TROISIEME LÉGATION A
qu'il ne voyait qu'un seul moyen de les épargner, ou du moins d'en reculer le payement pendant quelque temps : c'était de les employer à donner un premier à-compte à Robertet et à Cliaiimoni sur ce qu'on leur a promis, ce qui d'abord les satisferait, et ce qui ensuite leur ôterait de devant les yeux cette espèce d'appât qui les tiendra toujours ici '. Il est nécessaire que vos seigneuries m'écrivent la manière dont je dois me conduire dans cette affaire, quoiqu'elles m'en aient déjà parlé. Je compte partir dans deux jours pour la cour, et de là j'écrirai plus en détail tout ce qui se passera à vos seigneuries, auxquelles, etc.
Nicolas Macchiavelli.
Lyon, le 7 juillet 1510.
LA COUa DE FRANCE.
LETTRE IL
MAeniFIOUES SEIGNEURS ,
Je suis arrivé ici hier au soir. Comme il était fort tard . je ne m'empressai pas d'annoncer mon arrivée. Ce matin je me suis présenté chez Robertet : je lui ai fait part des motifs de mon voyage et lui ai témoigné tous les sentiments que méritait un ami de votre république. 11 m'a répondu qu'il était enchanté de mon arrivée; que je ne pouvais venir plus à propos, Sa Majesté étant dans l'intention d'envoyer quelqu'un à Florence pour connaître les dispositions de vos seigneuries à son égard. Il ajouta que le roi avait été un peu fâché du passage donné à Marc-Antoine, et du départ de votre envoyé sans en avoir accrédité un autre; qu'il était donc nécessaire de tout employer pour dissiper ce nuagje; qu'au reste j'apprendrais du roi luimême ce qu'il en pensait; qu'il faudrait envoyer exprès un de mes gens pour en instruire vos seigneuries.
J'ai représenté à Robertet tout ce qu'il fallait pour justifier vos seigneuries, etc. Pour lui prouver qu'elles ignoraient encore le 26 du mois dernier tout ce qui regarde Marc -Antoine, je lui ai communiqué la lettre que vous m'avez écrite
' On voit que les présents ou donatU'cs étaient d'usage aussi à la cour des rois; que des cardinaux , des ministres, des maréchaux de France les aimaient , eu rèce- i valent et en accordaient le prix. On voit également que | tout se sait, et que l'histoire même se charge quelquefois | de transmettre de pareilles turpitudes. I
ce jour-là, et il me fut facile de vous justifier en lui disant la vérité. J'ajoutai que quant au passe-port , vous l'aviez accordé pour aller à Bologne, et je lui expliquai les raisons qui vous avaient porté à le l'aire. Il me répliqua aussitôt que ce général ne voulait pas aller à Bologne mais bien à Gènes ^ Je lui dis que je l'ignorais entièrement, quoique par votre lettre du 10 du courant vous m'en eussiez do:uié connaissance, car s'il eût su que vos seigneuries avaient été en suspens pour accorder ou refuser ce passe-port à Marc-Antoine ou aux troupes du pape, il aurait pu deviner les intentions de vos seigneuries à cette époque. C'est pourquoi j'ai préféré qu'on sût ici en même temps la demande et la réponse, parce que vos seigneuries, quel que soit le parti qu'elles adoptent, auront plus de facilité à répondre à ce qui sera dit ci-après. Nous allâmes ensuite chez le roi : je lui présentai mes lettres de créance, et aussi respectueusement et aussi affectueusement qu'il me fut possible je lui détaillai les raisons de mon voyage, et lui annonçai l'arrivée de votre ambassadeur, qui serait ici aussi vite que la saison, la longueur du chemin et sa santé le lui permettraient. J'ajoutai que je priais Sa Majesté de vouloir bien ne mettre à cette circonstance particulière que le peu de prix qu'elle vaut, et je lui fis observer qu'une simple permission accordée à Marc-Antoine ne méritait pas que Sa Majesté en voulût à vos seigneuries, leur conduite passée les mettant d'ailleurs à l'abri dun pareil soupçon. Sa Majesté me reçut avec beaucoup de bonté : elle me dit qu'elle était assurée de votre fidélité et de votre atttachement pour sa personne, parce qu'elle vous avait toujours fait beaucoup de bien et rendu beaucoup de services ; mais que c'était le moment où elle voulait en acquérir une plus grande certitude ; et alors elle ajouta : «Monsieur le secrétaire, je «ne suis brouillé ni avec le pape ni avec aucune «autre puissance; mais comme il arrive trèsce souvent qu'on est ami aujourd'hui et ennemi «demain, j'exige que sans plus différer vos sei- «gneuries déclarentce qu'elles ont l'intention de « faire et d'entreprendre en ma faveur dans le cas
» Marc-Antoine Colonna fut envoyé par le pape pour faire soulever Gènes contre le roi de France, mai» il ne put y réussir ; au contraire, il fut pris et dépouillé.
LÉGATIONS ET MISSIONS
«où le pape ou quelque autre souverain attaque- «raitou voudrait attaquer mes Étals en Italie. iVous voudrez bien leur envoyer sur-le-cliamp «uncourrier poui' oue jerccoive aussiiôt leurrcapoiise; et qu ils me la fassent soit de vive voix, «soil par écrit, peu m'importe, mais je veux endn «sav(!ir quels sont mes amis et quels sont mes «ennemie. Vous pouvez en outre leur marquer «de ma part que pour leur conserver leurs pos- «sessions je leur offre toutes les forces de mon « royaume, et de marcher même en personne pour «les défendre.» Il a fini en me recommandant de nouveau de vous communiquer sans retard ce qu'il venait de me dire , de vous demander une prompte réponse , et d'aller avec Robertet faire 1 es dépêches. J'ai fait à Sa Majesté la seule réponse que je pusse faire à tout ce que je venais d'entendre, c'est-à-dire que j'allais vous écrire avec toute la dilij^encequ'elleexiofeait; et que cependant je pouvais assurer le roi que vos seigneuries ne manqueraient jamais en rien à ce qu'elles lui devaient, et qu'on pouvait compter d'avance qu'elles feraient tout ce qui était raisonnable et possible. Il me dit qu'il en était bien sûr, mais qu'il voulait encore en avoir une plus f,rande certitude. J'ai parlé à Sa Majesté de la mission de Thomas à Venise et de ce qui y avait donné lieu relie ne m'a pas paru y mettre un grand prix. Je me suis retiré alors avec Robertet quej'ai accompagné jusqu'à son logement, où je suis resté quelque temps. Il m'a répété à peu près ce que je viens de vous dire ; il m'a recommandé de lui porter mes lettres, parce qu'il les enverrait à Lyon par le courrier du roi, et que je n'oubliasse pas dordonner qu'on vous les fît passer par un exprès ; de sorte que je viens d'écrire à Barthélemi Panciatichi pour le prévenir, et vos seigneuries voudront bien lui tenir compte de ce qu'il déboursera pour cela. Robertet m'a encore parlé de l'affaire de votre ambassadeur et de Marc-Antoine, et quoiqu'il fût très-convaincu que je ne lui avais rien dit que de vrai, néanmoins il a avoué que vous avez ici beaucoup d'ennemis qui ne laissent point échapper la plus légère occasion de vous calomnier, et qu'il R-îllait dans ce moment éviter tout ce qui pourrait la leur fournir : c'est pourquoi il serait nécessaire qu'on apprît ici par le premier courrier que votre ambassadeur est parti, et que vous vous conduisez avec Marc-Antoine de ma-
; nière à prouver que c'est sans votre consente- ! ment qu'il a traité avec le pape et qu'il est actuellement à Lucques ou ailleurs. 11 m'a enj iretenu ensuite de l'affaire de Gènes, m'a rappelé les secours que la république de Lucque avait donnés aux bannis , et combien elle les avait aidés pour faire une révolution dans Gènes; que !c roi était dans Tintention de l'en punir; qu'il ne fallait pas perdre de vue cet objet, parce qu'il y avait toujours quelque chose à gagner dans tous ces différends. Il m'a assuré qu'il ne fallait pas douter qu'aussitôt que le . affaires commenceraient A devenir plus sérieuses, le roi ne se rendît en Italie aussi vite que le ferait un simple particulier, quand même ce serait au milieu de l'hiver ; qu'il n'entendrait à aucun arrangement avec ceux qui se seraient déclarés contre lui, que lépée à la main ; qu'il était temps de .'e décider, surtout après avoir éprouvé tant de fois la grande supériorité de Sa Majesté pendant la guerre, la puissance de son royaume, la rapidité de ses conquêtes, et les bonnes dispositions qui l'ont toujours animée pour votre ville et votre autorité; que ceux que la passion n'aveugle pas au point de se tromper peuvent voir clairement que rien ne peut arrêter la prospérité de ce royaume et le succès de ses armes que la mort seule du roi, sur laquelle il n'est heureu.sement pas raisonnable de compter de sitôt.« Jene «saurais donc trop vous recommander,» a-t-il ajouté en finissant, «d'écrire à vos souverains «que c'est le moment ou jamais de se rendre «agréable et de gagner beaucoup. » J'ai trouvé ici une ambassade nombreuse du roi d'Angle terre qui va à Rome ^, mais j'ignore pourquoi. Robertet m'a dit, et d'autres me l'ont également assuré, qu'ils ont fait au roi des propositions pour une pacification générale. Sa Majesté les a reçus en présence des principaux seigneurs de sa cour et des ambassadeurs qui étaient ici. Dans leur discours ils ont beaucoup appuyé sur la grande intimité qui existe entre les deux rois; ils ont été jusqu'à dire que leur niaître faisait un si grand cas du roi de France qu'il le regardait comme son père i.
' C'est de Henri Vlll qu'il s'agit ici. il venait de perdre son père Henri Vil; et ce prince, qui retirait un sub> de annuel du roi de France, avait en uiouiaul recoiiunaudé à son fils de vivre en paix avec ce prince.
TROISIÈME LEGATION
Après cette lonjyiie conférence j'ai quitté Robertet. Vos seiiq^neuries désireraient savoir, suivant ce qu'elles me marquent par leur lettre du 19, ce qui peut donner au pape la hardiesse de traiter la France avec tant de hauteur. D'après le peu que j'ai appris depuis mon arrivée , il paraît qu'on n'en sait pas davantap,e dans ce pays-ci. Aussi y doute-t-on de tout et se méfiel-onde fout le monde. Voyez, d'après ce qu'on fait pour s'assurer de vous, ce qu'ils doivent chercher à savoir sur le compte dfs autres. Un de mes amis, qui ne parle au reste que par conjecture , m'a assuré que les plus grands secours sur lesquels le pape appuie toutes ses démarches sont son argent et les Suisses. 11 espère ensuite avoir assez d'autorité pour faire déclarer l'Espagne et l'empereur. Il y a apparence que la première lui a fait de grandes promesses. Ne l'avons-nous pas vu au reste, dans l'entreprise contre Bologne, partir de Rome sans avoir rien fini avec les Français, sans être assuré de rien, et cependant réussir par sa seule audace et sa seule autorité.
On regarde ici comme à peu près certaine la rupture entre le pape et le roi de France, surtout quand on fait attention combien le saintpère s'est misa découvert dans l'affaire de Gènes et qu'on réfléchit à ce qui se dit ici tout bas, etc., etc. Quant à ce qui regarde les Suisses, je sais pourcertain que le pape leur a envoyé trentesix mille ducats pour avoir six mille hommes, et il voulait qu'on en fît sur-le-champ la levée. Les Suisses ont d'abord reçu l'argent, et ils disent aujourd'hui qu'ils ne feront aucune levée à moins qu'ils n'aient reçu trois payes; qu'il faut pour cela encore dix-huit mille ducats-, et il y a environ onze jours qu'on envoya un courrier de Gènes à Rome pour réclamer les dix-huit mille ducats restants. Quelqu'un pensait que le pape avait dessein de se servir de ces Suisses pour envahir l'État de Gènes, mais on ignore si le duc de Savoie leur accordera le passage. Aussi personne ne se liasarde à vouloir deviner vomment tout ceci doit ou peut se terminer : il vaut mieux attendre les résultats qu'on apprendra de jour en jour. Le roi avait ordonné de rappeler l'ambassadeur qu'il a à Rome, mais l'ordre n'est pas encore parti.
Jeprievos seigneuriesde vouloirbien prendre un parti sur ce que je leur ai écrit de Lyon. Je
. puis avec raison dire aujourd'hui que j'ai supporté pour vous le poids du jour et de la chaleur.
Nicolas Macchiaveili.
ABlois, Iel8juilletl510.
LETTRE III
»AGTiriFIQUES SEIGIXELBS ,
J'ai écrit le 18 à vos seigneuries une lettre que Robertet se chargea de faire passer à Lyon, et que j'adressai à Barthélemi Panciatichi avec ordre de vous la faire passer par un exprès : je présume qu'elle vous est parvenue. On en attend ici la réponse avec impatience. Je suis allé hier faire visite à monseigneur de Paris, un des hommes le plus en crédit : je lui ai parlé avec toute la mesure que la qualité du personnage et les circonstances exigeaient. Ce prélat a beaucoup desprit, de prudence et de sagesse : on ne peut s'exprimer avec plus de discrétion qu'il ne la fait. En m'entretenant et de vos seigneuries et des affaires qui s'élèvent aujourd'hui et qui paraissentsebrouiller, « le pape, »a-t-il dit, « a tort «de vouloir sans aucun motif quelconque cher- «cherà faire du mal aux autres, et mettre en «danger non-seulement lui, mais toute l'Italie. «Si cette guerre recommence elle sera la pluster- «rible et la plus opiniâtre qu'on ait vue depuis «longtemps, parce que plus le roi a accablé le «pape de bienfaits , plus il a recherché son ami- « tié, et plus il se montrera son ennemi, plus il le « poursuivra dans sa personne et dans ses États , «et il est sûr qu'il ne sera blâmé ni par Dieu «ni par les hommes. » Il a ajouté , en parlant de vos seigneuries en particulier, qu'aux yeux de Dieu et des hommes vous ne pouviez qu'être bons Français; que le roi en était persuadé; que vous verriez arriver en Italie une année si considérable pour défendre ses intérêts et ceux de ses amis que vous n'auriez rien à craindre; et que quand bien même le p;<pe se déclarerait votre ennemi vous en devez être [)eu inquiets, puisque le roi n'a pas hésité à se déclarer contre le pape pour sauver votre autorité dans l'affaire d'Arezzo et obliger son fils à venir le trouverpour ainsi dire la corde au cou ';
' Ceci fait allusion à la révolte d'Arezzo, suscitée par le duc de Valeiitinois. Le roi lui ordonna iinpérieu.sement
LEGATIONS ET MISSIONS.
qu'il fallait aujourd'hui vous montrer reconnaissants et vous déclarer de bonne heure, afin (juevos offres eussent plus de mérite et tournassent à votre avanlaf^e; faisant allusion par là à l'affaire de Lucques.
Je lui ai répondu comme il convenait. Je suis sorti de chez ce prélat et me suis rendu chez le chancelier i. Celui-ci est une tête plus chaude et il est fort irascible: il a fait une vigoureuse sortie et sur le départ de notre ambassadeur et sur Marc- Antoine, prétendant que vous vous étiez en cela mal conduits et exposés à être soupçonnés. Quoiqu'il eût parlé avec beaucoup de volubilité et que j'eusse à peine eu le temps de l'entendrp, cependant quand je le quittai il était un peu calmé. Voici à peu près ce qu'il me dit de plus précis :que vos seigneuries étant alliées de la France, elles devaient, quand le pape leur communiquait quelque chose de contraire aux intérêts de cette puissance, en donner aussitôt avis à la cour, et d'un autre côté déclarer au pape qu'elles n'avaient rien à démêler avec lui; mais que vous, vous n'aviez rien fait de tout cela. Je lui ai répondu qu'à mon départ de Florence il n'y avait pas un seul habitant qui soupçonnât même qu'il put exister la plus petite désunion entre le pape et le roi, et que dans cette position il était inutile d'employer les moyens dont il me parlait; que depuis mon départ j'ignorais entièrement ce que le pape avait dit ou fait avec vos seigneuries ; que tout ce qu'elles avaient appris dans l'affaire de Marc-Antoine elles s'étaient empressées de le faire savoir au roi ; que si elles avaient entendu dire quelque autre chose d'intéressant elles l'auraient également écrit. Je l'ai quitté alors et l'ai laissé, comme je vous l'ai déjà dit, un peu plus calme. Il me reste encore à voir monseigneur d'Amiens etmonseigneur deBoucicaut, deux autres membres du conseil. Je n'ai pu les joindre jusqu'à présent , parce qu'on les trouve rarement chez eux : ils sont souvent assemblés dans ces circonstances, étonne peut que difficilement les voir en particulier. Je leur ai bien parlé à tous ensemble le jour de mon arrivée , et lorsque je fus présenté au roi. J'ai fait une visite à l'ambassadeur d'Espagne : il m'a assuré qu'il avait
de l'abandonner ; et le duc se rendit à Milan, où éiai! le roi, pour se justifier.
' C'était alors Jean de Ganai.
ordre du roi son maître devons faire dire mille choses honnêtes et obligeantes dont i! m'a chargé. Je suis allé aussi chez l'ambassadeur de l'empereur. Ils sont deux ici, l'un qui y est depuis longtemps , et l'autre qui est arrivé en poste il y a peu de jours : il est venu , dit-on , pour empêcher les Français d'abandonner la guerre de Venise, Après les cérémonies d'usage j'ai appris de ces ambassadeurs, qui m'en ont donné les assurances les plus positives, que l'empereur et le roi de France étaient dans la plus grande intimité; que le premier était loin d'avoir le projet de se brouiller avec celui-ci. Le temps seul découvrira s'ils m'ont dit la vérité. Je me suis présenté après cela chez l'ambassadeur du pape : c'est un prélat très-respectable , très-sage et très-versé dans les affaires. Je l'ai trouvé très-fàché de tous ces mouvements , et tout étonné que les affaires soient poussées au point qu'il faille tirer l'épée.Il me paraît, si toutefois il ne m'a pas trompé , qu'il est plus mal instruit des intentions et des ordres du pape ; il m'a assuré qu'il n'était au courant de rien , et m'a demandé si vos seigneuries ne m'avaient rien fait dire. Il m'a dit assez sensément, quand je lui ai demandé ce qu'il pensait de cette guerre, comment elle finirait et comment se ferait l'attaque et la défense, qu'il en était totalement effrayé ; qu'il était au désespoir des erreurs dans lesquelles on tombait en Italie et en France, erreurs dont les pauvres peuplés et les petits princes seraient les premières victimes; que quant à lui, il avait fait tous ses efforts pour maintenir la paix , mais qu'il n'y croyait plus; qu'il était cependant tout étonné de la conduite du pape, parce qu'il ne lui connaissait pas de forces suffisantes pour appuyer ces mouvements ; qu'il ne voyait pas ce qu'il pouvait y gagner; que d'un autre côté il ne croyait pas à tous ces récits , parce qu'il connaissait la sagesse et la prudence du pape; qu'il ne pouvait imaginer qu'il se mît en avant aussi légèrement , étant aussi instruit qu'il l'était des véritables intérêts de l'église et des siens propres. C'est tout ce que j'en ai pu tirer. Au fait , on ne sait ici rien de certain sur les intentions du pontife , et, comme je vous l'ai déjà dit dans mon autre lettre, ne sachant rien , on craint tout et on se méfie de tout le monde.
TROISIÈME LEGATION A
On répand ici la nouvelle qu'on a vu clans | nos parages vingt-deux galères vénitiennes. On ne sait comment elles auront pu passer de ce côté-ci sans le consentement du roi dEspagne. Chaumont a écrit aujourd'hui que le marquis de Mantoue était libre et qu'il allait à Rome pour voir le pape : Robertet en a fait part ce matin à son ambassadeur qui se trouve ici. On a aussi appris que quelques bannis de Gènes s'étaient réunis à la Spezzia et s'étaient approchés à quelques milles de Gènes. Ce matin Robertet m'a dit d'un air d'assez mauvaise humeur que Marc-Antoine s'était rendu de ce côté également ; et l'on assure que l'on a pris ici la résolution , si toutefois elle ne change pas, de lever le camp qui est du côté de Venise, de laisser cinq cents lances avec les Impériaux pour remplir les engagements qu'on a contractés avec eux, d'envoyer à Ferrare trois cents lances avec quelque infanterie, et de faire passer tout le reste de l'armée, tant cavalerie qu'infanterie , dans le Parmesan , pour servir dans l'affaire de Gènes et du côté de la Toscane, quoique ce côté-là soit fort tranquille. Je soupçonne que toutes ces troupes pourraient bien aller camper sur le territoire de Lucques, pour s'en emparer et ôter cette ressource aux bannis de Gènes qui en sont sortis, et vous donner plus de courage pour vous déclarer en faveur du roi. Voilà tout ce que j'ai appris jusqu'à présent; car vos seigneuries doivent imaginer tout ce qu'on dit ici du pape : lui refuser obéissance, assembler un concile contre lui, détruire son autorité temporelle et spirituelle sont les moindres choses dont on le menace. Je ne me rappelle plus rien , si ce n'est de me recommander, etc.
Nicolas Macchiavelli.
Blois, le 21 juillet 1510.
LETTRE IV
tHAGItlFIOUES SEIGWBIJRS ,
La première lettre que j'ai écrite à vos seigneuries depuis mon arrivée à la cour était datée du 18 courant. L'importance des objets qu'elle renfermait me la fit adresser à Lyon, par l'entremise de Robertet , à Barthélemi Panciatichi , lequel , d'après les ordres du roi
que je lui avais fait con.naître , a dû vous la faire passer par un exprès. Quoique je sois bien persuadé qu'elle vous est parvenue, cependant pour ne rien négliger et pour plus grande précaution, je vous en envoie une copie avec la présente. Je n'ai pas pu la joindre à la lettre que j'ai écrite hier à vos seigneuries, parce que la poste est partie avant que je l'eusse copiée; de manière que j'ai été obligé de ne vous l'envoyer qu'avec celle-ci. Je n'avais d'ailleurs pas d'autres raisons plour vous écrire , puisque par ma lettre d'hier, que j'ai adressée à Lyon par la poste royale , je vous ai instruits de tout ce qui se passait ici. Je ne vous dirai donc rien si ce n'est que ce matin , après une messe solennelle , le roi , en présence de toute la cour et des ambassadeurs d'Angleterre , a juré et ratifié avec serment les articles du traité conclu le mois dernier entre lui et le roi d'Angleterre , traité que ce dernier avait déjà ratifié. On assure à présent que ces ambassadeurs n'iront pas à Rome comme je vous l'avais d'abord écrit , mais qu'ils s'en retourneront en Angleterre. Il est vrai que l'envoyé de Rome m'a assuré ce matin qu'il n'était pas vrai, comme on le disait , qu'ils dussent y aller ; qu'ils n'étaient venus ici que pour la ratification du traité.
Depuis que ceci est écrit j'ai vu Robertet : il m'a encore assailli de plaintes contre vos seigneuries. Il m'a dit que le roi s'était hier au soir beaucoup récrié contre vos seigneuries, qui dans un si grand mouvement dirigé contre lai ne lui ont donné connaissance de rien ni aucun avis. Le roi est convaincu que vous êtes au courant de tout ce qui se passe en Italie mieux que personne ; de sorte que cette sortie ne vient pas d'autre chose que de ce que vous n'avez pas témoigné toute votre indignation en sa faveur. Robertet a encore ajouté beaucoup d'autres reproches à ce sujet, que je ne rapporte pas ici pour ne pas ennuyer vos seigneuries. Je vous ai excusés et j'ai combattu cette idée le plus qu'il m'a été possible ; cependant, comme vous savez qu'il arrive toujours, ils ne veulent rien entendre. Si vos seigneuries ne veulent donc pas se brouiller avec cette puis sance, il est nécessaire qu'elles se déclarent publiquement ses amies; qu'elles n'oublient p;.;. si elles ne peuvent faire mieux , de le répète i
504 LEGATIONS
dans (outes leurs lettres , dans toutes leurs instructions sans laisser passer un seul courrier, et de me tenir au courant de tout ce qui se passe en Italie pour que je puisse le montrer ici. J'en{7ap;e vos seifvneuries à tenir compte de ce que je leur écris ici.
La levée de boucliers que le pape vient défaire contre la France est d'une nature si grave, et le roi y met tant d'importance, que je puis hardiment prévoir, ou qu'il en tirera une vengeance éclatante et glorieuse, ou qu'il perdra le reste de ses possessions en Italie. Il va passer les Alpes avec des forces deux fois plus considérables que celles de l'année passée, et chacun est convaincu qu'il fera encore plus qu'il ne dit pui,s(|ue lAngioierre et l'empereur restent tranquilles, du moins selon toutes les apparences.
On m'a dit qu'on a levé pour l'affaire de Gènes dix mille hommes d'infanterie, outre les gens d'armes qu'ils envoient de ce côté-là et dans nos cantons. Au reste vos seigneuries, avec leur prudence ordinaire, verront qu'il faut prendre un prompt parti afin que leur résolution soit pius agréable. Je me recommande, etc.
Nicolas Macchiayelu.
Blois, le 22 juillet 1510.
LETTRE V
M.\G:xIFIOCES SEIGTi'EURS ,
François Pandolfini vient de me remettre les deux lettres de vos seigneuries du 12 du présent.... J'écrirai plus au long à vos seigneuries dans les premiers moments que j'aurai de libres; je vous envoie seulement ce peu de mots par un courrier qui va à Milan, et sans autre but que de vous accuser réception de vos lettres, et je les mets dans une lettre de François Pandolfini. J'ai écrit fort au long à vos Seigneuries depuis que je suis ici, les 18, 21 et 22 : j'espère que ceii lettres vous sont parvenues. On a reçu ici de bonnes nouvelles de Gènes et tout le monde paraît fort î^ontent.
l 'icoLAs Macchlwtelli.
Blois. le 25 juillet lalO.
ET MISSIONS
LETTRE VI
MAGNIFIQUES SEIOSCRS ,
Vos lettres du 12 du courant, que vos seigneuries m'ont fait tenir par François Pandolfini, étaient remplies d'excellentes nouvelles.... Gènes est en sûreté , car j'ai eu hier des lettres qui m'annonçaient qu'il y était entré trois mille fantassins, de plus le fils de Jean-Louis de Fiesque avec six cents ivommes , et le neveu du cardinal del Finale avec un pareil nombre de troupes; que les bannis s'étaient retirés avec les soldats (;u'ils avaient emmenés, et que les galères de Gènes , avec ses autres vaisseaux , étaient sorties pour aller au-devant des Vénitiens qui sûrement ne les attendaient pas; de sorte que Sa Majesté regarde Gènes comme sauvée, et toute la cour était hier dans la plus grande joie. On m'a assuré que les Vénitiens ne pouvaient, d'après cet événement, faire des progrès de leur côté ou entreprendre quelque chose d'important, parce qu'il restait encore assez de troupes, tant françaises qu'impériales et espagnoles, non-seulement pour les tenir en échec, mais encore pour les combattre. Venant alors à ce qui concerne l'Espagne.... Voilà tout ce que j'ai pu tirer du roi et de ses ministres relativement aux nouvelles que vous m'avez données. Je n'ai rien entendu de plus sur les affaires de Gènes, si ce n'est ce que le roi a annoncé. Ceci était écrit le 25.
INous voici au 26. On a reçu aujourd'hui des nouvelles de Gènes : elles confirment ce qui a été dit hier, et elles ajoutent de plus que dans un conseil qui s'y était tenu, où s'étaient trouvés trois cents habitants, on avait proposé d'employer l'argent delà banque Saint-Georges pour conserver Gènes à Sa Majesté, et que lorsqu'on était allé aux voix on n'avait trouvé que huit boules contre la proposition. Le roi causait encore ce matin avec l'ambassadeur d'Angleterre, et il a répété publiquement que les Florentins n'avaient pas voulu donner passage aux troupes du pape pour aller à Gènes, et qu'il les regardait comme ses meilleurs amis.
Je suis allé voir l'envoyé de Mantoue pour savoir ce qu'il pensait de la liberté donnée à son maître ^ Il m'a dit qu'il croyait que sa
' Le marquis de Mautoue avait été fait prisonnier dan."< la guerre contre les Vénitiens le 7 aortt 1509.
TROISIÈME LEGATION
délivrance était due aux espérances que le pape pouvait avoir conçues de s'en servir dans tous ces monvenients, et aux promesses que le marquis lui avait sûrement faites. Quand je lui ai dit que si c'était cette dernière considération, le marquis se trouverait dans la nécessité, ou de manquer aux promesses qu'il avait faites au roi de France lorsqu'il avait reçu ses ordres. ou de violer la parole qu'il venait de donner au pape , il m'a répondu que l'on n'était pas tenu de remplir les promesses que l'on faisait en prison ; que le marquis ne se déclarerait jamais contre le roi , et que si pour sortir de prison il était forcé de servir en personne contre la France, il ne marcherait jamais avec ses troupes , parce que son petit État était toujours à la disposition du roi.
Je n'ignore pas, comme vous me l'avez fait dire, (\ue vous désireriez savoir quel parti prendront les Espagnols et les Impériaux, et je voudrais bien pouvoir à cet égard vous apprendre quelque chose de certain : mais il n'est guère possible de s'en informer, car il n'est pas probable que ces puissances fassent connaître les desseins qu'elles forment à leurs ambassadeurs en France, et ceux-ci sont pour ainsi dire dans les ténèbres. On ne peut du reste parler de tout cela que par conjecture , et il m'est impossible d'en fonder sur cet objet aucune qui soit digne de vos seigneuries. Je vous dirai seulement . pour ce qui concerne l'Angleterre, que dimanche dernier, comme je l'ai déjà marqué à vos seigneuries , on a juré solennellement la paix entre les deux rois en présence des ambassadeurs et de toute la cour ; et lorsque je dis au roi de France que le pape comptait cependant sur l'Angleterre, il me répondit en riant: «Tu «as entendu toi-même notre serment sur la «paix, etc. »
Cette conduite du pape déplaît beaucoup à tout le monde dans ce pays-ci : chacun croit qu'il veut jeter le trouble dans toute la chrétienté et ruiner l'iialie. Cependant comme son entreprise sur Gènes n'a pas réussi , on espère que si le saint -père ne persiste pas dans ses projets et s'il ne veut pas donner le mouvement à tant de maux, les alfaires pourront s'arranger. On est d'autant plus fondé à le croire que 'ïuoique l'insulte que le pape a voulu faire \ cette couronne soit très-grave , cependant
f comme il n'a pu réussir, et que d'un autre côté il serait peu! -être dangereux de vouloir s'en venger . parce qu'il est impossible d'avoir une raison plus plausible de se déclarer contre un prince que celle de vouloir défendre l'église, si Sa Majesté veut l'attaquer ouvertement elle a à craindre que tout le monde ne se mette contre elle; de sorte qu'on croit qu'elle se laisserait facilement gagner, et que l'attaque même de Ferrare ne pourrait gâter les affaires. Reste ensuite à savoir si le pape voudrait la paix. Il ne devrait pas la rejeter, à cause du peu de succès de son entreprise sur Gènes qui devrait le rendre plus circonspect : cette première démarche lui ayant mal réussi, et y ayant trouvé plus de diff'iculté
^ qu il ne croyait , il doit être plus prudent et chercher à se mettre à l'abri de tout soupçon , surtout lorsque l'occasion est si belle. Un grand personnage qui a ici beaucoup d'inliuence m'a chargé de prier vos seigneuries de conduire toute cette négociation , et d'employer tous leurs moyens pour mettre sous les yeux du pape tout ce qu'il est possible de lui présenter pour réussir, ajoutant qu'il ne serait pas sans espoir de voir couronner vos efforts. J'ai cru devoir marquer tout ceci à vos seigneuries , parce qu'il me semble que je ne sors pas du cercle qu'elles m'ont tracé en leur écrivant tout ce que j'apprends et tout ce que jentends dire dans cette cour.
Nicolas INIacchiaveili.
Blois, le 26 juillet lôlO.
LETTRE VU
M>-G:xIFIQUES SEIOEtRS ,
Ma dernière lettre est du 26 : elle répondait à votre lettre du 12, et renfermait tout ce qui s'était passé ici jusqu'à ce jour-là , en vous instruisant du plaisir que vos lettres avaient fait au roi. J'ai reçu hier celle que vos seigneuries m'ont écrite le 16, et quoique les nouvelles qu'tlle renferme soient un |)ou anciennes, cependant pour prouver à Sa Majesté que vous ne laissiez passer aucune occasion de lui rendre tout ce que vous lui deviez, je suis allé ce matin chez le roi : je lui ai tout communiqué et il m'en a paru très-satisfait. U \ m'a dit que le grand maître lui avait écrit que
LÉGATIONS ET MISSIONS
vos seigneuries avaient soin de le tenir au courant de tout ce qui se passait. Sa Majesté m'a annoncé que Ghauraont lui avait appris que ses troupes avaient emporté Monselice le plus glorieusement du monde, parce qu'après s'être emparées d'assaut de la ville basse, elles avaient du même coup attaqué et pris la citadelle; (ju'on y avait tué plus de six cents hommes et que personne n'avait échappé ; sur quoi il ajouta en riant : «On m'a regardé pendant un an «comme un méchant homme, lors de la ba- « taille où je me suis trouvé et où il y eut lant «de monde de tué : actuellement M. de Chan- «mont va avoir la même réputation.» Il me dit que l'on avait pris un homme de Berzighella dont il ne savait pas le nom, et que lors du combat de Monselice tous les soldats criaient : Jules ! Jules ! Il avait infiniment de plaisir à raconter toutes ces nouvelles.
Il dit n'avoir rien de nouveau sur Gênes, et que cette ville reprenait sa tranquillité. Gomme Barthélemi Panciatichi m.'a écrit de Lyon que l'on ouvre toutes lés lettres dans la Lorabardie, même celles de vos seigneuries, et que vos dernières me furent rendues ouvertes, j'en ai parlé au roi, et l'ai prié de vouloir bien faire donner des ordres à cet égard aux employés des postes. Sa Majesté médit qu'elle le ferait et que je n'avais qu'à le dire de sa part à Robertet; que cet ordre avait été donné pour tout le monde avant mon arrivée, mais qu'il allait faire une exception en faveur de vos seigneuries. J'en ai dit un mot à Robertet, qui m'a assuré que par le premier courrier il enverrait les ordres nécessaires.
L'ambassadeur de Ferrare m'a dit ce matin que les troupes du pape, après avoir pris les deux châteaux dont vos seigneuries me parlent dans leur lettre du 16 . sont encore allées assiéger un autre château dont je ne vous dirai pas ici le nom, qu'il avait oublié. A leur arrivée la garnison du château a fait une sortie et a fait prisonniers vingt-trois soldats de l'armée du pape, ce qui a fait ici grand plaisir au roi. Je lui ai demandé combien le pape avait de troupes à employer à cette entreprise : il n'a pu me le dire, et il s'est beaucoup plaint de son souverain qui le tenait si peu au couran! dos affaires. Il a ajouté qu'il faisait tout son possible pour engager le roi à envoyer un secours d'infanterie, et qu'il le lui avait promis. Nous verrons ce qui s'ensuivra.
J'ai appris, comme je vous l'ai marqué par ma dernière lettre, que le marquis de Mantoue était à Bologne. Son envoyé ici commence à craindre que sa délivrance ne rende sa condition encore pire par rapport à ses États. On verra quelle conduite il va tenir, et on sera ensuite plus en état d'asseoir un jugement.
Au moment où j'écris ceci, à la vingt-troisième heure du jour, il vient d'arriver un ambassadeur du ducdeWirtemberg; c'est nn seigneur allemand qui a dix cavaliers à sa suite. On a envoyé au-devant de lui et on lui a rendu ici toutes sortes d'honneurs. J'aurai soin de faire connaître à vos seigneuries, quand je les saurai, les motifs de son départ et de son arrivée. Je me recommande , etc.
Nicolas Macchiaveiii.
Blois, le 29 juillet 1510.
P. S. Les ambassadeurs d'Angleterre, après avoir été bien fêtés et comblés de présents, s'en retourneront dans deux jours chez eux.
Nous voici au 30, et l'on \ient d'apprendre que les troupes qui étaient allées par terre pour faire révolter Gênes, se voyant poursuivies, se sont embarquées sur la flotte des Vénitiens : on a mis six chevaux dans chaque galère avec leurs capitaines, et environ cent cavaliers se sont réunis ensemble pour tâcher de se faire jour et de se sauver. On n'est pas ici sans espérance qu'il n'arrive quelque malheur à la flotte vénitienne.
On répand aussi la nouvelle que le marquis de Mantoue a envoyé chercher son fils pour le mettre entre les mains du pape. Le roi a fait dire à son envoyé de faire en sorte que la marquise n'y consentît pas : l'envoyé est persuadé que celle-ci ne le lui enverra pas, et il pense qu'au fond le marquis n'en sera pas fâché.
Les raisons qui ont fait arriver ici l'ambassadeur du duc de Wirtemberg sont que le roi, voyant la conduite que tiennent les Suisses et l'espoir que le pape fonde sur eux, pour leur donner de l'occupation et les empêcher de servir le .saint-père aussi tranquillement qu'ils le voulaient, a pris le parti de leur donner de l'inquiétude et de les faire menacer par ce duc qui est leur ennemi naturel. Get ambassadeur a été aujourd'hui toute la journée admis au conseil, et a pris part aux délibérations sur les moyens à prendre dans cette circonstance.
TROISIÈME LEGATION A LA COUR DE FRANCE
Sa Majesté a encore envoyé vers les cantons les coniraand;in(s de ses j^ardes suisses pour tâcher de^aj^ner, sinon tous, au nioins une parlie d'entre eux, et voir s'il pourra, ou par la douceur ou par les menaces, les détacher du parti du pape.
LETTRE Vni.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Vos seigneuries savent , comme je le leur ai marqué il y a quelques jours, que le pape n'a pu l'éussir à faire soulever Gènes et que le roi de France en a été quitte de ce côté- là pour la peur ; que le pape s'est déclaré par là ennemi de la France, et que loin d'avoir pu lui faire le moindre mal , il a au contraire augmenté son influence en raffermissant par cette démarche l'autorité du roi dans Gênes; que Sa Sainteté voit aujourd'hui que tous les autres secours sur lesquels elle comptait lui manquent à la fois. D'après tous ces événements, les gens sensés et prudents qui se trouvent ici ont cru qu'on pourrait espérer la paix s'il se trouvait un médiateur assez accrédité pour vouloir se charger de la ménager pour le bien de la chrétienté, et surtout pour celui de l'Italie. 11 serait en effet trèsfacile de faire voir au roi de France à quoi il s'expose en voulant faire la guerre au pape, les dangers qui en résulteraient pour lui, les dépenses certaines qu'il serait obligé de faire , et enfin l'issue douteuse que cette guerre pourrait avoir. On ferait aussi facilement sentir au pape quels maux cette guerre entraînera , nonseulement pour lui personnellement et pour ses États temporels, mais encore pour toute la chrétienté et pour sa puissance spirituelle. Les choses en étaient à ce point et j'en avais souvent causé avec l'envoyé du pape , qui est intérieurement au désespoir de tous ces mouvements , lorsque Robertet envoya chercher un soir Jean Girolami , qui est chargé ici des affaires de l'évèque de Volterra comme l'était Alexandre Nasi : après l'avoir entretenu de beaucoup d'objets il passa tout à coup aux troubles qui éclatent de tous les côtés , se plaignit hautement de tous ces mouvements , lui prouva qu'ils étaient également nuisibles aux vainqueurs et aux vaincus. De raisonnement en raisonnement et de parole en parole , il conclut que le pape serait
certainement imité s'il voulait rester en repos; que c'était le seul parti qu'il eût à prendre si Dieu ne l'avait pas destiné à être par son entêtement la ruine du monde; mais qu'il croyait que cette idée se réaliserait très- difficilement si un tiers ne s'en mêlait pas, parce que le roi ne se déciderait jamais à faire les premières avances , et que malheureusement le pape ne les ferait pas davantage. Après avoir bien cherché quel moyen on pourrait employer, ils ne virent pour cette médiation que vos seigneuries et le cardinal de Volterra, parce que les antres princes gâteraient phitôt l'affaire qu'ils ne raccommoderaient à cause des avantages que pourrait leur procurer cette brouillerie. 11 fit alors entendre à Jean qu'il serait très-bien à lui de faire le voyage d'Italie pour cet objet. Jean s'est offert de bien bon cœur, mais il a déclaré en même temps qu'il ne voulait rien faire sans que vos seigneuries vissent clairement dans quelle affaire on allait les embarquer, et qu'elles fussent positivement assurées des intentions du roi, afin d'être sûres de ne tromper ni d'être trompés ni les uns ni lesautres;quedausce cas il pouvait assurerque vos seigneuries interviendraient très-volontiers, à cause du désir que vous aviez de voir la paix régner entre ces deux princes et de la crainte que vous causait leur brouillerie, dont il ne pourrait résulter rien d'avantageux pour vous. On ne conclut rien ce jour-là , mais on convint de se réunir le lendemain. Jean me fit part aussitôt de tout ce qui s'était passé. Ne voulant pas rompre une pareille négociation, mais au contraire la faire avancer autant qu'il me serait possible, j'allai communiquer le tout à l'envoyé du pape, non comme à une partie intéressée, mais comme à un intermédiaire utile capable de bien guider dans toute cette affaire. Tout ce que Robertet avait dit lui parut d'un bon augure, et dans le dessein de tout conduire à bien il résolut d'aller trouver le roi, et il s'y rendit aussitôt. 11 représenta à Sa Majesté les dangers auxquels elle allait s'exposer, et toutes les intrigues qu'on avait mises secrètement enjeu pour conduire le pape à cette levée de boucliers. Il lui démontra les soupçons que l'Espagne avait tout de suite conçus de leur alliance, puisque deux mois après que le traité eut été signé,cette puissance , craignant aussitôt que ce fût à son désavantage , avait envoyé sous un autre prétexte
LÉGATIONS ET MISSIONS
une flotte en Sicile; que depuis, dès qu'on eut connaissance des troubles arrivés ;i Fcrrare, il élait arrivé en France un envoyé d'Espa{jiie qui engageait le roi à ne pas abondoniier Ferrare, tandis qu'un autre ambassadeur de !a même couronne représeniait au pape, à Rome, que c'était fort mal au roi de vouloir défendre le duc; de sorte qu'ils ont poussé les choses au gré de leur désir; qu'en conséquence Sa Majesté devait bien examiner ce qu'elle allait entreprendre; qui si le pape avait voulu l'attaquer il n'avait pu y réussir, et qu'il fallait plutôt l'oublier que lui fournir l'occasion de chercher A être plus heureux dans un autre moment. 11 ajouta beaucoup d'aulres raisons que je ne détaille pas ici pour ne pas vous ennuyer. Le roi l'écouta Irés-patiemment; ensuite il lui répondit en ces termes : «Je conviens de la vérité de tout ce «que vous venez de me dire; mais que voulez- «vous que je fasse? Je ne puis pas m'expliquer «plus clairement que je m'explique. Le pape a «voulu me faire du mal : je suis disposé à tout «souffrir, hors ce qui attaquera mon honneur et «mon autorité. Soyez convaincu que si le pape «me fait des avances de l'épaisseur de l'ongle, «moi j'en ferai de la longueur du bras, mais ja- «maisje ne commencerai.» L'envoyé crut que ce que le roi venait de lui dire suffisait pour lui faire connaître ses intentions : il se retira donc, et resta ensuite plus d'une heure avec Robertet. Ils discutèrent ensemble sur les moyens de faire réussir leurs projets; et d'a[)rès ce qui s'était passé avec Jean Girolami, ils restèrent convaincus qu'il fallait nécessairement persuader à vos seigneuries de prendre sur elles le rôle de médiatrices entre le pape et le roi; qu'il était nécessaire que vous eussiez l'air de faire cette démarche de votre propre mouvement, et que vous deviez envoyer en poste un ambassadeur ou deux députés à Rome, chargés seulement de cette commission. Dès qu'on me lit part de celte résolution je répondis que s'ils voulaient que vos seigneuries remplissent leur fjrojet avec plus d'empressement, il était néces- ^dive que je pusse leur écrire qu'une pareille démarche était agréable au roi, et qu'il serait trèssaiisfait s'ils la faisaient; que si le roi ne voulait pas me donner cette assurance lui-même, il fallait au moins qu elle me fût donnée par quelquun de son conseil. Les choses en restèrent
là. Robertet communiqua le tout au roi, et le départ de Jean, et voire intervention et les moyens de vous y engager : Sa Majesté approuva le tout. Ce matin, étant allé au déjeûner du roi, monseigneur de la Tréniouille, qui depuis quinze jours assiste à tous les conseils, me fit appeler; il était avec Robertet et le chancelier. Après quelques propos assez durs sur la conduite du pape ils ajoutèrent que malgré cette conduite, puisque Jean Girolami s'en retournait en Italie, ils étaient chargés par le roi de me dire que Sa Majesté serait contente et verrait avec plaisir que vos seigneuries voulussent s'entremettre entre le pape et lui; qu'elles envoyassent pour cela des ambassadeurs à Home, et qu'elles se conduisissent comme elles jugeraient convenable.
Tout se trouvant ainsi arrangé , Jean , porteur de la présente, part en poste poiu* l'Italie, et il répétera de vive voix à vos seigneuries tout ce que je leur écris ici, et de plus tous les détails dont vos seigneuries auront besoin d"être instruites. Pour qu'elles n'ignorent pas la manière de terminer cette affaire à la satisfaction de la France, Robertet a dit que si le pape laissait à des arbitres A décider des troubles de Ferrare le roi en serait très-salisfait, et qu'il s'embarrasserait peu qui serait chargé de la décision. Mais ceci regarde la conclusion de l'affaire : pour l'entamer il faudrait que le pape mît fin à toutes les intrigues qu'il dirige contre le roi, par exemple en cherchant à soulever les Suisses et les autres puissances; qu'il donnât de vive voix à vos ambassadeurs l'assurance qu'il se conduirait vis-à-vis du roi en bon père sil voulait, lui, se montrer un bon fils, et qu'il en adressât un bref au roi. A la réception de ce bref le roi enverrait aussitôt un ambassadeur à Rome, et une fois cette première démarche faite, on ne doute pas que tout le reste ne s'arrangeât.
Actuellement, comme je connais la prudence de vos seigneuries, elles examineront avec soin ce que je leur écris ici et ce que leur rapportera Jean. Elles emploieront les moyens qu'elles jugeront le plus convenables, mais il faut surtout de la célérité. Je n"ai pas cru devoir rejeter les propositions que l'on m"a faites, parce que j'ai pensé qu'il ne pouvait arriver rien de pire pour notre ville que l'inimitié de ces deux
TROISIÈME LÉGATION A LA COUR DE FRANCE
puissances , pour les raisons que vos seigneuries ont bien comprises depuis le commencement; et tous les moyens qui se présentent pour les raeltre d'accord je les juge bons, parce que j'ai vu que vos seigneuries se trouvant les médiatrices , elles ne peuvent qu'y gagner ; car ou la négociation réussira ou elle échouera : si elle réussit nous aurons la paix, qui est l'objet de tous nos désirs, et nous éviterons tous les dangers que la guerre nous aurait attirés, et plus on sera ici content de vous, plus vous obtiendrez, et vous vous attacherez le roi et le pape pour lesquels vous aurez autant agi que pour vous; si au contraire la négociation échoue, le roi de France vous aura l'obligation d'avoir fait ce qu'il avait désiré, et de lui avoir donné l'occasion de justifier aux yeux du monde entier sa conduite envers le pape; celui-ci de son côté ne pourra pas se plaindre de vous, quand bien même vous seriez contre lui dans cette guerre, puisque vous lui aurez porté des paroles de paix qu'il aura rejetées.
Telles sont les raisons qui m'ont engagé à me prêter à tous ces arrangements : je serai trèss.iiisi'ait si vos seigneuries m'approuvent. Dans le cas contraire elles voudront bien m'excuser, parce que dans la position où je me trouve je ne pouvais pas juger différemment. En attendant le roi fait des préparatifs et prend ses précautions avec beaucoup d'activité : il a convoqué un concile de tous les prélats de son royaume à Orléans pour le mois de septembre; il s'est arrangé avec le ducde Wirtembergpour avoir de rinfanierie allemande et pour empêcher les Suisses de remuer; il a envoyé, d'un autre pôté, son capitaine des gardes en Suisse pour essayer de les gagner en totalité ou en partie; il a ordonné à tous les capitaines de ses troupes de dresser leurs rôles pour que les levées se fissent promptement ; il a commandé le ban et l'arrière-ban de .son royaume pour la défense du pays, et pour former un supplément de cavalerie s'il en a besoin; il a prescrit à ses généraux une nouvelle manière de se procurer de l'argent pour cette guerre sans loucher à son épargne.
On attend ici monseigneur deGurck.lepremier personnage de la cour de l'empereur. Le roi veut lui proposer d'engager l'empereur à se mettre en marche au printemps prochain avec peu ou
point de monde, parce qu'il l'accompagnerait lui-même en personne jusqu'à Rome avec deux mille cinq cents lances et trente mille fantassins. Il a juré sur son àme ou qu'il y perdrait son royaume, ou qu'il ferait couronner l'empereur et ferait un pape à sa guise. Le roi d'Espagne a écrit ici une lettre pleine d'amitié pour le roi de France: il se plaint de l'entreprise faite par le pape sur Gênes, et lui offre douze de ses galères tout armées pour en disposer contre qui il voudrait. Ces lettres contiennent les assurances les plus favorables pour. la France et ne font nullement mention du pape.
Le roi a ordonné également qu'on équipât au printemps prochain une flotte aussi considérable que son armée de terre. Vos seigneuries doivent à présent voir quel mérite acquerrait aux yeux de Dieu et des hommes celui qui apaiserait tous ces grands mouvements et dont la prudence remédierait à tout.
L'importance des objets que renferme cette lettre m'a fait oublier de vous parler d'un envoyé de la ville de Lucques qui est arrivé ici depuis deux jours : je ne vous en dirai rien de plus pour ne pas vous ennuyer; mais Jean Girolami qui en est instruit vous informera de tout en détail.
Nicolas Macchiavelli.
Blois, le 3 août 1510.
P. S. J'ai donné à Jean Girolami une instruction particulière où j'ai nommé l'ambassadeur du pape : j'y annonce que c'est par son ordre que l'on a entrepris cette affaire , et qu*il l'exhorte à entrer adroitement en matière avec le pape , en lui mettant d'abord -sous les yeux que la guerre qu'il fait aujourd'hui au roi de France a deux motifs : le premitV, les soupçons qu'il a contre lui ; le second , l'affront qu'il croit avoir rççu dans l'affaire de Ferrare;que quant aux soupçons , il fallait avoir l'air de les partager, mais qu'il fallait lui représenter qu'il devait auparavant prendre des moyens assurés pour les soutenir ; que ses forces et les nôtres ne pouvaient pas suffire , et qu'il était difficile, de se fier à celles des autres. Alors on lui mettra sous les yeux tout ce que rEspap,ne a écrit de satisfaisant pour la France sans seulement faire mention du pape , et ce que le duc de Savoie a également fait ; on ajoutera qu'il pourrait bien , arriver que les autres ne lui fissent pas des pro-
LEGATlOiNS ET MISSIONS
messes aussi magnifiques que celles que le roi lui ferait , et qu'il vaudrait mieux que cela se terminât ainsi sans être forcé de soulever le inonde.
LETTRE IX
MAGNIFIQUES SEIG^XEURS ,
Depuis le départ de Jean Girolami avec les détails les plus élendus de ce qui se passe ici , et avec les projets dont vos seijjneuries auront eu connaissance par ma lettre sur les moyens d'accorder le roi et le pape , j'ai reçu avant-hier vos deux lettres du 26 du mois pa.s.sé. Comme le roi était allé faire une partie de chasse à trois lieues d'ici, j'allai voir Robertet et lui communiquai vos lettres. Je lui fis remarquer surtout l'article relatif aux soldats qui , partis de Gènes , s'étaient réfugiés à Camajore , terre appartenant aux Lucquois Il merépondit aussitôt qu'il avait reçu de Gênes des nouvelles bien différentes , qui portaient que la cavalerie de Marc-Antoine s'était réfugiée à Pise où les paysans l'avaient dépouillée , mais que vos seigneuries leur avaient fait rendre tous leurs effets; ce qui avait fort déplu au roi , parce que ce zèle pour ses ennemis prouvait que vous ne lui étiez pas bien attachés. Je lui répondis que mes lettres disaient tout le contraire ; qu'il n'était pas probable que ces cavaliers , pouvant se mettre entièrement à l'abri dans le territoire de Lucques , se fussent réfugiés sur le territoire de vos seigneuries. Il conviendrait que vous m'écrivissiez ici à ce sujet et que vous me marquassiez comment la chose s'est passée. Je crus devoir aller hier chez le roi. A peine en sa présence , je lui dis ce que vos seigneuries écrivaient ; que vous ne faisiez pas réponse à la lettre de Sa Majesté parce que vous la receviez au moment où vous alliez m ecrire , mais qu'au fait vous y répondiez d'avance par toutes les assurances d'attachement que celleque je recevais renfermait pour Sa Majesté, ce qui annonçait que la réponse ne pourrait qu'être favorable. Sa Majesté me dit qu'elle le croyait ; mais aussitôt elle me répéta tout ce que Robertet m'avait déjà dit au sujet des cavaliers dépouillés et dédommagés par votre ordre. Je lui fis la même réponse; et ensuite elle
me dit : «A l'heure qu'il est le grand maître a « fait demander de ma part à leurs seigneuries «de tenir leurs troupes prêtes pour que je pusse «m'en servir quand l'occasion s'en présentera : «et je vous charge de leur communiquer vous- « même ces intentions, parce que dans tout ce «qui se passe je pense autant à leurs intérêts «qu'aux miens. » Aussitôt je pris congé parce que Sa Majesté, étant montée à cheval presque toute la journée , ne put me donner une plus longue audience.
Magnifiques seigneurs, je suis parti d'ici hier matin avec Robertet pour aller trouver le roi , comme je viens de vous le dire. Pendant les trois lieues que nous fîmes ensemble nous causâmes et nous nous entretînmes de toutes les affaires d'Italie , et de tout ce que Ton pouvait dire sur l'événement actuel sans cependant trop se livrer. Je dis sans trop se livrer parce que , quant aux projets qu'on a ici à l'égard du pape , il ne me communiqua que ce qu'on veut bien dire à quelqu'un auquel on ne se fie pas beaucoup. Il faut convenir qu'ils ne se fieront entièrement à vos seigneuries que lorsqu'ils les verront entièrement décidées , et leurs troupes réunies à celles de la France. Ils sont ici naturellement soupçonneux, et ils se défient dautant plus de vous qu'ils vous connaissent beaucoup de prudence , et savent que vous êtes incapables d'exposer témérairement vos intérêts. Cette conversation m'engage à vous répéter ici ce que je vous ai dit dans ma lettre du 18 et que tout ceci n'a fait que confirmer : c'est que vos seigneuries doivent croire, comme elles croient l'Évangile, que si jamais la guerre éclate entre le roi et le pape, elles ne pourront sempêcher de se déclarer pour l'un des deux partis et d'abandonner toute espèce de ménagement pour le parti contraire. La demande que l'on vous fait aujourd'hui en est une preuve évidente, La nécessité o£i vous vous trouverez alors exposera votre ville à quelque danger : c'est â ceux qui vous sont attachés à juger si vous devez vous y exposer sans espoir de quelque dédommagement. Vous voyez ce que le roi m'a dit ; qu'il ne perdait pas de vue vos intérêts. Robertet m'a souvent répété :« Vous ne me parlez jamais «de Lucques : ce serait cependant bien le mo- « ment de s'en occuper. » Encore même aujourd'hui, tout en causant avec moi il est revenu
TROISIÈME LÉGATION A LA COUR DE FRAlNCE.
5iî
sur le même sujet; et de plus il a ajouté que le duché d'Urbin vous conviendrait bien. J'ai détourné la conversation comme je le fais ordinairement, parce que j'ignore à cet égard les intentions de vos seigneuries; mais je vois que ma réserve augmente leurs soupçons, et les porte à vous presser davantagede vous déclarer en leur faveur. Je doute que l'observation stricte des traités puisse vous suffire : ils exigeront certainement davantage ; car si les traités portent seulement que vous vous teniez sur la défensive , ils exigeront que vous soyez agresseurs pour vous atUichrr davantage à leurs intérêts. De sorte que l'on croit ici que vous devez faire de manière ou d'autre la déclaration, ou de marcher avec eux, ou de vous ranger parmi leurs ennemis. N'allez pas vous imaginer que rien ici puisse les arrêter, ou croire qu'ils ne puissent rien faire sans vous; que leur orgueil et leur puissance puissent s'abaisser, ou qu'ils abandonnent le parti qu'ils ont une fois embrassé. Aussi tous ceux qui vous sont attachés ici pensent que vos seigneuries ne doivent pas attendre que le temps les presse ou que la nécessité les y oblige; qu'elles doivent bien examiner toutes les circonstances actuelles. Qu'elles délibèrent et qu'elles marchent vers le but qu'elles se seront proposé; et que, quoiqu'il arrive, elles tiennent à leurs résolutions. Si vous jugez qu'il est absolument nécessaire que vous vous déclariez en faveur du roi , vous ferez bien de faire tourner cette démarche au profit de vos intérêts ; car enfin si vous vous exposez à perdre vos amis et vos États, vous devez au moins avoir un dédommagement en vue ; et si vous jugez qu'il est avantageux de courir les mêmes chances que la France , en retour il faudrait qu'on vous laissât disposer de la majeure partie de la Toscane à votre gré, et que vous ne soutinssiez les entreprises des autres que moyennant une redevance annuelle pendant un certain nombre d'années. Cette occasion ne durera pas longtemps : il faut donc que votre résolution soit prompte. Comme je ne suis pas en mesure pour suivre une affaire aussi importante, il conviendrait que vonsfissiez passer vos ordres à l'ambassadeur qui est en route , et que vous fissiez hâte, de manière qu'il sache ce qu'il a à faire et qu'il n'arrive pas ici sans être au fait de rien, sans savoir quelles sont vos intentions,
et sans pouvoir dire si cela sera prompt ou si cela traînera en longueur, parce qu'ils ne veulent plus attendre.
Pour être plus sûrs de leurs affaires ils se sont attachés en même temps à deux projets : le premier est la paix avec le pape, si Sa Sainteté veut toutefois faire les premières démarches, et Robertet m'a encore assuré qu'ils étaient toujours dans les mêmes intentions; l'autre, si la paix n'a pas lieu, de s'attacher entièrement a l'empereur. C'est tout ce qu'on croit ici avoir de mieux à faire. Quant à la paix, j'y croirai lorsque ceux qui disent la désirer n'y mettront plus d'obstacles; car pour réduire le pape à faire tout ce qu'ils désirent, il ne fallait pas envoyer de si prompts secours à Ferrare; il ne fallait pas annoncer qu'on voulait changer le gouvernement de Bologne : tout cela n'a servi qu'à le rendre plus soupçonneux et plus incrédule. Ils ont promis d'avoir égard à tout cela lorsqu'ils ont envoyé Jean; mais ils ne comptent pas beaucoup là -dessus, et ils forment d'autres projets si celui-ci venait à manquer. Quant à l'empereur, ils lui offriront un parti plus ou moins avantageux, suivant qu'on jugera avoir plus ou moins besoin de lui. Le roi disait à un homme qui n'est pas fait pour en imposer que l'empereur lui avait souvent proposé de partager ensemble l'Italie ; que le roi n'avait jamais voulu y consentir; mais que pour cette fois-ci Sa Majesté s'y prêterait, et que le pape la forcerait à écouter ses propositions. Vos seigneuries courent donc, dans cette guerre entre le roi de France et le pape, deux dangers : le premier, de perdre l'amitié de l'un des deux; le second, de voir l'empereur et le roi de France s'arranger à vos dépens. Tout cela rend nécessaire l'arrivée de votre ambassadeur avant monseigneur de Gurck. Tous les Italiens qui sont ici, et qui n'ont qu'à perdre dans tous ces différends , croient que pour conjurer l'orage qui les menace il faut employer tous les moyens nécessaires pour engager le pape à s'accommoder avec le roi ; et .si on ne peut en venir à bout , qu'il faut faire voir au roi de France que pour mettre un pape à la raison il n'est pas besoin de tant de préparatifs, ni d'avoi e recours aux Impériaux; que les rois de France qui ont autrefois fait la guerre au saint-père et l'ont vaincu, comme Philippe le Bel par exemple,
LÉGATIONS ET iMISSIOlNS.
. ToK fait enfermer dans le château Saint-Ange par ses propres barons; que ces barons ne sont pas si endormis que l'on ne puisse les réveiller. C'est sur celte base-là que j"appuyai beaucoup, en m'entretenant hier avec Robertet lorsque nous fîmes route ensemble; je lui ai encore rappelé tous les anciens exemples, et je lui dis entre autres choses qu'en déclarant ouvertement la guerre au pape ils ne pouvaient, même étant vainqueurs, qtie courir des dangers, parce que s'ils la faisaient seuls ils savaient tous les risques qu'ils avaient à courir; si au contraire ils s'associaieni quelque autre puissance, il faudrait partager avec elle les conquêtes qu'ils feraient, et finir par soutenir contre elle une guerre encore plus dangereuse que celle qu'ils avaient à faire contre le pape. Il tomba d'accord de tout ce que je lui disais, et il ne serait peutêtre pas difficile de bien lui mettre ces exem[>les dans la tèle, s'il se trouvait ici ()lu'sieurs Italiens jouissant d'une grande considération qui voulussent lui en parler. Je n'ai rapporlé tout ceci à vos seigneuries que pour qu'elles sussent tous les discours qui se lienneiit ici, et dans lesquels elles pourraient trouver quelque chose d'avantageux pour la république. Vos seigneuries voudront bien donner des instructions promptes à votre ambassadeur afin que, revèiu de toute votre autorité, il puisse traiter ici plus avantageusement, et de la manière que vos seigneuries jugeront le plus utile à la liberté de la république.
Nicolas Macchiavelli.
Blois, le 9 août 1510.
LETTRE X
aiAGMlFIOUES SEIGNEUBS ,
J'aireçu votre réponse à ma lettre du 18; et ce matin je suis venu ici, à Chambord, où se trouve le roi, pour la lui communiquer, ce que j'ai fait comme je l'écrirai plus au long et lorsque j'aurai plus de temps, car je vous écris celle-ci sur mes genoux à cause du départ de la j)Os!e, et je vous l'adresse par Ferrare. J'ai parlé longtemps au roi. J'ai reçu vos lettres du 3 :je suis bien fàclié du niallieur arrivé à mes lettres en Lombardie. Voilà plus de dix jours que j'ai prié le roi et Robertet d'y pourvoir , et
! ils me l'ont promis. J'ai renouvelé mes plaintes j à Robertet : il en a été étonné et m'a promis I d'écrire avec beaucoup d'instance. Pour que ! vous voyez s'il n'y en a pas d'égarées, je vous I ai écrit les 18, 21, 22, 26, 29 du mois dernier et le 3 courant par Jean Girolami; et le 9 , pour ne pas manquer au devoir qui m'est imposé Il m'a écrit assez longuement là-dessus.
J'ai répondu que je vous en informerais, me rejetant sur les difficultés qui se rencontreraient, comme je vous le détaillerai dans ma prochaine. Je me recommande, etc.
Nicolas Macchiavelii.
Du château de Chambord, le 12 août 1510.
LETTRE XI
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Comme je l'ai marqué à vos seigneuries par ma lettre de lundi dernier dont fut chargé l'envoyé de IManloue, je fus longtemps avec le roi et Robertet lorsque je lui communiquai votre lettre du 28 en réponse à celle du 18. Ils me parurent très-satisfaits de ce qu'elle contenait et le roi ajouta:» Le chancelier Robertet et mes autres «minisires te communiqueront mes volontés.»
A peine l'eus-je quitté que je reçus votre lettre du 3, qui me donnait avis des malheurs arrivés à mes lettres et aux vôtres dans la Lombardie. Je retournai sur-le champ chez Robertet, et je lui exposai les dangers que vos négociants avaient courus sur la simple nouvelle que le pape avait eue des demandes que le roi m'avait faites à mon arrivée. Quant au premier objet , il fut étonné et m'assura qu'il allait donner de nouveaux ordres; quant ausecond.il médit qu'il ignorait comment le pape avait pu le savoir, et qu'il recommanderait au roi d'avoir un peu plus de circonspection. Le roi est revenu aujourd'hui à Blois aussitôt après déjeuner. Monseigneur de L'Oratellis * et cinq autres membres du conseil m'ont fait appeler, et le chancelier, après s'être beaucou[) étendu sur les services rendus à Florence par les Français, à coiimiencer par Charlemagne jusqu'au dernier roi et mên)e à } celui-ci, a ajouté que le roi était instruit que le
i ' Je ne puis redresser ce nom. Maccbiavelli estropie j souvent les noms français en Italien. Dans ia lettre pic- 1 cédente il avait fait de Chambord Seùbourg.
TROISIÈME LÉGATION A LA COUR DE FRANCE
pape, possédé par quelque esprit diabolique, ; voulait encore une fois essayer de soulever i Gênes ; que dans une semblable circonstance il j serait très-possible que Chaumont eût besoin de vos troupes pour défendre le pays ; qu'en conséquence il désirait que vous les tinssiez sur pied , afin que lorsque Chaumont les demanderait elles se missent en marche ; qu'ils | savaient que vous aviez sur cette frontière plu- , sieurs milliers de soldats ; qu'il fallait les tenir prêts à marcher, et que cette démarche de votre part vous attacherait à jamais le roi et la maison de France. Je lui répondis par le contenu de votre lettre du 28 , qui répond elle-même à la mienne du 18; je leur exposai qu'ils devaient considérer que les possessions de vos seigneuries étaient entièrement environnées de celles du pape; que sur un simple soupçon le souverain ^ ponlife avait failli faire piller tous les marchands florentins, et qu'à la moindre démarche de vos seigneuries il le ferait faire bien certai- ^ nement; qu'il serait homme à abandonner tout j ^|our venir vous attaquer ; que puisqu'il leur était '. ^Mle de terminer cette affaire sans vous y mêler, i ils devaient avoir quelques ménagements pour i votre position; que quant aux troupes que vous \ avez srr ces frontières, elles se réduisaient à bien peu de chose, mais qu'il fallait toujours les payer "juand on les faisait marcher, et qu'il vous était impossible, au milieu de tant d'autres dépenses, de faire encore celle-là. Ils répliquèrent presque tous ensemble à tout ce que je venais de I leur dire que ces troupes ne serviraient que quel- [ ques jours, et seulement pour repousser une attaque; que vos seigneuries devaient croire que le roi s'occupait de votre bonheur et de vos intérêts comme des siens propres, et que Sa Majesté faisait des préparatifs si considérables qu'elle bouleverserait toute l'Italie, punirait ses ennemis et récompenserait ses amis; qu'il fallait donc que je vous en écrivisse et que je donnasse ma lettre à Robertet, etc. Je promis de le faire.
J'ai écrit le 9 à vos seigneuries et les ai longuement entretenues de tout cela. Si j'en ai le temps je joindrai ici copie de cette lettre, parce que je vois avec peine que les choses prennent la tournure que j'ai annoncée, c'est-àdire que ces gens-ci veulent absolument vous entraîner dans cette guerre , ce qui doit vous en-
UACCUIAVELLI. II.
gager à bien réfléchir sur ce que je vous écris, et à chercher à gagner là où l'on veut vous faire perdre.
L'empereur a envoyé un héraut au camp du pape , avec injonction au duc d'Urbin et aux autres généraux de ne pas attaquer Ferrare ; mais ceux-ci se sont moqués de ses ordres. Les nouvelles qui viennent de ce pays-là sont très-favorables au pontife : on dit qu'il a pris Cotignola et assiégé Luco. Monseigneur de Gurck n'est pas encore arrivé ; on l'attend tous les jours.
Je vous ai écrit les 18, 21 , 22, 26, 30, 3, 9, 12 : vos seigneuries doivent actuellement voir celles de mes lettres qui sont restées en route.
On suit ici la marche que je vous ai tracée dans ma lettre du 3 ; et si d'un côté ils ne refusent pas la paix , d'un autre côté ils font de grands préparatifs de guerre.
Nicolas Macchiavelu.
Blois, le 13 août 1510.
P. S. Je vous envoie avec cette lettre copie de celle du 9 ; vous la trouverez ci-incluse.
LETTRE XII
MAGNIFIQUES SEIGNEURS
Je vous ai écrit le 13 courant; et persuadé que ma lettre vous est parvenue, je ne répéterai pas ici son contenu. Hier arrivèrent vos lettres du 7 avec la copie de celles que vous avez reçues de Rome; Barthélemi Panciatichi m'écrit que celles du 4 que portait Reino, sont restées en Lombardie : ce n'est pas faute d'avoir fait auprès du roi et de son conseil toutes les démarches nécessaires. Sa Majesté m'a dit qu'elle avait donné des ordres pour qu'on les laissât passer , et les ministres m'ont assuré avoir transmis ces ordres. Comme ce retard les étonne tous , je ne puis faire autre chose que de leur en parler de temps à autre et je ne l'oublierai pas. Aussitôt après la réception de votre lettre du 7 , je me suis transporté chez le roi et lui ai communique tout ce qu'elle contenait : comme ces nouvelles étaient agréables. Sa Majesté les a écoutées avec beaucoup de plaisir. 11 m'a paru que je devais profiter de ce que disait cet envoyé, que le pape trouvait bon le plan de réunion contenu dans ma lettre du 3, pour exhorter Sa Majesté à profiter, avec sa prudence ordinaire, de Téchec
LEGATIONS ET MISSIONS.
que venait de recevoir le pape pour faire avec lui une paix avanta^jcuse; j'ajoulai que puisque Sa Sainteté se soumettait, il valait mieux traiter que de chercher à lui faire une guerre dont on ne verrait plus la fin; qu'il ne devait pas oublier que de telles attaques n'offrent aucun avantage à des chrétiens, ni à quelqu'un qui , comme Sa Majesté, a vu tous ses désirs accomplis. Le roi me répondit avec une énergie qu'il serait difficile de rendre, et me jura que, comme ce n'était pas lui qui avait le premier déclaré la guerre au pape, ce ne serait pas lui non plus qui mettrait obstacle à la paix. 11 s'est ensuite plaitii infiniment de la conduite du pontife? qu'il n'avait jamais pu adoucir depuis la défaite des Vénitiens. Il a dit que , comme il était tout disposé à la paix, il était aussi préparé à la guerre; qu'il venait encore d'envoyer en Italie trois cents lances parties de Bourgogne et trois mille hommes d'infanterie; qu'il voulait être en état , non-seulement de se défendre lui et ses amis, mais encore d'attaquer ses ennemis. Ce prince m'a chargé de remercier vos seigneuries des nouvelles qu'elles lui ont données, et il m'a témoigné qu'il ne serait pas fâché qu'elles voulussent bien le tenir ainsi au courant. En quittant Sa Majesté je crus que je ferais bien c'e passer au conseil, qui était alors assemblé : j'y fis les mêmes coumiunications que celles que j'avais faites au roi. Je ne puis vous exprimer avec quel plaisir tous les membres les ont écoutées. Ils se sont réunis à dire que vos seigneuries remplissaient le devoir d'un bon et véritable allié.
Je n'ai rien de nouveau à ajouter ici , si ce n'est que l'envoyé de Ferrare m'a dit que le grand maître avait reçu l'ordre qui lui permettait d'employer toutes les forces qu'il avait a sa disposition pour défendre Ferrare , et ([ue d'ici à peu de jours je verrais qu'il s'y était conformé.
Il est arrivé ici un envoyé secret du marquis de Manloue : depuis son arrivée on est ici mieux disposé en faveur du marquis. On croit qu'il aura voulu se servir de la circonstance ainsi que l'a fait le roi d'Espagne.
Le roi a annoncé ce matin que Jean-Paul 3aglioni avait été tué d'un coup d'arquebuse : vos seigneuries doivent savoir ce qu'il en est.
Depuis que toutes ces nouvelles sont rendues publiques l'ami dont je vous ai parlé dans n;a
lettre du 3 espère beaucoup que le traité se réalisera, surtout si vos seigneuries s'y emploient chaudement , parce qu'il a reçu de son côté des lettres de Rome qui lui donnent le même espoir Lui et Robertet ont beaucoup d'impatience d'apprendre quel parti vos seigneuries auront pris sur ma lettre du 3 et sur l'arrivée de Jean. Ce même ami eut hier un long entretien avec le roi : il lui a communiqué les mêmes nouvelles qu'il avait reçues de Rome et lui a répété à peu près tout ce que je lui avais dit. Le roi lui a fait la même réponse. Mon ami lui a de plus prouvé que c'étaient les mêmes individus par lesquels le pape et le roi avaient été forcés à prendre les armes qui faisaient l'impossible pour les empêcher de les quitter, en voulant persuader au roi que le pape ne consentirait jamais à aucun arrangement, et au pape qu'il ne pouvait plus se fier à la parole du roi; et que tant que ces différends ne seront pas apaisés, les uns s'imagineront pouvoir être assurés de leur état et les autres avoir quelque choseà gagner. 11 a ajouté qu'il savait que monseigneur de Gurck arrivait ici avec son thèai tout fait; que si on lui offrait bonne composition il accepterait, et que si au contraire il n'étai! satisfait, il se retournerait du côté qui lui o.irirait les meilleures conditions. Le roi st mil la force des vérités qu'on lui disait, il en convint ; mais il se borna à dire : «Que voulez-vou«que je fasse.^ «Je ne veux pas me laisser battre par le pape. » 11 est clair par ces propos et plusieurs autres que c'est à contre-cœur que le roi prend les armes; mais si on l'y force, il est disposé à faire la plus terrible guerre qu'on ait jamais faite en Italie. Son projet est de traîner en longueur pendant tout l'hiver, et de faire des arrangements solides avec l'Angleterre et l'Empire : s'il réussit il laissera l'Espagne de côté. 11 répète à qui veut l'enteniirc qu'il ne regarde ce prince que comme roi de la Castille. Pour mieux gagner les deux premiers et ne rien épargner, il a ordonné un concile de l'Église gallicane : il y a déjà beaucoup de prélats d'arrivés qui n'attendent plus que de nouveaux ordres pour se rendre à Orléans , où on dispensera de 1 obéissance due au pape. Lorsque l'Empire et l'Angleterre y auront adhéré on nommera un nouveau pontife, et au printemps il marchera avec une si forte armée contre l'Italie qu'on croit que ce ne sera pas une guerre, nu:-i un simple voyage jusqu'à P«'^e. Tel est
TROISIEME LÉGATION A LA COUR DE FRANCE
son plan si la paix n'a pas lieu et si les deux autres puissances lui prêtent la main. Fasse le ciel que ce soit pour le mieux! Ce serait au reste bien à désirer si vos seigneuries étaient placées différemment , afin que nos prêtres, si insolents, goûtassent aussi un peu de l'armertume de ce monde.
Je prie en grâce vos seigneuries , si elles ne veulent pas que je vende mes chevaux et que je m'en retourne à pied, d'ordonner à Barthélemï Panciatichi de vouloir bien me compter cinquante écus , car j'ai toujours eu ici trois chevaux. A mon retour je donnerai le compte de ma dépense, et vos seigneuries le régleront avec leur bonté ordinaire.
Nicolas Macchiavelli.
Blois,lel8aoûtl510.
LETTRE XIII
MAGIVIFIODES SEIGNEURS,
IMa dernière lettre était du 18 courant : j'y détaillais très-longuement à vos seigneuries tout ce qui se passait ici , et j'y répondais à celles que vous m'aviez écrites jusqu'alors. Depuis ce temps-là j'ai reçu vos dépêches du 10 et du 11 ; et comme le roi se trouvait incommodé d'un rhume qui a couru tout le pays, j'ai communiqué à Robertet les articles de vos dépêches que j'ai cru nécessaire qu'il connût, et je lui en ai même donné la note afin qu'il les montrât au roi , etc. , etc.
Quoique vos seigneuries aient appris de Rome que le pape commençait à ne plus compter sur les Suisses, cependant on s'aperçoit qu'on en a ici beaucoup de jalousie et beaucoup de défiance, avec d'autant plus de raison que , suivant ce que j'entends dire , ce peuple a un passage toujours ouvert par les Alpes , qu'on ne peut lui fermer, et qu'en portant leurs vivres avec eux, comme ils font ordinairement, ils peuvent descendre jusque près de Gênes et se rendre par la rivière du Levant dans le pays de Lucques sans qu'on puisse les combattre. On convient ensuite qu'on ne peut les arrêter ni les empêcher d'arriver jusqu'à Bologne, où ils se réuniront aux troupes du pape. Gomme je ne connais pas bien la carte de ce pays-là , je puis me tromper. Il y a des gens qui regardent ce chemin
comme bien long. Quoi qu'il en soit , il est toujours vrai qu'on est ici fort inquiet à cet égard; j'irai même jusqu'à dire que si l'on parvenait à se rendre les Suisses favorables, on s'embarrasserait fort peu des autres puissances.
On était également un peu intrigué au sujet de l'empereur , parce qu'on •n'entendait pà$ parler de l'arrivée de monseigneur de Gurck. Cependant on reçut hier la nouvelle qu'il était parti le 13 de ce mois-ci; de sorte qu'on est un peu plus tranquille sur ce point et qu'on a repris un peu de confiance : car si l'empereur abandonnait les Français , ceux-ci seraient forcés de rentrer chez eux parce qu'ils n'auraient point d'infanterie allemande.
Je vous ai déjà marqué que l'envoyé de Ferrare était très-content des secours que le roi avait ordonné de fournir au duc ; mais depuis je l'ai trouvé tout changé : il se plaint que ce que l'on ordonne un jour est contremandé le lendemain. II me paraît qu'il craint beaucoup qu'il n'arrive malheur à son maître. Il prétend que les Français semblent tout renvoyer au printemps prochain , et s'imaginent que la présence du roi et son armée formidable remédieront à tout , sans faire attention que pendant ce temps-là leurs alliés peuvent essuyer bien des revers.
J'ai appris de bonne part que le marquis de Mantoue avait promis au pape de le servir en personne et de toutes ses forces dans la conquête de Ferrare, et qu'après cela il lui serait permis de rester neutre.
Il ne me reste plus rien à dire à vos seigneuries que de me recommander de nouveau à leur souvenir, et de les piier de vouloir bien ordonner à Barthélemi Panciatichi les cinquante écus dont je leur ai parlé dans ma lettre du 13 et dont je désirerais pouvoir me servir : sans cela je serais peut-être forcé de m'en retourner pour soigner ma santé ; car j'ai eu encore une autre attaque de ce njaudit rhume, qui m'a laissé une telle faiblesse d'estomac que j'en suis véritablement inquiet. J'ajouterai que la mortalité est si grande dans, Paris qu'il y meurt plus de mille personnes"! par jour. Dieu nous fasse la grâce de ne pas nous abandonner !
Nicolas ^Laccuiavelli.
Biois,le24août 1510.
LEGATIONS ET MISSIONS.
P. S. Il a été question dans les conseils du roi d'envoyer un ministre pour résider au nom du roi auprès de vos sei^jneuries ; et pour qu'il y fût plus tôt on avait intention de charger Cliauniont de le nommer : j'ignore ce qu'ils ont fait à cet égard, étant retenu depuis cinq jours dans ma chambre par mon rhume.
LETTRE XIV
IHAGHUFIQUES SEIGNEURS,
Les dernières lettres que j'ai eues de vos seigneuries sont du 11 du courant ; vous avez dû en recevoir de moi des 3, 9, 12, 13, 24 de ce mois , et si elles vous sont parvenues elles vous auront complètement instruits de tout ce qui se passe ici.
On apprit hier la prise de Modène. Celle nouvelle a donné lieu à la tenue de plusieurs conseils qui ont duré tout hier et tout aujourd'hui ; j'ignore quel en a été le résultat. J'ai revu l'ambassadeur de Ferrare qui allaiL au conseil. 11 paraissait fort mécontent : il m'a répété ce que je vous ai marqué dans ma dernière lettre, qu'on lui avait promis ici de grands secours ; que l'ordre en avait été donné , et ensuite révoqué sous prétexte que le duc était assez fort pour se défendre tout seul; que, d'un autre côté, on se fie trop ici aux grands préparatifs qu'on fait, sans songer à tout ce qui peut arriver pendant ce temps-là ; et que ceux qui succombent n'en sont pas moins victimes des malheurs déjà arrivés.
Robertet a été fort incommodé du rhume , comme je vous l'ai déjà marqué. J'allai le voir un de ces jours et, nous trouvant seuls, nous pariâmes beaucoup des affaires d'Ilalie. Gomme j'en avais l'occasion , je crus que je pouvais lui dire que si la guerre entre le pape et le roi avait lieu, il fallait que Sa Majesté veillât particulièrement à ses intérêts et aux vôtres dans la manière dont elle emploierait les forces de vos seigneuries ; que lorsqu'il serait question de cet objet il ne fallait pas perdre de vue ce que vous pouviez, de quelle manière vos possessions étaient situées et de quelle utilité vous pouviez être au roi ; que la première considération à laquelle il fallait avoir égard était le peu de numéraire que vous possédiez ;
que la grande guerre que vous aviez eue à soutenir , les dépenses énormes que vous aviez été obligés de faire, dépenses que vous n'aviez pas encore tout à fait acquittées, tout cela devai' empêcher qu'on ne vous regardât comme riches qu'il fallait ensuite faire attention â la situation de vos possessions; que vous étiez environnés par le pape et ses alliés ; que celui-ci, sans beaucoup d'efforts et de dépenses, pouvait vous attaquer sur plusieurs points , vous exposer à de grands dangers et à des dépenses considérables ; que la seule expédition de la flotte vénitienne vous avait forcés de mettre sur pied à Pise plusieurs centaines de fantassins que vous n'aviez pu lever sans dépenser encore beaucoup d'argent ; qu'il était donc nécessaire, tout bien examiné, que le roi n'oubliât pas, dans ses demandes à vos seigneuries de secours contre le pape, d'examiner s'ils seraient plus profitables que nuisibles ; qu'ils ne leur seraient pas d'une grande utilité s'ils ne servaient qu'à vous susciter une guerre de plus et à forcer le roi, nonseulement à rendre à vos seigneuries les secours -' qu'elles auraient fournis, mais peut- être à y joindre de ses propres troupes, et que si, ayant à pourvoir aujourd'hui Ferrare , Gênes , le Frioul et la Savoie , il lui fallait encore pourvoir la Toscane , alors les résultats d'une pareille demande seraient certainement plus préjudiciables qu'avantageux à Sa Majesté; qu'en conséquence je le priais d'y prendre bien garde, de discuter la chose mûrement ; que j'étais sûr , s'ils voulaient mettre beaucoup d'impartialité dans leurs délibérations , qu'ils se convaincraient que si la guerre avec le pape avait lieu . les Florentins seraient d'un bien grand secours pour le roi en les laissant se défendre comme ils le pourraient et l'entendraient eux-mêmes, et cela à cause de leur situation topographique, et de la facilité avec laquelle le pape peut les attaquer par plusieurs points différents ; que quand on délibérerait sur ce sujet dans le conseil , s'il était question de faire mettre en avant les Florentins, je le priais de vouloir bien demander que le parti que l'on prendrait sur eux fût bien examiné et bien mûri, parce que la décision ne pouvait être alors que sage et prudente; que ce rôle convenait mieux à lui Robertet qu'à tout autre à cause de la connaissance particulière qu'il avait des affaires d'Italie, connaissance