SCÈNE IL Messer NICIA, CALLIMACO, LIGURIO, SIRO
JNTCIA. Prends-le de ce côté, moi de l'autre; et toi, Siro, tiens -le bien derrière par l; manteau.
22 OUVRAGES D
CALLiMACO. Ne me faites pas de mal.
LiGCRio. N'aie pas peur ; va-t'en.
NiciA. N'allons pas plus loin.
iiGCRio. Vous avez raison , laissons-le décamper. Faisons-lui faire deux pirouettes afin qu'il ne puisse savoir d"où il sera sorti. Fais-le tourner , Siro.
SïRO. Voilà.
NICIA. Encore un tour.
SIRO. C'est fait.
CALLDUCO. Et mon luth?
LicuRio. Va-t'en, coquin, décampe vite. Si je t'entends souiller un mot, je te casse la tête.
NICIA. Le voilà parti: allons quitter nos travestissements. Il nous faut sortir tous de bonne heure , afin qu'il ne paraisse pas que nous ayons été sur pied cette nuit.
LIGCRIO. C'est bien dit.
NICIA. Allez, vous et Siro, trouver maître Callimaco, et dites-lui que tout a été à merveille.
LiGURio. Que pouvons-nous lui dire? nous ne savons rien. Oubliez-vous qu'aussitôt entrés dans la maison, nous avons été boire à la cave? Vous et votre belle-mère vous êtes restés aux mains avec lui , et nous ne vous avons revu que tout à l'heure , quand vous nous avez appelés pour le mettre dehors.
ixiciA. C'est vrai. Oh ! j'en ai de belles à vous conter! Ma femmcr était au lit. Il faisait noir comme dans un four. Sostrata m'attendait auprès du l'eu. Je montai avec mon gros gaillard , et afin de le mettre en état de bien faire , je le menai dans une petite dépense que j'ai au-dessus de la salle à manger. Il n'y avait là qu'une espèce de lumière obscure et qui ne jetait qu'une lueur blafarde, de sorte qu'il ne pouvait distinguer mon visage.
LIGURIO. Prudemment avisé !
NiciA. Je lui ai dit de se déshabiller : il re* chignait ; je lui ai montré les dents comme un dogue : oh ! alors , il n'a rien eu de plus pressé que de quitter ses habits, et il s'est mis tout nu. Il est laid de visage : il a un nez énorme et une bouche tout de travers; mais tu n'as jamais vu des chairs plus belles : blanc , délicat, potelé! Quant au reste, il n'en hut pas parler.
LIGURIO. C'est fort mal raisonner, car il était essentiel de l'examiner de tout point.
NiciA. Me prends-tu pour un nigaud? Puisque j'avais mis la main à la pâte , j'ai voulu tou-
RAMATIQUES.
cher le fond de la chose et voir s'il était bien sam. S'il eût ei\ quelque galanterie où en seraisje , moi? Tu peux nous le dire.
LIGURIO. Vous avez parfaitement raison.
NICIA. Après mètre assuré que tout était en bon état , je l'ai tiré après moi , et au milieu de cette obscurité je l'ai conduit dans la chambre. Je l'ai fait mettre au lit, et avant de sortir j'ai voulu toucher au doigt si la chose allait bien. C'est que, vois-tu, je ne suis pas accoutumé à me laisser donner des vers luisants pour des lanternes'.
LIGURIO. Parbleu ! vous avez gouverné cette affaire avec une grande prudence!
NICIA. Après avoir bien talé et bien examiné tout cela , je suis sorti de la chambre , j'ai fermé la porte, j'ai été trouver ma belle mère qui élait toujours auprès du feu , et nous avons passé toute la nuit à causer.
LIGURIO. Et sur quoi roulait la causerie ?
NICIA. Sur la niaiserie de Lucrezia, qui aurait bien mieux fait de consentir tout d'abord sans tant d'allées et de venues. Ensuite nous avons parlé du petit enfant que j'aurai : il me semble déjà le tenir dans mes bras, ce cher petit poupon. Si bien, que j'ai entendu sonner la treizième heure, et, craignant que le jour ne nous surprît, je suis entré dans la chambre. Croirais-tn que je ne pouvais venir à bout de faire lever ce ribaud-Ià?
LIGURIO. Je le crois !
NICIA. Le jeu 2 lui plaisait. Cependant il s'est
* Nous avons été plus d'une fois tentés, dans le cours de cette traduction , de rapprocher la pensée de La Fontaine et celle de Macchiaveili, de mettre quelques-uns de ces vers si piquants à côté de cette pi-ose si comique. Cédons une seule fols à ce désir : on verra si nous nous sommes trompés en reconnaissant à La Fontaine le mérite d'avoir quelquefois ajonié des traits pleins de verve à la plaisanterie de Macchiaveili. Voici les vers du conteur qui se rapportent à cette situation :
Et ne pensez, ce lui dis- je , Lncrôce , Ni l'un ni l'autre en ceci me tromper ; Je saurai tout : Nice se peut vanter D'être homme à qui l'on n'en donne à garder. Vous savez bien qu'il y va de ma vie: N'ailez donc point fiiire la renchérie; Montrez par 1;\ qi e vous savez aimer Votre mari plus qu'on ne croit encore.
^ Il y a dans l'italien l'unio, mot qu'on oppose quelquefois à quaresima (carême), et il aurait fallu traduire le gras pour rendre la grossièreté du docteur, à qui .macchiaveili conserve très-bien d'un bout à l'autre sa physionomie. C'est ce que n'a pas fait Periès , qui met à la
LA MANDRAGORE
levé, je vous ai appelé, et nous l'avons mis dehors.
iiGiiRio. La chose s'est fort bien passée.
iMCiA. Que dirais-tu qui me fait de la peine dans tout cela ?
LiGBRio. Quoi?
NiciA. Ce pauvre jeune homme qui s'en va mourir si vite , et à qui cette nuit coûtera si cher.
LiGURio. Parbleu ! vous vous tourmentez de peu de chose! Ce sont ses affaires.
KiciA. ïu as raison. Mais comme il me tarde d'aller trouver maître CRllimaco, et de me réjouir avec lui!
iiGLRio. Il sortira d'ici à une heure. Mais il fait déjà grand jour : nous allons quitter nos déguisements. Et vous, que devenez-vous ?
mciA. J'irai aussi chez moi mettre des habits plus propres; je ferai lever et laver ma femme, je la conduirai à l'église comme pour faire des espèces derelevailles. Je voudrais que vous pussiez vous trouver là avec Callimaco, afin de parler au moine pour le remercier, et le récompenser du service qu'il nous a rendu.
LiccRio. Fort bien; c'est ce que nous ferons,