ACTE I, SCENE III
et j'attendais que lu le quittasses pour apprendre ce que tu avais fait.
LIGURIO. Vous savez quel homme c'est , de peu de sens, de moins de courage encore: il ne se résigne pas volontiers à s'éloigner de Florence. Cependant je l'ai un peu remonlé, et il m"a dit enlin qu'il fera tout ce qu'il fiiut. Je crois bien que quand nous le voudrons nous vous le mènerons aux eaux ; mais je ne sais pas si nous en ferons mieux nos affaires.
CALLIMACO. Pourquoi "i
LIGURIO. Que sais-je, moi? Toutes sortes de gens vont à ces bains : il pourrait s'y trouver quelqu'un à qui madame Lucrezia plairait comme à toi, plus riche et de meilleure façon que toi: tu risquerais alors d'avoir pris bien de la peine pour autrui; et il pourrait arriver, ou que le nombre des rivaux la rendît plus fière, ou que, mieux apprivoisée , elle prît goût pour un autre et non pour loi.
CALLIMACO. Je sens bien que tu dis vrai, mais que faire? quel parti prendre? de quel côté me tourner? 11 me faut absolument faire quelque tentative grande, périlleuse, qui m'apporte dommage ou honte, n'importe; mieux vaut mourir que de vivre comme je vis. Si je pouvais dormir la nuit, si je pouvais prendre quelque nourriture, si je pouvais goûter quelques distractions daiss le monde, si je pouvais trouver plaisir à quoi que ce soit, j'aurais plus de patience et j'attendrais l'occasion; mais il n'y a pas de remède , et si un projet quelconque ne me berce d'un peu d'espoir, je suis un homme mort. Mourir pour mourir, que veux-tu que je craigne? Et me voilà prêt à prendre une résolution extrême, terrible, désespérée.
LIGURIO. Que dis-tu là! Calme un peu cet emportement.
CALLIMACO. Tu vois bicu que pour le calmer il ne me vient pas d'autres idées en tête. C'est pourquoi il est nécessaire de persister dans le projet de l'envoyer aux bains, ou d'imaginer quelque autre expédient qui puisse me repaître d'une espérance, sinon réelle, chimérique du moins , qui nourrisse dans mon âme une pensée de consolation et soulage mes tourments.
LIGURIO. Tu as raison, et je m'y vais employer.
CALLIMACO. A la bonne heure! Je sais pourtant que tes pareils vivent des pièges qu'ils ten^
OUVRAGES DRAMATIQUES
lent; néanmoins, je ne crois pas que tu sois de ceux-là. D'ailleurs, si tu cherchais à me tromper, je m'en apercevrais et je lâcherais d'en faire mon profit : tu perdrais dès aujourd'hui l'entrée de ma maison, et pour l'avenir la récompense que je t'ai promise.
iiGURio. Ne doule pas de mon dévouement. Lors même que mon avantajje ne s'y trouverait pas, j'ai une si vive sympathie pour toi que je souhaite presque autant que toi-même l'accom- [)lissement de les désirs. Mais laissons tout cela. Le docteur m'a chargé de trouver un médecin qui lui dise à quels bains il vaut mieux aller : sois ce médecin , et laisse-toi conduire à mon gré. Tu diras que tu as appris la médecine, fiue tu as pratiqué à Paris. Simple comme il est, il le croira facilement; d'ailleurs tu as étudié, et lu pourras lui bredouiller quelques mots de latin.
CALLiMACO. A quoi cela nous servira-t-il?
LiocRio. Gela nous servira à l'envoyer aux l)ains que nous voudrons, ou à prendre quelque autre moyen auquel j'ai déjà songé, et qui sera, 'i mon avis, plus prompt, plus certain et plus facile que les bains.
CALLiMACO. Que veux-tu dire?
LicuRio. Je dis que, si tu as un peu d'audace cl quelque confiance en moi , je te garantis Taff'aire faite avant demain à pareille heure ; et !ors même qu'il serait homme (ce qui n'est pas) à s'enqiîérir situ es ou non médecin, la brièveté du temps et la nature même de la chose feront .qu'il ne s'en doutera pas, et qu'il n'aura pas le loisir de traverser notre projet, quand même il s'en douterait.
CAiLiMACo. Tu me rends la vie ! Mais c'est là une trop belle promesse, et peut-être tu me repais de folles espérances. Comment feras-tu ?
LICURIO. Tu le sauras quand le moment sera venu; à cette heure il est inutile que je te le dise : ne perdons pas en paroles un temps qui nous manque déjà pour l'action. Rentre à la maison et m'y attends; pour moi, je vais trouver le docteur , et si je te l'amène , tu seras attentif à mes paroles et tu y accommoderas les tiennes.
CALLwiACO. Je n'y manquerai pas, quoique tu me remplisses d'une espérance qui', je le crains bien , va s'évanouir en fumée.
CANZONE
Celui qui n'a point éprouvé ton irrésistible puissance, Amour, espère en vain rendre un témoignage fidèle de ce qu'il y a au ciel de plus délicieux. Il ne sait pas comment on vit et on meurt tout ensemble; comment on court à sa perte et on fuit son bonheur ; comment on aime un autre plus que soi-même; combien souvent la crainte et l'espérance glacent et consument le cœur; il ignore enfin combien les dieux et les hommes redoutent également les traits dont tu es armé.