SEIGNEUR AMBASSADEUR
Vous ne voulez pas que ce pauvre roi de France recouvre la Lombardie , et moi je le voudrais : il se peut toutefois que ces volontés opposées viennent d'un même principe, c'està-dire d'une affection naturelle, ou d'une pas-
sion qui nous porte , vous , à dire non , et moi , . à dire oui. Pour couvrir votre non d'un prétexte honnête, vous établi,ssez que la paix offrirait de plus grandes difricultés si le roi devait rentrer dans la Lombardie; et moi , pour colorer mon oui, je prétends que vous êtes dans l'erreur, et qu'en faisant la paix selon mon système elle serait plus solide et plus durable.
Abordant de nouveau les points particuliers , voici comme je réponds à votre lettre du 5. Je conviens avec vous que le roi d'Angleterre ne pourra se faire à l'idée d'être venu en France avec un si grand appareil, et d'avoir à s'en retourner sans aucun résultat; il faut donc qu'il y soit déterminé par quelque nécessité. Or je pensais que , pour lui imposer cette nécessité, il suffisait de l'Espagne et du pape ; je jugeais, et mon sentiment est encore le même, que, d'un côté, trouvant son entreprise difficile, et de l'autre , connaissant le désir de ces deux puissances, il se déciderait sans peine pour la retraite. Il pourrait , à la vérité , en concevoir liu mécontentement ; mais il me semble que ce mécontentement même serait utile, puisqu'il contribuerait à affaiblir la France, qui , placée entre les Suisses et les Anglais , également ennemis ou suspects, ne pourrait former d'entreprise contre les États d'autrui . et aurait même besoin de chercher des appuis pour se maintenir dans les siens. Il me paraissait d'ailleurs que, dans cette supposition , le roi d'Angleterre atteignait son but; car je suis convaincu qu'outre son désir d'assurer ses États, il avait encore celui de demeurer , au moyen de ses armées , comme le coq de l'Italie : c'est en effet ce qui arriverait , puisque la France ne pouvant , soit à cause des craintes que lui inspirerait l'Angleterre, soit à cause de l'inimitié qui existe entre elle et les Allemands, envoyer des troupes nombreuses en Lombardie, serait dans la nécessité de recourir aux armes espagnoles.
Je ne vois pas , au surplus , comment vous entendez qu'il n'y ait que les Suisses capables de contraindre le roi d'Angleterre à céder; car je ne pense pas qu'ils puissent ni qu'ils veuillent jamais servir la France autrement que comme stipendiaires : or, à raison de leur pauvreté et de l'éloiguement où ils sont de l'Angleterre, il faudrait qu'elle les payât grassement ; car enfin elle peut tout aussi bien solder des lans-
CORRESPONDANCE
qiienets , dont elle retirerait le niènie service et qui ne seraient pas moins à craindre pour l'An^ïIeterre. Si vous me dites que celle-ci peut décider les Suisses à attaquer les Français du côté de la Bourgogne, je réponds que c'est là un moyen de nuire à la France, et que pour forcer les Anglais à céder, il faut trouver celui de nuire à l'Angleterre.
Je ne veux pas dire, toutefois, que le roi d'Espagne et le pape aient à prendre les armes contre elle : il suffît qu'ils l'abandonnent, et qu'en même temps ils lui représentent qu'on ne faisait la guerre à la France que pour soutenir les intérêts de l'Église, motifs qui n'existent plus aujourd'hui. Je ne crois pas qu'il faille des mesures plus violentes pour déterminer le roi d'Angleterre à se retirer, surtout maintenant que, comme je l'ai dit plusieurs fois, il a vu et voit que le succès de son entreprise contre la France est un peu aventuré : du reste il a dû réfléchir que s'il en vient à une balaille et qu'il soit battu , il court risque, tout aussi bien que le roi de France , de perdre son royaume. Vous» m'objecterez que ce prince enverra de grosses somuies en Allemagne, et qu'il fera attaquer la France sur un autre point. Il me sera aisé de répondre, par l'opinion généralement répandue , que, pour satisfaire tout à la fois son orgueil et sa gloire, il ne voudra jamais dépenser son argent que pour ses propres troupes ; que d'ailleurs celui qu'il donnerait à l'empereur serait jeté en pure perte; et enfin que, quant aux Suisses, ils en exigeraient beaucoup trop. Je crois, au reste, que la bonne intelligence entre l'Espagne et la France pourrait facilement renaître; car il ne peut être avantageux à la première de détruire ainsi l'autre. Et n'a-l-on pas vu aussi que, lorsque la France s'est trouvée au milieu des plus grands dangers, l'Espagne a aussitôt posé les armes .^ Ainsi, que le roi de France se voie rétabli dans la Lombardie , il en sera beaucoup plus disposé sans doute à la réconciliation ; car les bienfaits récents font pour l'ordinaire oublier les anciennes injures. D'un autre côté, que peut craindre l'Espagne d'un roi vieux, fatigué et infirme, placé entre l'Anglpterre et l'Allemagne c'est-à-dire entre deux pays, dont l'un lui est suspect, et l'autre ouvertement ennemi? En tous cas elle n'aurait pas besoin pour se défendre d'employer l'autorité du
pape; il lui suffirait d'entretenir ces soupçons et cette inimitié.
Je ne crois doiîc pas que mon plan de pacification présente plus de difficultés que le vôtre; il me semble même que si l'un des deux offre quelque avantage, c'est le mien : en effet, je ne trouve dans le vôtre aucune sorte de sûreté; au lieu que le mien en présente.au moins quelqu'une, sinon bien bonne, au moins telle qu'on peut re;-.pérer dans les temps où nous vivons.
Quand on veut juger si une paix sera .solide et durable, il faut, entre autres choses, examiner quelle est la partie intéressée qui peut en être mécontente , et quels sont les résultats probables de ce mécontentement.
Or, en examinant votre projet de paix, je vois qu'il mécontente l'Angleterre, la France et l'empereur, parce qu'aucune de ces trois puissances n'a atteint le but qu'elle se proposait; au lieu que dans le mien les mécontents sont l'Angle^ terre, les Suisses et l'empereur. Par les mêmes motifs , je crois, en outre, que les mécontentements produits par votre plan peuvent aisément causer la ruine de l'Italie et de l'E.spagne; et quoique la France l'ait approuvé, et que l'Angleterre ne l'ait point rejeté, ces deux puissances changeront soudain d'idée et de dessein. La France voulait se rétablir en Italie , l'Angleterre voulait soumettre la France : toutes deux ayant manqué leur but , on les verra s'unir pour ne plus songer qu'à se venger tout à la fois de l'Italie et de l'Espagne. Il y a lieu de croire en effet qu'il se foi'mera entre elles un nouvel accord au moyen duquel elles n'éprouveront plus aucun obstacle dans leurs projets, quelque chose qu'elles entreprennent : il suffit que la France déclare ouvertement ses intentions. En effet, favorisé par l'Angleterre , l'empereur saute... *, passe en Italie à son gré , repasse en France ; et ainsi ces trois puissances, une fois d'accord, peuvent en un clin d'œil tout réunir, et chan'^er la face des affaires ; et ni les armes des E,.)a- unis, ni celles des Suisses, ni l'argent du p;!p' .le suffiraient pour opposer une digue à ce déi>or dément, car elles auraient à elles trois trop d'argent et trop de forces. L'Espagne , sans doute, voit ces dangers , et il est naturel qu'elle cherche à les écarter : elle ne peut manquer de
* Il y a ici une lacune qu'il serait difficile de remplii'.
LETTRES FAMILIERES
comprendre que dans cette paix le roi de France n'aur.iit aucune raison de la raénaj'ifer ; qu'il y •rouvcrait au contraire une superbe occasion de lui nuire, et qu'il entend trop bien ses intérêts pour la laisser échapper. Ainsi donc si elle *^st assez sage pour prévoir l'avenir, elle n'ac- ••^uiescera point, elle ne donnera point les mains à UQ plan de pacification d'où il résulterait une guerre plus importante et plus dangereuse. Mais dans raon plan, au contraire, les parties mécontentes seraient l'Angleterre , l'empereur et les Suisses ; et celles-ci n'auraient nullement la facilité de nuire aux autres, attendu qu'en deçà et en delà des Alpes elles trouveraient la France , qui, appuyée par ses alliés, opposerait une barrière insurmontable; elles ne hasarderaient pas même de tenter une entreprise, parce qu'elles y verraient trop de difficultés. Il ne resterait d'ailleurs à ces alliés aucun motif de se défier l'un de l'autre, puisqu'ils auraient rempli chacun leur but, et que, d'un autre côté, la puissance de leurs ennemis et la crainte d'en être à tout moment attaqués suffiraient pour les tenir enchaînés.
Votreprojetdepaixprésente, au surplus, pour l'Italie un danger extrêmement grave : c'est que toutes les fois que Milan aura pour duc un prince faible, laLombardie ne lui appartiendra pas, mais appartiendra aux Suisses. Et quand , mille fois pour une , les trois parties qu'il laisse mécontentes resteraient tranquilles, je trouve toujours que le voisinage des Suisses est une chose trop importante pour que l'Italie ne doive pas y apporter une attention plus sérieuse qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent. Je ne crois pas, comme vous le dites, qu'ils ne remueront point , parce qu'ils craindront la France , qu'ils auraient contre eux le reste de l'Italie, et qu'ils ne veulent que donner un coup de râteau et s'en aller. D'abord, comme je l'ai dit précédemment , la France ayant eu à se plaindre de l'Italie, nourrira sans cesse contre elle des projets de vengeance; elle éprouvera une véritable satisfaction à la voir ruinée ; de sorte qu'au lieu de contenir les Suisses , elle se cachera sous le manteau pour leur donner de l'argent , et se plaira A exciter l'incendie qui nous menace. En second lieu, parler de l'union des autres Italiens, c'est se moquer; car il ne faut nullement s'attendre entre eux à un accord qui produise quelque bien.
Et quand même les chefs s'entendraient, qu'en résulterait-il.^ Hors les troupes espagnoles, qui sont en trop petit nombre pour suffire, toutes les autres de l'Italie ne valent pas un liard; et, d'ailleurs , les queues ne sont point d'accord avec les tètes. Que les Suisses fassent un pas , n'importe pour quel motif, et vous verrez chacun se précipiter à l'envi l'un de l'autre pour se soumettre à eux.
Enfin, quant à ce ([ue vous dites, qu'ils ne veulent donner qu'un coup de râteau et s'en retourner aussitôt chez eux , ne vous y fiez pas , et ne conseillez à personne de s'endormir dans une semblable idée. Considérez, je vous prie, la marche des affaires d'ici-bas, et comment procèdent et comment s'accroissent les puissances du monde, et surtout les républiques. Vous verrez que , d'abord . il suffit aux hommes de pouvoir se défendre eux-mêmes et de maintenir leur indépendance, mais qu'ensuite ils en viennent à attaquer leurs voisins et à vouloir dominer. Ainsi il suffit jadis aux Suisses de résister aux ducs d'Autriche, et cette résistance les fit respecter chez eux; plus tard il leur suffit encore de se défendre contre le duc Charles le Téméraire, et la défaite de ce prince étendit leur réputation au delà de leurs montagnes; depuis , ils se contentèrent de se mettre à la solde des autres puissances, et cela dans le seul objet d'acquérir de l'honneur et d'entretenir parmi la jeunesse l'esprit militaire : c'est ainsi qu'ils ont augmenté leur réputation, et que la connaissance qu'ils ont acquise d'un plus grand nombre d'hommes et de pays a redoublé leur audace, et leur a inspiré l'ambition et le désir de combattre pour leur propre compte. Pellegrino Lorini me disait que, lorsqu'ils vinrent à Pise avec Beaumont , ils lui parlaient souvent de la force de leur milice, qu'ils comparaient à celle des Romains, et demandaient ce qui les empêcherait d'obtenir un jour les mêmes succès que ces derniers ; ils se vantaient que la France leur devait toutes les victoires qu'elle avait remportées jusqu'à ce jour; et ils ajoutaient qu'ils ne voyaient pas pourquoi ils ne pourraient point enfin combattre pour leur propre comple. Aujourd'hui cette occasion s'est présentée, et ils ne l'ont pas laissée échapper Us sont entrés en Lombardie sous prétexte d'y rétablir l'ancien duc , mais en effet pour être le
CORRESPONDANCE
duc eux-mêmes. A la première occasion ils s'en | trouver bon que lui aussi fit quelques progrès
rendront entièrement maîtres, et éteindront la 1 en Italie.
race ducale, et avec elle toute la noblesse du ' Seigneur ambassadeur, c'est plutôt pour sa-
pays; à la seconde, ils se répandront dans toute l'Italie, qu'ils traiteront de la même manière. Ainsi donc je conclus qu'ils ne sont point gens à se contenter de donner un coup de râteau et h s'en retourner chez eux, mais qu'il y a prodigieusement à craindre de leur part.
Je sais que j'aurai contre moi la funeste habitude oîi sont les hommes de vivre au jour le jour, et de ne pouvoir croire que ce qui ne s'est point encore vu puisse arriver jamais, et, en second lieu, de ne voir jamais quelqu'un qu'avec les mêmes yeux et sous le même rapport. Voilà pourquoi personne ne conseille, personne ne songe à chasser les Suisses de la Lombardie pour y remettre les Français, parce qu'on ne veut pas courir les périls auxquels exposerait une pareille tentative, parce qu'on ne croit point à ce qui est à craindre pour l'avenir, et que l'on n'ose se fier à la bonne foi de la France. Mon cher compère, ce torrent d'Allemands est tellement grossi dans son cours, qu'il faut pour s'opposer à son passage une bien grande et bien forte digue. Si les Français n'étaient jamais venus en Italie, si vous n'aviez pas le sentiment encore tout récent de leur insolence, de leur cupidité et de leurs exactions, sentiment qui vous trouble maintenant dans vos délibérations, vous auriez déjà couru vers la France pour la prier de venir en Lombardie, afin de détourner l'inondation qui vous menace. C'est pourtant ce qu'il faut faire avant que ces Suisses aient pris racine dans ce pays, et commencé à goûter les douceurs de la domination. C'en est fait de toute l'Italie s'ils se mettent à l'envahir; car tous les mécontents s'empresseront de les favoriser, et serviront ainsi d'échelons à leur agrandissement et à la ruine des autres peuples. Pour moi, c'est d'eux seuls que j'ai peur, et non pas, comme vous l'a écrit le Casa , d'eux et de l'empereur, quoique cependant il fût très-possible qu'ils se réunissent : car, par la même raison que l'empereur a souffert qu'ils ravageassent la Lombardie et se rendissent maîtres de Milan, ce qui paraissait contraire aux plus simples règles du bon sens d'après les considérations que vous m'avez exposées, de même, et malgré ces considérations, les Suisses, de leur côté, pourraient
tisfaire à vos désirs que je vous écris tout ceci que dans la persuasion de bien savoir ce que je dis moi-même. Veuillez donc, la première fois que vous me répondrez, me faire connaître où en sont les choses de ce monde, ce qui se trame, ce que l'on espère, et ce que l'on redoute, si vous voulez que je vous tienne tête sur des matières aussi graves ; sinon vous n'aurez de moi que des sottises pareilles au Testament de l'Jne, et dans le goût de celles du Brancaccio. Je me recommande à vous.
A la campagne, le 10 août 1513.
LETTRE XXIV
A Nicolas MACCHiAVELti.
Mon cher compère , quoique tout ce que vous pourrez m'écrire sur quelque sujet que ce soit, nu grave ou plaisant, me fasse toujours plaisir, afin de satisfaire à vos désirs, je commencerai par répondre à la dernière partie de votre lettre où vous me priez de vous faire connaître l'état actuel des choses de ce monde, les intrigues qui sont sur le tapis, et les espérances ou les craintes que l'on doit concevoir. Pour ce qui est de l'état des choses , vous devez, ce me semble, en être instruit, si, étant à la campagne, vous allez quelquefois à San-Casciano *. Je ne laisserai pas néanmoins de vous en parler d'abord; je vous dirai ensuite ce que je sais que l'on trame. Mais quant à ce qu'on espère ou à ce que l'on craint, je n'en parlerai pas, car nous pouvons craindre ou espérer , moi une chose , vous une autre , Philippe, une autre encore ; je crois d'ailleurs que tous les princes sont dans le même cas : voilà pourquoi il est impossible de se former à cet égard une opinion bien arrêtée.
Commençant donc par le pape, disons ce qu'il fait et ce qu'il trame. Son métier n'est poini do se mêler dans les guerres, mais bien de s'offrir comme médiateur pour calmer et apaiser celles qui se sont élevées entre les princes ; et c'est aussi la conduite qu'il a tenue depuis son éléva-
^ Boirg situé sur la route de Rome, à dix milles environ de Florence.
LETTRES FAMILIÈRES
tion au saint-siége jusqu'à ce moment. Et si le roi de France avait voulu faire seulement en parole ce qu'il a fait en actions, Sa Sainteté serait allée jusqu'à employer les censures contre ceux qui auraient attaqué ce prince : mais tandis qu'il a envoyé pour la provision des bénéfices, il n'a ni sollicité son absolution, ni déclaré qu'il renonçait à son concile de Pise et qu'il adhérait à celui de Latran ; de sorte que toutes les fois que le pape a voulu parler de ce monarque , tous les cardinaux, (ous les ambassadeurs ont élevé des réclamations, en disant que tant (ju'il serait schismatique il ne devait être question de rien en sa faveur; que c'étaient ceux qui avaient pris la défense de l'Église qui méritaient d'être appuyés par elle; qu'il était de son intérêt de donner cet exemple, afin de pouvoir aussi trouver au besoin quelqu'un qui la protégeât.
Le cape n'a rien pu répliquer à cela; et maintenant il ne cesse de solliciter l'ambassadeur de France qui se trouve à Rome , pour qu'enfin le roi fasse ce que l'on désire et que toute l'affaire n'échoue pas complètement. De plus , il a travaillé et il continue à faire ses efforts pour que les Vénitiens fassent avec l'empereur une trêve qui empêche la guerre d'ensanglanter l'Italie, et qui, délivrant pour le moment le duc de Milan de la crainte des Français et des Vénitiens, permette aux Espagnols de retourner dans le royaume de Naples; mais il n'a pu encore rien obtenir sur ce point : d'ailleurs il n'a contracté ni alliance ni accord quelconque ; seulement , voyant à quel degré de puissance les Suisses se sont élevés , il continue à leur payer une subvention annuelle de vingt mille ducats , comme le faisait le pape Jules II.
Quant au roi d'Espagne, depuis sa trêve avec la France il a eu peur , d'un côté, que celle-ci ne recouvrât sa puissance en Italie ; de l'autre , que l'Angleterre et les Suisses ne fissent également une trêve avec elle, et qu'après avoir abandonne ces deux puissances dans le moment le plus important , il eût maintenant à les voir se liguer contre lui : c'est pourquoi aussi il n'a jamais voulu rappeler ses troupes de la Lombardie tandis que celles de la France y venaient, affectant toujours de dire qu'il voulait rompre avec les Français, et qu'il ny avait plus de trêve puisqu'ils avaient été les premiers à l'enfreindre; et en effet si les affaires de la France allaient
mal , il se pourrait bien qu'il tentât quelques démarches pour se remettre d'intelligence avec l'Angleterre.
Le roi de France a maintenant contre lui une armée de quarante mille Anglais qui font le siège de Térouenne , qu'il ne peut secourir , parce que ses troupes ne forment pas en tout le tiers de celles de l'Angleterre, parce qu'il ne veut pas exposer son royaume aux hasards d'une bataille et qu'il attend tout du temps. D'ailleurs les Suisses doivent se mettre en marche le 20 de ce mois, au nombre de vingt mille , pour aller faire une attaque du côté de la Bourgogne ou du côté de Lyon : ils ont une artillerie nombreuse et mille chevaux fournis par l'empereur. Dans ces circonstances , le roi cherche à négocier avec eux et promet de leur remettre les forteresses de Milan : mais jusqu'à présent ils ont fermé l'oreille à ses propositions ; et comme il n'a pas de troupes à leur opposer , il les laisse ravager la campagne et se borne à défendre les places. L'argent nécessaire aux Suisses est fourni par l'empereur , qui en conséquence du traité fait cette année avec l'Angleterre en a reçu trente-cinq mille ducats pour qu'il rompît avec la France.
L'Angleterre n'épargne ni argent ni peine ; le roi lui-même est en personne devant Térouenne . et tous ses efforts tendent à triompher de la France.
Les Suisses ont fait décapiter environ quatorze des leurs , qui tenaient le parti de la France; il s'en est enfui à peu près trente autres dont on a brûlé les maisons et confisqué les biens. On voit clairement qu'ils veulent s'emparer d'une partie de la France comme ils se sont emparés de l'Italie. Ils reçoivent du duc de Milan un subside de soixante mille ducats , et le pape leur en paye un autre de vingt mille.
L'empereur , selon sa coutume , passe de guerre en guerre et de négociations en négociations. Aujourd'hui il veut recouvrer la Bourgogne et envoie ses troupes contre la France. Il voulait de plus prendre Padoue, devant laquelle, comme vous le savez , le cardinal de Gurck et le vice-roi ont été camper pendant quelques jours ; mais la difficulté que leur présente cette entreprise les a empêchés de la faire sérieusement : ils pensent même à se retirer , ce qu'ils ne feront pas sans y laisser quelques
CORRESPONDANCE
lambeaux de leur poil ; et ils se proposent de s'arrêter quelque temps à Vicence. Toutefois l'empereur négocie un arrangement avec la France et les Vénitiens , comme je vous lai dit , suivant sa méthode ordinaire , qui est d'entreprendre une guerre et de commencer en même temps à négocier avec l'ennemi pour la paix et la réconciliation.
Si le duc de Milan a la moindre apparence de bon sens, il doit se regarder, selon moi, comme CCS véritables rois de fêtes, qui devraient penser qu'ils ne sont rien de plus le soir que ce qu'ils étaient le matin ï; cependant il se laisse porter par sa fortune , et il attend ce que feront les autres : il se flatte maintenant que le pape lui rendra Parme et Plaisance. Le duc de Ferrare espère aussi en obtenir Reggio, et les Florentins se promettent que les Lucquois leur restitueront Pietrasanta. Chacun là-dessus intrigue , négocie et se creuse la cervelle.
Voilà tout ce que je sais : votre habileté suppléera aux omissions que j'aurais pu commettre; car je suis bien slHr que quand vous m'avez interrogé, ce n'était point par ignorance, mais pour voir si ce que je vous dirais s'accorderait avec ce que vous saviez.
Maintenant, compère, je vais répondre à l'article de votre lettre dans lequel vous semblez craindre qu'une affection naturelle ou la passion ne nous induise vous et moi en erreur. Sur cela, je vous dirai que je n'ai nulle affection pour le parti contraire à la France, et que je ne me laisse entraîner par aucune sorte de passion. Vous savez qu'avant qu'il fût question du concile de Pise, je me suis toujours montré partisan des Français , parce que j'étais convaincu qu'avec leur appui les affaires de l'Italie s'en trouveraient mieux et que notre patrie demeurerait en repos ; ce qui m'a toujours paru préférable à toutes choses. Je suis en effet un homme tranquille, aimant mes fantaisies et mes plaisirs; et parmi les plaisirs je n'en trouve pas de plus grand que celui de voir notre patrie heureuse : en général j'en aime tous les citoyens, j'en aime les lois, les mœurs, les murailles, les maisons, les rues, les églises, la
'Allusion à une ancienne coutume de Florence, où les Classes inférieures, divisées par quartiers, .se nomnoaient des empereurs et des rois qui se montraient en grande pompe dans les fêtes solennelles.
campagne, et je ne connais pas de plus vif chagrin que de voir la patrie en désordre, et tous les objets que je viens de vous indiquer s'en aller en ruines. Aussi lorsque je vis avec quelle imprudence nous nous conduisions dans l'affaire du concile et combien les Français s'étaient retirés mécontents , je commençai à craindre que leur triomphe ne fût la cause de notre perte , et qu'ils ne voulussent nous traiter comme une autre Brescia ; je craignis surtout la jeunesse et la cruauté du duc de Foix, et je conçus dès lors d'autres sentiments. Néanmoins toutes les fois qu'il était question d'être bien avec eux , comme j'y voyais le plus sûr moyen de nous garantir du danger, j'y consentais et j'y exhortais tout le monde. Les choses se sont ensuite passées comme vous l'avez vu; et je pourrais vous montrer un écrit que j'adressai au pape Léon X peu de jours après son élection, et dans lequel je concluais que , pour assurer le repos de l'Italie et rendre la paix certaine, il n'y avait rien de mieux à faire que de lais.ser les Français se rendre maîtres du duché de Milan; c'est à quoi aussi je l'engageais à coopérer par tous ses moyens. Vous voyez donc que ce n'est nullement la passion qui a déterminé mon opinion; et je crois bien qu'il en est de même de la vôtre, car je vous ai toujours vu ne pas vous obstiner dans vos idées , mais savoir céder à la fortune et vous rendre à la raison. Et si vous me dites : «Tu étais il y a quatre mois «d'une telle opinion, pourquoi donc en avoir «changé?» je vous répondrai qu'à cette époque je n'avais [las vu les Suisses ré.solus à toute force à défendre Milan; je n'avais pas vu l'Angleterre armer à si grands frais contre la France des troupes aussi formidables; je n'avais pas vu, en un mot. tant de choses qui sont arrivées; d'ailleurs, alors aussi, jenepensais pas à tranquilliser toute l'Italie à la fois, mais je trou vais moins d'inconvénients dans mon plan : aujourd'hui même encore je ne crois pas que mon projet puisse remettre toutes choses en ordre, mais il me semble qu'il en remettrait du moins une partie. Venons maintenant â vos raisonnements. Il vous semble, dites-vous, que l'Angleterre devrait obtempérer à l'autorité du pape et de l'Espagne , si l'un et l'autre lui prouvaient que in chose proposée est convenable. Je partagerais cette opinion si, dans la guerre qu'elle fait à h
LETTRES FÂxMILlÉRRS
France, l'Angleterre était aidée par Tune de ces deux puissances ; mais puisqu'elle en porte seule tout le poids, pourquoi voudriez-vous que leur autorité suffît pour la détourner de son entreprise? Un prince qui fait la guerre peut se trouver obligé de s'en désister, soit parce que ses alliés l'abandonnent, soit parce que, non contents de l'abandonner, ils se déclarent contre lui et favorisent ses adversaires. Or, dans cette guerre, TAngleterre n'a pour alliés ni l'Espagne ni le pape, mais bien l'empereur et les Suisses : je conviens que si ces derniers venaient à l'abandonner, son entreprise offrirait tant de difficultés qu'il lui conviendrait de s'en désister; si même ils faisaient plus, et qu'après avoir abondoimé ce roi, ils se déclarent contre lui, il n'y a pas de doute qu'il ne fût forcé de rentrer dans son île. C'est pour cela aussi qu'en les ayant pour elle, la France gagnerait bien plus qu'à avoir des lansquenets; car, outre qu'elle augmenterait ainsi le nombre de ses soldats, elle enlèverait des alliés à son ennemi. Il ne lui serait guère possible d'ailleurs d'avoir à sa solde autant d Allemands que vous le pensez; car l'empereur, les princes de l'Empire, et même les villes libres, n'ont garde de laisser ainsi leurs sujets aller servir à l'étranger : une preuve de cela , c'est qu'au milieu des craintes et des embarras qui ont assailli la France, quelque dépense que vous pensiez qu'elle ait faite, elle n'a pu rassembler plus de dix mille hommes, parmi lesquels il se trouvait très-peu d'Allemands, et encore étaient-ils presque tous tirés des Pays- Bas , où les soldats ne sont ni aussi bien disciplinés ni aussi aguerris que les lansquenets. Soyez convaincu , du reste, que le roi d'Angleterre, tout brillant de jeunesse et qui croit faire une guerre juste, se déterminera difficilement à se désister, sur de simples paroles, d'une entreprise pour laquelle il montre tant d'ardeur, que, venant ces jours derniers de Calais pour aller rejoindre son armée à Térouenne , accompagné d'un corps de huit mille hommes d'infanterie et de dix- neuf cents chevaux, et passant à une lieue environ de l'armée française, dont la force s'élevait à dix mille fantassins et à quinze cents lances , il lui envoya proposer la bataille à laquelle cette armée se refusa. Vous savez aussi bien que moi que ce n'est pas une petite affaire que d'avoir la guerre
chez soi, où, comme l'expérience le fait voir chaque jour, le moindre événement suffit pour intimider et faire perdre courage. Si, comme vous le dites, une bataille met ce prince en danger de perdre son royaume, il pense de son côté qu'elle pourrait tout aussi bien le rendre maître d'une partie de la France. Peutêtre se trompe-t-il en cela. Quoi qu'il en soit, on voit clairement qu'il est obstiné dans son projet, qu'il n'épargne rien pour réussir, et qu'il a l'orgueil de vouloir tout faire par luimême avec son propre argent, et qu'il offre encore d'en donner aux Suisses.
Il ne me paraît nullement, au surplus, que l'Espagne puisse compter sur le roi de France et s'en tenir à dire : «Je lui ai rendu les plus «grands services, par conséquent les injures «passées doivent être oubliées.» Cela arriverait peut-être s'il pouvait obliger effectivement ce prince sans déplaire à personne, et acquérir son amitié sans perdre celle des autres. Mais, comme on ne pourrait le remettre en possession de la Lombardie sans blesser à la fois les intérêts de l'Angleterre , des Suisses et de l'empereur, je ne vois pas où l'Espagne trouverait sa sûreté. Le roi de France pourrait bien s'abstenir de l'attaquer lui-même; mais il se soucierait fort peu qu'un autre l'attaquât; et il aimerait au contraire à la voir s'affaiblir, dans l'espoir de reprendre par la suite le royaume de Naples, qu'il ne peut se consoler d'avoir perdu ; il ne serait même pas fâché qu'il s'élevât quelque trouble dans la Castille.
Je pense tout comme vous, que quand on veut juger si une paix est solide et durable, il faut surtout examiner quelles sont les puissances qui en seront mécontentes, et quelles pourront être les conséquences de ce mécontentement. Il me semble donc que mon projet de pacification ferait moins de mécontents que le vôtre, et que les suites du mécontentement seraient moins fâcheuses. En effet, si l'objet de l'Angleterre n'était pas entièrement rempli , il le serait du moins en partie, et son jeune roi , qui dans sa première expédition a surtout ambitionné la gloire, devrait regarder comme un résultat assez beau qu'on dît partout qu'il a contraint le roi de France à abandonner la Lombardie. qui paraissait tenir au cœur de ce prince autant que Paris même. Voilà pourquoi je ne
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saurais penser qu'il s'unît jamais avec la France, puisque, d'une part, il ne se trouverait pas mécontent, et que, de l'autre, quand il le serait, cette alliance ne lui présenterait aucun avantage. En effet , ses États .se trouvant séparés du (ionlinent, il comprend bien que s'unir avec la France ce serait travailler à l'agrandissement de celle-ci sans aucun profit pour lui; d'ailleurs voulùt-il cette alliance, ses .sujets ne la lui permettraient pas, tant est forte la haine qui règne entre les deux nations. N'avons-nous pas vu Tannée dernière qu'ils n'ont pu s'entendre avec les Espaj^nols, qu'ils ne haïssent pas autant. Jugez par là combien il .serait difficile qu'ils .s'entendi.ssent avec les Français,
Mon projet ne ferait donc réellement que deux mécontents , savoir , le roi de France et l'empereur. Or le premier de ces monarques est vieux, infirme et découragé par les revers; l'empereur est un prince léger, inconsiant, sans argent et presque sans considération : il a bien toujours ses vues sur le temporel de l'Église , mais il rencontrerait tant de difficul- !és qu'il n'y a pas lieu d'en concevoir des craintes sérieuses, lors même qu'il serait aidé par le roi de France, qui doit réfléchir, après toutes les dépenses qu'il a faites, combien il lui serait difficile de satisfaire au besoin d'argent sans cesse renaissant de l'empereur, surtout dans une entreprise de cette importance. D'ailleurs il aurait à surmonter la résistance des Suisses, des Espagnols et du restant de ces llaliens qui, malgré les preuves trop réitérées qu'ils ont données de leur lâcheté , pourraient cependant faire encore une fois preuve de courage, vu la vicissitude des choses humaines. En effet, n'avons-nous pas vu les troupes françaises, jusque-là si intrépides et si invincibles en Italie, fuir sans corabattr» dans leur dernière déroute? Ne voyons-nous pas encore aujourd'hui ces mêmes Français , qui sont sous les armes depuis vingt ans, trembler devant les Anglais, qui depuis vingt-cinq ans ne font plus la guerre ? Enfin , Ferrare, Mantoue, BartnIommeod'Âlviano,les Colonn.! ne doivent pas être considérés comme de vieux fers
brisés ^ En supposant qu'on leur laisse le
duché de Milan, ce qui me paraît ne devoir
Ml y a dans le texte des lacunes qui empêchent d'entendre clairement la phrase.
jamais être, pour peu qu'on veuille opposer
une digue à leur inondation ; et si déplus,
on fait attention que les Français sont si peu avisés, et ont traité les peuples avec tant de dureté et de mépris, que, même lorsque leur puissance était au plus haut point, vingt mille Suisses sans argent ont suffi pour les chasser de cet état. Je suis un de ceux qui ont grande peur des Suisses; mais je ne crois pas qu'ils puissent jamais devenir de nouveaux Romains, comme ils s'en vantaient àPellegrino. Si vous réfléchissez, en effet, sur les principes de la politique et sur l'histoire des républiques qui ont existé, vous trouverez impossible qu'une république, partagée comme l'est celle des Suisses, fasse jamais de grands progrès. Il me semble qu'ils viennent eux-mêmes d'en donner une preuve frappante, pui.sque pouvant sans peine se rendre maîtres de la Lonibardie ils ne l'ont point fait , prétendant que cette conquête ne leur était nullement utile. Vous voyez effectivement que jusqu'à présent ils ont fait de tous les pays qu'ils ont conquis des associés et non des sujets. Or ils ne désirent pas un plus grand nombre d'associés , parce qu'ils ne se soucient nullement de partager avec tant d'autres les pensions qu'ils reçoivent ; ils ne souhaitent pas non plus de sujets, parce que la manière de les gouverner serait pour eux une .source de discorde, et que d'ailleurs ils ne pourraient les contenir qu'à grands frais. En conséquence ce qu'ils préfèrent, c'est d'avoir des subsides. Du reste on remarque déjà parmi eux, comme je vous l'ai dit, des commencements de désunion. Toutefois, mon cher compère, je ne laisse pas pour cela de les craindre beaucoup; car les événements ne suivent pas toujours l'ordre de la raison; et je ne vois d'ailleurs aucun remède contre ce que je redoute. Le temps, au surplus , peut en amener quelqu'un ; et il arrive souvent que l'union qui se montre dans une république lorsqu'elle est petite, cesse d'y régner lorsqu'elle sVst agrandie. Pour conclure enfin je ne vous écris cette longue lettre que pour vous donner sujet de me répondre , bien fâché de ne pouvoir pas m'en entretenir avec vous de vive voix comme je le désirerais; et je finis en me recommandant à vous. Frawcesco Vettori, ambas-sadeur.
Rome, le 20 août 1513.