PATENTE DE RAFFAELLO MAZINGHI
Nous , Dix de la liberté et balià de la république florentine , faisons savoir à tous ceux qui les présentes lettres patentes verront , que , pleins de confiance dans les vertus , rexj)érience et les bonnes qualités de notre respectable et trèscher concitoyen Raffaello , fils de Giovanni Mazinghi , lequel se trouve en ce moment podestà de Modigliana, l'avons élu et député en qualité de notre commissaire dans ladite ville et dans toute l'étendue de sa juridiction, avec les pouvoirs les plus amples pour toutes les affaires relatives à la guerre et qui en dépendent. En conséquence, voulons et ordonnons que chacun, dans toutes les susdites affaires, obéisse audit Raffaello de la même manière que si nous leur donnions nos ordres en personne, sous peine d'encourir notre animadversion.
Mandantes, etc. Datum, etc.
In oalatio Florent. . die 15 noveinbr, î5J0
LETTRES FAMILIERES
LETTRE PREMIÈRE
A un Prélat roraaiD.
Nous savons, par expérience, que toutes les choses que possèdent les hommes clans ce monde proviennent le plus souvent , ou , pour mieux dire, toujours de deux sources différentes : nous les devons d'abord à Dieu, juste dispensateur de tous les biens ; nous les devons ensuite, soit à des parents qui nous les ont transmises par héritage , soit à des amis qui nous les ont données , soit à un gain légitime , tel que les intérêts d'un argent prêté par des marchands à des agents de bonne foi. D'ailleurs , plus la cause d'où procède le bien que l'on possède est respectable , plus ce bien doit nous être précieux. Ainsi donc votre révérendissime seigneurie nous ayant privés , en vertu d'une dérogation pontificale , des droits que nous tenions de nos ancêtres à la possession de la cure de Fagna ^ , il arrive que, comme elle trouve l'occasion de mettre dans tout son jour sa bonté , sa générosité et sa bienveillance envers nous, qui nous regardons comme ses fils très-respectueux , de même nous trouvons celle de reconnaître que nous tiendrons désormais les droits dont il s'agit d'une source bien plus digne de vénération que celle des ancêtres dont nous les avons reçus. Qu'y a-t-il en effet de plus digne de votre révérendissime seigneurie, que de donner libéralement ce qu'elle a eu le pouvoir d'enlever, et de le donner surtout à des personnes qui cherchent avec autant de soin à maintenir son honneur et ses intérêts, qu'à sauver ce qui leur appartient ; à des personnes qui, d'ailleurs , ne paraissent inférieures ni en noblesse, ni en qualités personnelles, ni en richesses, ni en quoi que ce soit , à celles qui s'efforcent, qui espèrent obtenir, qui se vantent même d'avoir déjà obtenu
' Fagna est une des cures les plus considérables et les plus riches du diocèse de Florence : elle est située dans la province du Muggello, et est passée de la famille des Macchiavelli, qui en étaient les patrons, dans celle des marquis Rangoni , de Modène,
de votre seigneurie cette possession que nous réclamons; et si Ton voulait en effet, justo lance perpendere , mettre dans une juste balance notre famille et celle de' Pazzi , on trouverait que si elles sont égales en beaucoup de points , nous l'emportons infailliblement en générosité et en grandeur d'àme.
Nous nous prosternons en conséquence devant votre seigneurie, et la supplions bien humblement de ne point souffrir que nous puissions voir des hommes moins méritants que nous , et que nous avons juste raison de regarder comme nos ennemis , se montrer revêtus de nos dépouilles et triomphants à notre honte. Daignez , révérendissime seigneur, daignez consentir que, moyennant les mêmes avantages que nos ennemis vous promettent , notre famille soit décorée de tout l'honneur que nous attachons à tenir de votre justice la possession que nous sollicitons, et veuillez ne pas souffrir que nous ayons jamais à essuyer l'ignominieux affront de nous voir ravir un bien que, jusqu'ici, nous nous sommes tant efforcés de conserver. Mais si le refus d'interposer votre clémence nous le faisait perdre effectivement, comme cette perte ne pourrait avoir lieu sans nous déshonorer , nous serions contraints d'en chercher un dédommagement , quelque mal qui pût en résulter pour autrui. Nous espérons donc , ainsi que nousf l'avons toujours fait, en la bonté de votre illustrissime seigneurie, comme peut vous l'attester Francesco, votre domestique, que nous avons choisi pour notre intercesseur, et auquel nous avons donné plein pouvoir pour traiter cette affaire.
Maclavellorum Familià, clives florentini.
Ex Florentia, 4 non. decembrisl497
FerUm ego'^, valetudine oppressus, tibi rescri' beiicU vicem prœstarc non potui- Nunc veràj recupe-'
Iratâ sainte, nihil est quod scribam, nisi te hortarl orare non désistas, donec noster hic conatus felicem \ habeat exiluin. In hoc te viriun exldbeas rogo, to
* C'est à François, ou à quelque autre personnage qui s'occupait à Rome de l'affaire de la cure de Fagna, que sont adressées ce peu de lignes écrites en latin.
LETTRES FAMILIERES
tasque effundas vires. Nain si pigmei gigantes adgrediinur,miûtd magis nobis quàin illis paratur Victoria. Il'ds, enim sicut contendere tiirpe est, sic erit cederc turpissiinum ; nos non tanttun vinci ignominiosum, quàm décorum contendisse ducimus, ipsuni compelitorcm habentes , cujus nulu istic omnia faint; proptereâ quâcumque fuerimus usi fortunâ, talibus non hujusce modi excidisse ausis non pœnitebit.
Kal. decembris 1497.
LETTRE II
A un Ami.
Puisque vous désirez connaître en détail tout ce qui ce passe ici relativement à Frà Girolamo Savonarola, vous saurez qu après les deux sermons qu'il a prononcés, et dont vous avez déjà copie, il prêcha de nouveau le dimanche de carnaval , et invita , entre autres choses, ses auditeurs à communier le jour du mardi gras dans l'église de Saint-Marc. 11 ajouta qu'il voulait prier Dieu que si ses prédictions ne lui étaient pas inspirées d'en haut , le ciel le ûi connaître par quelques signes évidents. Il fit tout cela, h ce que l'on prétend, pour établir l'union parmi ses partisans , et leur donner plus de moyens de le défendre dans le cas où, comme il le craignait, la seigneurie qui venait d'être créée nouvellement, mais qui n'était pas encore publiée, lui aurait été contraire. Cette publication ayant eu lieu le lundi suivant , ainsi que vous avez dû en être pleinement informé, et jugeant que plus des deux tiers de ses membres étaient ses ennemis , et qu'ils obtempéraient au bref par lequel le pape le mandait à Rome sous peine d'interdiction, il résolut, suivant sa propre idée, ou d'après le conseil de ses amis , de cesser de prêcher dans Santa-Liperata, et d'aller l'aire ses prédications à San-Marco. En conséquence, le jeudi matin , jour où la seigneurie entra en exercice, il annonça dans Santa-Liperata que, pour éviter tout prétexte de trouble, et conserver l'honneur de Dieu intact, il ne voulait plus se mettre en avant; qu'il prêcherait pour les hommes seulement à San-Marco, et que les femmes n'avaient qu'à aller à San-Lorenzo entendre Frà Donienico. Notre moine se trouva donc chez lui. Tous ceux qui auront élé témoins de l'audace avec laquelle il commença ses prédications, et les continue, ne peuvent qu'en être grandement
émerveillés : en effet, il craint beaucoup pour lui-même ; il est persuadé que la nouvelle seigneurie est disposée à lui nuire, et, résolu en conséquence d'entraîner dans sa propre ruine un grand nombre de citoyens, il commença son discours par des prédictions effrayantes et par des raisonnements tout-puissants sur quiconque ne les approfondit pas, avançant que ceux qui avaient embrassé son paiîi étaient les meilleurs citoyens, et qu'il n'avait pour adversaires que les plus vils scélérats : il n'oublia aucune des raisons propres à affaiblir le parti qui lui est opposé , et à donner de nouvelles forces au sien. Comme j'ai été (émoin de toutes ces choses, je vous en rapporterai quelques échantillons.
Il prit ])our texte de son premier sermon à San-Marco les paroles suivantes, tirées de TExode: Oiiantb magis preinehant eos , tantb magis miiltiplicabantur et crescebant. Avant d'en venir au développement de son texte , il exposa les raisons pour lesquelles il avait reculé, et ajouta : Prudentia est recta ratio agibiliiim. Il dit là-dessus que tous les hommes ont et doivent avoir une fin , mais qu'elle est diffé ente de celle du chrétien , dont le Christ est l'unique fin, taudis que celle des autres hommes, tant passés que futurs, diffère suivant l'esprit de leur secte; que nous, qui sommes chrétiens, nous devons tous aspirera celte fin, qui est Jésus-Christ , et conserver son honneur par une conduite prudente, et en nous conformant aux temps; que lorsque le temps exige que nous exposions notre vie pour lui, il ne faut pas balancer: que lorsqu'il est nécessaire que l'homme se cache, il faut se cacher, comme on lit que le firent saint Paul et Jésus-Christ luimême. C'est ainsi, ajoula-t-il, que nous devons nous conduire , et que nous nous sommes conduits : car, lorsqu'il a été nécessaire de nous opposer à la fureur de nos adversaires, nous nous sommes précipités en avant, comme on l'a vu le jour de l'Ascension ; mais l'honneur de Dieu et les circonstances l'exigeaient ainsi. Aujourd'hui que l'honneur de Dieu veut que nous cédions aux coups delà colère, nous avons cédé. Après ce court préambule il fit des fidèles deux troupes , dont l'une, composée de ses partisans, combattait sous les ordres de Dieu; et l'autre, commandée par le di;ible, offrait la réunion de tous ses adversaires. Il s'étendit longuement
CORRESPONDANCE
sur cet article, et entra enfin dans le développement des paroles de l'Exode qu'il avait prises pour texte de son discours. Ildit que, parles persécutions, les bons croissaient de deux manières, en esprit et en nombre : en esprit, parce que l'homme s'unit davantage à Dieu lorsque l'adversité l'environne, et qu'il y puise de nouvelles forces, comme s'approcliant davantage de son moteur; c'est ainsi, dit-il, que l'eau chaude , lorsqu'on la met près du feu, devient bouillante parce qu'elle se rapproche de l'agent qui excite la chaleur; ils croissent en nombre, parce qu'il existe trois espèces d'hommes : d'abord les bons, et ce sont ceux-ci qui me suivent ; puis les pervers et les obstinés, et ceux-là sont mes adversaires. Il y a encore une autre espèce d'hommes : ce sont ceux qui suivent une large voie, qui s'abandonnent aux voluptés, qui n'ont ni endurcissement dans le mal ni penchant décidé pour la vertu, parce qu'ils ne savent discernerni l'un ni l'autre. Mais comme, dans le fait, il existe une différence réelle entre les bons et les méchants, quia opposita justa se posita Jiiagis elucescunt , ils ne peuvent s'empêcher de reconnaître la méchanceté des pervers et la simplicité des bons : ils se rapprochent donc de ces derniers, et s'éloignent des premiers avec empressement; car naturellement chacun fuit volontiers le mal pour suivre le bien; et voilà pourquoi dans l'adversité le nombre des méchants diminue et celui des bons nîulliplie ; et ideb quantb magis , etc. Je me bornerai à vous exposer le reste en peu de mots , car la brièveté épistolaire ne me permet pas de m'étendre longuement. 11 aborda donc ensuite une foule de sujets, suivant sa coutume ordinaire, afin d'affaiblir le pins qu'il pourrait ses adversaires ; et , dans le dessein de trouver une transition à son prochain discours , il dit que nos discordes pourraient donner naissance à un tyran qui ruinerait nos maisons et ravagerait nos villes; que ce qu'il annonçait n'était pas en contradiction avec ce qu'il avaitdéjà prédit; que Florence devait être heureuse, et étendre sa dominai ion sur toute l'Ilalie, car ce tyran ne régnerait que peu de temps et finirait bientôt par être chassé. C'est ainsi qu'il termina sa prédication.
Le malin suivant il continua à parler sur l'Exode à ses auditeurs. Lorsqu'il en vint à ce
passage où il est dit que Moïse tua un Égyptien, il s'écria que l'Égyptien représentait les méchants , et Moïse le prédicateur qui les tue en découvrant leurs vices : «O Égyptien! dit-il, je «veux te donner un coup de poignard.» Et il commença alors à déchirer vos livres et vos prêtres, et à vous traiter de manière que les chiens n'en voudraient pas manger. Il ajouta ensuite, et c'est là principalement qu'il voulait en venir, qu'il prétendait faire à l'Égyptien une autre grande blessure. Et il annonça que Dieu lui avait dit qu'il existait dans Florence un homme qui cherchait à usurper la tyrannie, qui intriguait et cabalait pour réussir, et que vouloir chasser le frère, exconmiunier le frère, persécuter le frère, ne signifiait autre chose sinon que nous voulions faire un tyran , mais que l'essentiel était d'observer les lois. 11 en dit tant enfin que pendant tout le reste du jour chacun jeta publiquement ses soupçons sur un homme qui est aussi éloigné de la tyrannie que vous pouvez l'être du ciel. Mais, depuis, la seigneurie ayant écrit au pape en sa faveur, il a vu qu'il n'avait plus rien à craindre des ennemis qu'il a dans Florence. Il avait d'abord cherché à réunir ses partisans, en versant l'odieux sur ses adversaires, et en cherchant à les effiayer par le nom de tyran; mais aujourd'hui que ces moyens violents lui sont devenus inutiles, il a changé d'allure : il exhorte chacun à la concorde ; il ne parle plus ni de tyran ni de la scélératesse de ses rivaux ; il cherche à exciter tous les partis en général, et chacun en particulier, à se soulever contre Sa Sainteté et ses agents, qu'il traite comme on ne traiterait pas les plus vils et les derniers des hommes. C'est ainsi, selon moi , qu'il s'accommode au temps, et qu'il tâche de colorer ses mensonges. Je sais combien vous êtes prudent; c'est donc à vos lumières que je laisse à juger de ce que l'on dit dans le public, et de ce que l'on peut espérer ou craindre d'un pareil homme. Vous pouvez d'autant mieux asseoir votre opinion, que vous connaissez mieux que moi les divers partis qui divisent notre ville, les circonstances qui gouvernent le temps actuel , et que vous êtes , pour ainsi dire, à Rome l'âme du souverain pontife. Je vous prie seulement, si la lecture de ma lettre ne vous a pas trop fatigué, de ne poini regarder comme une tâche pénible de m-;:
LETTRES FAMlLIEPxES.
répondre, et de me faire connaître le jnfyement que vous portez et de l'esprit des temps et de celui que nous apportons dans nos propres affaires.
Nicolas Macchiavelli.
Florence . le 8 mars 1 598.
LETTRE 111. A Francesco Tosinghi.
MACrVIFICO VIRO PATRO FRASCESCO TOSL^GHO , COM- MISSARIO GE>ERALI Î3i AGRO PISAMO ; MAJOKI SIO HO.>fORA?iDO.
Je vous envoie copie des nouvelles reçues par des lettres de Milan . que lambassadeur de Milan à Venise a fait parvenir. Je commencerai par une lettre du 13. Il y est dit :
1° Que les Vénitiens avaient confié le commandement de leur floi te au procurateur Antonio Grimani , qui a offert à la république vingt mille ducats de son propre bien, dans l'idée d'obtenir par là le dogat ; que la flotte devait être composée de quarante à cinquante galères, légères de vingt-deux galéasses, et de dix-huit autres bâtiments; qu'un certain Grippo était arrivé du Levant, annonçant que les Turcs pressaient vivement l'armement de leur flotte , qui devait être composée de cent cinquante voiles , et se diriger vers la Syrie ; que comme elle devait passer devant Chypre, la seigneurie voulait envoyer sa flotte dansées parages, pour qu'on n'exigeât pas qu'elle fournît des points de relâche; et que, par suite de cette disposition des Turcs, on ne songeait cullement à donner de l'argent au roi de France, et qu'on avait entièrement mis en oubli les affaires de Pise.
^^'Que le doge, depuis Tarrangement qui avait eu lieu avec les Pisans , continuait à montrer de plus en plus à l'ambassadeur de Milan les meilleures dispositions envers le duc ; qu'il exhortait chacun à faire tous ses efforts pour maintenir la paix en Italie, et en tenir éloignés tous les ultramontains; que le roi de France souffpait extrêmement d'une violente attaque de goutte . et qu'il était obligé de faire marcher du côté de la Bourgogne les troupes qu'il avait eu le dessein d'envoyer en Italie, parce qu'il avait appris que Tarchiduc était dans l'intention de seconder les projets de son père; de sorte que si
le roi ne vient pas dans ces contrées, les Vénitiens auront un prétexte plausible pour ne pas lui payer cent mille ducats dont ils ont euxmêmes le plus grand besoin.
3° Que Ion parle du pape ( Alexandre Vî) de la manière la plus outrageante.
4** Qu'enfin le roi de Naples Frédéric vient d'avoir un enfant mâle , et que tout le monde s'en est réjoui.
Les lettres du 25 portent :
1° Que chaque jour on voyait augmenter dans Venise la meilleure intention dob&îrver l'arbitrage.
2° Que la frayeur inspirée par les Turcs ne faisait d'un autre côté que s'accroître ; que ces ennemis étaient déjà aux frontières, et qu'outre leur flotte ils fortifiaient et approvisionnaient Chypre, Corfou, et les villes qu'ils possèdent dans la Pouille ; que l'on craignait, lors même qu'ils n'attaqueraient pas les Vénitiens , que ces derniers n'en fussent pas moins forcés de continuer leurs grandes dépenses, s'ils ne voulaient pas rester à la discjétion du premier venu.
3° Que les ^'éni tiens envoyaient deux nouveaux ambassadeurs en France, non pas tant pour remplacer ceux qui sont rappelés que pour tâcher de justifier , sous le prétexte des Turcs, le refus de payer l'as-geut qu'ils doivent , et pour faire entendre au roi que, dans les circonstances ])résenies, c'est à bien autre chose qu'aux affaires d'Italie qu'il est nécessaire de songer ; que ce détour leur paraît valoir mieux que de refuser positivement que ce prince vienne en Italie.
4^* Qu'il était arrivé à Venise un agent du préfet , dans le dessein de faire avec la seigneurie un arrangement pour trois cents hommes d'armes; que cet agent avait dit que la seigneurie, par son traité avec le roi de France, s'était engagée à entretenir jusqu'à la fin de la guerre quinze cents hommes d'armes, c'est»à-dire ceux du préfet, tous les Orsini, etc., etc.; et qu'il n'avait pas encore reçu de réponse.
ô° Que le duc de Milan a fait écrire à Gênes, et dans toutes les villes qui défendent les passages, que s'il y arrivait des Pisans se rendant en France, on les envoyât près de lui , parce qu'il veut empêcher cette émigration, et rester maître d'ordonner ce qu'il voudra.
6° Que ce prince est mieux disposé que jamais envers notre république; et que si aujour-
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d'hiii il rappelle ses troupes, c'est pour se conformer à l'arbitrage ; mais que dans le besoin il est incapable de nous abandonner.
1° Que ce prince a su, à n'en pouvoir douter , que dans la confédération qui vient d'èlre conclue entre le roi de France et les Suisses, il est dit que le roi leur payera qualre-vingt raille ducats par an, leur fournira l'artillerie dont ils auraient besoin, et les secourra lorsqu'ils seront attaqués; mais que les Suisses, de leur côté, s'obligent à faire la guerre à tous ses ennemis, et nominativement au duc de Milan, toutes les fois qu'ils en seront requis.
Magnifice vir, je vous envoie ces extraits pour la satisfaction de votre magnificence , à laquelle je ne cesse de me recommander. Nicolas Macchiavelli.
29 avril Î499.
LETTRE IV
Au même.
MAGNIFICE VIR ,
Il y a déjà quelques joure que le duc de Milan a écrit à la seigneurie qu'il ne voulait plus agir avec nous dans les ténf^bres ; qu'il voulait prendre avec nous des engagements positifs., pourvu que nous en fissions autant de notre côté; qu'il demandait que toutes les fois qu'il aurait besoin de notre secours nous fussions tenus de lui fournir trois cents hommes d'armes et deux mille hommes d'infanterie; et que nous n'avions qu'à lui fitire connaître ce que nous désirions de lui pour recouvrer Pise. Après avoir délibéré quelque temps sur ces propositions , la seigneurie lui a répondu que, pourvu ({U'il nous aidât en effet à nous rendre maîtres de Pise, nous nous obligerions à tout ce qu'il demanderait ; que toutefois la chose en étant au point que cela ne pouvait avoir lieu, on regardait comme dangereux, eu égard à notre position avec la France , et comme sans utilité pour sa seigneurie elle-même , de se déclarer ; qu'en conséquence on se reposait entièrement sur elle du soin de trouver un moyen de pourvoir à sa sûreté sans mettre nos états en danger. Cette réponse n'a nullement satisfait le prince. Il a répondu à nos ambassadeurs d'un ton irrité; et c'est pourquoi nos magnifiques seigneurs ont jugé
convenable de lui envoyer un ambassadeur spécial pour se disculper plus facilement a m's yeux. C'est Antonio da Colle qui doit être envoyé; on l'a fait revenir de Sienne tout exprès, et il partira probablement après demain.
Voilà tout ce qui se passe d'important en ce moment. Chaque jour on entend se renouveler le bruit del'armement des Turcs. Quelques personnes ont dans l'idée qu'ils se dirigeront sur la Sicile. Il est vrai qu'ils ont fait de si grands efforts pour s'armer sur terre et sur mer que tout le monde est pour ainsi dire en alerte. Le duc de Milan craint plus du côté de la France que de tout autre; et comme il y a déjà quelque temps qu'il n'est arrivé de lettres de ce pays, on croit que ce prince les a interceptées.
Si j'ai mis quelque interruption dans ma correspondance, malgré le désir que j'aurais eu de vous écrire chaque jour, je vous prie de ne l'attribuer qu'à mes nombreuses occupations et au défaut de nouvelles intéressantes.
il ne me reste actuellement qu'à me recommander à votre magnificence.
Nicolas Macciiiavelli.
Le 5 juin 1499.
LETTRE V
Au même.
MAGNIFICE VIR.
Les nombreuses occupations dont je suis accablé m'ont seules empêché de vous écrire, et j'espère qu'elles me serviront d'excuse à vos yeux.
Voici dans quelle position nous nous trouvons à l'égard du duc de Milan : ce prince , il y a déjà assez longtemps, nous a requis de nous déclarer son allié, de nous obliger à lui fournir, toutes les fois qu'il en aurait besoin, trois cents hommes d'armes et deux mille fantassins par mois, s'engageant de son côté à nous donner tous les secours que nous lui demanderions pour nous rendre maîtres de Pise. Il n'a pas paru utile aux magnifiques seigneurs de se déclarer, et ils ont cru dangereux de rompre entièrement toute négociation avec Milan. On a donc pris le parti de le nourrir d'espérance, afin de ne poiiit s'exposer à quelque péril de la part de la France; c'est pourquoi l'on a envoyé à Milan Anionio da Colle. Les affaires sont toujours
LETTRES FAMILIÈRES
dans la même fluctuation. Le duc insiste pour que nous nous déclarions; et nous, de notre côté, nous faisons tous nos efforts pour éloigner ce moment, par la crainte des danj^ers dans lesquels il pourrait nous précipiter.
La position de la seigneurie à l'égard de la France offre les mêmes difficultés. Sa Majesté nous presse de nous réunir à elle , sous la condition que nous lui fournirons cinq cents lances pendant tout le temps que durera la guerre de Milan; elle s'oblige en retour à nous fournir durant un an mille lances dans toutes nos entreprises, et promet en outre de faire en sorte que les Vénitiens et le pape s'engagent à nous défendre. Nous avons fait à ces propositions notre réponse ordinaire, c'est-à-dire que nous ne pouvions prendre un semblable parti sans nous exposer au danger le plus manisfeste. Nous tâcherons donc d'amuser ces deux princes pour gagner du temps. Si pendant ces entrefaites nous parvenions à recouvrer Pise, et Dieu le veuille! nos ennemis se trouvant diminués, nous pourrions nous décider avec moins de risque, ou du moins n'ayant pas à craindre d'être obligés de nous déclarer, demeurer neutres et voir un peu les autres entrer en jeu. On est persuadé que si le pape n'ordonne pas à la flotte française de mettre obstacle à notre entreprise contre les Pisans, rien ne pourra nous empêcher d'atteindre le but que nous nous proposons depuis si longtemps.
Telles sont les affaires importantes qui se traitent en ce moment, et qui occupent exclusivement les ambassadeurs de France et de Milan. Je vous ai rendu compte des nouvelles que nous avons reçues de Venise, par ma lettre officielle d'hier. Je me recommande à vous. Nicolas Macchiayelu.
Florence, le 6 juillet 1499.
dernier Bartolommeo d'Alviano est parti de Naples avec deux cent cinquante hommes d'armes et trois mille hommes d'infanterie; qu'il a pris la route de Rome pour descendre en Toscane et venir attaquer Florence. On dit que Gonzalve lui a donné l'ordre de changer notre gouvernement, et de mettre la Toscane à la dévotion de l'Espagne. On présume que Lucques et Sienne l'aideront dans cette entreprise, qu'ils lui fourniront même de l'argent ; et l'on a des raisons de le craindre.
Les opinions sont, du reste, extrêmement variables sur ce point : les uns n'y voient qu'un simple épouvantait , les autres croient la chose réelle. Toutefois la ville reste en suspens, et l'on ne prend à l'égard de Pise aucune de ces résolutions vigoureuses, que l'on n'eût pas manqué d'adopter si l'on n'avait été retenu par cette circonstance. Mais quand même Bartolommeo viendrait en Toscane, pour peu que nous voulussions résister il n'est pas homme à nous faire grand mal avec son armée, surtout si, comme nous l'écril Niccolo Vittori, il doit dans tout le courant du mois arriver des troupes françaises en Lombard ie.
L'entreprise sur Librafatta a parfaitement réussi; et Antonio Giacomini nous promet une victoire certaine si nous voulons aller en avant. Mais je crains que l'on ne s'endorme, ou par excès de crainte ou par excès de fatigue. Nicolas Macchiavelli.
Florence, le l*"" juin 1504.
LETTRE VII
Au méq[ie.
LETTRE VI
A GlOVANMI RlDOLFl.
MAGIMFIfO GEHERALI COî^IMISSARIO IN ROMAI^DIOLA IOA>:XE RIDULFO PATRO;\0 SUO, CASTROCARO.
Je me réserve le soin de vous écrire lorsqu'il se passera quelque chose d'important , et que vous n'en serez point officiellement informé.
On a reçu ici la nouvelle que le 26 du mois
SEIGISEUR COMMISSAIRE ,
Si je ne vous ai donné aucune nouvelle dans ma dernière lettre, j'espère que celle-ci et celles que je vous écrirai par la suite vous dédommageront.
Les lettres de France du 15 au 30 du mois dernier disent que l'empereur et le roi de Hongrie sont d'accord, et que l'empereur ne songe plus qu'à ses préparatifs pour passer en Italie. Toute son armée n'a pas d'autre désir; elle est forle de dix mille hommes d'infanterie et de quatre mille chevaux : il a déjà rappelé une
CORRESPONDANCE
bonne partie de rarlillerie qu'il veut amener avec lui ; il a de plus donné l'ordre de renforcer rarniée de Gonzalve de quatre mille hommes (.h' pied.
I/archiduc s'est arrangé avec le roi d'Aragon : ils ont eu une entrevue en Galice, et la plus grande union paraît régner entre eux. Les Français étaient loin de s'attendre ii cet événement, qui paraît leur causer un véritable déplaisir.
Le roi d'Angleterre est d'accord aussi avec l'archiduc ; car, dans le voyage que ce dernier prince vient de faire en Espagne, il lui a fourni de l'argent et deux mille hommes d'infanterie.
Les barons napolitains qui se trouvent en Espagne, c'est-à-dire ceux qui ont été bannis et qui espéraient que par les traités entre la France et l'Espagne on les remettrait en possession de leurs biens, se voyant trompés dans leur attente, ont envoyé un homme de confiance au roi de France pour réclamer de nouveau son appui. Le duc de Valentinois , qui se trouve également prisonnier eu Espagne, a aussi envoyé auprès du roi pour implorer son secours; et le roi a nommé un ambassadeur chargé d'appuyer les réclamations des barons et du prince.
Le pape cherche à prendre des Suisses à sa solde; il demande des hommes d'armes à la France , et annonce vouloir tenter la conquête de Bologne et de Pérouse. Les Français, qui voudraient se venger de Pandolfo Fetrucci , promettent de favoriser le saint-père dans ses entreprises contre Pérouse, pourvu qu'il ne prenne à sa solde qu'un petit nombre de Suisses et qu'il consente à laisser Bologne en repos: mais s'il en veut beaucoup, les Français tâcheront de Tenigècher juxtà posse; car ils regardent cette résolution comme d'une tout autre importance que la conquête de Bologne et de Pérouse , et ils craignent qu'elle ne cache le dessein secret de favoriser les projets de l'empereur.
IjC roi de France a envoyé , ou du moins est sur le point d'envoyer un ambassadeur aux Suisses. On le nomme le grand juge de Provence. Après s'être efforcé de maintenir les Suisses dans la résolution de ne prendre de l'argent que du roi , il doit se rendre d'abord à Venise, pour engager les Vénitiens à observer,
sans se laisser ébranler, les conditions des traités ; puis en Hongrie , pour tâcher de semer la discorde entre les Hongrois et l'empereiir.
Le bailli de Dijon est de retour à la cour, où il passe pour être en grande faveur : on en donne pour raison la parfaite connaissance qu'il a des affaires d'Allemagne.
D'Argenson est envoyé avec quatre gentilshommes sur les frontières de l'Allemagne, pour tâcher de soustraire à l'obéissance de l'empereur quelques ligues allemandes qui ne fournissent en faveur de ce prince ni hommes ni argent.
Le roi de France n'observe pas les conditions du traité conclu dernièrement avec Tempereur par le cardinal de Rouen (d'Amboise). En effet , il y a peu de temps qu'il est venu à la cour un ambassadeur pour réclamer , en vertu des traités, des troupes et de l'argent. Le roi n'a voulu accorder ni l'un ni l'autre; mais il lui a donné congé en lui disant qu'il enverrait de son côté des ambassadeurs à l'empereur, pour lui faire entendre, etc.
Le roi de France a donné sa fille en mariage au duc d'Angoulême, et fait jurer à tous les grands du royaume d'être fidèles à ce prince, dans le cas où lui-même viendrait à mourir sans enfant mâle. 11 lui a donné pour dot le comté de Blois , et cent mille ducats; et la reine lui a fait don , de son côté , de la même somme, et du duché de Bretagne , dans le cas où elle ne laisserait pas d'enfant mâle en mourant.
Les Vénitiens et le roi n'ont conclu aucun nouvel arrangement ; ils continuent à se faire bon visage et à vivre sur leur ancienne amitié.
Le roi de France a chargé monseigneur ,
qui a rempli les fonctions d'ambassadeur du pape et qui retourne en Italie, de visiter Ferrare, Manloue, Bologne et Florence ; de leur promettre de sa part monts et merveilles, et de tâcher de les maintenir dans son intérêt pendant le séjour de l'empereur, dans le cas toutefois où ce prince viendrait en effet dans ce pays.
Il ne me suffit pas de vous donner ces nouvelles ; il faut encore vous rapporter les commentaires qu'elles font naître, même parmi nos plus sages citoyens ; et quoique vous soyez au nombre des sages, et que vous puissiez les commenter aussi bien qu'eux, je crois qu'il vous sera agréable de savoir ce qu'ils disent.
LETTRES FAMILIÈRES
Ces avis étant vrais, il y a plus lieu de croire que le roi des Romains viendra en Italie que d'imaginer le contraire ; et voici comment ils raisonnent. Lorsque l'on veut jup,er si un Iiomme agira d'une certaine manière , il faut considérer d'abord s'il en a la volonté; ensuite quelles sont les circonstances qui peuvent favoriser ou contrarier ses entreprises. Or tout prouve que l'empereur a le désir de se rendre en Italie. D'abord, il doit raisonnablement l'avoir pour son propre honneur et pour assurer sa dignité sur la tête de son fils ; en second lieu, pour se prévaloir... et des Italiens, et recouvrer son honneur, qu'il a perdu lorsqu'il est venu la première fois en Toscane '. Il est donc évident que sa volonté est de venir dans ce pays. Maintenant, si l'on considère quels sont les obstacles capables de le retenir, ou les secours qui peuvent le favoriser, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'état des affaires tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. On ne comprend pas trop bien ici sur quel pied se trouvent les premières; toutefois on le croit plus puissant qu'autrefois, depuis qu'il a dompté le comte Palatin, et que Ton a déjà fixé le contingent que doivent lui fournir les villes et les seigneurs pour passer avec lui en Italie. Les États qui l'environnent sont, l'archiduc, la France et l'Angleterre; ceux qui existent en Italie, où il prétend venir, sont, le pape, les Vénitiens, 1 Espagne, les Florentins, et une foule d'autres petites principautés. Si, encore une fois, ces bruits sont fondés, on voit que l'archiduc, l'Espagne et l'Angleterre, sont d'accord ; et s'ils sont d'accord il faut bien qu'ils fassent cause commune avec l'empereur, puisque l'archiduc est son fils, et qu'il s'agit d'un avantage qui est commun à tous deux. Le pape, quoiqu'il négocie avec la France pour en obtenir des troupes, paraît devoir être plus favorable aux affaires de l'empereur; car telle est la force de la raison et de sa position. En effet, la fortune de la France est désormais fatiguée, surtout en Italie, depuis les derniers événements qui viennent des'y passer ; au lieu que celle de l'empereur est pour ainsi dire toute fraîche ; et le souverain pontife doit vouloir tirer aujourd'hui de l'empereur les mêmes avantages qu'Alexandre VI obtint autrefois de la France. Une fois que les
> En 1496.
États les plus puissants d'Italie sont d'accord entre eux, il devient inutile de s'occuper des petits. Quant aux plus puissants, les seuls que la présence de l'empereur serait dans le cas de mécontenter, et qui, en se réunissant, pourraient s'y opposer, sont les Français et les Vénitiens : mais tous deux n'agiront qu'avec circonspection, se méfieront mutuellement l'un de l'autre; et il reste à savoir s'ils tenteront d'arrêter l'empereur ou par adresse ou par force. Il est probable qu'ils feront jouer tous les ressorts pour troubler son entreprise, comme le marquent les nouvelles que l'on reçoit de France: mais on ne croit pas que l'art suîfise, et que, s'il faut en venir à la force, on veuille user de ce moyen; car il n'est pas à présumer que le roi de France s'expose, contre le gré de l'Angleterre, de l'archiduc et de l'Espagne, à faire la guerre à l'empereur. On ne croit pas non plus que les Vénitiens, dont le territoire deviendrait le théâtre de la guerre, voulussent en venir ià; car ils auront toujours peur que les Français ne les abandonnent au plus fort du danger. Voilà ce qui donne lieu de penser que l'intrigue et l'adresse ne pouvant empêcher l'empereur de se rendre en Italie , on le laissera venir, et que chacun se contentera de bien garder ce qui lui appartient; et, si Ton est obligé d'en venir aux mains avec lui, on attendra qu'il soit entièrement passé , comme firent le duc de Milan et les Vénitiens lorsque le roi Charles VllI donna ce premier exemple.
L'empereur, de son côté, sera satisfait si on le laisse entrer sans obstacles; car il sera plus avantageux pour lui de faire la guerre par la suite que de la faire d'abord. La raison en est qu'il est conduit en Italie par deux motifs : le premier est le désir de recevoir la couronne; le second , de venger son affront. S'il faisait la guerre avant d'avoir reçu la couronne, et qu'il fût vaincu, il ne pourrait jamais espérer de l'obtenir. Mais une fois couronné, que la guerre ait pour lui une issue heureuse ou malheureuse, la couronne ne pourra plus lui être enlevée, et il ne s'en retournera jamais qu'avec la moitié de sa honte. 11 lui importe d'ailleurs fort peu de faire la guerre d'un côté ou de l'autre, s'il a pourlui l'amitié du pape et de cette Coule de princes que l'autorité d'un tel exemple aura entraînés.
Je viens de vous faire perdre bien du temps , je le sais ; mais vous voudrez jjien me pardonner. Si vous désirez toutefois un supplément à celte bible, vous n'avez qu'à parler.
l'iorence, 12 juiQ 1506.
LETTRE VIII
A une dame.
TRÉS-ItmSTKE DAME ,
Puisque votre seigneurie désire connaître les changements qui ont eu lieu ces jours derniers dans notre Toscane , je me ferai un plaisir d'autant plus grand de vous en rendre compte, qu'en satisfaisant à vos désirs je vous montrerai le triomphe de vos amis et celui de mes prolecleurs; deux circonstances qui suffisent pour effacer tous les motifs de tristesse, quelque nombreux qu'ils soient, que la suite de mon récit va mettre sous vos yeux.
Lorsque la diète de Mantoue eut arrêté que les Médicis seraient rétablis dans Florence , et que le vice-roi fut parti pour retourner à Modène , on craignit fortement à Florence que l'armée espagnole ne pénétrât en Toscane : néanmoins, comme on n'avait aucune certitude sur ce point , à cause du secret dont la diète avait enveloppé toutes ses résolutions; comme, d'un autre côté, beaucoup de personnes ne pouvaient se persuader que le pape laissât les Espagnols venir mettre le désordre dans les états de la république, et que d'ailleurs les lettres de Rome annonçaient qu'il ne régnait pas un parfait accord entre les Espagnols et Sa Sainteté, chacun resta dans le doule, et l'on ne prit aucune mesure, jusqu'à ce que la certitude de tout ce qui s'était passé nous arriva par la voie de Bologne. L'ennemi n'étant déjà plus qu'à une journée de nos frontières, toute la ville, à la nouvelle de cette attaque soudaine et inattendue, fut saisie d'épouvante. On délibéra sur ce qu'il fallait faire; et lorsqu'on eut senti qu'il était trop tard pour garder le passage des montagnes, on résolut d'envoyer deux mille hommes d'infanterie à Firenzuola, château situé sur la frontière, entre Florence et Bologne, dans l'espoir que les Espagnols , pour ne pas laisser sur leurs derrières un corps de troupes aussi nombreux , se détour-
ONDÂNCE.
neraienl de leur marche pour former le siège de ce château, et nous donneraient ainsi le temps do grossir notre armée et de résister avec plus d'avantage à leur attaque. On crut de la prudence de ne pas faire tenir la campagne à nos troupes, mais de se borner à défendre la position de Prato, place très-forte, située dans la plaine, au pied des montagnes par où l'on descend dans le Mugello, et éloignée seulement de Florence de dix milles.Get te place paraissait assez vaste pour contenir toute notre armée en sûreté, et sa position, voisine de Florence, semblait la rendre susceptible d'être secourue facilement si les Espagnols se portaient de ce côté.
Lorsqu'on eut pris cette résolution, toutes nos forces se mirent en mouvement pour aller occuper les points désignés. Cependant le viceroi , dont l'intention n'était pas de s'arrêter devant les places fortes,, mais de se porter immédiatement sur Florence , pour y changer le gouvernement, à la faveur du parti sur lequel il comptait , laissa derrière lui Firenzuola, et, franchissant l'Apennin, descendit à Barberino di Mugello, château éloigné de Florence de dixhuit milles, et s'empara sans obstacle de toutes les bourgades du pays qui, dépourvues de tout secours, furent contraintes de recevoir ses ordres et de fournir des vivres à son armée selon leurs moyens.
Cependant on avait réuni à Florence un assez grand nombre de troupes; et , dans un conseil des condottieri d'hommes d'armes, on délibéra pour savoir de quelle manière on pourrait résister à cette attaque. L'avis général fut qu'il ne fallait point songer à se défendre à Prato mais bien à Florence ; ne croyant pas , si l'on se renfermait dans cette première place, pouvoir résister au vice-roi , dont on ne connaissait pas précisément les forces, mais dont on pouvait croire, en voyant l'ardeur avec laquelle elles se précipitaient sur la Toscane, qu'il était impossible à notre armée de leur résister. Ils regardaient donc comme une mesure beaucoup plus sûre de se réunir dans Florence même , où , avec le secours du peuple, l'armée suffirait pour garder la ville et pour la défendre; cette mesure même permettait de tenter de garder le Prato en y laissant un corps de trois mille hommes. Cet avis obtint l'assentiment général , et surtout celui du gonfalonier, qui se crut d'autant plus
LETTRES FAMILIÈRES
à l'abri contre les tentatives du parti ennemi , que les forces qu'il aurait autour de lui seraient plus considérables.
Telle était la situation des affaires lorsque le vice-roi envoya ses ambassadeurs. Ils exposèrent à la seigneurie que les Espagnols ne venaient pas connue ennemis dans les états de la république ; qu'ils ne voulaient porter aucunjc atteinte à ses libertés nia son gouvernement, et "qu'ils n'avaient d'autre but que de s'assurer par eux-mêmes que l'on abandonnerait le parti des Français pour se réunir à la ligue commune qui ne pouvait nullement compter sur le gouvernement et sur ses promesses tant que Pierre Soderini resterait gonfalonier , parce qu'on le connaissait pour un partisan des Français; qu'en conséquence ils demandaient sa déposition, et consentaient à ce prix que le peuple de Florence nommât pour le remplacer celui d'entre ses concitoyens qu'il en croirait le plus digne. Le gonfalonier répondit à ce discours qu'il n'était arrivé à cette place ni par artifice ni par force, mais par la seule faveur du peuple ; qu'en conséquence , quand tous les rois de la terre s'uniraient pour lui ordonner de déposer sa dignité, il n'y consentirait jamais; mais que si le peuple désirait qu'il la quittât, il le ferait aussi volontiers qu'il l'avait acceptée quand on lui confia une dignité que son ambition n'avait point sollicitée. Pour mieux connaître l'esprit du peuple, à peine l'ambassadeur fut-il éloigné qu'il convoqua tout le conseil et lui donna connaissance de la proposition qu'on venait de lui faire ; et il offrit, si tel était le bon plaisir du peuple, et que sa démission ffit jugée nécessaire pour le rétablissement de la paix, de se retirer chez lui surle-cliamp.f car, n'ayant jamais eu d'autre mobile de toutes ses actions que le bonheur de la cité , il aurait trop de chagrin qu'elle s'exposât à la moindre disgrâce par amour pour lui. Chacun , d'une voix unanime, refusa sa démission, et tous s'offrirent à le défendre au péril de leur vie.
Sur ces entrefaites, l'armée espagnole s'était présentée devant Prato, et lui avait livré un vigoureux assaut; mais, comme elle n'avait pu s'en emparer, le vice-roi commença à entamer des négociations d'arrangement avec l'ambassadeur florentin, qui repartit pour Florence avec un des envoyés de Son Excellence. Elle offrait
de se contenter d'une certaine somme d'argenr et consentait à ce que la cause des Médicis fût remise entre les mains de Sa Majesté catholique, qui pourrait employer la prière et non la force pour engager les Florentins à les recevoir dans leurs murs. Lorsque les envoyés furent arrives avec ces nouvelles propositions , que l'on connut la faiblesse des Espagnols, que l'on eut répandu le bruit qu'ils mouraient de faim , que Prato était susceptible d'une vigoureuse défense, la confiance du gonfalonier et du peuple par lequel il se laissait gouverner s'accrut au point que, malgré le conseil de tous les gens sages de faire la paix, le gonfalonier mit tant de lenteur dans ses résolutions, que l'on apprit bientôt que Prato était pris. Les Espagnols, après avoir fait une brèche aux remparts, avaient commencé à repousser ceux qui les.défendaient, et les avaient si fort effrayés qu'après quelques instants de résistance ils les avaient forcés à prendre tous la fuite. Alors les ennemis setaient précipités dans la ville, l'avaient livrée au pillage, massacrant tous ceux qui s'offraient à leurs coups, et se livrant à mille scènes d'horreur. J'en épargnerai les détails à votre seigneurie, pour ne point affliger sa sensibilité : je vous dirai seulement qu'il y eut plus de quatre mille habitants de massacrés; les autres furent pris et obligés de se racheter aux conditions les plus dures; les vierges, qu'auraient dû défendre les asiles sacrés, ne furent point épargnées, et les autels furent souillés d'infamies et de sacrilèges.
Cette nouvelle jeta l'épouvante dans Florence ; le gonfalonier seul n'en fut point effrayé. Plein de confiance dans je ne sais quelles espérances et dans le dévouement que le peuple lui avait témoigné quelques jours auparavant, il se flatta de conserver Florence, et de contenter les Espagnols en leur prodiguant l'argent, à condition néanmoins que les Médicis demeureraient exclus.
Les envoyés chargés défaire ces propositions remplirent leur mission; mais ils rapportèrent pour toute réponse qu'il fallait absolument recevoir les Médicis, ou s'attendre à la guerre. Chacun alors commença à craindre pour le sort de la ville, en songeant à la lâcheté que nos soldats avaient montrée dans le siège de Prato: la noblesse , de son côté , augmenta cette frayeur en témoignant ouvertement son inten-
S08 CORRESPONDANCE
tion de changer le gouvernement; de sorte que le lundi soir, 30 août, à la dernière heure de la nuit, nos envoyés eurent ordre de conclure avec le vice-roi , à quelque prix que ce fût. L'épouvante fut au comble : les habitants qui gardaient le palais et les autres postes de la ville les abandonnèrent avec précipitation, et la seigneurie, désormais sans défense , fut contrainte de relâcher une foule de citoyens, qui depuis quelques jours avaient été renfermés au palais sous bonne garde parce qu'ils étaient suspects de favoriser les Médicis. Ces prisonniers , joints à un grand nombre des principaux de la noblesse qui désiraient recouvrer leur crédit dans l'État, s'enflammèrent de tant d'audace que le mardi matin ils se rendirent en armes au palais, occupèrent toutes les portes, et forcèrent le gonfalonier à le quitter ; et ce ne fut que sur les instances de plusieurs personnes moins emportées que l'on consentit à le laisser s'éloigner sans lui foire violence. C'est ainsi que le gonfalonier retourna à sa maison sous l'escorte de ces mêmes hommes; et la nuit suivante il partit pour Sienne en nombreuse con)pagnie. et ôki consentement de la seigneurie.
Au milieu de tous ces événements le gouvernement avait pris une autre forme ; mais comme le vice-roi ne voyait dans ce changement unegarantie suffisante ni par la famille des Médicis ni par la Ligue , il signifia aux seigneurs l'ordre de rétablir l'État sur le même pied que du vivant du magnifique Laurent. Les nobles ne demandaient pas mieux que d'obéir à cet ordre; mais ils craignaient que la multitude ne voulût point y concourir; et tandis qu'on discutait sur la manière de se conduire dans la circonstance, le légat fit son entrée à Florence, accompagné d'un assez grand nombre de troupes, composées en partie d'italiens. Le 16, les seigneurs ayant réuni ;iu palais une certaine quantité de citoyens, parmi lesquels se trouvait le magnifique Giuliano, délibéraient sur la réforme du gouvernement, lorsqu'il s'éleva par hasard un peu de tumulte sur la place. Ramazotto et sa troupe .îaisircEit ce prétexte pour prendre les armes, et s'emparèrent du palais en criant : Les balles! les balles ! Soudain toute la ville fut en armes, et le même cri retentit de toutes parts. Les seigneurs se virent contraints alors de convoquer rassemblée du peuple, que nous appelons
parlement; et l'on y promulgua une loi qui rétablissait les Médicis dans tous les honneurs et dignités qu'avaient possédés leurs ancêtres. C'est ainsi que le calme le plus parfait fut rétabli dans la ville. Elle es[)ère ne pas vivre moins honorablement sous leur protection que dans les temps passés, lorsque leur père, le magnifique Laurent, de glorieuse mémoire, les gouvernait. Telles sont, très-illustre dame, les circonstances particulières de cette grande révolution. Je n'ai pas voulu m'appesantir sur certains détails qui auraient pu vous déplaire, ou comme affligeants ou comme de peu d'importance; je me suis étendu sur tout le reste autant que peuvent le permettre leslimites d'une lettre. Si j'ai satisfait aux désirs de votre illustrissime seigneurie, je suis assez récompensé; dans le cas contraire, je réclame mon pardon de votre indulgence. Onœ dlii et felix valeat *.
Nicolas Macciuavelli
LETTRE IX
A Fbancesco Vettoei , ambassadeur de la république de Florence près du sainl-siése, à Rome.
Ainsi que Paolo Vettori vous l'aura appris, je SUIS enfin sorti de prison, à la satisfaction de toute la ville ^ ; et quoique ma sortie ait précédé les bons offices que j'attendais de vous et de Paolo en celle circonstance, je ne vous en ai pas moins d'obligation. Je ne vous rappellerai pas la longue histoire de mes malheurs : il suffit de vous dire que la fortune semble s'être fait un plaisir de m'aocabler. Mais, grâces à Dieu, mes maux sont enfin terminés. J'espère d'ailleurs ne plus me voir exposé aux mêmes dangers. Je serai désormais plus avisé; et il faut i^spérer que
* La date de celte lettre manque, ainsi que le nom de la personne à laquelle elle est adressée, i.a copie s'en trouve rapportée ainsi dans les manuscrits de Julien de' Ricci, neveu de l'auieur. Quant à sa date, elle doit être du mois de septembre 1512; quant à la personne, Julien conjecture que c'esi; madame Alfonsine, mère de Laurent de Médicis qui fut par la suite duc d'Urbin.
^ Macchiavelli avait elé arrêté comme soupçonné d'avoir trempé dans le complot formé pour tuer le cardinal Jean de Médicis, |)eudant qu'il se rendait à Rome pour assister au conclave. On l'appliqua à la torture. Il fut mis en liberté, lui efles autres conjurés, lors de Télé val ion du cardinal Jean an irÔHe pontifical sous le nom de Léon X. Son exil devait également finir dans le cours de l'année.
LETTRES FAiMiLIERES.
le gouvernement, délivré de ses soupçons, se montrera plus libéral.
Vous savez dans quel état se trouve notre pauvre Totto: je vous le recommande, ainsi qu'à Paolo. Son désir particulier ainsi que le mien serait d'obtenir une place dans la maison du pape, d'être inscrit sur le contrôle et d'en recevoir le brevet : c'est de quoi nous vous prions tous deux instamment.
Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de notre saint-père, et tâchez qu'il m'emploie, s'il est possible, lui ou les siens, dans quelques affaires; je suis convaincu que je vous ferais honneur, et cela me serait fort utile.
Nicolas Macchiavelli, Fiorence, le 13 mars 1512 (1513).
LETTRE X
AlNicot\s Macchiavelli '.
nOnORABLE COMPÈRE ,
Depuis huit mois j'ai éprouvé les plus vifs chagrins que j'aie jamais ressentis dans aucun temps de ma vie , sans compter encore ceux que vous pouvez ignorer. Cependant rien ne m'a plus profondément affligé que la nouvelle de votre arrestation; car j'ai pensé sur-le-champ que, sous le moindre prétexte, vous seriez exposé à la torture; et malheureusement je ne me suis pas trompé. J'éprouve un véritable regret de n'avoir pu vous servir comme le méritait la confiance que vous aviez en mon amitié; et j'ai eu bien du regret lorsque voire fidèle Totto m'a envoyé votre estafette et que je me suis vu dans l'impossibilité de rien faire pour vous. Cependant, à peine le pape avait-il été élu que je m'étais adressé à lui, lui demandant pour toute faveur votre délivrance : je n'en suis pas moins charmé que mes désirs aient été prévenus. Maintenant, mon cher compère, tout
' Les éditeurs italiens ayant formé le dessein de publier les lettres de Macchiavelli à ses amis, ont cru devoir rapporter également quelques-unes de celles que ces derniers , entre autres Vettori et François Guicciardini, lui adressaient. Outre l'intérêt général qu'elir-s présentent, elles ont le mérite de donner des lumières sur la vie de l'auteur et sur ses ouvrages , et d'éclaircir en même temps plusieurs passages de ses lettres, qui sans ce secours auraient été inintplligibl;s ou du moins trèsobscurs. C'est; la raison qui nous a déterminés à les conserver dans la traduction française.
UACCHIAVELLI. II.
ce que je vous conseille, c'est d'opposer un cœur ferme à la persécution, comme vous l'avez fait dans toutes les circonstances de votre vie. Prenez espoir que, puisque tout est tranquille et que la fortune de ceux-ci (les Médicis) a triomphé de toutes les volontés et de tous les discours, vous ne serez pas condamné à rester éternellement par terre, et que vous jouirez enfin d'une entière liberté. Si je dois demeurer ici, ce que j'ignore absolument, j'exige que vous veniez passer auprès de moi tout le temps que vous pourrez me donner. Lorsque j'aurai l'esprit un peu plus tranquille, je vous écrirai pour vous dire si je reste. J'en doute un peu, car je crois que ce seront des gens d'une autre importance que moi qui voudront me remplacer. Quoi qu'il arrive, je prendrai mon mal en patience.
Francesco Vettori , ambassadeur à Rome.
Le 15 mars 151-2(1513).
LETTRE XL
A Fra^icesco Vettori.
magnifique AUfEASSADEUR ,
La letî.f-e pleine d'affection que vous m'avez écrite m'a fait oublier tous mes chagrins passés: et quoique je fusse convaincu de votre tendres.se pour moi. rien ne pouvait m'ètre plus agréable que les assurances qu'elle m'en doitne. Je vous en remercie autant qu'il dépend de moi , et je prie Dieu qu'il m'accorde de pouvoir vous en témoi. gner ma reconnaissance par quelque .service; car je puis dire que tout ce qui me reste de vie, c'est au magnifique Giuliano et à votre cher Paolo que je le dois. Vous voulez que j'oppose un cœur ferme aux coups de la fortune : apprenez donc avec quelque satisfaction que dans mon malheur je les ai supportés avec tant de fermeté , queje m'en veux du bien à moi-même, et qu'il me semble queje vaux mieux queje ne l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de côté, j'en ressentirai la plus vive satisfaction , et je crois queje me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir. S'ils croient devoir me refu.ser ce'.te faveur, je vivrai comme lorsque je vins au monde. Je suis né pauvre , et j'ai appris à souffrir bien plus qu'à jouir. Si vous demeurez
CORRESPONDANCE
quelque temps à Rome, j'irai, suivant le conseil que vous me donnez, passer quelque temps auprès de vous. Pour en finir en peu de mots, je me recommande à vous et à Paolo, à qui je n'écris pas, parce qu'il me serait impossible de lui dire autre chose.
J'ai communiqué l'article concernant Filippo à quelques amis communs, qui se sont réjouis de ce qu'il avait pu réussir ainsi à se sauver ; ils se plaignent cependant du peu d'estime et de cas qu'en a fait Giovanni Cavalcante. En réfléchissant d'où cela pouvait provenir, ils ont découvert que le Brancaccio avait informé ce dernier que Filippo avait été chargé par son frère de recommander au pape Giovanni, fils d'Antonio, et que c'est parce motif qu'il a refusé de le recevoir. Si cela est faux, ils blâment beaucoup Giuliano d'avoir donné lieu à tout ce scandale; mais si cela est vrai, Filippo a grand tort de s'être chargé de cures désespérées. Conseillez-lui donc d'être une autre fois plus prudent; et dites à Filippo que Nicolas degli Agli le publie dans tout Florence. J'ignore d'où cela peut naître ; mais il le poursuit avec si peu de ménagement et de considération, et son acharnement est si grand que chacun en est émerveillé. Avertissez en conséquence Filippo, et dites-lui que s'il sait d'où peut provenir cette inimitié , il tâche d'y remédier parquelque moyen. Hier Nicolas est venu me trouver avec une liste à la main, où se trouvent (outes les mauvaises langues de Florence; et il m'a dit qu'il les payait afin qu'elles dissent du mal de Filippo , dont il voulait à toute force se venger. Je n'ai pas voulu vous laisser ignorer toute cette intrigue , afin que vous puissiez l'en avertir et me recommander à lui.
Toute notre société se rappelle à votre souvenir, depuis Tommaso del Bene jusqu'à notre Donato. Nous allons tous les jours chez quelque fille pour reprendre des forces. Hier nous nous sommes amusés à aller voir passer la procession dans la maison de la Sandra di Pero. C'est ainsi que je me livre à tous les amusements possibles, tâchant de goûter encore les plaisirs d'une vie que je regarde comme un rêve.
Nicolas Macchiavelu.
Florence, le 18 mars 1512 (1513).
LETTRE XII
A INicoLAs Macchiavelli.
Nicolas, mon cher compère, j'ai reçu dans huit jours deux de vos lettres; et quoique je vous eusse dit que je ne voulais plus ni plaisanter ni parler raison , cependant les événements qui viennent de se passer m'avaient fait changer de résolution ; mais je ne puis l'exécutei encore aujourd'hui, à cause du départ du courrier, qui ne me laisse pas le temps d'écrire : je me réserve donc pour un autre moment. Je me bornerai seulement à vous dire que si la trêve entre la France et l'Espagne a lieu réellement , il faut nécessairement en conclure que le roi d'Espagne n'est pas cet homme plein de finesse et de prudence qu'on ne cesse de nous vanter, ou que l'on machine quelque chose, ou que ce que nous avons dit si souvent est enfin entré dans la cervelle de ces princes; c'està-dire que l'Espagne , la France et l'empereur s'entendent entre eux pour partager notre malheureuse Italie. Et si quelqu'un de ceux qui épluchent cette affaire me disait qu'il n'en est rien, je ne le croirais nullement : je serais plutôt tenté de me rapprocher de ceux qui la mesurent à la grosse, car de nos jours cette manière de mesurer les événements est celle qui réussit le plus souvent.
Si je ne pensais à vos affaires je ne songerais point aux miennes ; et vous pouvez être persuadé que s'il vous arrivait quelque chose d'agréable ou d'avantageiik , je n'en aurais pas moins de satisfaction que si ce bonheur ra'arrivait à moi-même. J'ai mûrement réfléchi s'il serait utile queje parlasse pour vous au cardiîial Soderini : il me semble que non; car , bien qu'il se donne beaucoup de mouvement et que, suivant les apparences , il soit assez avant dans la confiance du pape, comme il a contre lui un grand nombre de Florentins, je ne sais trop s'il serait bien à propos qu'il vous mît en avant. J'ignore d'ailleurs s'il le ferait avec plaisir; car vous savez combien sa conduite est méticuleuse. Je ne sais pas non plus si je suis bien propre a être médiateur entre vous et lui. 11 m'a bien fait quelques avances d'amitié , mais elles n'ont pas été telles que j'aurais dû m'y attendre; et , d'un autre côté , la conservation de Pierre Soderini m'a mis fort mal dans l'esprit d'un parti , et
LETTRES FAMILIERES
l'autre m'en a su très-peu de gré. N'importe , il me suffît d'avoir satisfait à ce que je devais à la république, à l'amitié, et surtout à moi-même.
Si je reste ici, comme Paolo sera des Huit *, il vous sera aisé d'obtenir la permission de venir auprès de moi ; et nous verrons s'il sera possible de tant ramer, que nous puissions aborder quelque part. Si nous ne réussissons pas, nous saurons trouver sans peine dans mon voisinage une jeune fille avec laquelle nous pourrons passer le temps. Voilà la route que nous devons prendre, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.
Francesco Vettori , ambassadeur à Rome.
Le 9 avril 1513.
LETTRE XIII
A Fkajvcesco Vettori.
MAGNIFIQUE AMBASSADEUR
Lorsque j'eus aperçu la pâleur de son front, je m'écriai: Comment veux-tu que je vienne si tu t'épouvantes, toi qui as coutume de me rassurer au milieu de mes craintes ? 2
Votre lettre m'a fait plus d'impression que la torture ^ , et je vois avec peine que vous ayez l'idée que je puisse me laisser affecter pour ce qui me concerne , car j'ai pris le parti de tout supporter avec indifférence; et ce n'est que pour ce qui vous regarde que je suis sensible. Je vous engage à imiter les autres, qui font leur chemin par l'effronterie et la ruse plutôt que par le talent et la prudence. Quant à la nouvelle deTotto, il suffit qu'elle vous soit désagréable pour qu'elle le soit également pour moi. Je n'y pense plus autrement; et si vous ne pouvez réussir, il n'y a qu'à laisser cette affaire suivre son cours. Je vous répète, une fois pour toutes, que quelle que soit la demande que je vous adresse, vous ne devez point vous en affecter , car je la verrais échouer sans m'en émouvoir.
S'il vous déplaît de parler d'affaires, parce
' Ancienne magistrature de Florence pour les affaires criminelles. Macchiavelli ne pouvait s'éloigner dulieufixé pour son ban sans qu'elle le lui eût permis.
^ Traduction d'un ierzetlo du Dante.
^ Macchiavelli parle ici de la torture à laquelle il fut appliqué.
! que la plupart du temps vous en voyez les résultats tout différents des conjectures que vous avez formées, vous avez bien raison : pareille chose m'est arrivée. Si pourtant je pouvais m'entretenir avec vous, je ne saurais m'empêcher de vous remplir la tète de mes châteaux m Espagne; car la fortune ayant voulu que je ne puisse raisonner ni sur l'art de la soie ni sur l'art de la laine , ne sachant parler ni de gains ni de pertes, je suis forcé de moccuper des affaires de l'État; et il faut me décider à me taire ou à parler politique. Si je pouvais sortir des limites de la république * , je viendrais aussi demander si le pape est chez lui : mais parmi toutes les grâces que l'on accorde, la mienne, par ma propre négligence, est restée en terre : j'attendrai donc jusqu'au mois de septembre.
J'entends dire partout que le cardinal Soderini se démène le plus qu'il peut auprès du pape. Je désire savoir de vous si vous jugez à propos que je lui écrive pour le prier de me recommander à Sa Sainteté, ou s'il vaut autant que vous fassiez de vive voix cette démarche en ma faveur auprès du cardinal , ou s'il n'est pas mieux encore de ne faire ni l'un ni l'autre. Veuillez me répondre deux mots sur ce point.
Vcus me faites rire avec votre cheval ; vous me le payerez quand je m'en souviendrai et non auparavant.
A l'heure qu'il est notre archevêque doit être mort : Dieu veuille avoir son âme ainsi que celle de tous les siens !
Nicolas Macchuvelli.
Florence , le 9 avril 1513.
LETTRE XIV
Au même.
MAGWIFIOUE AMBASSADEUR ,
Je vous ai écrit samedi dernier ; et quoique je n'aie rien de plus à vous dire aujourd'hui, je ne veux point laisser passer ce samedi sans vous écrire.
Vous connaissez notre société: elle ressemble à une chose égarée : pauvres oiseaux effarouchés, le même colombier ne nous rassemble plus, et le délire semble en avoir saisi tous les princi-
* U désigne le lieu de son exil.
CORRESPONDANCE
paux membres. Tommaso est devenu iMzarre, fantasque, ennuyeux, et si avare, qu'à votre retour il vous semblera un autre homme. Je veux vous raconter ce qui m'est arrivé. La semaine dernière il avait acheté sept livres de veau, qu'il envoya chez Marione : bientôt après il trouva qu'il avait fait une trop grande dépense ; et voulant Ja faire partager à quelqu'un, il se mit à mendier un convive qui voulût venir dîner avec lui. Touché de compassion, j'y menai deux personnes que je lui recrutai moi-même. Nous dînâmes; et lorsqu'on en vint à faire le compte, chacun fut taxé à quatorze sous. Je n'en avais sur moi que dix : je restai donc lui en devoir quatre. Depuis ce moment il me les redemande chaque jour ; et hier soir il me fit presque une scène à ce sujet sur le Poiiie-Fecchio. Je ne sais si vous trouvez qu'il a raison; mais ce n'est qu'une bagatelle auprès de toutes les autres choses qu'il fait.
La femme de Girolamo del Garbo est morte, et son mari est resté trois ou quatre jours étourdi comme un poisson hors de l'eau. Mais depuis il est tout ragaillardi : il veut à toute force se remarier; etchaque soir, sur le banc de' Capponi, il n'est question entre nous que de ce nouveau mariage. Le comte Orlando s'est laissé éprendre de nouveau cVun jeune garçon de Raguse, et l'on ne peut plus en jouir. Donato a ouvert une autre boutique , où il fait couver des pigeons: il court toute la journée de l'ancienne à la nouvelle, et il semble un imbécile. Il va tantôt avec Vincenzo, tantôt avec une béguine, tantôt avec un de ses "garçons , tantôt avec un autre ; toutefois je n'ai point vu qu'il se soit encore rais en colère avec Riccio. Je ne sais d'où cela provient. Quelques personnes pensent que c'est parce qu'il lui convient plus qu'un outre. Quant à moi je ne saurais former aucune conjecture. Pier Filippo di Bastiano est de retour à Florence : il se plaint terriblement du Brancaccino, mais en général et .«ans avoir articulé encore aucun fait particulier. S'il en vient là, je vous en informerai afin que vous puissiez l'avertir.
Quant à moi, si quelquefois je ris, si quelquefois je chante, c'est que je n'ai que cette voiepourexlialer mes douleurs et nieslarmes.
S'il est vrai que Jacopo Salviati et Matteo Strozzi aient obtenu leur congé, vous résiderez à Rome avec un caractère public; et puisque
Jacopo nous reste, je ne vois pas qui Ton pourrait garder de tous ceux qui sont là-bas pour vous renvoyer : mon avis est donc que vous pourrez demeurer à Rome aussi longtemps que vous le voudrez. Le magnifique Giuliano doit bientôt se rendre dans celte ville : vous trouverez ainsi naturellement le moyen de m'ètre utile; il en est de même à l'égard du cardinal Soderini. Il est donc difficile de penser que je ne puisse réussir si mon affaire est conduite avec quelque adresse et que je ne parvienne à être employé, sinon pour, le compte de Florence , du moins pour celui du pape ou des États de l'Église; auquel cas je devrais être moins .suspect. Dès que je saurai que vous êtes à poste fixe à la cour du souverain pontife , et qu'il ne vous paraîtra pas que je doive faire d'autres démarches, j'irai vous trouver si vous n'y voyez pour moi aucun danger. J'ai l'intime conviction que si Sa Sainteté commence une fois à se servir de moi , outre le bien que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile à tous ceux qui ont de l'amitié pour moi.
Je vous écris ceci, non que cette affaire me tienne fort à cœur , ni que je veuille que vous vous mettiez pour moi dans l'embarras ou la dépense, ou que vous preniez mes intérêts avec trop d'ardeur, mais uniquement pour que vous connaissiez mes intentions, et que, s'il est en votre pouvoir de me servir, vous sachiez que mon unique bonheur est de vous devoir tout ainsi qu'à votre famille , à qui j'avoue que je suis redevable du peu que j'ai pu sauver du naufrage.
Nicolas Macchiavelu.
Florence , le 16 avril 1513.
LETTRE XV
Je ne veux point négliger de vous faire connaître la manière dont le magnifique Lorenzo s'est conduit jusqu'à ce jour; elle est telle qu'elle a fait naître les plus heureuses espérances dans toute la cité, et tout semble rappeler en lui le souvenir des grandes qualités de son aïeul. En effet , sa magnificence apporte un grand zèle dans les affaires; elle se montre affable et pleine de générosité dans les audien-
LETTRES FAMILIERES
ces, et ne répond jamais qu'après de raûres réflexions. Bien éloigné d'imiter les autres, sa manière d'accueillir tous les citoyens est si aimable qu'on ne saurait y voir percer le moindre orgueil ; cependant il ne se mêle point assez familièrement avec tout le monde pour que son affabilité nuise à sa dignité : avec les jeunes gens d'une naissance égale à la sienne , il se conduit de façon à ne s'en aliéner aucun , mais aussi à ne leur permettre jamais aucun des écarts de leur âge; en un mot , il se fait aimer et respecter plutôt que craindre; et cette conduite est d'autant plus glorieuse qu'elle offre de plus grandes difficultés.
L'ordre de sa maison est on ne peut mieux réglé ; et quoiqu'on y remarque du luxe , et même de la somptuosité, rien cependant ne s'y écarte de la manière de vivre d'un simple citoyen ; de sorte que , dans toute sa conduite intérieure et extérieure , il ne laisse rien voir qui puisse blesser ou qui mérite le blâme. Aussi tout le monde paraît en être extrêmement content. Quoique ce détail ne puisse manquer de vous être donné par une infinité de personnes, j'ai cru devoir vous en rendre compte moimême, afin que sur mon témoignage vous ressentiez la même satisfaction que nous ne cessons d'éprouver chaque jour, et que. si l'occasion s'en présente, vous puissiez en donner de ma part l'assurance à notre saint-père le pape ^
LETTRE XVL A Nicolas Macchiatelli.
Levé ce matin de bonne heure, je me suis mis à réfléchir que quatre florins ^ , auxquels on nous a imposés à Florence , mes frères et moi, ainsi que les quatre autres auxquels notre Bernardo a été taxé, sont une charge trop considé-
' Ce fragment de lettre a été trouvé dans les papiers écrits de la main de Macchiavelli ; il manque de date et d'adresse. 11 y est question de Laurent de Médicis , surnommé Lorenzino, qui fut par la suite duc d'UrbIn , et qui, à cause de sa jeunesse , n'avait pas encore été l'objet des faveurs de son oncle Léon X. On a placé ce fragment à cet endroit, parce qu'il y a apparence que cette lettre était adressée à Vettori.
^ C'est une espèce d'amende qui lui avait été imposée à Florence.
rable, surtout lorsque l'on considère combien sont peu élevées les taxes de beaucoup d'autres particuliers bien plus riches que nous: aussi, quand j'examine ma position , je ne sais que penser à cet égard. Je ne fais de commerce d'aucune espèce; mes revenus suffisent à peine pour me faire vivre; j'ai des filles à marier qui exigent une dot; dans toutes les charges publiques que j'ai exercées je me suis conduit de manière à ne rien amasser ; je n'étale de luxe ni dans mon habillement ni dans ma façon de vivre; on pourrait même y trouver de la mesquinerie , quoique cependant on ne puisse m'accuser d'être serré au point d'avoir pu faire de fortes économies; car si j'ai quelques dépenses à payer, je ne veux pas qu'on vienne m'en réclamer le payement ; et si j'achète quelque chose, c'est toujours plus cher que les autres. On me dira peut-être que j'ai été taxé ainsi sur l'opinion que Bernardo est riche et sans enfants, et d'après les affaires qu'on voit entreprendre à mes frères. Ce n'était point un motif pour me faire tort; et si l'on avait celte idée, il fallait au moins partager l'imposition. Je n'ai jamais offensé qui que ce soit, ni en paroles , ni en actions , ni en public , ni en particulier; j'avais même tant de confiance dans les officiers du fisc, que je m'en serais remis à leur justice pour totit ce qui touche mes intérêts. La seule idée à laquelle je puisse m'arrêter, c'est que les efforts que nous avons faits, Paolo* et moi, lui pour tirer le gonfalonier sain et sauf du palais, et moi pour le faire sauver de la ville, nous ont causé le plus grand mal : car tous ceux qui aimaient l'ancien état de choses ne peuvent pardonner à Paolo sa conduite; en quoi certainement ils ont tort si Ton veut bien l'examiner. Tous ceux , au contraire , qui sont partisans du gouvernement actuel m'en veulent, parce qu'ils s'imaginent que si Soderiiii avait cessé de vivre , il ne leur causerait plus
' Paolo Vettori , frère de l'auteur de cette lettre , fut un de ceux qui , tn se réunissant aux partisans de Médicis , tirèrent le gonfalonier Soderini du palais. 11 semblerait, d'après ce que dit Francesco Vettori , que son frère ne serait evitré daus ce parti que pour sauver le gonfalonier, et non par inimitié. Quoi qu'il en soit, il est certain que Soderini trouva un a*:iie dans la maison des Vettori , et qu'il en partit le lendemain matin de sa déposition, pour se réfugier à Raguse, accompagné d'une nom breuse troupe d'amis qui veillaient à sa sitrle.
CORRESPONDANCE
aucune inquiétude. A force de rêver là-dessus, je me suis convaincu que je serais continuellement maltraité , et pour mes contributions et pour tout ce qui concerne mes intérêts. J'ai donc pris le parti de secouer ces idées; et je me suis mis à réfléchir sur tous ces changements d'intérêts , sur tous ces accords , sur toutes ces trêves qui ont eu lieu ces jours passés , et dont je ne puis combiner les résultats dans ma tête, en partant des deux points ci-après :
1° Qu'il ait été conclu entre la France et Venise un traité par lequel les Vénitiens auraient sur pied, au milieu du mois de mai, mille lances, douze cents chevau-légers et dix mille hommes d'infanterie ; et qu'à la même époque le roi de France enverrait en Italie mille lances et dix mille fantassins pour faire la guerre au duché de Milan ; que cet État une fois conquis il appartiendrait à la France, et que les Vénitiens auraient pour leur part Brescia, Crème et Bergame , et même , par la suite , Mantoue en échange de Crémone.
^ Que la France et l'Espagne soient convenues d'une trêve d'une année , et seulement pour les frontières des Pyrénées, avec promesse de la part de l'Espagne d'obtenir, dans l'espace de deux mois, la ratification de l'Angleterre et de l'empereur.
Si ces conventions et cette trêve ont eu lieu véritablement , je voudrais bien pouvoir faire avec vous une promenade dans la rue des Bardi, depuis le Ponte-Vecchio jusqu'à Cestello , en cherchant ensemble quelle a pu être en tout ceci la fantaisie de l'Espagne. Il me semble , en effet, que dans ces arrangements tout est à l'avantage de la France , et que, vu les termes où ils en sont, il en est de même pour les Vénitiens. 11 est vrai que, par rapport à ces derniers, on peut avancer avec une égale certitude que le roi de France réussira dans l'entreprise qu'il va tenter sur le duché de Milan , ou qu'il y échouera. S'il échoue, les Vénitiens éprouveront les mêmes pertes; s'il réussit, devenu tout-puissant par son succès, il fera ce qu'il a déjà fait précédemment, c'est-à-dire qu'il leur manquera de parole. Mais on peut répondre à cela que si (e roi ne réussit point , les Vénitiens se réduiront, selon leur coutume, à défendre Padoue et Trévise, ce qu'ils comptent pouvoir faire; et que s'il réussit, peut-être tiendra-t-il sa parole,
ou qu'en tout cas ils auront toujours la ressource de défendre également Padoue et Trévise contre lui. D'ailleurs ils se consument de jour en jour, ou, comme nous disons, ils meurent d'étisie : or quiconque est accoutumé à vivre dans les grandeurs ne demeure pas volontiers dans l'humiliation, et s'expose sans hésiter à tous les périls pour remonter à son premier rang. Dans cet état de choses , il est très-possible qu'en peu de temps les Vénitiens parviennent à recouvrer, outre les États qu'ils ont perdus, et leur honneur et leur réputation ; au lieu que, se laissant abattre par cette fièvre qui depuis trois ans entiers les dévore, ils marcheraient indubitablement à la mort. Enfin, si le roi devient assez puissant pour dédaigner de tenir ses promesses, il est à présumer que le reste de l'Italie partagera le même sort que les Vénitiens , et le malheur commun leur rendra le leur propre plus supportable. Mais venons au ' roi d'Espagne.
Ce prince s'est emparé de tout le royaume de Navarre , il a défendu Pampelune , et a paru plutôt supérieur qu'inférieur aux Français ; de plus, il leur a fait la guerre en Italie sans le concours de la confédération et dans la seule crainte , a-t-il dit , qu'ils ne s'emparassent du royaume de Naples et ensuite de toute l'Italie; et néanmoins après cela , lui qui passe pour un homme habile et rusé , il conclut avec eux une trêve dans laquelle il ne peut trouver que du désavantage. Et comme nous n'avons ici que des lettres rares et des rapports incertains, nous ne savons pas bien si en ce moment il se trouve fort ou faible. Quoi qu'il en soit , on peut dire que s'il est fort il joue bien mal son jeu , en laissant reprendre des forces à un ennemi qu'il avait réduit à la nécessité de recevoir la loi qu'il voudrait lui imposer; si, au contraire, il est faible et hors d'état de soutenir la guerre , si l'Angleterre et l'empereur l'abandonnent , il devrait s'arranger définitivement avec la France j lui céder volontairement le duché de ÎMilan , qui , vu l'armée qu'il a dans le pays, es! effectivement entre ses mains : la France aurait reçu de lui cette cession comme un bienfait ; elle n'aurait eu besoin ni de s'allier avec les Vénitiens, ni d'envoyer en Lombardie des troupes qui épouvantent toute l'Italie , ni de se jeter dans de nouvelles dépenses ; et d'ailleurs elle
LETTRES FAMILIERES
se serait engagée sans peine k ne point aller pins j avant. Mais au contraire par la manière dont on s'y est pris, voilà que le roi de France amène une armée en Italie; qu'il s'empare du duché de Milan par la force ; que la victoire le rend insolent ; qu'il ne se croit lié par aucune obligation envers le roi d'Espagne; qu'il ne se souvient que des injures qu'il a reçues ; qu'il n'est engagé envers lui par aucune promesse ; qu'à Texpiration de la trêve il peut justement l'attaquer et se venger; qu'il peut le dépouiller du royaume de Naples, et par suite de celui de Castille.
On m'objectera peut-être que dans le cours de celte guerre le roi catholique a gagné le royaume de Navarre , conquête qui faisait l'objet de tous ses désirs , et qui est comme un rempart pour tout le reste de l'Espagne ; qu'au lieu d'avoir toujours à trembler comme auparavant, de voir les Français venir tomber sur lui au moyen de ce royaume, ce sont eux aujourd'hui qui doivent craindre , car il pourrait attaquer la France à son plaisir ; que d'ailleurs il faut considérer qu'il n'est point assez puissant pour suffire à l'entretien de deux armées , Tune en France et l'autre en Italie ; qu'il a voulu au moyen de cette trêve se délivrer d'une guerre intérieure; qu'il pourra désormais porter sur un seul point la dépense qu'il était obligé de partager en deux, et qu'en conséquence son armée d'Italie va se trouver sur un pied formidable. Ajoutez à cela que le duc de Milan, les Suisses, le pape et ses adhérents , à l'aspect du péril qui les menacerait si les Français étaient vainqueurs en Lombardie, s'empresseront d'aider l'armée espagnole de leur argent et de leurs troupes; de sorte que les Français ne recueilleront que de la honte de cette entreprise ; qu'il parviendra ainsi à consolider sa conquête de Navarre, et qu'on en viendra enfin à quelque arrangement. Si c'était ainsi que le roi catholique entendît les affaires , je vous avoue que je ne verrais plus en lui cette prudence dont il m'a paru doué jusqu'à ce jour. 11 peut fort bien avoir appris , par l'expérience qu'il en a faite l'année dernière, que son armée n'est point en état de soutenir une bataille contre les Français, surtout lorsqu'ils ont à leur solde un corps d'Allemands aussi fort que celui qu'ils possèdent ; il ne doit pas non plus ignorer que le duché de Milan a été parcouru, ravagé.
brûlé et pillé par les Suisses et par ses propres troupes : il peut juger que le peuple en a conservé un profond ressentiment, et qu'il soupire après un changement de domination.
Il doit comprendre par ces raisons qu'il existe dans le pays fort peu d'argent , et que ce peu ne saurait être recueilli par le duc de Milan, qui, tout jeune encore, ne gouverne que depuis un petit nombre d'années un état dans lequel il n'est pas bien affermi. Quant aux Suisses, ils ne bougeront qu'autant qu'on leur donnera de l'argent. A l'égard du pape et de ses adhérents, en apprenant cette trêve , sans en connaître les motifs, ils demeureront en suspens, perdront leur confiance en Sa Majesté catholique , et rechercheront plutôt l'amitié de la France. On peut penser de plus que, de leur côté, les Vénitiens attaqueront le duché de Milan, dont les meilleures places sont encore gardées pour la France ; que les Génois sont fort mécontents ; et qu'en conséquence il est à croire qu'à peine les Français tourneront le visage vers l'Italie, l'armée espagnole au premier bruit de leur marche sera forcée de décamper : tous les pays de la Lombardie se soulèveront , et le nouveau duc n'aura plus qu'à prendre la fuite. D'ailleurs il ne faut pas compter sur l'empereur pour contenir les Vénitiens; car il a donné tant de preuves de son incapacité, que non-seulement le roi d'Espagne , qui passe pour habile, mais que l'homme le moins pénétrant doit savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'on peut attendre de Sa Majesté Impériale.
Ainsi donc, mon cher compère , il faut nécessairement qu'il y ait sous jeu quelque chose que nous ne savons pas ; et j'ai passé dans mon lit deux heures de plus qu'à l'ordinaire, tout occupé à chercher ce que ce pouvait être , sans m'arrêter à rien de satisfaisant. Aussi ai-je pris le parti de me lever et me suis-je rais à vous écrire, afin que, si cela ne vous déplaît pas, vous me disiez quelle a été selon vous l'idée de l'Espagne en concluant cette trêve : je m'en rapporterai à votre jugement; car, à vous parler sans flatterie , je l'ai trouvé sur ces matières plus solide que celui d'aucun autre homme avec lequel j'aie conversé. Je me recommande à vous.
Francesco Vettori, ambassadeur à Rome.
Le21 avril 1513.
6IG CORRESPONDANCE
LETTRE XVII
A Francesco Vettori, à Rome.
MAGNIFICE ORATOR MIHI PLURIMUM IIONORAWDE ,
Ail milieu de mes plaisirs les plus vifs, rien ne m'ajamaiscliarmédavaiiîageque vos entretiens, parce que j'y apprenais toujours quelque chose. Aujourd'hui qne je suis privé de (ont autre bonheur, pensez donc combien votre lettre a dû me sembler agréable : il n'y manque que votre présence et le son de votr*; voix. Pendant que je la lisais j'ai oublié bien des fois les malheurs qui m'accablent , et j'ai cru avoir à traiter encore ces affaires qui m'ont donné tant de peines et fait perdre tant de temps. Quoique j'aie fait le vœu de ne plus m'occuper de l'État, ni même d'en parler, comme le prouve la retraite dans laquelle je vis à la campagne et le soin avec lequel j'évite toute société, néanmoins, pour répondre à vos demandes, je me vois contraint de rompre mon vœu; car les engagements de l'ancienne amitié qui m'unit avec vous me paraissent plus sacrés que tous ceux que j'ai pu contracter avec d'autres personnes , surtout lorsque vous vous exprimez sur mon compte d'une manière aussi honorable que vous le faites à la fin de votre lettre. A vous dire vrai , je n'ai pu me garantir d'un peu de vanité; car, qaod non parwn slt laudari à laudato viro.
J'ai bien peur que mes raisonnements ne vous paraissent un peu sentir le radotage. Mais vous, m'excuserez en pensant que j'ai totalement cessé de penser aux affaires, et que depuis je n'ai rien appris en particulier de tout ce qui se passe. Vous savez comme on peut bien juger des obj.ets dans les ténèbres, et surtout ceux de ce genre. Cependant ce (jue je vais vous dire aura pour fondement ou vos propres raisonnements ou mes conjectures; et si elles sont fausses, je viens de vous en donner l'excuse.
Vous voudriez connaître mon opinion sur les motifs qui ont pu engager le roi d'Espagne à faire avec la France une trêve dans laquelle , après l'avoir examinée sous toutes ses faces, vous ne voyez pas qu'il trouve son intérêt ; de sorte que, d'un côté , jugeant ce prince fort sage, et de l'autre, trouvant que ce qu'il vient de faire est une faute, vous êtes obligé d'ima-
giner qu'il y a dessous jeu quelque puissant motif qui , dans le moment , n'est connu ni de vous ni des autres. J'avoue que votre raisonnement est on ne peut plus juste et plus concluant ; et je ne crois pas qu'on puisse mieux parler sur ce sujet. Cependant, pour donner encore quelques signes de vie, et surtout pour vous obéir, je vais vous dire ce que je pense.
Il me semble que ce qui vous tient surtout dans le doute , c'est l'idée que vous vous êtes formée de la sagesse du roi d'Espagne : or je vous répondrai sur cela, que ce prince m'a toujours paru plus rusé et plus beureux qu'habile et prudent. Sans remonter si haut , je m'arrêterai à celte entreprise que nous lui avons vu faire contre la France en Italie, avant que l'Angleterre se mît en mouvement , ou même avant qu'on fût certain qu'elle s'y mettrait. Quoique cette entreprise ait eu une issue contraire à mes conjectures, il m'a toujours semblé, et il me semile encore, qu'il a risqué sans nécessité le sort de tous ses États; ce qui est une trèsgrande témérité de la part d'un prince : je dis sans aucune nécessité , car ayant dû voir par tout ce qui s'était passé l'année précédente, que quoique le pape eût insulté la France de toutes les manières, qu'il eût attaqué ses alliés, qu'il eût entrepris de faire révolter la ville de Gênes; quoiqu'il eût lui-même provoqué oe royaume bien des fois, notamment enjoignant ses troupes à celles du pontife pour attaquer les Étals qu'il avait sous sa protection, néanmoins cette même France, toute victorieuse qu'elle était, quoiqu'elle eût mis le pape en fuite, qu'elle l'eût dépouillé de toutes ses armées, et qu'elle pût chasser Sa Sainteté de Rome, et arracher le royaume de Napks des mains de l'Espagne, non-seulement n'avait point voulu profiter de tous ces avantages , mais s'était bornée à offrir la paix , il devait bien juger qu'il n'y avait rien à craindre.
Si l'on alléguait qu'il ne s'est déterminé à son entreprise que pour mieux s'assurer du royaume de Naples , ce serait un motif indigne d'un homme habile ; car il voyait que la France ne s'était arrêtée qu'à cause de l'épuisement où elle se trouvait et des ménagements qu'elle était obligée de garder. Et si l'on disait qu'en effet la France avait été retenue par telle ou telle considération qu'elle pourrait négliger une autre
LETTRES FAMILIÈRES
fois, il serait facile de répondre que les mêmes obstacles qu'elle a trouvés alors , elle les rencontrerait toujours , parce que toujours le pape s'opposerait à ce qu'elle reprît le royaume de Naples; qu'elle aurait toujours à craindre le souverain pontife , et à appréhender que les autres puissances en voyant son ambition ne se réunissent contre elle.
Si l'on disait encore: Le roi d'Espagne devait craindre qu'en refusant de se joindre au pape pour faire la guerre à la France , Sa Sainteté irritée ne s'unît à cette dernière puissance pour l'attaquer lui-même, et que c'était la connaissance du caractère emporté et endiablé du pape qui Tavait déterminé à prendre ce parti , je répliquerais que si, dans le temps, la France avait pu s'arranger, soit avec le pape, soit avec l'Espagne, elle aurait préféré s'entendre avec cette dernière , parce qu'alors elle était plus sûre de la victoire , même sans employer les armes ; et parce qu'en effet elle avait bien moins à se plaindre de l'Espagne que du pape, qu'elle aurait toujours volontiers abandonné , soit pour se venger des insultes qu'elle en avait reçues , soit pour donner à l'Église la satisfaction du concile. Le roi d'Espagne pouvait donc alors se rendre médiateur d'une paix solide , ou conclure pour lui-même un accord qui aurait pourvu à sa sûreté. Au lieu de cela, et au mépris de toutes les considérations , il se détermine pour une guerre dans laquelle il avait à craindre d'exposer le sort de tous ses États au hasard d'une seule bataille , comme il le craignit effectivement lorsqu'il perdit celle de Ravenne , et qu'après avoir reçu la nouvelle de cette défaite, il donna l'ordre subit à Gonzalve de se rendre à Naples; car dans ce moment il regardait ce royaume comme perdu pour lui , et dans la Castille il voyait son autorité ébranlée de toutes parts. Si les Suisses le vengèrent, le rassurèrent, et lui rendirent la réputation qu'il avait perdue , ce fut un événement auquel sansdouteil ne devait nullement s'attendre. Si donc vous examinez la conduite de ce prince , et la manière dont toutes ces affaires ont été menées, vous verrez en lui de la ruse et du bonheur, plutôt que de Thabilelé et de la prudence : or , comme lorsque je vois un homme commettre .une faute, je le liens capable d'en faire mille , et je ne pourrai jamais croire que dans le parti qu'il vient de
prendre il y ait autre chose que ce qu'on y voit; car en pareille matière je ne suis point homme à me repaître de chimères, et je ne cède qu'à l'empire de la raison. Je conclus donc que le roi d'Espagne s'est trompé, qu'il a mal vu les choses et qu'il s'est déterminé plus mal encore.
Mais allons plus loin -.supposons que ce prince ait agi avec prudence, et examinons sa conduite sous ce point de vue. Dans celte .suppo.sition . pour trouver la route j'aurai besoin de savoir si la trêve dont il s'agit a été conclue avant ou après la nouvelle de la mort du dernier pape et l'exaltation de son successeur; car il y aurait peut-être quelques différences entre les deux hypothèses. N'en sachant rien , je raisonnerai comme si elle avait été conclue avant. Gela posé, si je vous demandais ce que devait faire le roi d'Espagne dans la position où il se trouvait , vous me répondriez sans doute ce que vous m'avez écrit : Que s'il pouvait faire la paix avec la France . il devait ne pas en laisser échapper l'occasion , et lui restituer le duché de Milan , soit pour faire d'elle son obligée, soit pour ne lui laisser aucun motif d'envoyer des troupes en Italie. Or je réponds, qu'à bien examiner les choses , il faut faire attention que quand le roi d"Espagne fit son entreprise contre la France, ce fut dans l'espoir d'en triompher, et en comptant peut-être sur le pape, sur l'Angleterre et sur l'empereur, un peu plus qu'il ne devait le faire, ainsi qu'il s*en aperçut par la suite. 11 se flattait en effet que le pape lui donnerait beaucoup d'argent, que l'empereur de son côté attaquerait vigoureusement la France, et que le roi d'Angleterre, jeune, riche et naturellement avide de gloire , une fois embarqué dans cette entreprise, y déploierait toutes ses ressources ; il espérait en conséquence qu'en tout et partout, en Italie comme dans ses propres États, le roi de France aurait à subir la loi qu'il voudraitbien lui imposer. Mais rien detoutcela pourtant ne lui réussit. D'abord le pape ne lui fournit quelque argent qu'à grand'peine; ensuite au lieu de lui en donner , il travailla journellement à lui nuire et entretint des intelligences contre lui. L'alliance avec l'empereur se borna à l'envoi de monseigneur de Gurck , à des discours arrogants et à des irritations. Quant au roi d'Angleterre, il n'envoya que des troupes faible.s . et (ju'on ne peut comparer à celles de
CORRESPONDANCE
l'Espagne ; de sorte que si le roi n'eût conquis la Navarre avant que les Français se fussent mis en campagne , ses propres troupes et celles de l'Angleterre seraient restées couvertes d'ignominie ; et encore même , malgré la conquête , elles ne recueillirent guère que de la honte de leur entreprise , car les dernières ne sortirent jamais des broussailles de Fontarabie , et les autres se réfugièrent dans Pampelune, qu'elles eurent toutes les peines du monde à défendre * : de sorte que le roi d'Espagne s'est trouvé véritablement épuisé, malgré cette foule d'amis dont il n'avait , du reste , rien à attendre de mieux , et dont il pouvait même chaque jour se trouver plus mal ; car tous entretenaient avec le roi de France les intelligences les plus étroites. Il voyait d'un autre côté que ce dernier prince pouvait faire face à toutes les dépenses , qu'il avait resserré les nœuds de l'amitié avec les Vénitiens , et qu'il fondait de grandes espérances sur les Suisses : il a jugé qu'il valait mieux se rapprocher de lui comme il pourrait, que de rester dans l'embarras et l'incertitude , et dans la nécessité de fournir à des dépenses dont il ne pouvait plus supporter le fardeau ; car j'ai appris de b(m lieu que quelqu'un qui est en Espagne a écrit qu'il n'y avait dans ce royaume ni argent ni moyen de s'en procurer; que l'armée n'était composée que d'hommes enrôlés par force, qui déjà même commençaient à ne plus obéir. Je pense donc qu'il a songé principalement à éloigner la guerre de chez lui, et à se délivrer d'une dépense aussi considérable; car si au printemps on fût parvenu à lui enlever Pampelune , il perdait infailliblement la Castille ; et il semble peu raisonnable qu'il veuille s'exposer deux fois au mêm» danger.
Quant à ce qui regarde l'Italie, il se pourrait qu'il ait eu un peu trop de confiance en ses propres forces : mais je ne pense pas qu'il compte à l'avenir plus qu'il ne convient, sur les Suisses, ou sur le pape , ou sur l'empereur lui-même, ni qu'il s'imagine que d'avoir mangé puisse lui apprendre à boire, ainsi qu'aux autres ItaUens; je suis persuadé , d'ailleurs , que s'il ne s'est point lié plus étroitement avec la France, etne lui a pas faitl'abandondu duché de.Milan, comme vous dites qu'il aurait dû faire, c'est que l'idée
* Voyez sur ces événemeiUs Y Histoire d'Angleterre de Hume , chapitre xxvii, règne de Henri Vlll.
ne lui en est pas venue, ou qu'il n'a pas jugé que ce fût le parti le plus avantageux : je pense même que la France n'y eût pas consenti , soit à cause des conventions qu'à cette époque elle devait déjà avoir conclues avec les Vénitiens, soit qu'elle se fût défiée de la parole du roi ou de ses armées,et qu'elle eût cru qu'il ne voulait pas sérieusement se rapprocher d'elle, mais seulement la brouiller avec ses alliés. Je ne vois point, en outre , quel avantage l'Espagne elle-même aurait pu retirer de cet arrangement ; car de quelque manière que le roi de France eût été rétabli dans le duché de Milan, il en devenait toujours beaucoup plus puissant en Italie. Quand les forces espagnoles eussent suffi pour s'emparer du Milanais , il aurait toujours fallu y envoyer des troupes françaises en grand nombre pour le garder ; et ces troupes auraient inspiré aux Italiens et aux Espagnols eux-mêmes toutes les inquiétudes que donneront celles qui viendront pour faire la conquête de ce duché ; car aujourd'hui qui peut compter encore sur la bonne foi et la reconnaissance ?
Ainsi, d'un côté, le roi d'Espagne, en faisant vraiment la paix avec la France, n'aurait point pourvu à sa sûreté; et de l'autre, il aurait pu y trouver un désavantage manifeste. 11 fallait en effet qu'il fit cette paix avec ou sans le consentement de ses confédérés : or la première de ces hypothèses lui paraissait sans doute impossible; car,^ d'imaginer qu'on pût mettre d'accord le pape et la France, les Vénitiens et l'empereur, pour faire la paix d'un consentement unanime, c'eût été vraiment se bercer d'un vain songe. Il devait donc conclure sans ses confédérés ; et alors , à combien de dangers s'exposait-il! D'abord il se serait lié avec un roi dont il aurait lui-même accru la puissance , et qui , toutes les fois qu'il en aurait trouvé l'occasion , se serait montré plus sensible au souvenir d'anciennes injures qu'à de récents bienfaits. En second lieu, il aurait irrité contre lui tous les princes de l'Italie et du reste de l'Europe ; car les abandonner après les avoir seul excités et provoqués contre la France, c'eût été leur faire une injure trop sanglante. En un mot, en faisant la paix comme vous voudriez qu'il l'eût faite , le roi d' Espagne ne pouvait y voi r que l'accroissement infaillible de la France, l'indignation certaine des confédérés contre lui , et peu d'assurance dans la fidélité du roi de France
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fidélité cependant sur laquelle il aurait fallu qu'il se reposât ; car , après avoir accru la puissance de ce prince et indisposé tous ses alliés , il ne pouvait plus compter que sur lui. Or il n'y a que l'extrême nécessité qui puisse en^jager un prince sage à se remettre à ladiscrétion d'autrui. Je dis donc que le roi d'Espagne a jugé que le parti le plus sûr pour lui était de conclure la trêve dont il s'agit. En effet, par cette trêve il a fait voir à ses alliés l'erreur de leur conduite sans qu'ils aient aucune raison de se plaindre. D'ailleurs, en promettant qu'ils la ratifieront , il leur a donné la faculté de la rompre quand ils voudront si elle ne leur plaît pas ; il éloigne la guerre de ses États ; il met de nouveau en querelle et en confusion toutes les affaires d'Italie, qu'il jette devant ses ennemis comme une proie dont il espère tirer quelque profit , qu'il regarde comme un os bon à ronger encore, et où , comme je l'ai dit plus haut, il espère qu'après avoir mangé , tout le monde apprendra à boire. Du reste, il y a lieu de croire que le pape , l'empereur et les Suisses ne voient pas d'un œil satisfait la grandeur des Vénitiens et de la Fratice en Italie ; et iljugequesices trois puissances ne suffisent pas à elles seules pour empêcher les Français d'être maîtres de la Lombardie, elles suffisent du moins avec lui pour les tenir en respect , de manière qu'ils n'aillent pas plus avant. Il juge aussi que , par cette raison, il ne reste plus au pape d'autre ressource que de se jeter dans ses bras, car il n'est pas à présumer que les affaires de la Romagne permettent au saint-père de s'entendre avec les Vénitiens et leurs adhérents. Il lui semble en conséquence, qu'au moyen de cette trêve le triomphe de la France devient douteux ; qu'il n'a plus besoin de compter sur elle, et qu'il n"a point à craindre que ses autres confédérés ne soient indisposés contre lui ; car enfin , ou l'empereur et le roi d'Angleterre la ratifieront, ou ils ne la ratifieront pas : s'ils la ratifient, c'est qu'ils sont convaincus qu'elle sert les intérêts de tous, et qu'elle n'en blesse aucun; s'ils ne la ratifient pas , ils devront redoubler d'activité pour faire la guerre et agir contre la France avec des forces plus nombreuses et mieux organisées qu'ils ne l'ont fait l'année dernière; et dans l'un comme dans l'autre cas l'Espagne trouve son avantage. Je suis également persuadé que tel a été le véritable objet de ce prince , et
qu'il s'est imaginé que , par suite de cette trêve, il obligerait l'empereur et l'Angleterre à faire sérieusement la guerre, ou qu'il parviendrait, à l'aide de la prépondérance qu'une telle alliance doit lui procurer, à terminer à son avantage tous les différends par une autre voie que par celle des armes. Il a cru voir un égal danger dans tous les autres partis , soit en continuant la guerre, soit en faisant la paix contre la volonté de ces princes : il a donc pris un terme mitoyen , d'oli pût également s'ensuivre ou la guerre ou la paix.
Si vous avez bien examiné toute la conduite de ce roi, vous serez beaucoup moins étonné de cette trêve. C'est d'une fort médiocre fortune qu'il s'est élevé à ce point de grandeur où nous le voyons parvenu, et il a toujours eu affaire avec des États nouvellement fondés , ou qui ne lui appartenaient point en propre : or un des moyens les plus sûrs pour s'affermir dans les États nouveaux , pour assurer les esprits incertains , pour les tenir en suspens ou dans l'irrésolution, c'est de les occuper sans cesse de l'attente des grands événements que doivent produire les résolutions extrêmes ou les entreprises nouvelles. Le roi d'Espagne a parfaitement senti cette nécessité , et il en a profité avec beaucoup d'adresse. C'est à cela aussi qu'on doit attribuer la conquête de Grenade , la descente en Afrique, l'entrée dans le royaume de Naples, et tant d'entreprises différentes qu'il a hasardées sans qu'on en prévît l'issue ; car il ne se proposait point pour objet telle ou telle victoire , mais bien d'acquérir de la considération aux yeux de son peuple, et de fixer sans cesse son attention par la multiplicité de ses entreprises. Dans cette vue , il commençait avec ardeur beaucoup de choses , qu'il terminait ensuite selon que la fortune lui en fournissait les moyens, ou que la nécessité l'exigeait ; en quoi , au reste, il n'a eu à se plaindre jusqu'à ce jour ni du sort ni de son audace. Je puis prouver ce que j'avance ici par le partage du royaume de Naples qu'il a fait avec la France ; partage dont il prévoyait indubitablement qu'il résulterait une guerre , mais dont il était à mille lieues de prévoir l'issue; car certainement il ne pouvait s'imaginer qu'il serait vainqueur des Français dans la PouiUe , dans la Calabre , sur le Garigliano : mais il lui suffisait de faire les premiers pas pour se donner
CORRESPONDANCE
de la considération; et il espérait , comme cela est arrivé, que son adresse et la fortune le tireraient d'affaire. Or ce qu'il a fait jusqu'à ce jour, il consentira à le faire encore; elle résultat do tout ce *jeu vous prouvera la vérité de ce que j'avance.
Dans tous les raisonnements que j'ai faits jus- (jii'ici, j'ai supposé que le pape Jules II vivait encore lorsque la trêve avait été conclue : mais quand même la nouvelle de sa mort aurait été connue, le roi ne se serait pas conduit autrement; car s'il ne pouvait se confier à Jules, à cause de l'inconstance, de la violence, de l'impétuosité et de l'avarice de ce pape, il ne peut pas non plus se confier au nouveau pontife parce que c'est un homme dont la sagesse est connue. Et si le roi d'Espagne a la moindre lueur de sagesse , il ne comptera ni sur les services qu'il a pu rendre au nouveau pape lorsqu'il était encore in minoribus, ni sur les liaisons qu'ils ont eues ensemble ; car alors le pape obéissait, tandis qu'il commande aujourd'hui; jadis il jouait pour le compte d'autrui , maintenant c'est pour le sien qu'il joue ; alors il pouvait chercher son avantage dans les troubles de l'Italie , maintenant il le trouve tout entier dans la paix...
Le reste manque.
LETTRE XMIl.
Au même.
MAGNIFIQUE AMBASSADEUR
Il y a quelques semaines que je vous ai écrit; en réponse à vos raisonnements touchant la trêve qui a été conclue entre la France et l'Espagne. Depuis, je n'ai reçu aucune de vos lettres; et j'ai moi-même gardé le silence, parce que le bruit s'était répandu que vous deviez revenir; et je vous attendais pour m'entretenir avec vous de vive voix. Mais comme j'apprends que votre retour est différé, et qu'il est possible que vous restiez encore quelque temps à Rome, il m'a paru convenable de vous faire au moins une visite par écrit, et de raisonner un peu avec vous ,sur les événements qui se passent, comme je le ferais si vous étiez ici. Il semble que je devrais ne plus m'en occuper, puisque je ne suis plus au courant
des secrets et des affaires : mais , quoi qu'il en puisse être de mon opinion, je ne pense pas qu'il y ait le moindre mal, soit de ma part à vous la communiquer, soit de la vôtre à m'écouter.
Vous savez quelle issue vient d'avoir l'entreprise faite par les Français en Italie, et combien elle a été différente de ce que l'on croyait, ou du moins de ce que le plus grand nombre redoutait; on peut même regarder cet événement comme un des plus grands bonheurs qui pouvaient arriver à Sa Sainteté et à sa magnifique maison. Et comme il est du devoir d'un prince sage de prévoir en tout temps ce qui pourrait lui nuire, de prévenir les choses de loin, de favoriser celles qui peuvent lui être utiles, et de s'opposer de bonne heure à celles qui lui seraient contraires, je me suis mis pour un moment à la place du pape, et j'ai examiné avec une attention scrupuleuse tout ce que j'aurais à craindre moi-même , et les expédients que je pourrais employer. C'est le résultat de cet examen que je vais vous écrire, me soumettant toutefois à l'avis de ceux qui, plus exactement instruits que moi, pourraient en mieux juger.
Il me semble donc que si j'étais le pape, je ne compterais que sur la fortune , en attendant qu'il survînt quelque accord qui fît poser les armes à tous les combattants , ou du moins à la plus grande partie ; je ne me tiendrais pour bien assuré, ni des Espagnols s'ils avaient à garder en Italie moins de ménagements qu'il n'en ont eu jusqu'à ce jour, ni des Suisses s'ils n'avaient pas à ménager la France ou l'Espagne, ni enfin d'aucune autre puissance qui fût prépondérante en Italie. Par la raison contraire , je ne craindrais rien du roi de France tant qu'il serait au delà des monts, ni même quand il rentrerait en Lombardie avec mon assentiment. Ainsi, lorsque je considère l'état actuel des choses , un nouvel accord ne me semble pas plus dangereux qu'une nouvelle guerre. Il n'existe qu'un seul cas en ce moment où je pourrais appréhender une guerre qui réveillât les mêmes alarmes que celles où j'étais plongé il y a seulement quelques jours : ce serait si la France ronq)ortait une victoire décisivesur^ l'Angleterre. Ouant à un nouvel accord , il ne pourrait me nuire qu'autant qu'il serait conck
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pntre la France, l'Angleterre et l'Espagne «ans ma participation.
Puui- moi, lorsque j'examine si un accord avec l'Angleterre serait aisé ou difficile à faire, je pense que, quelle qu'en fût la difficiiUé . il serait fort possible et fort raisonnable avec l'Espagne; si bien que, si l'on ny a sans cesse l'œil ouvert, on pourrait bien eu apprendre la conclusion, et au moment où on s'y attendrait le moins, comnDe cela est arrivé pour la trêve. Voici à ce sujet le raisonnement sur lequel je me fonde.
J'ai toujours cru, et je crois encore, que l'Espagne éprouverait une griinde satisfaction si elle voyait jamais le roi de France chassé de l'Italie; autant toutefois qu'elle obtiendrait ce succès , soit par la force de ses armes , soit par son influence : mais je n'ai jamais cru, et je ne puis croire encore, qu'elle ait jamais vu d'un bon œil la victoire que les Suisses ont remportée sur les Français Tannée dernière. I\Ion opinion à cet égard est fondée non-seulement sur la raison que celte victoire rendit le pape et les Suisses trop puissantsen Italie, maisencoresur ce que j'ai appris que l'Espagne avait élevé des plaintes contre le pape, jugeant qu'il avait donné trop d'ascendant aux Suisses. C'est là au.ssi, je crois , un des motifs les plus puissants qu'elle ait eus pour conclure la trêve avec la France. Or si cette première victoire des Suisses lui déplut , celle qu'ils viennent de remporter maintenant doit sans doute lui déplaire encore davantage. En effet , lEspagne se voit seule en Italie; elle y voit les Suisses en grand crédit: elle y voit un pape jeune, riche, naturellement avide de gloire et jaloux de se montrer digne de ses prédécesseurs; elle le voit d'ailleurs entouré de I rèrt.3 et de neveux qui n'ont point encore d'États : elle doit donc raisonnablement l'appréhender, et craindre qu'en s'unissant avec les Suisses il ne lui enlève quelque partie de ce qu'elle possède; et rien ne serait plus aisé si le pape y donnait les mains. Le plus sûr moyen qu'elle ait de se garantir d'un pareil événement est de s'accommoder avec les Français; accommodement qui lui faciliterait le gain de la Navarre , qui n'attribuerait à !a France qu'un pays dont le voisinage des Suisses rendra toujours la conservation difficile, qui ôterait à ceux-ci le moyen de passer facile-
ment en Italie , et au pape celui de se prévaloir de leurs services; qui, enfin, vu l'état dans lequel se trouve la France, devrait être non pas seulement accepté, mais recherché par elle avec empressement.
Ainsi donc, si j'étais à la place du pape, prévoyant qu'un semblable arrangement pourrai* avoir lieu , je m'efforcerais ou de le traverser ou d'en être le premier moteur. Il me semble aussi que les affaires en sont actuellement au point qu'il serait facile d'amener la France , l'Espagne, le pape et les Vénitiens à conclure la paix. Je n'y fais entrer ni les Suisses, ni l'empereur , ni l'Angleterre, parce que je suppose que celle-ci se laissera conduire par l'Espagne , et que je ne vois aucune possibilité de mettre l'empereur d'accord avec les Vénitiens , ou de concilier la France avec les Suisses : voilà pourquoi je les laisse de côté , pour ne m.'occuper que de ceux qu'on peut espérer voir faire la paix. Il me semble, au surplus, que cette paix conviendrait également à chacune de ces quatre puissances; car elles pourraient être fort satisfaites, savoir : les Vénitiens, de posséder Vérone, Vicence , Padoue et Trévise; la France , d'obtenir laLombardie; le pape, de conserver les États de l'Église, et l'Espagne, d'avoir le royaumedeNaples.il n'y aurait de blcsséspar cet arrangement qu'un duc postiche , les Suisses et l'empereur, qui tous seraient laissés sur les bras de la France ; de sorte que pour se défendre de leurs attaques , elle serait obligée d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos. De là aussi il résulterait qu'elle ne serait plus autant à craindre pour les autres puissances , et que celles-ci se contiendraient les unes les autres. Une paix semblable me paraît aussi sûre et aussi avantageuse que facile , parce que chacune des parties contractantes aurait également à craindre l'Allemagne, et que cette crainte serait le ciment de leur union : elle ne donnerait lieu à aucun sujet de plainte, excepté peut-être de la part des Vénitiens; mais il faudrait bien qu'ils prissent patience.
Si, au contraire, on suit une autre route , je n'y vois plus aucune espèce de sûreté; car je ne crois pas me tromper en avançant que jusqu'à sa n!ort,ei même après, le roi de France songera à reconquérir la Lorabardie ; et voilà une source de guerres continuelles. D'ailleurs je suiit
CORRESPONDANCE
convaincu que quoi qu'il arrive l'Espagne pliera enfin devant les Français ; et si une première victoire des Suisses l'a engagée à conclure une Irève, une seconde la déterminera à faire la paix. Quelque intrigue quelle forme, quelques discours qu'elle tienne, quelque promesse qu'elle fasse, je n'y attache aucune importtmce; et du reste cette paix, si elle la concluait sans la participation des autres puissances, serait très-dangereuse pour elle.
Nicolas Macchiavelii.
Florence, le 20 juin 1513.
LETTRE XIX
A Giovanni di Francesco Vernaccia , à Fera.