‹ Œuvres complètesChapitre 265 sur 323 · TROISIÈME LÉGATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME LÉGATION

qui manquait aux autres membres du conseil. Il m'a paru que mon discours lui avait été ^^réable, et il m'a assuré qu'il ne l'oublierait pas. -^e conserve cependant toujours l'opinion que je vous ai communiquée dans ma précédente lettre, savoir : qu'ils veulent vous mêler ouvertement dans cette guerre si elle a lieu. Gela ne m'empêchera pas de tenir le même langage aux autres, mais je le ferai de manière à ce qu'ils ne croient pas que je parle ainsi pour éluder l'exécution des traités qui existent entre vous. Il ne devrait cependant pas y avoir le moindre soupçon dans une affaire dans laquelle, comme dans celle-ci, les raisons sont si claires et si palpables. Le roi partira d'ici samedi ou lundi pour se rendre à To.urs, où se tiendra le concile qui devait s'assembler à Orléans. Il a renvoyé ses projets à cet égard à la saison prochaine. Au reste, comme je vous l'ai déjà écrit, tous ses desseins ne réussiront pleinement que lorsque l'Angleterre et l'empereur se réuniront à lui; mais s'ils lui manquaient de parole etsi lesSuisses se déclaraient décidément en faveur du pape, il se bornerait à rester sur la défensive dans ses États. On a ici fort bonne opinion de l'arrivée de Gut^ck. On a dit qu'il devait partir le 13, et depuis on n'en a plus entendu parler. Les ambassadeurs de l'empereur qui sont ici n'ont pas la momdref^crainte qu'il puisse s'élever quelque différend entre leur maître et la France, et ils ont ditqu'ovant qu'il soit peu le pape'aurait des occupations qui lui donneraient à penser à autre chose qu'à faire la guerre à Ferrare. Ils assurent qu'il marche par le Frioul , contre les Vénitiens, un corps de trois mille hommes d'infanterie fournis par la Bohême et deux mille cavaliers allemands. Le temps nous apprendra ce qu'il en est.

Depuis que ceci est écrit j'ai vu l'ambassadeur de Ferrare , qui m'a dit qu'il avait été arrêté que le grand maître enverrait sans retard à Parme trois cents lances et deux mille fantassins qui se jomdraient aux mille quatre cents hommes que le duc avait à Reggio. Son projet est, si I armée du pape s'avance pour attaquer la Mirandole, d'aller reprendre Modène; mais si les troupes du pape restent à Modéne, et que cette armée d'un côté, et de l'autre celle de M de Châtillon «, les y attaquent, il ne doute pas, si ' Maréchal de France.

ces ordres ne sont pas changés et si le pape ne j grossit pas considérablement son armée, que les I troupes de l'église ne soient forcées de se retirer. I On a publié aujourd'hui de la part du roi, tant ici que dans le reste du royaume, défen.se I à qui que ce soit de s'adresser à Rome pour aucune affaire ecclésiastique ou pour quoi que ce soit, à peine de punition corporelle et de confiscation des biens; en un mot, il a relevé ses sujets de l'obéissance au pape. On sait que le pontife ne cesse de dire qu'il est le maître de fr'.ire quand il voudra la paix avec la France : tous ces propos ne font qu'animer ici encore davantage. Le pape a peut-être rai,son aujourd'hui, mais s'il laisse le roi traiter avec l'empereur il pourrait bien se tromper. Quiconque lui tiendrait ce langage lui dirait la vérité, car s'il ne tire pas parti de cette occasion pour son propre avantage, il s'en repentira certainement. L'espoir qu'il a de détacher l'empereur du roi de France peut être fondé ; mais il faut qu'il lui offre et qu'il lui donne plus que ne le font ceux-ci : or, comme je vous l'ai déjà marqué, le roi de France est disposé à accorder à l'empereur tout ce qu'il exigera , car il n'y a ni agression ni mauvais traitement qu'il ne regarde comme plus supportable et moins humiliant que ceux qu'il éprouve de la part du pape. Il ne songe jour et nuit qu'aux mjures qu'il croit avoir reçues de Sa Sainteté, il ne respire que vengeance. Il m'a été encore une fois assuré par un personnage d'un grand poids

que l'em pereur ne tend à rien moins q u'à engager le roi de France à partager avec lui l'Italie'.

Voilà tout ce qu'il y a ici de nouveau. Je me recommande , etc.

Blois.le27août 1510.

LETTRE XV

MAGIMFIOUES SEIGNEURS,

.^îa dernière lettre, datée du 27, vous a instruits de tout ce qui se passait ici. Vos lettres du 17 , et la copie de celle que vous aviez écrite à Pandolfini et qui y était jointe, sont arrivées hier après dîner : elles m'ont instruit de la délibération que vous aviez prise au sujet de l'arrivée de Jean Girolami; je les ai communiquées à Robertet, mais je n'en ai pas parlé au

roi qui n'avait jamais voulu s'en ouvrir avec moi, etje n'ai pas eu occasion d'en faire part à d'autres. Votre délibération a fait plaisir à Robertet ; cependant il a dit qu'il craif^^nait qu'il ne fût plus temps quand bien même le pape consentirait à tout; mais que la poursuite de la négociation ne pouvait nuire , en ayant soin de ménager toujours l'honneur de Sa Majesté. Il m'apprit que les troupes du pape s'étaient portées du côté de la Mirandole, mais qu'elles avaient été forcées de se retirer avec une perte considérable; il me dit aussi qu'il était arrivé un courrier d'Allemagne, lequel entre autres nouvelles apporte

celle du départ de Gurck le 13

Je suis fâché que vos seigneuries motivent le refus qu'elles font d'envoyer leurs troupes sur ce que . . . .de Rome, parce que le roi ne voudrait pas que l'on sût qu'il a fait des démarches pour avoir la paix. Voilà pourquoi il n a jamais voulu m'en parler ni permis à aucun des siens d'<^n écrire, et voilà pourquoi il voulait que vous ne fissiez des démarches que comme de vousmêmes.^Vous avez donc eu tort de l'écrire à Chaumont, quoique ce ne soit pas à mauvais dessein. II me recommanda de n'en pas parler au conseil , comme je le rapporterai plus bas. J'eus cette conférence avec lui hier, à une heure de la nuit , après tout ce que je vais vous rapporter.

Aussitôt que j'eus reçu votre lettre, et que je connus par celle de François votre résolution relativement aux troupes que Chaumont vous avait demandées, je me présentai chez le roi , mais je ne pus lui parler, parce que Sa Majesté était encore enrhumée et qu'elle était chez la reine. Pour ne pas perdre de temps je me transportai chez le chancelier où le conseil était assemblé, et ayant été introduit, je leur dis qu'avant que vos seigneuries eussent reçu les trois lettres que je leur avais écrites d'après leurs propres instructions , et par lesquelles le roi demandait que vos seigneuries tinssent leurs troupes prêtes à marcher à la première réquisilion du grand maître si le pape faisait de nouveaux efforts pour soulever Gènes, le grand maître avait envoyé un exprès à vos seigneuries pour les engager à envoyer leurs troupes en } .ombardie pour le service du roi ; que vous désiriez bien sincèrement observer les articles du iraité signé avec la France; qu'en conséquence vous aviez donné des ordres pour mettre vos

LÉGATIONS ET MISSIONS

troupes en état de marcher; mais que comme vous aviez du temps devant vous, vous aviez cru que le bien du roi et le vôtre exigeaient que vous missiez sous les yeux de Sa Majesté et de Chaumont l'importance de la démarche que vous alliez faire, et qu'il était de leur devoir de prévenir tous les malheurs qui pourraient en résulter; que le roi devait considérer que son premier ennemi était le pape, dont les forces cernent et assiègent pour ainsi dire tout le territoire de Florence , et qu'exiger aujourd'hui que vos seigneuries envoient dehors toutes leurs troupes, ce n'était autre chose que vouloir les laisser sans défense au milieu de tant d'ennemis qui peuvent les attaquer à chaque instant; d'oîi nécessairement il résulterait un des deux maux suivants : ou la défaite de vos seigneuries , ou bien que le roi serait bientôt forcé, non-seulement de vous renvoyer vos troupes , mais encore d'y joindre des siennes ; et qu'aux dépenses que Sa Majesté est obligée de faire pour défendre FeiTare, soutenir l'empereur, maintenir les Suisses et garder Gênes , elle serait obligée d'y ajouter encore la protection onéreuse qu'il fan. drait donner à la Toscane et à Florence, à moms de les exposer à une perte certaine; qu'en c&nsé- /' quence, vos seigneuries priaient les membresdu conseil de Sa Majesté de vouloir bien examiner, d'un côté combien petit sera l'avantage qu'elle retirera de leurs troupes hors de leur pays, et d'un autre côté quel tort elles peuvent lui faire, et quel serait le danger auquel une pareille démarche exposerait vos seigneuries ; qu'on ne pouvait donc pas prendre un parti plus inutile et plus dangereux sous tous les rapports ; que cependant vos seigneuries avaient désiré, puisqu'elles en avaient encore le temps, que je leur misse ce tableau sous les yeux , afin qu'ils pussent le prendre de nouveau en considération, et qu'elles ne doutaient pas que le conseil ne sentît la justesse de cette vérité et ne fût convaincu que les troupes de Florence, en restant dans la Toscane, tiendraient plutôt le pape en échec que partout ailleurs ; que je leur renouvelais ici l'assurance que je leur avais donnée ces jours derniers, que si décidément la guerre avait lieu avec le pape, le roi tirerait plus de parti de vos seigneuries en ne se chargeant pas de les défendre, eu égard à la position de leurs domaines, à leur faiblesse et à leur état de détresse. Quant

TROISIÈME LEGATION A LA COUR DE FRANCE

aux fonds, je crus devoir surtout insister sur la dépense et sur les dangers qu'une pareille démarche ferait courir et à vous et à la France, sans parler des autres inconvénients; car si j'avais rais en avant quelques obstacles qu'il eût dépendu d'eux de lever, loin de les p^agner, ce motif n'aurait peut-être servi qu'à les indisposer, car, Girolami le sait bien, il n'y a que Robertet qui soit au courant de tout; et comme ce n'est qu'avec le consentement du roi qu'ils ont entrepris l'affaire dont il est chargé, et que les autres l'ignorent entièrement, il fallait mettre beaucoup de discrétion à en parler, et ne pas instruire des démarches faites par ordre du roi les membres du conseil qui les ignorent. Ils m'écoutèrent tous très-attentivement, et dès que j'eus fini de parler ils me dirent que tout ce que j'avais dit était très-sage ; qu'ils verraient le roi ce matin, et qu'ils espéraient avoir une réponse satisfaisante à me donner, parce que, loin de vous exposer au danger, ils sentaient la nécessité de vous mettre à l'abri.

Ce matin après la messe, comme le roi se promenait dans le jardin, j'ai abordé Sa Majesté, et pour abréger je lui ai répété tout ce que j'avais dit hier au soir au conseil, et j'y ai ajouté tout ce que j'ai cru capable de donner encore plus de force à vos raisons. Sa Majesté m'a dit qu'elle réfléchirait sur tout cela, et qu'ensuite elle me ferait connaître ses intentions. J'allai voir ensuite tous les conseillers, chacun en particulier : je les engageai à terminer cette affaire le plus promptement qu'ils pouiTaient , en leur montrant combien un long délai serait dangereux. Ils me dirent tous que tout ce que je leur avais dit leur paraissait très-raisonnable. Je sollicitai surtout Robertet pour qu'il me fît rendre réponse aujourd'hui , parce que le grand maître l'attendait pour demander que ces troupes se missent enfin en marche. Il me dit de me rendre aujourd'hui au conseil. Je m'y suis rendu après dîner, et après avoir attendu fort longtemps j'ai été enfin introduit. Le chancelier alors m'a dit qu'ils avaient tous compris ce que j'avais représenté de la part de vos seigneuries.; qu'ils étaient convaincus que vos raisons étaient fondées à cause du pape et de la situation de nos États, et qu'ils croyaient aux bonnes dispositions de vos seigneuries autant que si elles avaient fait partir leur ; troupes;

qu'ils consentaient donc qu'elles restassent en Toscane; qu'il fallait seulement que vos seigneuries les missent sur pied, et tinssent prêles surtout celles qu'elles ont dans la Lunigiana, afin que si le pape voulait encore attaquerGênes elles pussent s'y rendre sans retard pour soutenir le parti du roi ; que ce n'était pas la réponse à votre lettre, mais simplement le résultat de leur dé!ibération:quedemainjen'avaisqu'àmerendre chez le roi , et que j'aurais une réponse définitive.

Je ne crus pas devoir faire d'observation sur cette réponse , parce que d'un côté il vous est impossible de refuser des secours à Gênes, et que d'un autre côté, ce qu'ils vous demandent aujourd'hui ne doit pas beaucoup vous inquiéter, parce que si l'armée du roi est plus forte que celle du pape et si les Suisses ne se montrent pas , je ne sais ce que le pape irait faire à Gênes.

Je me retirai donc pour attendre cette réponse, qui sera sûrement conforme à celle qu'ils m'ont faite aujourd'hui , à moins que les lettres qui pourront arriver de Chaumont ne la fassent changer par quelques fâcheuses interprétations. Je ne manquerai pas de faire tout ce qui dépendra de moi pour l'obtenir aujourd'hui , mais je crains bien de n'en pas venir à bout. Nous voilà au 30 au soir.

C'est aujourd'hui le 31 , et ce matin avant la messe, ayant rencontré monseigneur de Paris et Robertet qui sortaient de chez le roi , le trésorier me dit que Sa Majesté avait confirmé la réponse telle qu'elle m'avait été donnée hier au conseil , c'est-à-dire que vos troupes resteraient en Toscane, mais qu'il fallait que vous les tinssiez prêtes, ainsi que celles que vous aviez dans la Lunigiana , pour pouvoir secourir Gênes dans le cas où quelque événement l'exigerait.

On a publié ici il y a deux jours défense à toutes personnes de s'adresser à Rome pour aucune affaire concernant le pape ou la chambre apostolique , et cela sous peine de punition corporelle et confiscation de biens. Un de mes amis m'a assuré que l'armée française avait ordre de chercher à s'emparer de Piombino et de le saccager : si cette nouvelle est vraie, l'ordre est sûrement exécuté à l'heure qu'il est.

Le roi partira lundi prochain pour Tours, ou se rassemble le concile.

Nicolas Macchiaveii,!.

Blois, le 30 et 31 août 1510.

LEGATIONS

P. S. Je rappelle à vos seigneuries ce que je leur ai demandé dans mes dernières lettres , de vouloir bien me faire passer par Panciatichi les cinquante écus en question.

LETTRE XVI

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Ma dernière lettre était des 30 et 31 du mois dernier ; je vous l'ai fait passer par duplicata. J'en ai adressé une copie par Lyon à Barthélemi Pantiatichi, et l'autre par la poste royale à François Pandolfini. Elles contenaient en bref comment , après beaucoup de discussions, j'avais obtenu du roi que vos troupes resteraient eu Toscane, mais qu'elles se tiendraient prêtes à marcher, ainsi que l'infanterie qui est dans la Lunigiana , pour aller au secours de Gênes s'il était nécessaire. Girolami est arrivé hier au soir : il m'a remis les lettres que vos seigneuries m'ont écrites le 22, et m'a appris de vive voix ce que vous m'aviez écrit le 17 , concernant les affaires de Rome et vos troupes. Quant à ce qui regarde vos troupes , cette affaire étant terminée, je n'en parlerai plus.

J'ai communiqué à Robertet ce que vous m'apprenez de Rome, comme je lui avais déjà fait part de vos autres nouvelles, et il m'a fait la même réponse : qu'il fallait attendre. J'ai vu ce matin le roi : je lui ai dit qu'on faisait des levées à Pérouse et à Sienne pour grossir l'armée du pape, et que ce pontife, par l'acquisition qu'il venait de faire de Modène , cernait encore plus toutes vos possessions et vous menaçait tous les jours; que vos seigneuries me le faisaient dire pour que j^ prisse conseil de Sa Majesté et lui demandasse des secours en cas de besoin. 11 m'a répondu de vous écrire que vous prissiez pour vous défendre tous les moyens qui seraient en votre pouvoir, et qu'il ne vous abandonnerait pas , ainsi qu'il vous l'avait promis. 11 ajouta qu'il avait jusqu'à présent quinze mille hommes d'infanterie à ses ordres ; qui! fallait qu'il en fournît sur beaucoup de points, mais qu'il pourvoirait à tout tout à la fois; que je visse Robertet, et que je lui demandasse à voir ce qu'il avait ordre d'écrire à Gbaumont.

J'allai donc voir Robertet qui me communiqua

ET MISSIONS

I les ordres que le roi donnera à Chaumont en ces termes : «Le commandant de Gênes me fait « savoir que le pape voulait opérer une révolution «à Florence: cela nous engage à vous ordonner, «comme nous l'avons déjà fait, de ne pas «prendre aux Florentins leurs troupes, dont «ils ne peuvent se passer. Vous leur écrirez «qu'ils se mettent en bon état de défense, et « que vous ne les abandonnerez pas s'ils ont be- «soin de votre secours.»

Je n'ai pas manqué de jouer mon rôle auprès de Robertet, et de lui rappeler que si le cas arrivait il fallait absolument que les faits suivissent les paroles ; qu'il était enfin temps qu'on se montrât ouvertement contre le pape ; que sans cela les affaires iraient mal, et que si Ferrare succombait, ce serait un grand déshonneur pour le roi et un grand malheur pour ses alliés. Il m'a répondu qu'il le sentait tout comme moi, et qu'il était temps de travailler j Sa Sainteté comme il faut. Alors il s'est mis à .^ rire et m'a donné un petit coup sur l'épaule, comme s'il voulait me dire que ce ne serait pas long. Voilà tout ce que j'ai pu en tirer. 11 est bien d'avis que l'on fasse passer l'Apennin à deux cents lances , mais il m'a dit qu'il faliait les laisser rassembler et voir quel parti pi'cndraient les Suisses. ":

Vos seigneuries doivent à préseûtcorapirendre quels sont les projets du roi; mes dernières lettres vous l'ont assez dit.. Sa Majesté attend une autre saison, que les arraûgc^ments avec l'empereur soient entièrement terriiinés, et que tous ses autres préparatifs soient faits. Elle voudrait jusque-là temporiser et dépenser le moins qu'il sera possible, car tout ce qu'on dépense en détail lui donne de l'humeur. Ce sont toutes ces raisons et la persuasion où l'on était que le duc pouvait se défendre tout seul qui sont cause du malheur de Modène, et qui pourraient bien encore en causer quelques autres, parce qu'il espère toujours que dès qu'il arrivera en Italie il remettra toutes les affaires sur leur ancien pied, et ce qu'on dépense avant ce moment lui paraît perdu. 11 est cependant vrai qu'il pourrait envoyer sans beaucoup de dépense deux cents lances à Ferrare , ce qui sauverait cette ville. Ce n'est pas sa faute si cela s'est passé ainsi, mais bien celle de ceux qui dirigent les affaires ici et en Lombardie , et Dieu fasse qu'avec le temps on

TROISIEME LÉGATION Â LA COUR DE FRANCE

ne s'aperçoive pas que c'est au grand détriment du roi et de ses alliés. Il est bien malheureux que monseigneur de Rouen soit mort, car s'il eût encore existé Ferrare ne serait pas dans l'embarras où elle se trouve. Le roi , peu accoutumé à entrer dans tous les détails des affaires , les laisse aller, et ceux qui gouvernent aujourd'hui ne prennent pas assez sur eux , je ne dis pas pour y porter remède , mais simplement pour représenter ce qu'il y a à faire ; et lorsque le roi n'y songe pas , le mal empire et le malade meurt.

Comme j'étais avec Robertet aujourd'hui , il est venu chez lui un peintre qui lui a apporté le portrait du légat * qui vient de mourir. Après l'avoir regardé il a dit, en soupirant: « 0 mon «cher maître, si tu étais encore vivant notre ar- «mée serait aujourd'hui aux portes de Rome.» Ce peu de mots n'a fait que me confirmer dans les idées que je vous ai communiquées plus haut. J'avais écrit ceci lorsque Robertet m'a fait dire qu'il désirerait que Jean Girolami s'entretînt lui-même avec Sa Majesté de ce que vos seigneuries ont fait depuis son arrivée relativement à la négociation dont on les avait Jùargées pour Rome. Cette entrevue a eu lieu , et ïc roi a été très-content de tout ce que vous aviez fait jusqu'à présent ; et puisque Sa Majesté a l'air de s'expliquer plus ouvertement qu'elle ne l'avait fait encore sur ces démarches, il me semble qu'on peut s'en occuper avec plus de facilité et à ï^ome et i'ch.Dieu veuille qu'il nous arrive de Rome quelques bonnes nouvelles avant que l'on change ici d'opinion et d'avis.

Je n'ai plus rien de nouveau à dire à vos seigneuries que de leur confirmer ce que je leur ai écrit par ma dernière lettre. Quant aux Suisses, on met ici tout en pratique pour les gagner, et je tiens de bonne part qu'on a déjà gagné huit cantons. On aura une preuve certaine qu'on a entièrement réussi lorsqu'on verra le grand maître abandonner leurs fronjtières; tant qu'il y restera, vous pouvez être sûr 'qu'ils seront toujours dans de nouvelles inquiétudes. Vos seigneuries auront, par Pandolfini, la nouvelle de son départ plus prompteraent et plus sûrement.

Je vous ai entretenus dans ma dernière des préparatifs de Ferrare : je ne me répéterai pas ici, il ne doit pas être vrai qu'elle soit prise comme

* Le cardinal d'Amboise.

il y a des gens qui le prétendent , car on n'en a pas de nouvelles ici. Il me paraît cependant qu'on le craint.

Le roi partira demain pour Tours où doit se tenir le concile ; et Dieu veuille que ce soit pour le mieux!

Nicolas Macchiavelli, Blois, le 2 septembre 1510.

LETTRE XVII

MAGNIFIQUES SEIGNEURS

Il y a deux jours que je vous ai écrit pour la dernière fois : je vous donnais avis comment , le 31 du mois passé, je vous avais écrit que le roi avait enfin décidé que vos troupes resteraient en Toscane pour votre propre défense , et qu'ensuite il avait arrêté, comme vous l'aviez demandé, que deux cents lances passeraient l'Apennin pour venir à votre secours s'il était nécessaire, et que ce passage aurait également lieu dès que ses troupes auraient quitté , en tout ou en partie , les frontières de la Suisse. J'y ai joint beaucoup d'autres détails sur tout ce qui se passait ici, et je m'en réfère à leur contenu. J'ai reçu ensuite hier vos deux lettres des 24 et 25, avec la copie de celles du 22 , auxquelles je n'ai pas d'autre réponse à faire que ce que je vous ai mandé par mes précédentes. Cependant, comme vos lettres renfermaient quelques nouvelles importantes, et que le roi n'était pas ici, étant parti pour Tours, j'allai tout de suite chez Robertet et lui communiquai le tout. 11 m'a chargé de bien remercier vos seigneuries , quoiqu'il sût déjà la nouvelle d'un autre côté. Je lui rappelai qu'il était nécessaire que le roi veillât aux intérêts de ses alliés d'Italie plus particulièrement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors. Il me répondit , comme il l'avait déjà fait , que le roi ne s'occupait pas aujourd'hui d'autre chose: qu'il avait sous les armes plus de seize mille fanîa.ssins ; que les Suisses, ou par force ou par des arrangements particuliers, seraient bientôt obligés d'abandonner le parti de l'église, ce qui rendrait le roi un peu plus libre et le mettrait en état de pourvoir à tout; que ju.sque-là il n'avait pu faire tout ce qu'il aurait désiré parce qu'il avait été forcé de s'occuper d'eux , et que leur déci- .siori déterminerait la faiblesse de l'intrigue papale et la sûreté des alliés de Sa Majesté. Il a

LEGATIONS ET MISSIONS.

parlé ensuite du pape : il a dit que c'était une vraie moquerie que celte guerre qu'il voulait faire au roi ; qu'avant un mois il verrait oii il en serait; que monseigneur de Gurck était déjà arrivé en Bourgogne , et que si le roi vivait seulement encore un an, on verrait de plus grands événements qu'on n'en avait jamais vu.

Je ne puis , magnifiques seigneurs , vous rien ('.ire autre chose sur ces événements et sur tout ce qu'il m'a dit que ce que je vous ai écrit dans mes dernières lettres, savoir : que si l'empereur el l'Angleterre ne l'abandonnent pas et s'il ne meurt pas, vous pouvez l'attendre au mois de mars à Florence. Il faudra que ces princes lui fassent des conditions bien dures pour qu'il ne les accepte pas. Comme le roi est décidé ù renvoyer tout au printemps, il pourrait bien se faire que Ferrare et quelques autres en pâtissent , parce que le roi répugne à toutes les dépenses qu'on fait pour cela et qu'elles lui paraissent entièrement inutiles. Comme vos seigneuries, par leur lettre du 27, me préviennent que je ne dois ni m'endormir ni rien oublier , je leur dirai que certainement j'ai bien rempli vos intentions ; que je me suis donné tous les mouvements nécessaires, et nfême trop; que, sur la nouvelle de la prise de Modène, je me rendis au conseil, je m'y plaignis hautement de cet événement malheureux , j'y exposai le danger que courait Ferrare, la nécessité qu'il y avait d'y pourvoir, et je finis en les assurant que si Ferrare succombait la Toscane était perdue, ainsi que tout ce qu'ils avaient d'a!liés dans ce canton-là; et tout ce que je leur avais dit n'a pas manqué d'arriver. Mais je vous ai écrit déjà , et surtout dans ma lettre du 2 , les raisons qui avaient tout retardé jusqu'à présent. J'ai su d'un ami que , le roi délibérant avec son conseil sur toutes les affaires dltalie et sur ses nouveaux projets, ils finirent par tomber tous d'accord qu'il était nécessaire , s'ils voulaient avoir plus de sûreté et plus de tranquillité dans ce pays, qu'on rendît vos seigneuries plus puissantes et plus prépondérantes ; et ce propos m'a été déjà répété de plusieurs côtés ; de sorte que lorsqu'il arrivera en Italie , comme on l'annonce et comme on le croit , si vos seigneuries ont su se maintenir dans leur situation actuelle, elles peuvent espérer d'en être abondamment dédommagées. Si elles ont fait quelque perte et quelque dépense.

et si enfin dans tout ce bouleversement elles courent quelque danger, elles sont trop sages pour ignorer qu'on ne parvient pas à de grands résultats sans courir quelques risques. J'attends lundi ou mardi prochain votre ambassadeur à Tours : quand je l'aurai mis au courant de toutes les affaires, ce qui pourra nous occuper deux jours, je m'en retournerai à Florence avec la permission de vos seigneuries.

Lors du départ du roi pour Tours , on a fait entendre à l'envoyé du pape de ne pas se rendre dans cette dernière ville, et qu'il pouvait rester ici ou s'en retourner où il voudrait : il a donc pris le parti de se retirer à Avignon. Ceci dérange sérieusement les démarches qu'on a faites à Rome, car c'est lui qui les a dirigées jusqu'à présent, et je crains bien que sans lui on ne fasse rien de bon. Je ne puis cependant m'empècher de faire remarquer à vos seigneuries qu'il pourrait bien y avoir quelques difficultés sur le passage du roi en Italie , qui auraient pour principe ces trois causes : la première , que tout le royaume de France ne voudra peut-être pas être surchargé d'une dépense aussi forte; la seconde, que toute la nobksse française pourrait bien refuser de marcher contre un pays où la plupart, lors de la dernière expédition, ont laissé ou la vie ou leurs équipages; la troisième enfin, que )a reine et les premiers princes du royaume s'opposeront à ce que Sa Majesté quitte le royaume et expose ainsi sa personne. On peut répondre à cela qu'il y a dix ans qu'on disait la même chose , et que cependant il est allé en Italie et en est revenu comme il a voulu, parce que quand il veut bien une chose, les autres finissent par vouloir également tout ce qui lui plaît.

Nicolas Macchiatelu.

5 septembre 1510.

P. S. Le roi mettra quatre ou cinq jours pour se rendre à Tours, parce qu'il y va en chassant J dans les environs. Ainsi votre envoyé sera alors \ arrivé ; et ne pouvant en attendant rien savoir de nouveau ni rien faire à la cour, ce sera , selon toutes les apparences, la dernière lettre que j'écrirai à vos seigneuries sur tout ceci , parce que dès que votre ambassadeur sera arrivé, je m'en rapporterai entièrement à ce que Son Excellence vous écrira.

TROISIÈME LÉGATION A LA COUR DE FRANCE

Je prie vos seigneuries de vouloir bien, si elles ne l'ont pas encore fait, ordonner à Panciatichi de me payer cinquante écus pour mon retour, et d'en faire rembourser trente à Nicolas Alamanni qui me les a prêtés.

LETTRE XVIII

MACniFIQUES SEIGNEURS,

1! est arrivé hier ici deux lettres de vos seigeuries, l'une du 26 qui m'était adressée, et l'autre du 27 , adressée à Robert Acciaiuoli. Comme je n'entendais point parler de lui, j'ai cru devoir la lire. Son Excellence n'aura pas besoin de se servir des moyens que renferme votre lettre pour parvenir à vous dispenser d'envoyer vos troupes enLorabardie, ni pour empêcher qu'il en soit encore question , puisque cette affaire a été entièrement décidée le dernier du jour du mois passé , et qu'il a été résolu que vos troupes resteraient en Toscane ; % - qu'on a en outre ici le projet de faire passeil'Apennin à deux cents lances, comme vos seigûeuries le demandent, lorsque les Suisses ne les oceuperont plus, ou qu'on aura assez de troupes en Italie pour remplir les deux objets à la fois. Ils devraient cependant pouvoir actuellement l.mir leur promesse , puisqu'ils ont envoyé trois cents lances de plus qui doivent être arrivées et cent pensionnaires du roi , qui forment un corps de plus de cent cinquante lances. Je vais solliciter pour qu'on vous fasse passer les deux cents lances promises, et j'engagerai votre envoyé à ne pas perdre cet objet de vue. Si elles vous sont adressées, vos seigneuries en tireront tous les services qu'elles détaillent dans leurs lettres; dans le cas contraire, cela ôtera l'idée d'en demander des vôtres quand on verra ane vous en sollicitez au contraire des leurs, et

de toute manière ces sollicitations feront du bien.

Depuis ma lettre du 31 , je vous ai écrit le 2 et le 5 du courant pour vous donner avis de tout ce qui se passait ici : rien de nouveau depuis ce temps-là. Les ambassadeurs de l'empire ont eu aujourd'hui audience du roi : ils ont eu une longueconférence ensemble. On attend monseigneur de Gurck. Le concile continue à tenir ses séances et , suivant qu'on me l'a assuré , ils ont déjà arrêté quelques articles à discuter, parmi lesquels on cite ceux-ci : «S'il est permis «au pape de déclarer la guerre à un roi chré- «tien sans l'en prévenir et l'entendre,... S'il est «permis au pape de déclarer la guerre au Roi «Trés-Clirélien, même en l'en prévenant.... Si «un pape qui a acheté la papauté et vendu des «bénéfices peut être regardé comme pape... Si «on peut regarder comme pape celui qui s'est «couvert de tant d'ignominie... » Tels sont, avec beaucoup d'autres, les articles qui seront discutés dans le conseil, puis on exécutera ce qui leur semblera le plus déshonorant pour le pape et le plus avantageux pour eux. Quant aux autres articles de votre lettre, louchant la nouvelle confédération que l'on doit former et qui doit procurer de nouveaux avantages, Robertet m'a promis de ne pas l'oublier, et il se conduira suivant que vous le désirez et d'après sa prudence ordinaire.

On n'a appris jusqu'à présent aucune nouvelle de Ferrare qui ait fait perdre ici l'espoir oii l'on est de la secourir.

Malgré la démarche que les Suisses ont faite, il paraît que les Français se flattent toujours ou de les gagner ou de les empêcher d'agir.

Nous voici à la vingtième heure du jour , et il vient de me parvenir un mot de Robertet , qui arrive ce soir.

Nicolas Mvcchiavelli.

Tours, le 10 seplembr*; 1510.

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