‹ Œuvres complètesChapitre 47 sur 323 · SCENE · texte numérisé non relu

SCENE

de Pise et de Pontremoli. Bertrand, ayant eu vent du projet des ennemis et ne doutant pas, comme en effet il arriva, qu'il faudrait en découdre avec eux, ne voulut pas exposera de tels périls cette même jeune fille, qu'il avait eue à Naples dans sa part du butin. Elle devait avoir alors environ cinq ans; elle était déjà belle et toute gracieuse. Bertrand la confia à un sien domestique et l'envoya à mon père, le suppliant de la garder, par amitié pour lui , jusqu'à ce qu'il la fît redemander dans un temps plus opportun. Il ne fit point savoir si elle était noble ou roturière; seulement il écrivit qu'elle se nommait Clizia. Mon père et ma mère, qui n'avaient que moi d'enfants, la prirent bientôt en grande amitié....

PALAMEDE. Et toi, tu en seras tombé amoureux.

CLEANDRO. Laissc-moi donc dire. Et ils la traitèrent comme leur propre fille. Moi, qui avais alors dix ans, je commençai à jouer avec elle comme font les enfants, et je lui vouai le plus tendre amour. Cet amour crut avec l'âge, de sorte que, lorsqu'elle eut atteint sa douzième année, mon père et ma mère commencèrent à avoir les yeux sur mes mains, et dès que je lui disais un mol en cachette , la maison s'en allait sens dessus dessous. Cette dure contrainte n'a fait qu'irriter mon amour, car c'est l'ordinaire : moins on peut avoir une chose et plus on la désire. Enfin j'en ai été et j'en suis encore si désolé que je serais en enfer que je ne souffrirais pas davantage.

PALAMEDE. Bertrand ne vous l'a-t-il jamais fait redemander?

CLEAKDRO. Nous n'en avons plus eu de nouvelles ; nous pensons qu'il a péri à la journée du Taro.

p.ALAj>iEDE. Cela est probable. Mais dis-moi : que veux-tu faire? où en es-tu? la veux-tu prendre pour femme , ou la voudrais-tu pour maîtresse? Qu'est-ce qui t'en empêche, vivant dans la même maison? Se peut-il que tu ne trouves pas quelque expédient ?

CLEANDRO. Ce n'cst pas tout , et j'ai à te dire encore des choses qui pourraient bien tourner à ma honte. Néanmoins je ne veux rien te cacher.

PALAMEDE. Dis donc.

CLEANDRO. Il me prend envie de rire, cl

OUVRAGES DRAMATIQUES

pourtant j'y ai du mal, comme dit l'autre : mon père aussi en est devenu amoureux.

PAïAMEDE. Nicomaco I

CLEAWDRO. Oui, NicuiTîaco.

palahiede. El Dieu l'a permis !

CLEANDRO. Dieu l'a permis, et les saints aussi.

PALAMEDE. Oli ! voilù Id plus gaillarde aventure que j'aie jamais ouï raconter!... C'est une maison qui se perd, voilù tout. Comment vivezvous ensemble ? que failes-vous? à quoi pensezvous? Ta mère se doute-t-elle de tout cela?

CLEANDRO. Ma mère le sait , la femme de chambre et les valets le savent : c'est un embrouillamini que notre aventure.

PALAMEDE. Dis-moi enfin à quel point en est maintenant la chose.

CLEANDRO. Je vais te le dire. Quand même mon père n'en serait pas amoureux , il ne me l'accorderait jamais pour femme : mon père est avare, et elle est sans dot ; il craint aussi qu'elle ne soit pas noble. Quant à moi j'en ferai ma femme, ma maîtresse, tout ce qu'on voudra pourvu qu'elle soit à moi. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit à cette heure : je ne veux que te dire oii nous en sommes.

PALAMEDE. Voilà qui me fera plaisir.

CLEANDRO. Lorsque mon père s'en vit amoureux (il doit y avoir de cela environ une année), désirant se passer une fantaisie, qui le fait vraiment extravaguer, il s'imagina qu'il n'y avait pas d'autre moyen que de la marier à quelqu'un qui ensuite lui en laisserait part ; car lâcher de l'avoir avant son mariage lui semblerait chose coupable et immorale; et ne sachant où donner de la léle, il a choisi Pirro, notre domestique, comme celui à qui il pouvait le mieux se fier en pareille circonstance; et il mène l'affaire si secrètement, qu'il ne s'en esl pas (blinde l'épaisseur d'un cheveu qu'il ne soit arrivé à la conclusion avant que personne s'en suit douté. Mais Sofronia , ma mère, qui un peu auparavant s'était aperçue de celte belle passion , a deviné la ruse, et animée d'un dépit jaloux, elle a mis toute son adresse à la déjouer. Ce quelle a pu faire de mieux, c'est de mettre un autre mari sur le tapis et de refuser celui que mon père avait choisi : elle déclare enfin qu'elle veut la donner à Eustachio , notre régisseur. Quoique Nicomaco ait ici plus d'autorité, néanmoins l'astuce de ma mère et un peu d'aide de notre part

(car sans qu'il y paraisse nous la servons de notre mieux) ont tenu l'affaire en suspens plusieurs semaines. Cependant INicomaco nous serre de près, et il a résolu, en dépit de la mer et des vents, de faire aujourd'hui ce mariage; il veut que Pirro l'épouse ce soir même, et il a pris à loyer cette petite maison où demeure Da'.none notre voisin; il parle même de l'acheter pour Pirro, de la garnir de marchandises, de lui ouvrir une boutique, de le faire riche enfin.

PALAMEDE. Et quc t'importe à toi que Pirro l'ait plulôl qu'Eustachio ?

CLEAKDRO. Comment , que m'importe ! Ce Pirro est le plus grand maraud qu'il y ait à Florence. Outre qu'il l'a vendue à mon père, c'est un hom-me qui m'a toujours pris en haine; aussi aimerais-je mieux que ce fût le grand diable d'enfer qui l'eût. J'ai écrit hier au régisseur de se rendre à Florence , et je m'étonne qu'il n'y soit pas arrivé dès hier soir. Je veux rester ici pour voir si je ne l'apercevrai pas bientôt. Mais toi, que vas-tu faire ?

PALAMEDE. Je vais terminer certaine affaire.

CLEANDRO. Allons, portc-toi bien.

PALAMEDE. Adicu. Arrangc-loi le mieux que tu pourras; et si tu veux quelque chose de moi, tu n'as qu'à parler.

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