SCENE I
PALAMEDE , (JLEANDRO.
PAïAMEDE. Eh! te voilù sorti de bonne heure! ci.EANDRO. Mais toi-même, d'où viens-tu de si bonne heure au.ssi ?
OUVRAGES DRAMATIQUES
PALAMEDE. De conclurc une certaine affaire.
CïEANDRO. Et j'en vais faire une de mon côté; ou, pour mieux dire, tâcher d'en faire une, car je ne suis rien moins que sûr de la terminer.
PALAMEDE. Est-ce une chose qui se puisse dire?
CLEANDRO. Je n'en sais rien; mais ce que je ne sais que trop, c'est qu'il n'est pas facile d'en venir à bout.
PALAMEDE. Eh bien donc je te quitte, car je vois que tu ne te soucies guère qu'on t'accompajrne; et, à te dire vrai, j'ai toujours évité ta société , parce que toujours tu m'as semblé chagrin et bizarre.
CLEAivDRO. Bizarre, non; mais amoureux.
PALAMEDE. Ah ! fort bien: je te comprends à merveille maintenant.
CLEANDRO. Palamedc , mon ami , ce que tu sais et rien c'est à peu près la même chose. Jusqu'ici j'ai toujours été malheureux, et je le suis maintenant plus que jamais.
PALAMEDE. Comment donc?
CLEANDRO. Cc quc je t'ai caché par le passé je vais te le dire aujourd'hui, car je suis réduit à cette extréiïiilé qu'il me faut demander secours à chacun.
PALAMEDE. Si je n'avais pas grande envie de rester avec toi d'abord, je le veux bien moins encore à celte heure, car j'ai toujours ouï dire qu'il faut fuir trois sortes de personnes : les chanteurs, les vieillards et les ainoureux. Si tu as affiiire à un chanteur et que tu l'entretiennes de quelque chose, quand tu crois qu'il t'écoute il te lâche un ut, re, mi, fa, sol, la et te régale de ses gargouillades; si tu rencontres un vieux, il s'en va fourrer son nez dans toutes les églises qui se trouvent sur son chemin , et le voilà qui marm.olte un Pater noster à chaque autel. Mais de ces deux-là l'amoureux est de beaucoup le pire : ce n'est pas assez, quand lu lui paries, qu'il se mette à bayer aux corneilles, il faut qu'il le remplisse les oreilles d'un tas de fadaises et de toutes ses lamentations, jusqu'à ce qu'il t'ait forcé à avoir pitié de ses douleurs. S'il vit avec une coureuse, elle le ruine ou elle l'a mis à la porte : c'est toujours quelque nouveau grief; s'il aime une honnête femme, ce sont mille désirs, mille jalousies, mille dépits qui le rendent fou ; il ne manque jamais de sujets de désespoir. Ainsi donc, mon cher Cleandro, tu me
CLIZIA.— ACTE 1
trouveras toutes les fois que tu auras besoin de moi; mais quant à tes doléances, elles me feraient fuir à mille lieues.
CLEANDRO. Et voilà justement pourquoi j'ai toujours tenu mes amours secrètes, pour n'èire pas délaissé comme un ennuyeux ou berné comme un ridicule. Je ne l'ignore pas, il y en a plus d'un qui, sous couleur de nous plaindre, nous font jaser et se rient de nous derrière nos épaules. Mais puisque la fortune m'a mis dans un embarras auquel je ne vois point de remède, je te veux tout confier, et pour soulager mon cœur et aussi pour avoir ton aide au besoin.
PALAMEDE. Allous, puisquc tu le vcux , me voilà prêt à l'entendre, et à braver embarras et périls pour te servir.
CLEAADRO. J'y compte. Je pense que tu connais cette jeune fille qui a été élevée chez nous,
PALAMEDE. Je l'ai vue. D'où donc vous estelle venue?
CLEAADRO. Je vais te le dire. Voilà douze ans, quand le roi Charles passa en 1494 par Florence , allant avec sa grande armée à ia conquête de Naples, un gentilhomme nommé Bertrand de Gascogne, de la compagnie du duc de Foix, logea chez nous. Ce gentilhomme fut reçu avec courtoisie par mon père, et comme c'était un homme d'honneur, de son côté il traita ma famille avec égards et distinction. Or, tandis que la plupart de ceux qui avaient à loger ces Français se mettaient en guerre avec eux , celui-ci et mon père se sont liés d'une intime amitié.
PALAMEDE. Vous avez été bien plus heureux que les autres; car ceux qu'on mit chez nous nous firent bien du mal.
CLEAMDRO. Je le crois , mais il n'en fut pas ainsi pour nous. Ce Bertrand partit pour Naples avec son roi, comme tu sais. Charles avait à peine fait la conquête de ce royaume qu'il fut contraint de battre en retraite, le pape, Terapereur, les Vénitiens et le duc de Milan s'étant ligués contre lui. Il laissa pourtant une partie de son monde à Naples, et avec le reste il gagna la Toscane. Arrivé à Sienne , il apprit que la ligue avait sur le Taro une armée formidable qui l'attendait pour lui livrer bataille à la descente des montagnes : il jugea convenable de ne point s'amuser en Toscane et il passa en Lombardie, non par Florence, mais par la route