qu'il en a touché, Pandolfe n'a leçu que de

belles paroles. Certainement, si ce n'était sou projet, la manière dont il avait reçu vos propositions aurait fait croire ou qu'il les aurait acceptées, ou qu'il ne s'en serait pas éloigné. Il est cependant nécessaire que dans l'examen que vous ferez de cette affaire vous preniez en considération l'article de l'emprunt , parce qu'enfin si vous vous décidez à vous fier à sa parole, il devrait se contenter d'une somme moins considérable que les vingt-cinq mille ducats qu'il demande. Si au contraire vous ne voulez pas accepter ses propositions, il faut que vous me fassiez savoir comment je dois me conduire.

Je crois qu'il serait à propos que vous fissiez partir sans plus différer les ambassadeurs que vous devez lui envoyer, parce que , comme je vous l'ai déjà dit, le roi en a déjà parlé, et il ne serait pas mal qu'ils vinssent plus loin que le lieu qu'il a lui-même fixé. Lang me disait encore aujourd'hui que vous aviez voulu être trop prudents; que vous n'aviez jamais voulu croire à l'arrivée de l'empereur , parce que si vous y aviez cru, vos ambassadeurs seraient sûrement venus au-devant de lui. Quoique j'aie répondu à tout , il pourrait cependant arriver que je fisse savoir à vos seigneuries que les difficultés s'aplanissent , non que je pense qu'il change de projet, mais il pourrait se faire que la diète ne lui eût pas lié les mains comme on le prétend, et qu'il ne voulût pas signer une convention parce qu'il est dans l'intention de demander une somme d'argent que vous lui refuseriez actueïlement ; mais que , lorsque vous seriez entré en payement et qu'il serait vainqueur, alors vous seriez obligé , etc. etc.

Les préparatifs pour l'entreprise sont plus avancés qu'ils ne l'étaient lors de ma dernière lettre du 17 : tous les jours il arrive ici soit de linfanterie, soit de la cavalerie, pour se rendre à Trente ; il peut aussi en passer d'un autre côté qu'on ne voit pas. 11 y a trois jours qu'on a fait ici la revue de cinq cents hommes d'infanterie et de quarante fusiliers ; du 19 au 22 de ce mois i^ s'est mis en route environ trente pièces d'artillerie, tant grosse que petite : elles ont pris par le chemin qui , en traversant les Ligues-Grises, se rend dans la Valteline, quoique ce chemin paraisse les éloigner de Trente. On dit qu'il est convenu avec les Ligues-Grises

LÉGATION AUPRES DE L'EMPEREUR

qu'elles lui fourniraient dix-huit cents fantassins qu'il payerait ; et il a envoyé tant d'argent dans ce pays là qu'on y a refusé celui des Français. 11 arriva hier cent cavaliers envoyés par les villes d'Augsbourg et Ulm ; on en attend aujourd'hui soixante-dix de Nuremberg. On a fait encore hier la revue d'environ six cents hommes d'infanterie. Tout ce qui était ici de troupes est parti, et ceux qui ont voulu de l'argent n'en ont pas reçu. II. passe chaque jour environ trois ou quatre hommes d'armes à la fois , comme aussi beaucoup de munitions en armes et en vivres. Les Vénitiens ont réuni tout ce qu'ils avaient d'infanterie et de cavalerie aux environs de Véronne et des fortifications de Rôveredo ; de sorte qu'il est impossible que les choses restent dans l'état où elles sont : il est très-probable, comme je vous l'ai déjà marqué, qu'il se fera tout à coup quelque changement. Que ce grand feu s'apaise ou non, vos seigneuries sentiront combien notre correspondance va devenir difficile : ce que Lang * m'a dit ce matin en présence de l'empereur en est une preuve ; cela annonce du moins qu'il n'existe aucun accord entre le roi et les Vénitiens, soit qu'il ne veuille, soit qu'il ne puisse l'obtenir. Le général des Humiliés est cependant parti pour Venise : on ne sait si c'est l'empereur qui l'a envoyé, ou bien si ce sont les Vénitiens qui l'ont mandé , ou s'il s'est offert de lui-même pour faire plaisir aux Vénitiens, sur le territoire desquels ce frère a ses entrées libres. Je verrai à m'instruire de tout cela et je vous en ferai part. On ignore quand le roi partira , et il y a apparence qu'il n'y a que lui qui le sache. On ne sait pas non plus quand et de quel côté la guerre commencera , mais je ne crois pas que les hostilités commencent plus tard que le mois de février. On m'a assuré que l'empereur, n'ayant pu faire aucune espèce d'arrangement avec le duc de Ferrare, voulait congédier son ambassadeur, mais qu'il en avait été détourné; et il ; t encore ici.

François Vettori.

Botzen, le 24 janvier 1507 (1508).

P. S. J'ai donné à Dlavolaccio trois florins du Rhin pour sa dépense.

' Lang était secrétaire de l'empereur. Il fut nommé I- vêque de Gurck.

Je rappelle à vos seigneuries que le roi me paraît tenir beaucoup à ses idées , qui sont d'ailleurs si décidées que je ne crois pas qu'on puisse faire avec lui aucune espèce d'arrangement sans argent comptant : vingt mille ducats comptés tout de suite auraient plus de valeur pour lui que la promesse de cinquante mille.

LETTRE V

MAeniFIQVES SEIGNEURS,

Depuis l'arrivée de Macchiavelli j'ai écrit quatre lettres à vos seigneuries . quoiqu'il y en ait trois qui contiennent à peu près la même chose. La première est du 17 , et je vous l'ai adressée par Raphaël Rucellaï : elle détaillait la manière dont j'avais rempli vos ordres auprès de l'empereur , la satisfaction que vos propositions avaient paru lui faire et sa promesse de me rendre réponse le lendemain; mais il l'a retardée de jour en jour depuis le 12 jusqu'au 17, et ne connaissant pas la cause de ce retard, je n'avais pas cru devoir l'importuner. Cette lettre renfermait encore quelques détails sur la situation des affaires : je vous en enverrai copie par Diavolaccio que je vous dépêcherai le 25 avec les lettres du 24. Celles-ci renfermaient la réponse que j'avais reçue de l'empereur, qui était que Sa Majesté ne voulait pas accepter l offre des quarante mille ducats , mais exigeait surle-champ un prêt de vingt-cinq mille ducats; qu'il vous donnerait la garantie que vous demandiez, laquelle serait déposée entre les mains des Fugger , à condition que lorsqu'il serait arrivé sur le Pô vous lui enverriez des ambassadeurs pour conclure définitivement. Si le traité avait lieu, les Fugger remettraient les lettres de garantie, et les vingt-cinq mille ducats prêtés entreraient en compte dans l'accord qui serait fait ; si au contraire le traité n'avait pas lieu, les Fugger lui rendraient ses lettres de garantie et s'engageraient à vous rendre dans l'année les vingt-cinq mille ducats que vous lui auriez prêtés. Je joignais à cela la réponse que je lui avais faite; je vous marquais combien je m'étais étendu sm^ cette matière sans pouvoir rien obtenir, enfin combien les affaires du roi s'avançaient. Comme je suis sûr que cette lettre vous est parvenue, je ne m'étendrai pas davantage

438 LEGATIONS ET MISSIONS

sur les détnils qu'elle contenait; je me bornerai aux principaux articles par respect pour les ordres de i'emj)ereur. Je vous en adressai une copie par les courriers du roi , qui l'avait désiré. Il m'avait dit que voire réponse courant quelque danîfer d'èlre interceptée, je devais vous écrire d'adresser vos lettres à Bologne au docteur Rabelar, son homme de confiance, qui avait des occasions sûres de les faire tenir; et il vous recommande de ne pas manquer cependant de les envoyer aussi par vos propres courriers. Je vous ai écrit, depuis, que j'avais su par quelqu'un, qui jouit ici de la plus grande considération, qu'il pourrait bien engager l'empereur à vous donner vos lettres de garantie, pourvu que vous comptassiez sur-le-cliamp vingt mille ducats à Sa Majesté et que vous vous engageassiez à payer les autres vingt mille dans trois mois; mais comme cette personne n'est pas toujours ici près de l'empereur, elle pourrait bien se tromper. Je vous ai aussi mandé que Lang avait dit à Piggello qu'à moins de cent

mille ducats il ne voulait pas s'en mêler. Je vous

ai également envoyé copie de cette lettre par

la voie de Ferrare le 26. Afin qu'au moins une

vous parvienne , j'ai ajouté à cette copie que la

raison pour laquelle je croyais que l'empereur

serait plus exigeant que dès le commencement,

c'est que Lang était revenu d'Augsbourg et avait

apporté une bonne somme d'argent, et ensuite

parce que j'avais appris que les treize cantons

avaient résolu de rester neutres; de sorte que

l'empereur aura peu ou presque point de dépense à faire de ce cùté. Depuis le 28 est arrivé

ici Baccino, courrier de vos seigneuries, avec

vos lettres du 19 qui m'apprennent que vous

m'avez dépêché Mancino le 23 du mois passé.

Il n'est pas encore arrivé : je crains qu'il ne soit

tombé malade en route; car depuis l'arrivée de

Macchiavelli, les dernières lettres ou les derniers ordres que j"ai reçus de vos seigneuries

sont ceux parvenus par Simon, qui m'a apporté une lettre du 24 novembre. Je ne pense

pas devoir faire réponse à cette lettre de Baccino, parce qu'il paraît que vos seigneuries ne

me l'ont envoyée que pour que j'aie une occasion

sûre de leur écrire.

On avait eu ici quelques nouvelles de la

révolte de Bologne, mais on avait dit ensuite

que ce n'était rien.

D'après les lettres de vos seigneuries, il paraît que ce qu'on leur a mandé de Rome et de IManloue leur a fiiit croire que les esprits se refroidissaient un peu dans ce pays : cependant il me semble qu'ils n'ont jamais été plus échauffés. Je vous ai écrit d'Augsbourg, par la voie de Rome, le motif qui avait fait retourner sur ses pas l'infanterie qui allaitàI\Iantoue,et comment elle avait été à son retour désarmée par les Vénitiens , qui avaient cependant fini par lui rendre ses armes ; je vous ai également parlé de la diète que le roi avait tenue ici : ce n'était pas une diète générale de l'empire , mais seulement du comté du Tyrol , dont il voulait avoir de l'argent : elle a décidé de lui fournir sur-lechamp mille fantassins payés pour trois mois ; de plus, si la guerre a lieu et s'il a besoin d'un supplément de troupes , on lui en enverra encore cinq mille, outre les dix mille qui resteront pour la garde du pays. 11 arrive tous les jours de la cavalerie et de l'infanterie ; depuis que je suis ici il peut être passé environ six cents cavaliers et plus; ceux du duc de Kœnigsberg, au nombre de quatre cents, ne sont pas loin dici. Il est encore passé depuis notre séjour plus de deux mille fantassins; mais le pays est si étendu quil est impossible de tout voir et de tout entendre, et il serait possible de réunir tout à coup une armée très-considérable qu'on n'aurait pas soupçonné pouvoir être répandue dans le canton. Tout cela était prévu de longue main. Le roi est venu jusqu'ici : ce matin il est sorti pour aller à un château des environs. On pense qu il se rendra dans huit jours à Trenie, où il trouvera réunies son infanterie, sa cavalerie et son artillerie. Chacun cherche à deviner ce qu'il fera ensuite , et l'on convient qu'il faudra qu'il prenne un des trois partis suivants : ou qu'il se couvre de honte et perde son crédit même jusqu'en Autriche; ou qu'il attaque l'Italie ; ou qu'il fasse une paix honorable pour lui. Je ne crois pas que pour rien au monde il veuille se déshonorer ; et ne pouvant pas faire sou arrangement comme il le voudrait , il faudra bien qu'il prenne, et le plus tôt possible, le parti de faire la guerre. J'ignore en quels termes il en est avec les Vénitiens. Le général de Landriano est revenu ici le 28 de Venise , où il a été trois jours : j'ignore ce qu'il en a rapporté. Je l'ai demandé au chancelier qui m'a

LÉGATION AUPRÈS DE L'EMPEREUR

dit qu'il avait bien vu le général , mais qu'il ne lui avait rien dit. Ce silence ne m'a pas paru d'un bon augure , surtout après ce que vous me marquez , que les choses se refroidissent du côté de Rome : je crains que l'empereur, ne pouvant obtenir du pape l'argent dont il a tant besoin , ne se jette du côté des Vénitiens ; mais je n'en ai aucune certitude. 11 pourra se faire que j'apprenne quelque chose à cet égard avant que je ferme ma lettre.

On m'a assuré aujourd'hui qu'il est revenu de Vérone un héraut que l'empereur y avait envoyé pour annoncer son arrivée et y retenir des logements pour vingt-cinq mille hommes. Il rapporte que les provéditeurs ont répondu que s'il avait ordre de retenir des logements pour vingt-cinq mille hommes désarmés, il le pouvait , mais qu'autrement on ne le permettrait pas; qu'il pouvait assurer Sa Majesté que si elle désirait passer en ami elle serait reçue et fêtée mais qu'ils étaient déterminés à ne pas la recevoir autrement.

Je ne sais ni n'ai pu découvrir si le pape avait donné de l'argent à l'empereur quoiqu'on me l'ait assuré à mon arrivée à la cour; je ne l'ai pas cru , parce que j'ai jugé que l'on ne me l'avait dit que pour vous servir d'exemple et vous encourager à l'imiter. J'ai entendu parler, il est vrai , d'une certaine somme qu'il avait fait déposer chez les Fuggeî' cl qui aurait bien pu servir à faire naître cette idée ; mais vos seigneuries ont plus de moyens de savoir ce qui en est , de Rome que de ce pays-ci. Je n'ai pas ouï dire qu'il ait été fait aucune nouvelle convention entre lui et le roi d'Aragon. On assure toujours que le mariage avec une fille d'Angleterre est certain. J'ignore s'il a tiré de l'argent de l'Italie, ailleurs que de Sienne : quoique je n'en sois pas bien sûr, j'ai cependant recueilli assez d'indices pour me le faire croire. Quant aux troupes, il y a trois corps d'armée : un dans le Frioul, composé des milices du pays; dans le comté de Bourgogne une foule de seigneurs et une bonne armée; enfin un troisième corps du côté de Trente, qui , autant que j'en puis juger, sera le meilleur. 11 tâchera, du côté de la Valteline , d'obtenir des Ligues-Grises et du Valais, qui ne font pas partie des treize cantons, un corps de trois mille fantassins qu'il payera.

Quant à nos affaires , Je n'ai rien de nouveau

à vous apprendre , parce qu'il faut que j'aie reçu votre réponse ; et comme je vous l'ai déjà écrit, l'empereur vous a fait de nouvelles propositions : je ne crois pas qu'il en rabatte rien, si les bruits publics ne le forcent pas à se relâcher un peu. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour découvrir les intentions de l'empereur, surtout sur la garantie ; mais Lang a toujours éludé la question, en me disant : «Faiies-nous des offres ;» et il ajoutait, quand je lui faisais une demande ad hoc ^ que je n'avais point d'ordres, et qu'il fallait que vos seigneuries envoyassent les pouvoirs nécessaires pour terminer. Elles penseront sûrement à tout, de même qu'à envoyer leurs ambassadeurs, surtout pendant que les passages sont encore libres, parce que plus tôt ils seront ici, plus ils pourront servir avantageusement la république. Et pour vous dire tout ce que je pense, je ne crois pas que vous puissiez obtenir la garantie sans argent comptant et sans objection, parce qu'il me paraît qu'il fait plus de cas de dix écus comptant que de vingt à terme.

On ne m'a rien dit ici des lettres présentées par les Pisans à votre commissaire , à Cascina , et que celui-ci n'avait pas voulu recevoir. Sa Majesté ni personne de sa part ne m'a parlé de votre affaire avec les Génois. Il y a bien ici un Génois qui s'est plaint à moi que vos seigneuries avaient fait retenir un de ses concitoyens dans Saint-Pierre à Siève sans qu'il en sût le motif; il a ajouté qu'il avait obtenu du roi des lettres telles que bientôt vos seigneuries m'écriraient qu'elles l'avaient rendu, et que Sa Majesté m'en ferait dire quelque chose; mais elle ne m'a rien fait savoir, sans quoi j'en aurais parlé à vos seigneuries comme de tout ce qu'on m'a fait dire dans le temps.

L'empereur a, dit-on , dernièrement proposé cette ail ernative à l'envoyé de Ferrare : «Si le «duc veut me faire compter de l'argent en Alle- « magne, nous réglerons l'affaire de l'investiture «en Allemagne; s'il veut différer et ne le comp- «ter qu'en Italie , nous différerons et nous ne «parlerons de l'investiture qu'en Italie.» Ainsi la chose est restée indécise.

François Vettori.

Botzeo, le !«' février 1507 (1508).

LEGATIONS LETTRE VL

1irA.SNIFIQUES SEIGNEURS ,

Mes dernières étaient du premier de ce mois, et je vous les ai envoyées par Baccino. Pour plus de précaution , j'y rappelais en substance tout ce que je vous avais écrit depuis le 24 , ce qui regardait la réponse que l'erapprcur m'avait faite et ce que j'avais pu apprendre de ses projets : je crois donc inutile de revenir sur cet objet et j'attends votre réponse avec beaucoup dimpatience. Depuis ce temps-là votre courrier Coriolan est arrivé avec une lettre. Comme il l'avait mise dans ses souliers, elle est tellement altérée qu'elle en était devenue indéchiffrable. J'y ai moins de regret parce qu"en calculant que Raphaël Rucellaï ne pouvait pas encore êire arrivé avec ma lettre du '27, je pensai que ce n'était qu'une copie de vos dépèches précédentes.

Deux jours après mon arrivée je reçus vos lettres du 29 en réponse à la mienne du 17. Après les avoir lues bien attentivement et les avoir bien examinées , j'y ai remarqué deux articles qui m'ont fait infiniment de peine : le premier, qu'il vous paraît que je me suis trop avancé dans mes offres , à cause du refroidissement que vous croyez èlrc survenu depuis ; le second , que vous me chargez de pousser ces offres encore plus loin, si je m'aperçois au contraire que l'empereur pousse lui-même son entreprise avec plus d'ardeur et qu'il soit prêta entrer en Italie. Quant au premier reproche , il me semble au contraire que je n'ai pas été aussji loin que mes instructions le portaient: quand bien même ces offres eussent dû être la base d'un traité , comme on n'aurait pas terminé, ou bien qu'en terminant on aurait fixé les lieux du payement dans une ville dépendante d'une autre puissance , les articles vous auraient toujours été soumis : c'est ce que nous avions bien soigneusement examiné, Macchiavelli et m.oi.Le second objet est celui dans lequel vos seigneuries donnent au contraire plus de latitude à mes devoirs en y mettant trois conditions. Il me semble que ces trois conditions seraient difficiles à remplir, je ne dis pas pour le plus sage et le plus fidèle citoyen que possède Florence , mais même pour un sénat entier qui se trouverait ici et qui verrait comme moi , autant qu'il est possible jour parjour.les événements. Anss;,

ET MISSIONS

quoique dans ma dernière lettre je vous aie écpifi de manière à vous mettre à même de juger de tout comme moi-même , cependant je m'étendrai à l'avenir un peu plus, afin que vous puissier sentir combien il est difficile de former des conjectures, et combien il faut être heureux pour deviner juste.

Je mettrai de côté toute autre affaire, et sans vous parler de mon arrivée dans ce pays-ci, sans vous dire combien de fois et de combien de manières les affaires tour à tour nous ont donné ou ôté l'espérance, je ne vous entretiendrai que de ce qui s'est passé depuis l'arrivée de l'empereur à Bolzen jusqu'à aujourd'hui. Ce prince arriva ici environ le 6 du mois passé. Celte démarche qui semblait devoir ranimer ses projets , parut au contraire les ralentir. H commença par assembler une diète de tous ses suj ets : il demanda de l'argent de tous les côtés , et l'on sut qu'il n'y avait presque point de troupes à Trente. De sorte que si, d'un côté, il s'était trop avancé pour pouvoir revenir sur ses pas sans ruiner entièrement son entreprise, d'un autre côté , le défaut de troupes l'empêchait d'aller en avant et son ardeur se trouvait ralentie. Voilà pourquoi par ma lettre du 17 je vous marquais que j'aurais le temps de recevoir votre réponse. J'ajoutais néanmoins que les choses pouvaient réussir d'une manière inatîendue , soit par les contributions qu'il tirerait du pays , soit par des menées secrètes de cette cour. Depuis le 20 jusqu'à hier les choses m'ont paru suivre une marche plus active : on a fait de nouvelles levées en infanterie ; il est arrivé des troupes de tous les côtés ; on a vu passer chaque jour une nombreuse artillerie et de la cavalerie ; et quoique l'infanterie qui a pris par Botzen ne s'élève pas à trois mille hommes et la cavalerie à mille hommes et qu'on sût trèsbien que dans Trente ou ses environs il n'y eût pas plus de forces que ce que je vous ai marqué, cependant on assurait qu'il arrivait par une autre route autant de troupes que ce que nous eu avions vu passer ; de manière que les plus incrédules ne doutaient pas que l'entreprise ne réussît. Voilà pourquoi dans toutes mes lettres, deppis le 24 du mois dernier jusqu'au V^de celui-ci, je vous ai écrit que l'entreprise marchait , et que l'empereur attaqua ait certainement l'Italie s'il ne voulait pas se covrir

LÉGATION AUPRÈS DE L'EMPEREUR

, de honte ou s'il ne faisait une paix honorable. Depuis ce temps Tempereiir a quitté Botzen, et il est resté dans les différents endroits qui se trouvent sur la route, depuis Botzen jusqu'ici, jusqu'à jeudi dernier, où il est rentré dans Trente à la vingt-lroi>ième heure. I.e lendem:iin on a fait une procession solennelle où il a assisté en personne, précédé par les hérauts impériaux et Tépée impériale. Rentré dans lepjiise, Lang harangua le peuple et lui annonça l'entreprise contre Tltalie, etc., etc. Pendant toute cette journée du vendredi les portes de la ville furent gardées : -on laissait entrer tout le monde, mais personne ne pouvait sortir. Tous les habitants de cette ville qui savent manier la hache sont employés à réparer les fortifications; on a fait préparer du pain pour nourrir dix mille hommes pendant quatre jours ; on a fait passerau delà de l'Adige plusieurs fourgons chargés de toutes sortes de munitions; le soir enfin les gens d'armes eurent ordre de se tenir prêts à monter à cheval au premier signal qui serait donné la nuit suivante : en effet , à neuf heures de la nuit, ils se formèrent en bataille dans le plus grand ordre. Le marquis de Brandebourg marcha du côté de Rovère ù la tête de cinquante chevaux et deux mille fantassins, et l'empereur, avec environ quinze cents cavaliers et quatre mille fantassins, prit la route qui conduit à Vicence. On disait, et l'on paraissait fondé à le croire, qu'outre ces deux attaques, il avait été donné le même jour ordre aux troupes rassemblées dans le Frioul de se mettre en marche, pour se réunir à l'empereur et à son armée lorsque l'occasion et les succès de l'entreprise l'exigeraient. On assurait encore qu'on avait ordonné aux trois mille fantassins fournis par les Ligues-Grises et le Valais de marcher en même temps vers la Valteline; de sorte que, d'après tout ce qu'on voyait , ou qu'on entendait dire, on devait s'attendre à apprendre que Iput avait réussi.

■ Le marquis rentra ici le samedi au soir avec " toute sa cavalerie : il annonça qu'il s'était présenté devant Roveredo; qu'il l'avait entouré et avait demandé à y être reçu; que le commandant lui avait demandé six jours pour faire sa réponse , mais qu'il ne lui en avait accordé que trois ; qu'en conséquence il était revenu avec sa cavalerie et avait laissé son infanterie à la Petra,

bourg à deux milles de Roveredo. L'empereur, de son côté, est allé s'emparer d'une montagne appelée le mont Siago , dont la base s'étend jusqu'à près de douze milles de Yicence. Entre la plaine et la montagne se trouve une citadelle appartenant aux Vénitiens» appelée IMarostico: elle peut contenir deux mille hommes. En s'en emparant l'empereur se procurera les moyens de loger son armée très-commodément et d'assiéger tranquillement Vicence. Sur le haut de cette montagne sont quelques communes toutes composées de Vénitiens : elles sont au nombre de sept, et on les appelle les sept communes. Outre qu'elles sont défendues par leur position avantageuse, elles ont encore quelques fortifications. L'empereur s'est emparé de ces sept communes et a comblé les fossés , de manière qu'on peut actuellement y conduire de l'artillerie et qu'il y en a quelques pièces d'arrivées. On disait hier qu'il avait aussi pris le château de Marostico : on conjecturait dès lors que Vicence se révolterait, excitée par Léonard de Yicence que l'empereur a auprès de lui. Cet homme a un grand crédit dans cette ville , et il est trèsmécontent des Vénitiens qui l'en ont chassé.

Au milieu de ces belles espérances le bruit se répandit hier, sur la vingt et unième heure, que l'empereur venait de passer près de Trente et était allé camper à Saint-Michel, dix milles plus loin, sur la route de Botzen, de manière que tout est changé de face, et que tout le monde a été dans l'étonnement. Chacun fait des commentaires à sa guise sur cet événement : il y en a qui pensent que ce sont les Vénitiens qui lui ont fait faire cette attaque en lui promettant d'en profiter pour faire leur paix, mais au fond pour mieux l'observer, lui ôter sa réputation et se moquer de lui ; d'autres croient qu'il s'est laissé aller à cette entreprise dans l'espérance d'un mouvement qu'on lui avait promis , mais qui n'a pas réussi ; quelques-uns enfin, persistant dans leur première façon de voir, croient à tout ce qu'on avait d'abord dit , et assurent que s'il revient sur ses pas, c'est pour terminer quelques arrangements qu'il a voulu finir par lui-même , suivant son usage , quoiqu'il eût pu en charger quelqu'un.

Voilà l'état des choses jusqu'à présent. Je demanderais actuellement au plus habile homme du monde, et qui seraitchargé par vos seigneu-

LEGATIONS ET MISSIONS.

ries de la commission dont elles m'oiil honoré, je lui demanderais, dis-je, ce qu'il ferait. J'avoue de bonne foi que si votre lettre m eiait parvenue trois jours plus tôt, j'aurais promis que le premier payement serait fait non-seulement à Trente, mais à Innsbruck; et si je Teusse fait réellement, et qu'eiisuite les démarches de l'empereur se fussent ralenties, je voudrais savoir ce qu'on en eût pensé à Florence; mais sans attendre une réponse, je lesoupçonne. Je présente ces observations à vos sei[îneuries, non pas que le courage ou la fidélité me manquent pour remplir leurs ordres, mais pour leur faire sentir la difficulté d'une commission dont, à moins d'être prophète, on ne pourrait deviner le résultat. En effet, soit dans chaque circonstance en particulier, soit dans toutes les affaires en général, on a beau voir jour par jour ce qui se passe, on ne connaît jamais que le dessus des cartes. Il est d'ailleurs bien sfir que, si on veut prévoir d'après des données raisonnables si quelqu'un réussira ou non dans une entreprise, il faut d'abord examiner le nombre et l'espèce de soldats qu'il a avec lui; s'il peut les tenir réunis longtemps; enfin sa manière de les conduire; il faut ensuite faire les mêmes observations sur son ennemi. Personne ne doute que l'empereur n'ait avec lui beaucoup de soldais et que ce ne soit de bonnes troupes; mais pourral-il les conserver longtemps? C'est ce dont on doute, parce qu'il ne pourra les retenir qu'à force d'argent : or, d'un côté l'empereur a peu de fonds, à moins qu'il ne s'en soit procuré pgr quelque moyen qu'on ne connaît pas; de l'autre il est trop généreux , ce qui élève difficulté sur difficulté. La générosité, je lésais, est une vertu dans un prince; mais cependant il ne suffit pas de bien payer mille soldats, quand il faut en payer vingt mille. La libéralité est un défaut alors qu'on n'a pas de quoi subvenir au nécessaire. Quant à sa manière de se conduire, je dirai, et on ne pourra le nier, qu'il est actif, trèsexpérimenlé dansla guerre, infatigable, prudent et [>lus estimé quene l'a étéaucunde ses ancêtres depuis cent ans; mais il est si bon et si humain qu'il en est faible et crédule; d'oii il arrive qu'il y a beaucoup de gens qui doutent encore de son entreprise. Ainsi, tout bien considéré, on y trouve également des sujets d'espérance ou de crainte. Mais ce qui donne le plus d'es-

pérance sont deux considérations relatives à l'Italie, et qui ont toujours fait réussir ceux qui l'ont attaquée; savoir : que ce pays est toujours prêt à la révolte et au changement et qu'il est mal armé : c'est ce qui a causé ces conquêtes si rapides et sitôt perdues; et quoique les Français y soient et qu'ils aient de meilleures armées, néanmoins comme ils n'ont pas avec eux les Suisses, avec lesquels ils sont habitués à vaincre, et qu'ils ne sont pas sûrs de ceux qui leur sont soumis, on peut encore douter de leur succès. En considérant donc les choses en général, je reste en suspens sur le parti que je dois prendre; car pour qu'il y ait lieu à remplir votre commission, il faut que l'empereur attaque l'Italie et qu'il soit vainqueur.

Me voici à Trente, et j'ignore si le roi partira aujourd'hui ou demain de Saint-Michel. Je ne sais quel parti prendre, parce qu'il m'avait donné l'ordre de ne pas quitter Botzen; mais après que j'eus reçu votre lettre et que je fus instruit que le roi s'était déjà mis en mouvement, je m'empressai de partir pour venir terminer avec lui , craignant encore d'arriver trop tard : lorsque dans la route j'appris qu'il revenait sur ses pas , mon zèle se ralentit, et voyant qu'il n'y avait pas de raison pour changer d'avis, j'ai pris le parti d'attendre votre réponse. Quand bien même je ferais cotte seconde offre, je ne promettrais le premier payement que lorsqu'il sera arrivé dans la seconde ville d'Italie, si toutefois, comme je vous l'ai dit, il ne survient pas quelque changement; car, quoique les affaires paraissent aujourd'hui dans un mauvais état, elles peuvent se relever demain ; et comme l'affaire des mille fantassins envoyés dans le Mantouan a eu une issue plus heureuse qu'on ne l'avait d'abord cru, il pourrait bien en être également de celle-ci. Je ne crois pas cependant , comme je vous l'ai déjà écrit, que vingt mille ducats pour le premier payement et cinquante pour le tout suffisent pour déterminer l'empereur: il céderait volontiers si le premier payement se faisait tout de suite, par exemple d'ici à Trente, mais pour réussir il faudrait avoir les lettres de change toutes prêles : cela seul , comme je vous l'ai déjà marqué plusieurs fois, pourrait le radoucir plus que toute autre condition. De , sorte qu'ayant à prendre mon parti et à me

LÉGATION AUPRES DE L'EMPEREUR

LETTRE Vn.

décider sur un événement douteux, je me déterminerai pour le moins dangereux. Dans cette position je pense qu'il vaut mieux , si on doit se tromper, errer en croyant à l'entrée de l'empereur en Italc, parce que je crois que cette première erreur peut se réparer, au lieu qu'autrement je ne vois point de remède, et beaucoup de danjifers. Quiconque voudrait se procurer plus d'avantage devrait courir plus de risque, mais vos seigneuries ne veulent pas que j'en coure. J'ai voulu dans cette lettre vous faire voir toutes les issues (jue peut avoir cette affaire et quelle est mon intentiim dans la manière d'y procéder, afin que vous puissiez me diriger si vous ne la croyez pas bonne. Si vous ne me donnez pas de nouveaux ordres, ne soyez pas étonnés ou fâchés si l'événement ne répon- ,dait pas au parti que j'aurai adopté.

J'ai reçu votre lettre de change : j'en ferai usage, d'après vos ordres, pour le bien de la république, suivant que je le jugerai nécessaire; mais je crains bien qu'il soit difficile de la négocier, parce que d'ici à Augsbourg il y a près de trois cents milles, et que le payement d'une somme aussi considérable ne peut se faire ici que trèsdifficilement, parce qu'il ne sort d'argent de l'Allemagne que par le moyen de la maison Fuggcr à laquelle il faudra que vous vous adressiez. Vous pourrez engager les Fugger de Rome à faire payer ici cette somme. Quoique je vous aie dit qu'elle sera difficile à négocier à cause de l'éloigneraent, cependant, quelque considérable que soit la somme, si le roi en était porteur je ne doute pas qu'il n'en tirât parti.

Macchiavelli a grand besoin d'argent : tant que j'en aurai, sans doute il n'en manquera pas. Je ne pense pas que pour rien au monde ' vous deviez le rappeler ; je prie vos seigneuries de permetire qu il reste avec moi jusqu'à ce que l'affaire soit entièrement terminée, parce que sa présence est nécessaire ici. Si l'affaire des cinq cent cinquante-neuf florins était arrangée , son retour et son voyage ne seraient pas aussi périlleux. Dans fous les cas, je suis persuadé qu'il ne refuserait ni fatigues ni dan- {^ers pour l'amour de la république.

Frainçois Vettori.

ïrente. le 8 février 1507 (1508).

MACÎIIFIQUES SEIGNEURS

Vous trouverez ci-joint copie de la lettre que je vous ai adressée de Trente , le 8 , par le courrier Orlolano. Ce même jour l'empereur, ayant appris que j'étais arrivé à Trente par une lettre qu'on lui avait écrite, me fit savoir qu'il n'était qu'à deux lieues de cette ville, et de son côté Lang me fit demander si , d'après le courrier que j'avais reçu , je n'avais rien à lui communiquer. Examen fait de votre lettre, je ne crus pas devoir lui faire de nouvelles propositions, parce que je vis bien que je serais refusé si je n'offrais que cinquante mille ducats dont le premier payement n'aurait lieu que lorsqu'il serait arrivé sur le territoire ennemi ; et il me parut prématuré de lui offrir de faire ce premier payement à Trente , puisque ses affaires paraissaient plutôt se détériorer que s'améliorer. Afin que vos seigneuries fussent parfaitement instruites à cet é{',ard , je vous marquai par ma lettre du 17 que Ton m'avait assuré que Trente était en Italie, et qu'en promettant ainsi le premier payement sur un territoire entièrement italien, l'empereur aurait pu chicaner et l'exiger à Trente. Voilà pourquoi j'ai voulu que vos seigneuries y fissent attention. Cette observation du reste était de moi, et ni l'empereur ni qui que ce fût ne m'en avait parlé. Aujourd'hui vos seigneuries m'ordonnent , ne pouvant faire autrement et vu la situation des affaires, de promettre ce premier payement à Trente; et moi,quivoisque les affaires de l'empereur semblent prendre une tournure moins active et moins heureuse, je ne promettrai rien, et je donnerai à mon voyage la meilleure excuse qu'il me sera possible de trouver.

Je ne sais si vous serez contents. J'ai reçu ordre de la part de l'empereur de retourner à Botzen : ce prince y arriva deux jours après et m'engagea, ainsi que le cardinal et tous les autres envoyés, à aller nous établir à Méran, petite ville éloignée d'ici de trois milles, et cela, pour faire place aux troupes qu'on attend. L'empereur est parti aujourd'hui, les uns disent pour aller à Innsbruck, d'autres à Brunecken S vers le Frioul, afin de faire avancer des

* Bruuecken, dans l'évéché de Brixen.

LÉGATIONS ET ^MISSIONS

troupes. Quant à moi , comme je vous l'ai marqué dans ma Isttre dont copie est ci-jointe, je me trouve très-embarrassé par votre lettre du 29 , et pour tout au monde je serais fort aise (l'être délivré d'un fardeau capable d'effrayer l'homme le plus hardi. Si on me disait qu'étant sur les lieux, je suis à même de décider, je répondrais que je ne puis que me rapporter à ce que vos seigneuries ordonneront, et je n'ai eu si grand soin de leur marquer exactement tout ce que j'avais vu et entendu qu'afin qu'elles pussent déterminer elles-mêmes ce qu'il y a de plus avantageux pour la république.

Ma dernière lettre vous a appris tout ce qui se passait. Rien de nouveau jusqu'à présent, si ce n'est qu'il arrive toujours quelques gens d'armes pour Trente , quoique tous ceux qui avaient marché vers les frontières ou du côté de Roveredo soient revenus dans cette ville. On dit encore qu'il y a beaucoup de troupes dans le Frioul , dans la partie qui appartient à l'empereur. Il paraît qu'il ne manque plus rien à ce prince que de l'argent ; il serait cependant très-possible qu'il s'en procurât promptement et facilement sans que l'on sût par quels moyens. 11 existe en effet en Allemagne beaucoup de villes extrêmement riches qui pourraient lui en fournir plus qu'il ne lui en faut; il pourrait aussi en tirer du pape, des Vénitiens et même du roi de France , en s'arrangeant avec eux , et s'en procurer par mille autres moyens secrets qu'on ne peut pas plus deviner que ceux-là. Je n'ai pas voulu promettre de premier payement à Trente , parce que je n'ai pas vu les choses au point où vous m'avez recommandé de les laisser aller avant de rien promettre. D'un autre côté, actuellement que je m'en vais à Méran et que je m'éloigne de la cour, je ne voudrais pas que l'empereur eût d'assez grands avantages pour que je ne fusse plus à temps de lui faire mes offres, dans la crainte que vous ne me blâmiez et que vous ne m'accusiez d'être la cause de la ruine de votre ville pour n'avoir pas fait mes offres à temps. Cependant je me déciderai à prendre le parti qui me paraîtra le plus raisonnable, et quoi qu'il arrive, je ne crois pas qu'on puisse rien me reprocher.

Je désirerais bien recevoir promptement la réjwnse de vos seigneuries aux lettn^ qua dû

leur remettre Diavolaccio, afin d'avoir toute tracée la marche sûre que je dois suivre. Vos seigneuries seules peuvent savoir la manière dont on peut traiter avec l'empereur, et obtenir la garantiequ'elles désirent : je pense donc qu'il est nécessaire qu'elles adoptent un de ces partis : le premier, pour terminer plus sûrement , serait que vos seigneuries allassent jusqu'à cent mille ducats, ou même plus , en distri- " buant les payements le mieux qu'il serait possible ; qu'elles promissent alors le premier payement à l'arrivée de l'empereur, dans la première ville d'Italie qui ne lui serait pas soumise : peut-être qu'il serait ébranlé par l'importance de la somme ; le second moyen serait de lui promettre une somme moins considérable , mais payable sur-le-champ sans aucune condition. Dans ce cas quarante ou cinquante mille ducats en deux payements suffiraient ; mais il faudrait les offrir avant qu'il entrât en Italie et qu'il fût vainqueur, parce qu'après Une serait plus temps. En faisant ainsi ce premier payement d'avance il pourrait se faire que le second n'eût pas lieu, et que l'empereur se laissât gagner par cette somme à cause de l'utilité dont elle lui serait pour le moment. Si par un de ces moyens on parvenait à obtenir de ce prince la garantie et un traité définitif, vos seigneuries pourraient ensuite employer un troisième moyen qui rentrerait dans les propositions que l'empereur a faites jusqu'à présent ; savoir : de lui prêter dix ou quinze mille ducats , pour capter la bienveillance de Sa Majesté et se mettre pour ainsi dire à sa disposition , s'il était vainqueur , dans l'espérance qu'il en userait bien avec vous, comme l'espère Pandolfe Petrucci. Toutes ces façons de voir ne sont fondées sur rien de certain, mais sur de simples conjectures sur lesquelles je pourrais me tromper ; et, quoique par mes dernières lettres j'aie dit à peu près la même chose à vos seigneuries, j'ai voulu les particulariser dans celle-ci , afin qu'elles pussent les examiner de nouveau et m'envoyer des ordres précis.

Si j'écris ainsi , ce n'est pas que ce soit matière à soumettre à vos délibérations, mais pour que vous connaissiez bien à fond toute l'affaire, pour qu'on ne m'accuse pas de présomption, et qu'on soit convaincu de la bonne foi et des peines que je me donne pour la terminer selon

LEGATION AUPRES DE L'EMPEREUR

vos vœux. Je prie donc de nouveau vos seigneuries de me donner des instructions , des ordres positifs , parce que je ne puis voir ici les objets sous un autre point de vue que celui sous lequel je les présente dans mes lettres. Si j'étais le seul à voir ainsi je pourrais craindre de me tromper; mais, depuis le plus sage jusqu'au moins sensé, tout le monde pense de même. On juge quelquefois mal quand on demeure à la cour, mais je crains bien de juger plus mal encore actuellement que je vais en être éloigné. Quoique par votre lettre du 29 vous m'autorisiez à offrir le premier payement à Trente , je verrai s'il est nécessaire de me servir de votre permission , dont je n'userai qu'aux conditions que vous y mettez. L'empereur pourrait bien chercher à pénétrer en Italie par le Frioul , ou par la Valteline , ou par la Bourgogne ; et si alors on lui offrait de le payer à Trente , il pourrait bien prendre cette offre pour une moquerie. Vos seigneuries ne doivent donc pas compter sur les instructions qu'elles m'ont données , et il est nécessaire qu'elles m'en donnent d'autres plus précises et plus sûres, et cela sans y mettre aucune condition : elles peuvent le faire d'autant plus aisément qu'elles sont au fait de tout ce qui se passe autant et plus que moi. Je suis bien fâché que les chemins soient fermés comme on le dit, et que vos ordres ne puissent m'arriver avec la célérité que les affaires exigeraient; mais je prie vos seigneuries d'employer tous les moyens pour qu'il m'arrive quelqu'un, soit à pied , soit à cheval. J'aurais bien envoyé Macchiavelli à la cour, comme je l'envoyai dernièrement à Trente lorsque je restai ici; mais peut-être que cela déplairait , et il ne faut pas aller contre les ordres que nous avons reçus , de peur qu'on ne nous renvoyât de l'Allemagne l'un et l'autre. Il faut d'ailleurs se conformer aux usages des pays où on se trouve.

Je pars aujourd'hui pour Méran. Je ne veux pas oublier de marquer à vos seigneuries que , causant avec quelques-uns des premiers personnages de ce pays-ci , ils voulurent me prouver que rien n'était plus avantageux que les derniers événements, et ils ajoutèrent qu'avant qu'il fût un mois on verrait que l'empereur s'était conduit avec la plus grande prudence , et qu'il en résulterait pour lui les plus grands avantages. D'autres personnes, moins considé-

rables à la vérité, prétendaient que l'empereur n'avait fait cet essai que pour prouver à l'empire qu'il lui fallait de plus grandes forces et qu'il était de son honneur de lui fournir tout ce dont il aurait besoin. Quelques autres, en discourant sur le même objet , assurent ou qu'il aura de la peine à réussir , ou qu'il sera forcé , si le pape ne lui fournit pas d'argent , à faire sa paix avec le roi de France ou avec les Vénitiens, et qu'il n'a fait cette démarche que pour démontrer à l'empire la nécessité où il se trouve de traiter avec l'une ou avec l'autre de ces deux puissances. D'autres se bornent aux raisons détaillées dans ma précédentelettre. Actuellement, quels que soient les véritables motifs , comme vos seigneuries sont instruites, elles les examineront et en tireront le parti que leur sagesse leur dictera : elles verront s'il vaudrait mieux se mettre à découvert vis-à-vis de lui, quel que soit d'ailleurs le résultat de son entreprise, parce qu'il serait très -facile que le roi de France abandonnât tout le monde , se trouvant très-mécontent de chacun en particulier. Vos seigneuries peuvent mieux que personne peser tout ce que je viens de dire , prendre un parti à cet égard et ensuite me faire connaître leurs volontés. Je me recommande , etc.

Bolzen, le 14 février 1507 (1508J.

Je ne veux pas oublier de rappeler respectueusement à vos seigneuries que, dans le cas où il faudrait en venir à une conclusion quelconque , on désirerait ici que j'eusse des pleins pouvoirs.

Je croyais Simon déjà à Bologne , et il est arrivé hier au soir ici. Il m'a dit qu'il avait été forcé de revenir sur ses pas: parvenu à laPietra, les Allemands n'ont pas voulu le laisser aller plus loin. L'empereur a mis partout des gardes qui ne laissent passer personne sans permission de sa part. Il a pris ces précautions afin qu'on ne puisse donner avis de ses préparatifs. Comme j'ignorais cette consigne au départ du courrier, je n'ai pas pu lui procurer une permission : je vais aujourd'hui le renvoyer et tâcher de lui obtenir un passe-port. Cette lettre renferme tout ce qui s'est passé jusqu'au 14 de ce mois ; nous voici au 19 : rien de nouveau pendant ces cinq jours. Nous sommes à Méran, éloignés de la grande route, où nous ne voyons ni n'entendons rien dire; seulement ceux qui vien-

446 LEGATIONS

nent de Botzen et de Trente rapportent qu'il passe continuellement de l'inFanltric et de la cavalerie pour cette dernière ville , et que dans CCS cinq jours il e.st passé à Holzeu plus de trois mille fantassins ; qu'on y en attend. cunlinuellenient, et qu'il en est encore arrivé plus de cinq cents. On dit qu'il y en a trois mille à Landrech, qui est éloigné d'ici de deux jours de marche, et qu'ils viendraient de ce côté-ci ; et de sorte que les affaires paraissent plutôt se ranimer que se ralentir. L'empereur est toujours à Brixen. On ne sait ce qu'il fera, s'il viendra par ici ou s'il se retirera simplement dans le Frioul. D'un autre côté, je me trouve ici toujours dans le même embarras dont je vous ai parlé et qui est le même qu'éprouvent tous ceux qui y sont, parce qu'il n'j" a personne qui puisse raisonnablement prévoir , je ne dis pas comment finira, mais même comment commencera tout ceci. Voilà pourquoi j'aurais désiré que cette lettre vous fût parvenue promplement , pour avoir plus lût votre réponse et pour que vos instructions précises pussent me guider sûrement dans l'exécution des ordres que vous m'avez donnés. Tout cela n'a pas -réussi , et ce qui m'a encore plus chagriné c'est que j'ai appris que Diavolaccio, qui devait revenir avec votre réponse à ma lettre du 29, avait été dévalisé et qu'il était retourné sur ses pas; de sorte que tous les contre-temps possibles paraissent augmenter mes embarras. Quoique je n'aie pas besoin de nouveaux ordres pour offrir cinquante mille ducats dont vingt mille payables à Trente, comme votre dernière lettre m'y autorisait, je ne puis cependant prendre sur moi de faire cetle offre, d'après la recommandation que vous me faites de ne rien offrir que l'arrivée de l'empereur ne soit certaine. Aussi vous ai-je écrit que vous ne deviez pas compter que je pusse remplir une commission purement hypothétique , et que vous deviez donner des ordres positifs; et je vous le répète encore dans celle-ci. D'un autre côté j'observerai bien tout pour attendre , s'il est possible, votre réponse à ma lettre du 24, ou à celle du 8 , ou à celle-ci ; mais les affaires semblent prendre une telle consistance que si cette entreprise commençait avec cette fureur qui caractérise presque toutes les entreprises ultramontaines , je ne serais pas à temps. J'ignore encore si cette offre serait

ET MISSIONS

j acceptée, et si alors même il ne serait pas dangereux de l'avoir faite. En un mot, je ne crois pouvoir me décider à rien avec les instructions que j'ai : voilà pourquoi je voudrais avant de faire aucune démarche avoir votre réponse à ma lettre du 24 s'il n'est pas possible d'en avoir d'autres. En attendant je me conduirai comme le ciel me l'inspirera ou comme je le jugerai avantageux à notre patrie, et je croirai être toujours justifié aux yeux de Dieu et des hommes. Méran, le 19 février 1507 (1508).

Ce n'est qu'aujourd'hui, 23 février , que je suis parvenu à obtenir de Paul de Lichtenstein la permission pour mon exprès : il partira demain, mais je ne sais à présent s'il pourra aller jusqu'à Rovère. Pour ne laisser passer aucune occasion , j'ai hasardé il y a deux jours une autre lettre que j'ai confiée à deux aventuriers qui s'en vont en Italie. J'y ai rappelé en peu de mots ce que renferme èelle-ci. J'y demande réponse à la leitre que Diavolaccio vous a rapportée; je vous y répète, comme je l'ai fait encore ici, que sans de nouvelles instructions je ne puis exécuter les ordres que renferme votre lettre du 29 , même quand le moment m'en paraîtrait favorable , parce que vous voulez que je désigne Trente, et que si par hasard l'empereur passe parle Frioul cette offre aura l'air d'une dérision. Ce prince ayant ensuite donné toute sorte de preuves qu'il désirait se faire bien payer la garantie que vous lui demandez, il n'acceptera pas ce que vous lui offrez, à moins qu'il ne soit mal dans ses affaires; et dès lors il no sera plus en mesure de remplir vos vues. Au reste je vous détaille dans cette lettre les rai.sons qui empêchent de décider si ses affaires vont bien ou mal. Peut-être pourrait-il se radoucir en voyant cette somme, si d'un côté' on avait les effets tout prêts et que de l'autre on lui donnât des paroles sûres; car alors, comme je vous l'ai déjà marqué , il se radoucirait à cause de la pénurie où il se trouve s'il voyait de l'argent comptant. Enfin je vousrépèle ici que sous tous les rapports il me faut de nouveaux ordres, et tellement propres à se prêter à toutes les circonstances et à tous les accidents qu'ils puissent me suffire, à cause de la difficulté des communications qui ne permet pas de les multiplier. L'empereur est resté jusqu'à avant- hier à Brixen, à deux journées de Trente; depuis

LEGATION AUPRÈS DE L'EiNIPEREUR.

ce temps-là, il est allé à Brunecken, sur la route du Frioul. U est arrivé à Méran , où nous sommes, mille hommes d'infanterie qui y ont séjourné; on assure qu'il doit encore en passer trois mille qui se rendront à Trieste. On dit qu'il doit réunir dans celte ville dix mille homraesd'infanterieet quatre mille de cavalerie, et l'on croit que l'empereur , à la tète d'une force considérable, attaquera du côté du Frioul. Quant à la quantité de troupes qu'il a ou qu'il doit avoir avec lui , je ne puis pas plus le savoir que vous ne savez ce qui se passe à Naples lorsque vous n'y avez personne pour vous en instruire. Il est donc inutile de chercher à bien juger ce qui se passe ici : il faut seulement s'en remettre à la grâce de Dieu dans tout ce qu'on fera. Ce qui me tourmeniele plus, c'est d'être ici comme dans une île perdue, et de n'en pouvoir sortir ni envoyer personne sans une permis- < sion. Je me recommande, etc. j

François Vettori. i

Méran, le 23 février 1507 (1508). I

P. S. J'ai donné ordre à Simon de prendre la poste dès qu'il sera à Bologne afin d'arriver j plus tôt . et pour cela je lui ai compté cinq ducats d'or que je prie vos seigneuries défaire remettre à Paul , mon jeune frère. '

LETTRE VIII

Si je croyais que Simon fût arrivé avec mes lettres des 14, 19 et 23 février, je n'aurais pas besoin de vous répondre; mais dans l'incertitude où je suis, je vais vous rappeler en peu de mots ce qui s'est passé pendant tout le mois dernier jusqu'à présent, ce qu'on conjecture devoir arriver et ce qu'on pense du résultat de Cftte entreprise. Je dirai ensuite un mot de l'état dans lequel se trouvent vos affaires auprès de l'empereur, et ce que nous avons à espérer d'après sa manière d'agir. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai écrit les 24 , 25 et 26 janvier et le l'''" février : je pense que ces lettres vous sont parvenues, quoique je n'en aie eu aucune réponse. Je crois aussi que vous avez reçu celle du 8 février dont j'avais chargé Ortolano , et dans laquelle je vous faisais part de toutes les difficultés que je rencontrais ici. Je vous y

disais que l'empereur avait, le 5 de ce mois, fait attaquer Roveredo par le marquis de Brandebourg avec environ deux mille hommes, et qu'il était parti le même jour , à la tète de cinq mille hommes , pour aller en personne attaquer les sept communes sur la montagne de Siago, en face de Vicence, et qu'on croyait que ces deux entreprises réussiraient à cause des précautions qui avaient été prises; mais le 7, au grand étonnement de tout le monde, il s'était retiré à Botzen. Depuis ce temps-là il .s'est rendu à Bi-ixen, à deux journées de Trente, du côté d'Innsliruck,puis à Brunecken, et enfin sur la route du Frioul , à la tète d'environ six mille hommes des milicesdu pays : il a pillé une vallée appartenant aux Vénitiens, l'espace de quarante milles; et il est arrivé le 26 à Brunecken des lettres qui annoncent en propres termes : a L'empereur s'est emparé de la vallée de Coadauro, par laquelle on passe pour se rendre à 0 Venise par le Trévisan, Il a laissé derrière lui oie château de Bustauro, qui appartenait autre- «fois à l'église d'Aquilée; il s'est rendu maître «de celui de Sainf-Marlinet de plusieurs autres «endroits moins considérables, entre autres du «château délia Pieva , dont le commandant a «pris la fuite dès qu'il a vu arriver l'ennemi, 11 a 0 encore soumis la vallée de Comoligon dont les « comtesSaviniani avaient le commandement. Il a 0 ensuite ordonné à ses troupes de uiarcher contre 0 le Trévisan, etc. » Voilà tout ce qu'on a appris de certain de ses progrès. J'ai entendu hier quelqu'un dire que l'empereur devait être aujourd'iiui, P'" mars, à Séverine, et dans deux jours à Innsbruck. On croit qu'il y va pour y ramasser des fonds, y mettre ses diamants en gage, etc. , etc.

Rien de nouveau du côté de Trente depuis que l'empereur n'y est plus. Il est seulement passé par ici et par Botzen environ deux mille fantassins et deux cents cavaliers qui se rendent dans ces cantons. Tel est le point où se trouve aujourd'hui l'entreprise, et vos seigneuries voient que la situation est telle qu'il n'y a personne qui ose prévoir comment elle finira; et cela, parce que tout le monde ignore si l'empereur jouit de quelque faveur en Italie. Tout ce qu'on dit, c'est que les Vénitiens manquent aussi d'argent et qu'ils ont peur. 11 y a deux jours que l'empereur a fait partir, on ne sait pour où, un de ses

448 LEGATIONS ET MISSIONS

conseillers qui était l'année dernière ambassa-

deur à Naples : on croit qu'il est allé à Venise pour s'aboucher avec les Vénitiens qui l'avaient demandé. On ne doute pas que l'empereur n'accepte la paix, s'il trouve le moyen de la faire, ou avec les Vénitiens ou avec le roi de France, quoique le cardinal ait eu avis que cette derinière puissance était restée jusqu'à présent parfaitement tranquille.

On ignore comment le pape pourra faire sa paix avec l'empereur, mais on croit qu'il y a quelque irritation entre eux , parce que le cardinal se plaignait que, depuis le départ de Memmiugeu jusqu'ici , l'empereur ne lui avait pas adressé la parole , et que même alors il lui avait dit avec colère qu'il ferait voir à tout le monde qu'il pouvait faire la guerre sans le secours du pape et sans celui d'aucun roi. En définitive personne n'ose asseoir le moindre jugement, parce que chacun est convaincu qu'il est difficile que l'empereur fasse quelques progrès contre les Vénitiens et le roi de France sans le secours du pape, ayant surtout mis la plus grande lenteur au commencement de cette guerre, et leur ayant par là donné le temps de se préparer à la défense. D'un autre côté . les ressources de l'Allemagne sont si grandes qu'il peut en un instant faire revivre une entreprise abandonnée , et à plus forte raison redonner de la vigueur à une affaire qui est déjà en train. Tous ceux qui cherchent à deviner ce qui se passe disent que l'empereur n'a eu d'autre but en faisant cette première démarche que d'engager l'empire à lui fournir de nouveaux secours : aussi la diète lui en a-t-elle accordé pour six autres mois , avec autorisation à cinq électeurs de les prolonger pour six autres mois encore si ceux-ci ne suffisent pas ; et l'empereur a fait cette attaque pour prouver leur insuffisance.

Le cardinal reçut hier un courrier de Rome : aussitôt il se mit à écrire de fort longues dépêches et il les envoya à la cour. Quelqu'un qui 'iouit d'un certaine considération lui ayant der.iandé ce qu'il y avait de nouveau, il lui ré- [: Hidit qu'il y avait beaucoup de bonnes nouvelles , qu'on les saurait avec le temps : c'est tout < i' qu'il en a pu tirer. Je puis vous dire ici quelle est la position de l'empereur vis-à-vis des puissances étrangères : le loisir dont nous jouissons

tous m'a fourni l'occasion de m'en instruire. L ambassadeur d'Aragon m'a dit que l'empereur n'avait pas entendu ses intérêts en ne cherchant pas à s'attacher le roi son maître, parce que celui-ci ne voulait se réserver que le gouvernement de Castille, à condition que son neveu hériterait de tous ses États puisqu'il mourrait sans héritier : l'empereur n'a pas voulu y consentir, et en cela ce ministre prétend qu'il a eu tort , parce que son maître l'aurait aidé et à faire la guerre et à conclure la paix.

De plus, l'ambassadeur d'Angleterre a appris depuis son arrivée que, quoique l'on pense toujours au mariage avec le fils de l'archiduc, on ne le regarde pas comme fait tant que son roi n'aura pas épousé madame Marguerite ; que l'empereur, qui ne voulait pas de ce dernier mariage, traînerait l'affaire en longueur, et que la non-réussite de ce projet pourrait bien faire manquer l'autre; qu'en conséquence son maitre ne ferait pas pour lui tout ce qu'il ferait s'il avait obtenu madame Marguerite. J'ai déjà marqué à vos seigneuries ce qui regardait les Suisses, et il y a longtemps qu'on n'en parle plus ici. Que vos seigneuries jugent donc, car personne ici n'oserait le faire, qu'elles jugent, dis-je, les motifs qui font faire les préparatifs de guerre à la France, jusqu'à quel point on y est disposé à la paix , et avec le pape , etc. ; car d'ici il est impossible de rien déterminer. C'est ce qui m'a fait demander et me fait encore demander aujourd'hui que vos seigneuries veuillent bien me donner des ordres positifs , et qu'elles se décident à quelque chose. Quant à vos affaires, elles sont dans la même situation où elles étaient lors de la lettre que Diavolaccio vous a apportée , et à laquelle je demande j réponse. Je crois qu'il est décidément nécessaire, j d'après tout cequise passe, que puisque vous vou- L lez obtenir une garantie et en finir une fois pour L toutes avec l'empereur, vous preniez un de ces \j^ deux moyens : le premier, de porter la somme jfj que vous voulez offrir à cent mille ducats et au jj delà , dont le premier payement se ferait dans ^ la première ville d'Italie dont il s'emparerait, et , ce serait le plus sûr; le second moyen serait do ||, vous obliger, sans aucune condition de sa part, à j j lui payer 50 ou 40 mille ducats ; de lui en dpnner la moitié sur-le-champ, et pour ceia d'avoir j, les fonds tout prêts, l'autre moitié payable dans

LEGATION AUPRES DE L'EMPEREUR

deux ou trois mois. Dans le premier cas la quotité de la somme pourrait le tenter, et dans le second il le ferait par l'utilité dont cette somme lui serait tout de suite. Ce dernier moyen est le plus dangereux, et ce serait s'exposer. Vos seigneuries pourraient en employer un autre : le suivant, par exemple, qui serait d'obtempérer à sa demande en lui prêtant une somme quelconque sans parier de garantie, en s'abandonnant ensuite à sa discrétion et à sa bonne volonté. Mais dans ce cas, au lieu des 25 mille ducils qu'il demande, on pourrait en offrir 12 ou 15 mille. Je pense qu'il est nécessaire que vos seigneuries prennent un de ces trois partis si elles veulent décidément terminer, non quej'aieà cet égard la moindredonnée ; (outce quejedisesl par conjecture, et je pourrais bien me tromper : voilà pourquoi j'ai tout mis sous les yeux de vos seigneuries, afin qu'elles puissent se décider pour ce qu'elles jugeront le plus avantageux. Je n'ai pas offert le payement de 20 mille ducats à Trente, parce que, quand je n'aurais pas eu d'autre motif, je craignais, sans en être cependant certain, que comptant sur une forte somme de votre part, il ne refusât les 20 mille ducats, à moins qu'il ne fût dans le plus grand besoin, et alors votre but ne serait pas rempli. Outre cela, en offrant de faire ce payement à Trente, et l'empereur n'y étant pas ou n'ayant pas dessein d'y aller, mais bien de pénétrer en Italie par un ïutre côté, j'avais peur qu'il ne prît cette offre ■)0ur une plaisanterie. J'ajoute donc qu'il me "aut de nouveaux ordres , et qu'ils soient si bien calculés sur toutes les probabilités et tous les vénements qu'une seule lettre suffise, à cause de îa difficulté des communications qui empêche ie multiplier les courriers. D'ailieurs le temps î'écoule, et un mois ne sera \rds passé que l'empereur sentira la nécessité de prendre enfin un parti ou pour la paix ou pour la guerre , à moins ju'il ne veuille devenir la risée de toute l'Eu- ■ope. A quelques détails près, cette lettre renferme, je pense, tout ce que je vous ai écrit par Simon. Je vais chercher les moyens de vous la Faire parvenir. Outre tous les désagréments pe j'éprouve, je suis contrarié par deux circonstances particulières : la première, d'être loin de la cour ; la seconde, de ne pouvoir ni m\is écrire ni recevoir de vos nouvelles. Je suis toujours étonné que vos seigneuries n'aient pas

alÀCGUIAVELU. 11.

encore répondu aux lettres que Diavolaccio leur a remises ; et quoique l'on m'ait dit qu'il avait été volé dans la route , cependant comme il arrive ici des lettres de Sienne et de Rome, je ne sais pourquoi je n'en reçois aucune. Comme l'empereur fait la guerre aux Vénitiens et que vos seigneuries m ont toujours dit qu'ils étaient les seuls qui menaçassent la liberté de l'iialie, j'ai pensé que vous vouliez terminer totalement avec lui puisque vous tardez si longtemps à me faire réponse. Mais je reviens encore à mon premier dire : qu'il faut que vous m'envoyiez des instructions sur chaque objet et sur chaque pas que j'ai à faire. Si vous croyez que je doive compter l'argent ici, il faut y ajouter des lettres de change, et dans ma dernière lettre je vous ai marqué que vous pouviez pour cela piendre le moyen des Fugger de Rome. Que vos seigneuries n'aillent pas s'imaginer que la commission qu'elles m'ont donnée par leur lettre du 29 puisse me suffire; car, comme je le leur ai marqué, je ne pourrais user de ces pouvoirs que pour Trente et quand je verrais les affaires en bon train ; mais alors l'empereur n'en voudrait plus , surtout l'argent n'étant pas prêt à être compté. On lui ferait même ces offres à Trente, comme comptant, qu'il ne les regarderait pas comme telles, puisqu'il faudrait un mois au moins pour envoyer et faire revenir des lettres de change. Il n'y a donc aucun fondement à faire sur tout cela.

Nous voici au 7 mars; l'empereur est à Innsbruck. Il y a trois jours que le légat reçut avis de la cour que les députés de l'empire avaient consenti à proroger les secours encore pour six mois , et que l'empereur était plus content que jamais. Cette circonstance m'a empêché de faire partir ma lettre; mais on n'a rien entendu dire. On croit que ce prince reviendra ici dans six ou huit jours, pour se transporter ensuite oii il jugera nécessaire. Les troupes qui étaient à Trente, et qui sont au nombre d'environ neuf raille hommes, tant infanterie que cavalerie , sont parties il y a trois jours et ont été camper à Barco, château opposé à Roveredo, sur l'autre rive de l'Adige et sur la route qui va en Italie ; Roveredo est sur la route. Ils se sont emparés de ce château de Barco et ont forcé le commandant à se rendre à discrétion dans les trois jours pendant lesquels

LEGATIONS ET MISSIONS.

iis attendaient leur artillerie. La f^arnison, au nombre (le quarante hommes, a été faite prisonnière de guerre. On ne dit pas si les troupes ont poussé plus loin ; les ii:.s prétendent qu'elles niarcliiToiit contre le castel Brelloiiico qui est du même côte, d'autres contre Roveredo qui est défendu, à ce qu'on assure, par quinze cents Espagnols. On n'entend plus rien dire de cette armée ni de celle qui est du côté de la Marche Trevisane , ni d'aucune autre troupe : tout ce qu'on sait, c'est que, depuis le commencement du mois, il est parti de Trente pour Roveredo quatrevingts chariots d'artillerie, et deux chariots chargés de chaînes pr()|ires à jeter.des ponts. On ne sait plus rien des projets ultérieurs de l'empereur, sinon qu'il y a deux jours que l'on annonçait que les cantons donnaient à la France deux mille cinq cents hommes. Celui qui m'apprit cette nouvelle m'a ajouté que Lang n'avait pas nié la chose, mais qu'il avait dit qu'ils en donneraient autant à l'empereur. Vos seigneuries peuvent être mieux informées de tout ceci par la voie de la Lombardie, comme aussi elles peuvent également mieux juger que nous de tout ce qui se passe entre l'empereur, la France et le pape.

Fraivçois Vettori.

Botzen, le 24 février 1507 (1508).

LETTRE IX

MAGNIFIQCES SEIGNEURS ,

J'ai joint à cette lettre le détail de tout ce qui s'était passé depuis le '24 février jusqu'au 7 de ce mois-ci. Quoiqu'elle renferme certains articles que je pourrais ou taire ou modifier dans celleci . cependant je l'envoie telle qu'elle a été écrite afin que vos seigneuries , connaissant exactement tout ce qui s'est passé jusqu'à présent, puissent asseoir un jugement plus sûr, être au fait des changements journaliers qui arrivent, et plaindre celui qui est forcé d'en faire la base de sa conduite. Je l'avais donc écrite le 7 au matin; je voulais la remettre à un Romain , qui n'a pas voulu s'en charger. Ce même jour, environ vers la vingt -deuxième heure, le commandant du Tyrol fit savoir à tous les ambassadeurs qu'il désirait leur parler, de la part de l'empereur, dans la maison de l'en-

voyé de Raguse. Quand nous y fûmes tous réunis il nous fit voir les ordres de l'empereur; il ajouta que ce prince ayant appris que les Suisses s'étaient déclarés contre rem[)ire en faveur de la France, et qu'ils lui avaient même déjà fourni six mille hommes, il avait résolu de leur déclarer la guerre; qu'il désirerait en conférer avec le légat et les autres députés, et que nous nous transportassions par Brixen à Innsbruck. Nous lui répondîmes que nous étions prêts à obéir, que nous allions nous rendre chez le légat et en conférer avec lui. Nous allâmes donc chez ce prélat , qui était disposé à ce voyage : il nous enjvagea seulement à vouloir bien dilférer notre départ jusqu'au lundi suivant, et nous dit qu'il enverrait un exprès au roi, pour lui faire nos excuses et lui annoncer que nous partirions tous ensemble. Je pense qu'il prit ce parti-là pour voir s'il n'y avait pas moyen de se dispenser de ce voyage. Nous nous conduisîmes d'après ses avis, et le lundi, qui était le 13,nousquiltàuies Méran. Pendant ce temps-là Ion apprit que l'armée de l'empereur qui était aux environs de Roveredo n'avait fait aucun progrès , mais qu'elle était toujours près délia Pietra ; qu'environ treize cents fiuitassins faisant partie de celle qui était dans le Trévisan s'étaient détachés , sous les ordres d'un capitaine téméraire, pour aller piller et saccager et que, sétant engagés dans une vallée sans précaution, ils avaient été assaillis à coups de pierre, cernés par les paysans et par environ six mille hommes d'infanterie et de cavalerie vénitienne; de manière qu'il n'en était échappé que trois cents qui .s'étaient rendus à discrétion, et que les autres qui s'étaient défendus avaient été tous massacrés. Cette affaire a soulevé toute l'Allemagne contre les Italiens et surtout contre les Vénitiens; et le prêtre Lucas, que je vous avais dit avoir été à Venise, en est revenu et a annoncé qu'on l'avait renvoyé dès qu'on avait reçu la nouvelle de la victoire. L'empereur en apprenant cette nouvelle s'est contenté de.dire qu'ils avaient mérité leur sort, parce qu'ils ne devaient pas ainsi s'éloigner de l'armée ; et pour que pareil désordre n'arrivât plus il y a envoyé le duc de Brunswick, homme réputé habile dans le métier des armes. Avant notre départ de Méran , le légat reçut le 20 une lettre qui lui annonçait que l'empereur avait quitté Innsbruck et avait été en Souabe , que son projet était d'y

LÉGATION AUPRES

convoquer la diète du pays, pour engafjer tous les habitants à se déclarer contre les Suisses, et que, lorsqu'il serait à Innsbruck, le coadjuteur de Brixen lui ferait connaître les intentions de l'empereur. Nous sommes donc arrivés ici hier avec le léfjat : le coadjuteur n'a rien fait dire à ce dernier, si ce n'est qu'il n'avait point dordre.

Nous apprîmes en route par des lettres que le légat reçut, non rie l'empereur mais d'un étranger, qu'il n'était pas vrai que les Suisses se fuvsent déclarés contre ce prince; que simplement plusieurs milliers de Suisses étaient partis pour aller servir la France, et cela sans aucun ordre de la diète; que celle-ci avait fait arrèier les députés français qui se trouvaient là, et avait fait savoir à là France que si on ne leur renvoyait pas leurs hommes ils ne rendraient pas leurs prisonniers. Il ajoutait que les Grisons avaient fait punir de mort quelques personnes qui distribuaient de l'argent dans leur canton au nom du roi de France; que l'empereur assemblerait cette diète en Souabe pour les faire déclarer, non contre les Suisses mais contre les Vénitiens, et pour en obtenir un secours extraordinaire outre le contingent que ce pays est obligé de lui fournir avec le resté de l'empire. Actuellement vos seigneuries verront ce qu'elles doivent croire de la vérité de ces deux nouvelles. Ce matin le légat a reçu une lettre de Mariano, auditeur de rote, qu'il avait envoyé auprès de l'empereur : il lui donne avis que Tempereurest à Kempten; qu'il a donné des ordres pour que la diète se réunisse à Ulm, une des principales villes de Souabe éloignée dici de quatre journées; que l'ouverture devait avoir lieu dimanche prochain ; que là devaient se trouver réunis , outre les envoyés du cercle de Souabe, ceux de la Suisse, ceux des princes et tous ceux qui, dans la diète de Constance, avaient été envoyés pour accorder la prorogation des subsides pour six autres mois ; qu'enfin l'empereur désirait que le légat et les autres envoyés s'y rendissent, si cela pouvait lui être agréable. Le légat n'a encore rien décidé sur cet objet, et il doit prendre son parti ce matin : je vous le connnudiquerai avant de fermer ma lettre.

On préiend , comme je vous l'ai marqué plus haut, que l'insulle faite par les Vèniiiens a soulevé toute l'Allemagne; qu'elle rendra chaque prince disposé à accorder et à envoyer de nou-

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