TRÈS-CHER COMPÈRE
Je n'ai point répondu à une lettre que j'ai reçue de vous il y a environ un mois et demi , {)arce que je comptais de semaine en semaine partir d'ici et pouvoir m'entretenir avec vous ^ mon retour, sur ce que vous m'avez écrit et sur beaucoup d'autres choses dont je désirais vous parler. Je suis encore dans la même incertitude; et vous verrez que je ne m'étais point trompé dans ce que je vous mandai aussitôt après l'exaltation du nouveau pape. Je me suis
souvenu bien des fois de vous, et de ce que vous me disiez quand nous parlions de cet ami commun, dont vous me conseilliez de me défier, et même de m'éloigner en le fuyant autant qu'il me serait possible. Peut-être aurais-je bien fait de suivre vos conseils : mais , comme vous le savez, et comme vous l'avez éprouvé par vousmême, il est difficile de changer son naturel. Pour moi , il m'est impossible de faire du mal à qui que ce soit, quoi qu'il puisse en arriver.
Je resterai donc ici tant qu'il plaira au pape ; et quand il le désirera j'en partirai plus volontiers encore. Tant que Jacopo n'a point parlé de s'en aller, il ne s'est pas passé une seule semaine sans que j'aie demandé mon congé au pape. Maintenant qu'il annonce ne vouloir plus rester, et que cependant il ne part point, il ne m'est plus permis de réitérer ma demande ; de sorte que je reste ici sans la moindre occupation, et que je m'amuse ù faire les beaux bras comme je les faisais A Trente. La seule chose qui me chagrine, c'est que vous ne soyez pas ici; nous jouirions du moins encore de quelque bon temps', et triomphe après qui voudra des Français ou des Suisses! Si ce n'est assez, vienne encore le Turc avec toute l'Asie, et qu'ainsi toutes les prophéties s'accomplissent! car, à dire le vrai, je voudrais que ce qui doit arriver arrivât surle-champ; et, après ce que j'ai vu, j'aimerais à voir encore au delà.
Mais , pour revenir à votre ancienne lettre et à celle que vous m'avez écrite depuis, je confesse que dans la première vous avez deviné juste, et que c'était moi qui me trompais. Je croyais, en effet, que l'Espagne n'avait pas conclu tout simplement une trêve , et qu'il y avait quelque mystère sous jeu : mais cela n'était point vrai ; et l'expérience a fait voir que vous aviez raison : aussi je goûtai alors votre lettre; mais elle me plaît, et je l'approuve aujourd'hui bien davantage. Je conviens également qu'on ne peut mieux raisonner que dans votre dernière lettre; et je partagerais tout à fait votre opinion si je ne faisais autant de cas des Suisses que j'en fais : la dernière bataille qu'ils ont livrée les a mis si avant dans mon estime, que je ne sais quelle armée pourrait leur résister. Je conviens de ce que vous dites, que la paix entre la France et l'Espagne est désormais bien plus facile à faire : car la
LETTRES FAMILIERES
France a une soif incroyable de la Lombardie , et l'Espagne une très -grande peur de perdre le royaume de Naples. D'ailleurs il doit paraître à l'une et à l'autre que les Suisses sont devenus trop puissants en Italie ; et elles doivent craindre que le pape ne devienne trop grand aussi en s'unissant avec eux : il n'y a donc pas de traité qu'elles ne se déterminent à faire entre elles. Mais, pour ce qui est d'unir, comme vousle voulez, le pape, la France, l'Espagne et les Vénitiens, je vois d'abord que le pape hésitera à se fier à la France et à se détacher de l'alliance des Suisses; car il craindra qu'irrilés de se voir abandonnés par lui' qu'ils regardaient comme leur obligé, ils ne se jettent entièrement dans les bras des Français, et que ceux-ci, aussi peu soucieux qu'ils le sont de garder leur parole, ne pensent, avec un pareil appui, à se rendre maîtres non-seulement de la Lombardie, mais encore de l'Italie entière. Mais, supposons que le pape veuille effectivement se confier à la France , ne vous semble-t-il pas toujours nécessaire de chasser le duc de Milan de ses États ? Or ce prince n'a pas besoin d'armée : au premier bruit d'une attaque on verra les Suisses se précipiter du haut de leurs montagnes pour venir le défendre contre qui que ce soit. J'ajouterai de plus que, quoique la paix se fasse entre la France et l'Espagne, il me semble quelle est plus difficile à faire avec l'Angleterre, dont je ne crois pas que l'Espagne puisse ainsi disposer à son gré. Je ne vois point non plus que l'on parvienne si promptemeut à rapprocher l'empereur des Vénitiens; car le premier se tient au milieu de ses montagnes , du sein desquelles . sans avoir rien à craindre pour sa propre sûreté, il menace perpétuellement tout le monde : d'ailleurs il est peu fidèle à ses engagements.
Si vous me dites : Que voudriez-vous maintenant que fît le pape ? je répondrais : Tout le contraire de ce qu'il fait; car il ne cesse de dépenser ; et je voudrais qu'il ne cessât d'amasser , par tous les moyens et de tous les côtés; je voudrais qu'il contentât les Suisses par des réalités , et les autres par des paroles; et j'en donnerais à tous autant et d'aussi bonnes qu'il me serait possible ; je voudrais, s'il se tramait quelque accord entre la France et l'Espagne , qu'il fit tous ses efforts pour le rompre; et enfin qu'il n'intervînt dans aucune négociation de paix qu'autant qu'il
s'agira it d'une paix générale, qui au surplus ne me paraît pas difficile à faire, car, j'en suis certain, si le roi de France ne peut être content à moins qu'il n'ait la Lombardie, on pourrait très -bien la lui céder, à condition qu'il payerait une pension aux Suisses, qui , comme vous devez bien le penser , ayant déjà commencé à recevoir un tribut de ce pays , ne souffriraient point patiemment d'en être privés : d'ailleurs ils ne sauraient imaginer que la France soit jamais assez puissante pour manquer impunément à ses obligations. Us sont devenus si fiers et si confiants dans leurs propres forces, qu'ils se flattent de triompher de quelques princes et de quelques troupes que ce soient ; et l'expérience a si bien démontré ce qu'ils sont capables de faire, que je ne conseillerais jamais au pape de conclure aucun traité sans eux.
Mais, mon cher compère, nous voilà tout occupés des chrétiens, et nous ne songions nullement au Turc , qui, tandis que tous les autres princes s'amusent entre eux à négocier , fera peut-être des choses auxquelles on est loin de s'attendre en ce moment. Ce doit être un grand homme de guerre et un général très-habile; il se montre entièrement appliqué à régner; la fortune paraît le favoriser; il a des troupes qu'il tient sans cesse en haleine; son trésor est bien fourni, son pays d'une vaste étendue; rien ne s'oppose à ses projets; il est uni avec le Tartare : je ne serais donc point du tout étonné qu'avant un an d'ici il eût donné une bonne bastonnade à l'Italie, et fait perdre la mesure à nos prêtres ; sur quoi je neveux pas pour le moment en dire davantage.
J'espère qu'il ne se passera pas quinze jours sans que nous nous entretenions enfin à notre aise sur ce sujet et sur beaucoup d'autres; et comme vous et moi nous n'aurons plus à nous occuper d'affaires, j'imagine que nous trouverons quelque plaisir à en parler.
Frajncesco Vettori, ambassadeur à Rome.
Le 27 juin 1513.
LETTRE XXI
Au même
Moucher compère, quoique souvent, ainsi que je vous l'ai écrit, les ciioses aillent de travers, et qu'en conséquence il me paraisse su-
CORRESPONDANCE
perflii d'en parler, d'en discourir, d'en disputer, toutefois, comme lorsqu'on s'est occupé durant quarante ans de certains objets , il est difficile de les perdre de vue et de porter ses réflexions sur d'autres idées, je voudrais être à portée de m'entretenir avec vous , non pas seulement pour le plaisir que j'y trouverais, nvAs encore et surtout pour que nous cherchassions ensemble si l'on pourrait mettre en paix ce monde-ci, sinon en totalité du moins dans la partie qui nous intéresse. Si j'ai tant de j)eine à arranger dans ma léte ce qui n'est qu'en simple projet, que sera-ce quand il faudra en venir à l'exécution? Ce sera la chose impossible.
Nous avons d'abord ù considérer que chacun de nos princes a un objet particulier ; et comme nous ne pouvons savoir leurs secrets , nous ne pouvons juger cet objet que par leurs paroles , par leurs actes extérieurs, ou par les conjectures que nous formons. Or, à commencer par le pape , nous dirons que son objet est de maintenir l'Église dans le degré de puissance où il l'a trouvée, et de lui conserver infact tout le domaine qu'elle possède, à moins que ce qui en serait retranché ne soit accordé à sa famille, c'est-à-dire à Julien et à Laurent auxquels il est tout à fait déterminé à donner des États. Quant à son intention de maintenir l'Église dans la possession de ses domaines et dans sa prééminence, j'en juge et par ce que je lui ai entendu dire , et par les preuves extérieures qu'il en a données : car aussitôt qu'il est devenu pape , sa première pensée a été de ravoir Parme et Plaisance, dont son prédécesseur, Jules II, s'était emparé sans aucun juste tilre, et qui avaient été reprises par le duc de Milan pendant la vacance du saint-siége. En cela il me semblait qu'il s'exposait à perdre, comme je le lui ai dit plusieurs fois , et que c'était une chose à laquelle il devait mûrement réfléchir , attendu que ces villes ayant été reprises pendant la vacance il n'en pouvait résulter pour lui aucune honte; au lieu que c'en serait une véritable de les avoir reprises et de se voir ensuite contraint, ou par force ou par convention, à les restituer, comme cela est inévitable. En effet, et c'est ce que je lui disais, ou la trêve entre la France et l'Espagne n'est qu'une simple trêve pour les pays au delà des monts, ainsi que nous le pensons , ou c'est un accord, un traité qui embrasse toutes
choses ; dans ce dernier cas, il est impossible de concevoir que la France n'obtienne pas de nouveau le duché de Milan : or, si l'Espagne a souscrit à cette condition sans votre aveu , il s'ensuit qu'elle a consenti également à ce qu'il reprenne Parme et Plaisance; et si le roi de France vient à réclamer ces pays, il faudra bien que vous les rendiez de gré ou de force , car l'Espagne le voudra ainsi. Si cette trêve est toute simple et que les Français viennent en Italie, les Espagnols voudront sans doute s'y opposer et défendre le duché de Milan : dans ce conflit, ils seront ou vainqueurs ou vaincus: s'ilssontvainqiieurs, ils exTgeront à toute force les pays dont il s'agit; et affectant contre vous du mécontentement, ils diront que quand le duc était près de périr vous leur aviez mis le pied sur la gorge, et qu'en le dépouillant de. cette partie de ses États, vous l'aviez décrédité aux yeux de ses sujets. Si au contraire ils sont vaincus, le roi de France réclamera certainement ces mêmes pays ; et alors vous les rendrez de plein gré, ce qui sera déshonorant; ou vous voudrez les défendre , et par là vous vous mettrez en guerre avec la France, à laquelle il est difficile de croire que vous puissiez résister. C'est là ce que je disais au pape. 11 écoutait mes raisons, mais il n'en suivait pas moins son idée.
En second lieu , quant au désir qu'il a de former des États à ses parents, ce qui porte à le croire, c'est l'exemple donné par ses prédécesseurs, les papes Calixle, Pie, Sixte, Innocent, Alexandre VI et Jules II; et si quelques-uns n'ont point agi de même, c'est qu'ils ne l'ont pas pu. D'ailleurs , on voit que les siens s'occupent peu de Florence; ce qui montre qu'ils ont en vue des États tout établis , et où ils ne soient pas sans cesse à gagner les habitants. Je ne chercherai point, au surplus, sur quel État on a jeté les yeux ; car en cela le pape ne s'en tiendra point à un plan tout arrêté, et se décidera selon les circonstances.
Après le pape, venons à l'empereur; il n';î pas montré jusqu'à présent qu'il eût une grande force; cependant il a obtenu tant de crédit auprès des autres princes, que je suis obligé de soumettre mon cerveau à en juger connne les autres. Je dis donc que sa fantaisie et son objet est d'intriguer sans cesse, d'intervenir dans toutes les guerres, d'être aujourd'hui d'accord
LETTRES FAMILIERES
avec l'un , demain avec l'autre , tantôt de favoriser le concile, tantôt de le contrarier; tant qu'enfin, par quelque voie qu'il n'a pas encore déterminée, il parvienne à son but, qui est d'être maître de Rome et de tous les États de l'Église, auxquels son titre d'empereur lui donne selon lui des droits légitimes. J'en juge du moins par les discours qu'il a tenus devant moi et devant plusieurs autres personnes, et par sa conduite, puisqu'on voit qu'il a fait à ce sujet plusieurs démarches auprès du roi de France , qu'il a prêté son appui au concile , et que, craignant bientôt après que la France ne parvînt à faire nommer un pape dans ses intérêts , il a changé de résolution , et s'est rapproché de Jules II : aussi me paraît-il que quant à ce prince on peut se former une opinion arrêtée.
A regard des intentions du roi d'Espagne , personne je crois ne peut s'y méprendre. Il est évident qu'il veut se maintenir dans le gouvernement de la Gastille et empêcher qu'on ne lui enlève le royaume de Naples ; et comme pour Tune et pour l'autre chose il lui faut de l'argent , il tàclie»à se faire tellement considérer et craindre en Italie, qu'il puisse en tirer de toutes les puissances de cette contrée pour le faire servir à ses desseins.
Quant au motif qui a poussé le roi d'Angleterre à déclarer la guerre à la France , c'est , selon moi , la crainte qu'elle ne devînt trop puissante; et puisqu'une fois il l'a attaquée , il voudrait l'affaiblir au point de n'avoir plus rien à redoutera l'avenir; et il voudrait bien encore, si cela était possible, lui arracher la Normandie.
Pour les Suisses, que j'estime au-dessus de tous les rois, ce qu'ils désirent c'est de pouvoir entrer en Italie quand il leur plaira , de tenir en quelque sorte le duc de Milan sous leur dépendance, d'en tirer chaque année une grosse pension , et d'avoir pour voisins , non des gens qu'ils craignent , mais des gens au contraire ^ont ils soient craints: d'ailleurs ils sont animés de l'amour de la réputation et de la gloire. Je ne m'arrête point à exposer sur quoi je fonde ce que je viens de dire des desseins de l'Espagne, de l'Angleterre et des Suisses ; la chose me paraît si évidente qu'il serait superflu d'en parler.
Venise, Ferrarc , Mauioue , Florence . Sienne, Lucques, et les autres Étals pareils ont un but
bien connu : ils veulent conserver ce qu'ils possèdent et recouvrer ce qu'ils ont perdu; mais dans le fait ils ne peuvent pas grand'chose.
Maintenant, mon cher compère, je voudrai que, tout cela posé, vous eussiez la bonté d< prendre la plume, et de me tracer le plan d'une paix solide. Je sais bien que si chacun de^. princes dont je viens de parler s'obstinait dar;les desseins que je leur ai supposés. Dieu seul pourrait les mettre d'accord. Mais si l'un faisait une concession sur un point , si un second en faisait autant sur un autre , il y aurait peut-être moyen de s'arranger : mais c'est ce que je ne puis déterminer et sur quoi je demande votre avis. H se pourrait , au reste , que vous jugeassiez des vues et des desseins des divers princes dont j'ai parlé tout autrement que moi ; et dans ce casje serais charmé que vous voulussiez me faire part de votre opinion. S'il vous était trop pénible de répondre à tant de questions en une seule fois , faites-le en deux , en trois ; car vos lettres me seront toujours agréables et me feront doucement passer le temps. Songez d'ailleurs que ma plus grande affaire maintenant est de rester oisif : la lecture même est devenue pour moi une fatigue; car depuis que je suis ici j'ai lu tous les livres que possédait un gros libraire, qui me les a prêtés les uns après les autres.
A '."avenir , et pour l'ordinaire, un ambassadeur aura peu de chose à faire ici. Autrefois il fallait voir et entretenir une foule de cardinaux ; aujourd'hui cela n'est plus nécessaire : c'est de la bouche du pape lui-même que l'on apprend ce qu'il veut dire. D'un autre côté il y a eu ici, et il y a encore tant d'ambassadeurs , que pour moi, qui suis le plus jeune, je n'ai qu'à voir ce qui se fait; et vous savez que, par caractère, j'évite autant que je puis les cérémonies.
Francesco Vettori, ambassadeur à Rome.
Rome, le 12 juillet 1513.
MACCBl/VV^LL!. II.
LETTRE XXII
Au même.
Mon cher compère, si je gardais copie des lettres que j'écris, j'y aurais eu recours aussitôt que j'ai reçu votre réponse . et je serais resté bien ébahi d'avoir été assez étourdi cour omettre
CORRESPO^DANCE.
précisément le principal objet qui m'avait mis la plume à la main. Je me souviens pourtant d'avoir bien distingué dans mon esprit les divers iniéréts qui font mouvoir en ce moment tous nos princes chrétiens , et d'avoir supposé au roi de France le même objet que vous lui attribuez, me fondant sur ce qu'ayant pu plusieurs fois s'emparer, à son bon plaisir, de toute rilalie, il ne l'avait pas fait. D'oii est donc venue cette omission? Est-ce de ma mauvaise fortune, ou de ma négligence, ou du peu de solidité de ma tète? Quoi qu'il en soit, nous sommes d'accord, et nous pensons tous deux que le dessein de ce prince est de recouvrer la Lombardie, et ensuite de se tenir tranquille. Sur tout cela vos raisonnements sont aussi concluants et aussi sages qu'ils pouvaient l'être, et votre plan de pacification me plaît infiniment. Je vois en effet qu'il pourrait avoir lieu entre le pape, la France, l'Espagne, et même les Vénitiens : mais j'y trouve de grandes difficultés quant à l'Angleterre; et je ne puis me persuader qu'un roi jeune, courageux et riche, se soit lancé dans une entreprise aussi grande, qu'il ait fait passer la mer à des troupes aussi nombreuses, dépensé des trésors aussi considérables en soldats et en vaisseaux, pour se déterminer ensuite, à la simple insinuation du pape et de l'Espague , à se retirer honteusement avec une pension. Je crois bien que si l'Espagne l'y engageait sérieusement, en lui déclarant d'une manière positive que s'il ne consentait à se retirer il l'aurait pour ennemie, il ne fût dans le cas de céder : mais je ne pense pas qu'elle songe jamais à prendre ce parti ; car il y a tant de motifs d'inimitié , tant de dissentiments entre elle et la France, qu'il n'est guère possible que le roi catholique consente à se détacher entièrement de l'Angleterre. Il ne voudra point sans doute se fier aux Français; il ne comptera pas non plus assez sur la puissance et l'autorité du pape , pour croire qu'elles puissent le défendre contre eux ; ajoutons même qu'il pourrait lui tomber dans l'esprit quelque soupçon que le pape eût formé des desseins sur le royaume de Naples, et ne pensât à les mettre à exécution avec le secours de la France. En considérant bien toutes les circonstances , je ne vois pas qui pourrait faire retirer les Anglais , qui sont en état de tenir la campagne cette année , puis l'année
prochaine, et puis une autre encore. Les Suisse seuls en auraient le pouvoir : mais ils son: plutôt disposés à se déclarer pour la France dès le moment qu'elle voudra renoncer à la Lombardie ; car il serait contre leur intérêt de ruiner un royaume dont ils ont tiré et dont ils tireront toujours tant d'avantages. Lors même que le pape, la France, l'Espagne et les Suisses, parviendraient à s'entendre, le roi d'Espagne n*en serait que plus prêt à se déclarer pour l'Angleterre, puisqu'il l'égard de cette dernière les Suisses seuls suffiraient : d'ailleurs, par sa liaison avec les Suisses, il se croirait plus en sûreté par rapport ■! la France, et même par rapport au pape; car les Suisses lui paraîtraient en état de tenir la balance entre toutes les parties , et d'arrêter celle qui voudrait manquer à ses engagements. Quant aux Vénitiens , ils seraient plus que satisfaits s'ils recouvraient Brescia et Bergame. Pour ce qui regarde l'empereur, Vérone lui resterait; et comme il demeurerait seul et sans appui , il faudrait bien qu'il prît patience. Le duc de Milan recouvrerait toutes ses places, même Parme et Plaisance. 11 en serait de même pour le duc de* Ferrare. Les Suisses , au surplus, ne seraient plus à craindre ; car, d'un côté, ils auraient la France, et de l'autre toute Tltalie, avec les nombreuses troupes espagnoles que le roi catholique sera toujours obligé d'y entretenir à cause du caractère changeant des habitants du royaume de Naples. On ne peut d'ailleurs former le moindre doute sur ce que m'écrit le Casa, que c'est une chimère d'imaginer que les Suisses veuillent jamais s'unir avec les autres Allemands; car, sans compter l'iniuntié qui les en sépare, et les injures qu'ils ont faites à. la maison d'Autriche, ils ont trop de bon sens pour ignorer jusqu'où va la puissance de l'empereur, et pour consentir jamais à l'agrandir encore. Il n'y a point à appréhender non plus qu'ils pensent à former des colonies, car leur population, comme vous le savez, n'est point assez nombreuse pour cela : il leur suffit de donner un coup de râteau, de toucher dp l'argent et de s'en retourner chez eux. Si vous m'objectez qu'on peut avoir un nouvel empereur , et que les Suisses peuvent s'instruire aux dépens d'autrui, j'en conviendrai bien volontiers ; mais les choses de ce monde sont fort peu stables : voilù pourquoi je pense
LETTRES FAMILIÈRES
5 faire une paix seulement pour quelques années et non pour une plus longue durée de temps, car on ne pourrait en venir à bout. Si vous me dites , comme je le crois , que le roi de France ne consentira pas de bon cœur à renoncer à Milan, je vous répondrai que, de leur côté, l'Angleterre et les Suisses ne lui laisseront pas un moment de repos; que l'Espagne travaillera sous l'eau contre lui, et que le pape, quelque bien qu'il veuille et qu'il puisse lui faire, ne pourra remédier à rien.
Enfin si le roi très -chrétien veut bien se résoudre à abandonner la Lombardie, je vois toute l'Italie jouir soudain de la paix; je vois, à lamortdu roi catholique, le royaume de Naples retourner à un fils du roi Frédéric; je vois l'Italie rentrer dans son ancien état. Mais si l'on n'en vient pas là, je ne connais aucun arrangement qui ne soit également nuisible à la France et à l'Italie. Je crains bien que Dieu ne veuille nous châtier , nous malheureux chrétiens, et que, tandis que tous nos princes sont irrités les uns contre les autres , et qu'on ne peut les mettre d'accord, le nouveau souverain des Turcs ne tombe sur nous par terre et par mer , ne fasse sortir ces prélats-ci de l'ordure dans laquelle ils se vautrent, et les autres hommes du scindes lâches voluptés où ils sont plongés. Plus tôt ce moment arrivera, mieux cela vaudra ; car vous ne sauriez vous imaginer combien j'ai de peine à supporter le dégoût que ces prêtres inspirent. Je ne parle point du pape, qui, s'il n'était prêtre, serait un grand prince.
Je ne vous en dis pas plus long pour cette fois; seulement je me recommande à vous, et je vous prie de me répondre : la moindre petite nouvelle de votre part me sera infiniment agréable. Que Dieu vous ait en aide !
Frakcesco Yettoiu , ambassadeur à Rome.
Le 5 août 1513.
LETTRE XXni.
 FrAMCESCO YEIIOfil.