ELEGIE SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR DES-PORTES
I Je n'aime plus les vers, et toute ma colère
Est de voir tant d'esprits qui se meslent d'en faire, Nous brouiller des (i) papiers que pour livres on
[vend, Et ce sont toutesfois des caprices de vent.
5 Ces causeurs despourveus de forces naturelles, D'un plumage emprunté se façonnent des ailes : Et comme oyseaux blessez ils s'elevent en haut, Et puis tout à la fois la force leur défaut.
Il ne peut qu'une mère, en enfans trop féconde,
10 N'en mette de boiteux et de bossus au monde : Entre tant de rymeurs, que la langue a tous faits. On ne doit s'esbabir s'il en est d'imparfaits : Par le trop d'ornemens sa gloire est oppressée. Comme par trop d'espis la moisson est vorseo.
i5 Les Muses ont perdu toute leur chasteté,
Et comme on voit en tout nostre siècle effronté, A ceste heure chacun met la main sous leur .robe, Entre dedans leur (9) temple et leurs secrets dérobe. En ces âges naissans pleins de rusticité,
!>o Oii les premiers mortels, en leur simplicité, '
Veirent d'un cœur content, ainsi que de fontaines, Découler le nectar des n>ont.agnes hautaines : Et sans chaud et sans froid un aimable printems Joindre la fleur, la feuille et le fruit en tout tems :
(i) Du papier (V — L).
h) Lp temple (V — L).
2 0 Lorsque sans nul travail, aux hommes inutile,
La terre aux plus oysifs se monstroit plus fertile, Ceux qui du mont Parnasse au ciel pouvoient
[monter, Du peuple estoient tenus enfans de Jupiter, Comme es oracles saincts croiant à leurs paroles,
.So Leurs images estoient des autres les idoles. On voyoit en leur nom des temples eslevez, Et pour garder leur corps on tenoit reservez Des tombeaux enrichis de pilliers et d'arcades Qui soustenoient les lis et les roses muscades,
35 Tandis que leurs esprits alloient en d'autres lieux, Ovi des astres plus nets esclairoyent à leurs yeux.
Depuis que de ce Dieu la nourrice secrète L'eut tiré doucement de son ,antre de Crète, Et qu'il nous eut donné, par des mois si divers,
/io Apres de doux printemps de si fascheux hyvers : Que l'on n'eut désormais plus de fruit sans se-
[mence.
Et qu'il fallut des lois pour garder l'innocence. Tous ces premiers honneurs que l'on avoit rendus A cet art tout divin, furent presque perdus :
.^\l^ Les Rois pourtant encor y mettoyent leur estude. Mais depuis qu'une langue est hors de servitude, Et qu'il est tant de mots que chacun peut parler. Ce grand nombre de vers qui sont bons à brusler, Des sçavans et des grands les esprits importune
Ho Et leur fait mespriser ceste gloire commune.
•Pour desdaigner l'objet qm* nous est le plus cher, C'est assés quand beaucoup en osent aprocher. Comme une fleur secrète, une odorante rose. Qui seule seurement sur l'espine repose
55 Dans un jardin bien clos, ou dans quelque verger, Qui n'est veu des troupeaux ni conneu du berger. Le soleil en fait cas, et rayonnant sur elle Accroist de ses presens la beauté naturelle :
L'aube sur l'orient déployant ses habits
60 Sur elle de son sein fait tomber les rubis. Geste lleur en passant est de tous désirée, La fille en veut parer sa perruque dorée, Le rosier la cachant montre de ne faillir A repousser la main qui la viendra cueillir.
65 Mais si par les troupeaux sa couleur est fanée Et par l'œil des bergers sa beauté profanée, Ses feuilles sans odeur tombent sous l'églantier, Et perd en un instant son ornement entier. Ces pudiques beautez à la fin trop faschees
70 De voir de gens de peu leurs faveurs recherchées. Leurs saincts ruisseaux troublés, et par impunité Tout le monde attenter à leur virginité, Laissent le temple ouvert, et toutes en colère En retournant s'asseoir aux costez de leur père,
75 Abandonnent leur art sans honneur et sans pris, Profané par la voix de tant de bas espris.
Ainsi par les saisons tout fleurit et s'effacC; Les choses pour un temps l'une à l'autre font place, Et toutes à la lin cèdent au changement
80 Quand il n'est plus de lieu pour leur accroissement: Lorsque du plus haut ciel les Muses descendues N'avoient qu'en peu d'espris leurs fiâmes espan-
[dues.
De leurs chastes amours les premiers inspirez Ouvrirent des trésors de la France admirez :
85 Mais rien n'estant jamais parfait de sa naissance, Ils ne peuvent trouver parmy tant d'ignorance Ce qu'avecque plus d'art les autres ont cherché, Voyant par les premiers le chemin défriché.
Quand de si peu de mots la France avoit l'usage,
90 C'estoit estre sçavant que d'avoir du langage : Rien ne se peut former et pollir à la fois. Et faut beaucoup de mots pour en faire le chois. Ces esprits emportoyent la gloire toute entière, Si tous jours la façon eust suivi la matière :
3o ŒUVRES DE DES YVETEAUX
95 Mais souvent à leurs vers defailloit la beauté,
Comme aux corps qui n'ont rien qu'une lourde
[^nté.
A ces vieux bastimens ils estoient comparables, Dont le fondement ferme et les portes durables De l'orage et des vents mesprisent les efforts,
100 Mais qui sans ornement, et dedans et dehors, N'ont nul éclat riant où l'œil se puisse plaire. L'email des chiffres d'or dans les chambres n'es-
[claire, Ny des marbres divers la luisante clarté, Et n'ont rien qui ne soit pour la nécessité ;
io5 Non plus que ces guerriers vestus d'armes pesantes, Qui les pourroient avoir et bonnes et luisantes : Mais voulant aux combats seulement s'asseurer, Ont soin de se couvrir et non de se parer.
Les derniers qui vouloyent s'esloigner de ces
[vices.
iio Ont assis Apollon au throsne des délices, Mais de trop de liens contraint sa majesté. Luy qui comme un grand Dieu n'a rien de limité. Qui dessus tous les arts estendant son empire. De pompe et d'appareil souloit partout reluire :
ii5 En cest âge dernier, chassé de sa maison, Seroit dedans l'enclos d'une estroite prison. Et réduit sous le joug de pointes figurées. Souffre contre son gré ses bornes mesurées Par des jeunes esprits, dont le foible cerveau
i:>o Veut produire à la Cour un langage nouveau. Qui plaist aux ignorans et nostre langue infecte De rymes et de mots pris en leur dialecte.
Et comme ces portraicts de longtemps com
Imencez D'un pinceau délicat craintivement poussez,