‹ Œuvres complètes;Chapitre 44 sur 51 · I-NSTITLTION Dl PRli\(JE I · texte numérisé non relu

I-NSTITLTION Dl PRli\(JE I

service de leurs Majestés afin qu'elles demeurent ensemble avec une telle composition et une si grande union de voluntés et d'esprits qu'il n'y aye jamais rien de séparé ni en leur domination ny en leurs desseins. Je fus estonné un jour de ce que me dit le Marcschal d'Ancre, allant à Monceaux, que si je voulois estre des leurs, la Reyne Mère me feroit grand et riche, devant que le Roy me peut donner un soulz sols (i). Sur quoy ma responce fut trop philosophique et trop scholaresque pour la réduire icy : toutesfois. je ne me suis point repenty de l'avoir faitte teille ayant autant désiré ma retraitte a ce temps-là, comme ceux qui avoyent la puissance de me l'ordonner, mais il me souvient bien que les premiers soupçons que le feu Roy et la Reyne Mère ont eus l'un de l'autre avec leurs petites contradictions assez fréquentes, ont causé tout ce qui depuis est arrivé de mal qui fîst i)ient(>sl iK'aucoup do progrés.

Car le premier médecin disoit souvent au Roy, tout bas comme nous entrions dans le cabinet de lia Reyne Mère, qu'il se gardast bien d'y rien manger, et si l'on luy presentoit quelque chose, qu'il dit qu'il avoit fait eoUation; et me souvient qu'estant entrés, leurs deux petits chiens qu'ils aimoyent passionnément et qu'ils appeloyent tous deux Favorits, se hatloyent incessamment l'un contre l'autre.

Si i)ien que Je Maicscha] d'Anci-c fui une fois solcmucllcment député vers moy pour persuader au Roy, de la part de la Reyne sa Mère, qu'il luy donnast son chien, et au contraire le Roy désira le sien d'elle par moy-mesme, ce qui se passa avec un refus et un mescontentement mutuel, qui s'estant accreu de jour en jour par les causes secrettes de la Cour, se convertis! enfin en une mauvaise volunté, plaine de touttes sortes de meffiances qui donnèrent après assés de lieu pour accuser, peut-estre à tort, son principal ministre d'avoir depuis manié cette paste si industrieusement en touttes Iles occasions, qu'il en fit un levain (jui nourrist depuis pour tousjours, cette hayne enracinée dans l'âme melancholique (2) de Sa Majesté.

Tellement que ce scrupule profond et picquant luy donna par intervalle, à ce qu'on dit, une si grande terreur durant

(i) Il osl à croiiv que Des Yveteaux, en écrivant ainsi, a voulu imiter la prononciation italienne du Maréchal d'Ancre. (Note de Blanchemain.) (a) Mot répété deux fois dans le Ms.

l^i ŒUVKEfe DE DES YVETEAtJX

sa maladie, que Sa Majesté n'a rien porté de si chargeant dans le Ciel, ny de si doidouicux dans le tombeau, que 'e veritablle regret et la sainte repentance d'avoir maîtiaiité la Reyne sa Mère, avec un mémorable exemple a la Cour et une pieuse induction au Roy son fils de faire tout autrement quand il sera en aage.

Mais si la vie du feu cardinal de Richelieu n'eu3t point esté diffamée alors que cette action, que peut-estre sans subject le monde a voullu nommer ingratte, et si Son Eminence pour estendre (i) les bornes de cet Estât n'en eust pas fait sa proye en le consacrant a sa propre gfloire, ses desseins estoyent si relevés, ses maximes si fines, ses conseils si monarchiques, et son authorité si peu partagée^ que l'on peut dire de luy que le soleil ny de ses premiers, ny de ses derniers rayons, n'a jamais veu de génie plus heureux o[ plus hardy; de sorte que si le Ciel à desja peu faire voir à la F^rance qu'elle à des honneurs dont l'administration (a) sera plus salutaire et moins calamiteuse à ses peuples, elle n'aura de plusieurs siècles un tyran de si bonne grâce, qui eiist esté encore plus grand s'il eust voulu estre moindre.

Je n'oublieray pas à dire pour ila fin qu'encore que tous les Roys, et principallement ceux de france, prennent assés aysément de hautes opinions de leur grandeur, et des droits de leur souveraineté, qu'il est bon d'imprimer dans leur esprit, de bonne heure, que les Roys de France n'ont point les hommes pour juges, et que leur couronne est en une indépendance aussy absolue, au regard de touttes les puissances estrangeres comme leur commandement est absolu sur leurs subjects que l'on ne peut, pour quelque cause que ce soit dispenser du serment de fidélité. Ce que le prince ne peut craindre qu'en des occasions de grandes guerres civilles ou estrangeres qui peuvent naistre principallement a faute de successeurs, car quand il y en à, les deux plus mauvaises conjurations, sont celles qui se font, par ceux qui ont les armes du Prince en dehors, et par les successeurs au dedans; sur les mouvemens de la religion, principalHement, qui s'esteignent à la fin du dommage des conjurateurs

(i) Apre» ce mot se trouvent, rayés dans le Ms, ks deux mots suivants mms sujet, (a) Le Ms. porte admimtion; c'est évidemment une faute du copUleL

lNSTITUTIOi\ DL PRINCE I70

sur lesquels on ne peut trop souvent ouvrir les yeux : car le commandement est la nourriture la plus naturelle et la pasture la plus friande des cœurs magnanimes un peu intéressés et des autres qui n'ont autre ilegitime que celle qu'ils ont sur mer et sur terre par le testament d'Adam.

Je sçay bien qu'il n'y à point de Jiation au monde qui n'ayt produit des hommes qui ont assés escript de l'institution du prince (i), mais ils l'ont tous fait (2) en gênerai, en monstrant des chemins par ou l'on doit aller et par où on ne va jamais, au lieu d'applanir et de facilliter les voyes conformes à la nature, à l'âge et à la condilion des pays, des temps et des princes.

A la suite du morceau qu'on vient de lire, se trouvent quelques anecdotes sur Louis XIII. Elles sont d'une écriture plus rapide que VInstitation du Prince, bien que de la main du même copiste. Quoique très probablement elles n'aient pas été écrites par Des Yveteaux, mais ajoutées par le copiste qui a dû fixer là quelques souvenirs personnels sur le Roi Louis XIII, Blanchemain les a conservées. Gomme elles sont curieuses — et fort courtes — rien ne nous interdit de les reproduire ici. La Revue rétrospective (t. II, p. 412) les a publiées en partie, mais en en modifiant sérieusement le texte. Les voici donc telles qu'elles figurent au ins. fr. 102 10 (p. i4) de la Bibliothèque Nationale :

Le Roy Louys treiziesme n'a jamais aymé les lettres et fort peu les gens de lettres, et l'on croit que c'estoit à cause prim-ipalllomenl de son infirmité nattirelle et begayemciit do langue^ ne pouvant lire ni prononcer qu'avec grandissime peine, jusques là qu'un jour, ne pouvant à son gré prononcer un. certain mot, il s'empoignoit le visage d'une de se^ mainS) tout en furie et de despit de ne pouvoir dire < ( inirr les autres, et on eust peine de l'empesôher de se faire mal,

(i) Jean-Antoine de Baïf, Héroard, ont écrit des Tnstîtwtions du Princ Des Yv^teaux lui-même en a compo^ié une en vers (p. /;8.)

(2) ils Vont tous fait : ces mots sont répété? deux foie dans le M*.

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luy disant que Dieu le vouloit ainsy, pour luy faire voir que les Roys estoient suhjects aux iniirniilés e(minie les autres hommes. Aux choses sérieuses, il a monstre un jugement fort rassis, et a tousjours aymé la justice et l'équité; mais il a esté longtemps attaché aux humeurs de l'enfance.

Il y a eu de grands manquements en son éducation, par la mollesse de son gouverneur (i), pour luy avoir trop déféré du commencement, avoir esté trop indulgent à son opiniastreté, et luy laisser prendre ses plaisirs selon son inclination, qu'une fauconnerie tout proche de son cahinel le divertissoit de l'estude. Il a tenu de l'avarice du Roy sc^n père, et ne s'est monstre libéral qu'à ceux qui ont plié à son humeur, comme un nommé Haran, garçon de la chambre, lequel pourtant il congédia pour un petit chien qu'il avait laissé cschapper et qui avoit bourré un de ses oyseaux sans le tiicr. Rien qu'il lui demandast pardon a genoux, il fut huit jours sans le voulloir voir, et ne luy eust pardonné, sans ({n'on luy dit que de desespoir il s'en estoit allé dans les bois, où l'on n 'avoit trouvé que son chapeau et que les loups l'avoient mangé. Après quoy il dit qu'on le cherchast, l'on luy ramena et sa paix fut faicte.

Il estoit extresmement colère, et un jour que son précepteur [)our le latin, nomm^é M. de Fleurance, entra dans la ga'llerie ou il estoit, un de ses chiens mordit à la jambe ledit S*" de Fleurance, lequel luy donna un coup de pied, dont le chien se mist à crier. Alors le Roy vint à lui de colère et lluy donna quelques coups de poingt, dont ledit sieur de Fleurance fust si touché, qu'il se mist au lict, où la fièvre le prit, et en mourust peu après.

(i) Le Maréchal dp Srrnvré. (Voir notre Elude sar In. Vie de Des Yvcttaux.)

iNSTITUTIOr. ÛU PRINCE I77

Le Roy aymoit fort les mechaniques, et estoit fort adroit

et fort artiste à ce qu'il entreprenoit de faire, où il s'attachoit avec une patience extresme.

L'on luy voulust un jour faire escrire une lettre de sa main au pape, pour rcspoiicc dune que le Pape luy avoit escripte de lia sienne et l'on stipula que cette lettre iroit pour sa leçon; mais comme c 'estoit pour une recommandation qui ne luy plaisoit pas, Jamais l'on ne peut seullement lui faire faire une grande M au commencement de lad. lettre. Enfin, M. de Souvré le pressant un peu de près, il lui fît une repartie fort fascheuse, mais M. de Bouillon se trouvant là présent, commença dv le cajoller, et gagna de sorte, qu'il list tout ce qu'on vouîoit et lit satisfaction à M. de Souvré.

Le Roy Louis treiziesme aymoit estant jeune un sien cocher nommé Saint-Amour, avec lequel il se familliarisoit, et souvent, montant en carosse, il luy commandoit de faire claquer et faire bruit avec son fotiet, et luy-mesme quelquefois voulloit faire de mesme s'il eust peu : depuis, il en fist son valet de chambre, et le mesme Saint- Amour a eu un iîlls recteur de l'Université. Après avoir vendu ccste charge après la mort de son dit père, il arriva qu'en l'an 161 2 ledit Saint- Amour estant présent en la Chambre du Roy, comme Sa Majesté en chargeoit à une personne de condition qu'il envoyoit en Espagne visiter l'infante sa maîtresse (i), il luy recommandoit de luy rapporter des particularités de sa taille et de sa personne, affîn d'en estre informé entièrement; ledit Saint-Amour s'ingéra de luy dire avec liberté : Sire, si je l'avois veûe, je vous en dirois bien ce qui en est. Sur quoy il lui fîst donner de l'argent, et voulut qu'il fit le voyage d'Espagne avec celuy que le Roy y envoyoit, puis le Roy disoit tout haut : Je sçay bien qu'il me rapportera la térité et ne mentira point.

(i) La future Anne d'Autriche qu'il épousera trois ans plus tard.

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