DEUXIEME HARANGUE
prononcée en prenant possession de son Estai.
Nous sommes plus heureux pour cette harangue, que Des Yveteaux a dû soigner tout particulièrement et que Travers, qui la publie en entier, ne trouve « ni sans fermeté ni sans grâce », malgré l'abus des citations.
Messieurs,
On a tenu que les grands orateurs et les hommes bien disans ont les désirs et les coeurs de ceux qui les écoutent en leur pouvoir, et qu'ils les peuvent rendre ployables à toutes leurs intentions. A cette heure je tiens, au contraire, que tout homme qui dit en public tombe en la servitude de celuy qui l'écoute, et que Je jugement de la suffisance des haran- «?uours est enfermé dans les termes de la capacité des écoutans. T'ay lu quelque part d'un Pollio Asinius, qui estoit d'un bon siècle, qui numquam admissa miilUtudine declamare voluît (t), non pas que l'amhitîon luy défaillîst en cette partie, ne qu'il ne désirast infiniment entrer en crédit et Requérir de Ha réputation en ce métier où il se connoissoit l>ien, sed qiiod. in popiili iiidicin non tantum, tribnerli fidii-
(t") Qui ne voulut jamais parler en public. Des nombreuses citfltionB de Dp« Yveteaux, beaucoup n'ont pu être identifiées. Tl est d'ailleurs vra-'semblable que des Yveteaux lui-rn^me, nourri de l'éloquene latine, a forgé spontanément quelqu'es-unes de ces phrases latines.
HARANGT ES l5l
ciœ, ut ei sua vellet committere (i). Les grands peintres, afin de n'engager pas leurs ouvrages aux mains de tout le monde, et se tirer hors de la censure populaire, dédaignent de peindre après le naturel, et ne s'amusent qu'aux inventions éloignées de la connoissance des peuples; car tout ainsi que ceux qui sont savans en l'art, s'apperçoivent des traits particuliers qui s'échappent et se derohent de notre œil, et que multa pictores vident in umhris, et eminenfia., quœ non vidumus ipsi (2); tout de mesme peut estre remarquerions nous pour défaut ce que les maîtres tiennent pour une des grâces principales du tableau. Et comme en la pluspart des choses du monde, infortunio pofiiis qiiam merjfo, opinion e magis qunm veritate condewnawur (S), en cecy on est agréable ou désagréable selon la diversité des jugemens et des passions particulières :
SriruUfnr incertnm f^lurlin m ronfmrin viilgva f^i).
On m'a beaucoup de fois dit, dans les Collèges, que jamais les paroles des Lacedemoniens ne pleurent à ceux d'Athènes pour bêles qn'edles fussent, ny celles des Athéniens à ceux de Lacedemone. Maqna eut pJoquentia vis quœ, inter ob^tantia erampif, jnaxim.o quœ invitis plncet (5V Mais comme chacun doit esîre plein de cette considération de ne se produire point en la connoissance publique, n'y d'oser comparoistre devant tant de gens de mérite, qu'il ne se sente appuyé de quelque suffisance, ou pour le moins, comme je fay, d'une intention dont la fin ne pont estre desapprouvée de personne, aussi ceux qui l'ecoutent doivent, en se ramentevant la foiblesse de notre condition, excuser les défaus de celuy qui se met en ce lieu, qui est si difficiUe à tenir dignement, qu'il n'y
(i) Mais parc^ qu'il n'avait, pas grande* confiance dans \e jugement an peuple, ne voulant se confier qu'à lui-même.
(2) Les peintres voient dans le? ombres et dans les reliefs beaucoup de choses que nous-mêmes n'y voyons pas. (Cicéron, Academica, \II.)
(?,) C'est un malheur, plutôt qu'une juste raison, une opinion iplutAt qu'un fait qui nous valent une condamnation.
{'Ci De nombreux sentiments divisent la foule incertaine (Virgile, Enéide, II, 3ç).)
(.5) La pui^isanco do l'éloquence est grande, quand elle a raison des obstacles; elle est immense quand elle réussit à plaire à des auditeurs hoetiles.
l52 ŒUVRES DE DES YVETEAUX
a rien en quoy ou se doive monstrer plus conscientieux et plus tempérant qu'à reprendre celuy qui y est. C'estoient les Athéniens, ce me semble, qui avoient une loy qui commandoit à chasque particulier de entretenir un navire d'an en an, pour aider à fournir à l'appareil nécessaire aux entreprises de la guerre, ce qui luy estoit permis de refuser, mais seulement en permettant à un autre qui entreprendroit de le faire d'entrer en la possession de son bien; de mesme s'il y avoit une lloy qui permist de reprendre ceux qui disent en public, mais seulement à ceux qui se soumettroient d'entrer en leur place pour dire mieux, on verroit que cette grand' licence se changeroit bientost en crainte, qui nous obligeroit à nous taire, de peur de nous obliger à parler : varia res est eîoqueniia, nec adhuc ulli sic induisit ut totij, œntingat, et rarus qui facundus simuî et litteratus est (i). Quand je songe que l'on a dit que, s'il prenoit humeur à Jupiter de descendre icy-bas, et qu'il se voulust rendre adorable aux hommes par sa parole, comme à l'heure il estoit par leur créance, il faudroit qu'il prist le langage de Platon, et puis que je voy qu'un grand personnage et des plus judicieux de cet aage a escrit que Platonis orntio dpc pafrono nrc ren dign/i est (2), je commence à avoiiër qiio miiltum. Jmidondiis in quo minimum, vifîî (3). Ce fut quasi la response que fist Sevenis Cassius au père de Senèque, qui luy demandoit pourquoy il estoit si dissemblable h liiy-mo?mo, e\ qu'il perdoit en beaucoup de choses ce qu'il gagnait de réputation par les autres, estant du tout en public abandonné de cet esprit qui l'accompagnoit en privé. Ce sont, dit-il, les loix de nostre condition qui sont inégales, ce n'est pas moy pour lesquelles non panim. est aliquirl vpI minimum, assequi (4), ven que maqna inqenin sempcr in uno plus qunm in nJin eminuenint (5). C'est beaucoup de bonne fortune. Messieurs, de tomber en un siècle poly où les forces et les grâces de la langue sont capa-
(r) L'^loqirence est «ne chose inconstante et jusqu'ici elle n'a pas encore favorisé quelqu'un jusqu'à lui ^hoir pntièremfnt: rar^s sont les bons Ofatr'nrs lettrés.
h) Lo lnnj?afrc do Platon n'est di^ne ni d'un défendeur ni d'un accusé.
(?>) Tl faut beniiconp louer cpIuî qui n'a que peu de vices.
(f\) f!e n'est pas nn petit mérite qtie de les suivre, même de loin.
(5) Les grands esprits ee montr?^rent toujours dans l'un plufAt que dans Tattlre.