SCÈNE IV. — ARSINOÉ, CÉLIMÈNE, CLITANDRE, ACASTE
CÉLIMÈNE
Ah! quel heureux sort en ce lieu vous amène? Madame, sans mentir, j'étois de vous en peine.
ARSINOÉ
Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.
CÉLIMÈNE
Ah! mon Dieu, que je suis contente de vous voir!
Clitandrc et Acaste sortent on riant.
SCÈiNE V. — ARSINOÉ, CÉLIMÈNE.
ARSINOÉ
Leur départ ne pouvoit plus à propos se foire.
CÉLIMJÎNE.
Voulons-nous nous asseoir?
ARSINOÉ
Il n'est pas nécessaire.
Madame, Tamitié doit surtout éclater ': Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
Et comme il n'en est point de plus grande importance Que celles de l'honneur et de la bienséance, Je viens, par un avis qui touche votre honneur. Témoigner l'amitié qjie pour vous a mon cœur. Hier j'étois chez des gens de vertu singulière,
AeiE iïl, SCENELV. 157
Où sur vous du discours on tourna la matière;
Et là, votre conduite avec ses grands éclats, •
Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.
Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite.
Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'auroit fallu.
Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre;
Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre :
Je vous excusai ioH sur votre intention, y
Et voulus ^de votre âme être la cauliûn. \ i
Mais vous savez qu'il est des choses dans là vie
Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie:
Et je me vis contrainte à demeurer d'accord
Que l'air dont vous vivez vous faisoit un peu tort;
Qu'il prenoit dans le monde une méchante face;
Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse,
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements
Pourroient moins donner prise aux mauvais jugements.
Non que j'y croie au fond l'hoQuâteté blessée.: -vy^^juJU "
Me préserve le ciel d'en avoir la pensée ! ^^1
Mais aux ombres du crime on prête aisément foi.
Et ce n'est pas assez de bien vivre pour soi.
Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable.
Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
CÉLIMÈNE
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre.
Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre,
J'en prétends reconnoître à l'instant la faveur /jJLju^
Par un avis*aussi qui touche votre honneur;
Et, comme je vous vois vous montrer mon amie.
En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie,
ie veux suivre, à mon tour, un exemple si doux',
En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
En un lieu, l'autre jour, où je faisois visite.
Je trouvai quelques gens d'un très-rare mérite;
Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien.
Firent tomber sur vous, madame, l'entretien.
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle;
Cette affectation d'un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,
Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence
Que d'un mot ambigu peut avoir Tinnocence,
Cette hauteur d'estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures
Sur des choses qui sont innocentes et pures;
Tout cela, si je puis vous parle-r franchement,
Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.
A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste,
Et ce sage dehors que dément tout le reste?
Elle est à bien prier exacte au dernier point;
Mais elle bat ses gens et ne les paye point.
Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle
Mais elle met du blanc, et veut paroître belle.
Elle fait des tableaux couvrir les nudités;"
Mais elle a de l'amour pour les réalités.
Pour moi, contre chacun je pris votre défense^
Et leur assurai fort que c'étoit médisance;
Mais tous les sentiments combattirent le mien,
Et leur conclusion fut que vous feriez bien
De prendre moins de soin des actions des autres
Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres;
Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps
Avant que de songer à condamner les gens ;
Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire
Dans les corrections qu'aux autres on veut faire ; n I
Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre, au besoin, )UjkJ>y^ -^^
A ceux à qui le ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois aussi trop raisonnable
Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets
D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
ARSINOÉ.
A quoi qu'en reprenant on soit assujettie,AAMJkV^J^^^
Je ne m'attendois pas à cette repartie,
Madame; et je vois bien, par ce qu'elle a d]aigreurJiJ((^>AÀ/r»A^
Que mon sincère atvis vous a blessée au cœur.
CÉLIMÈNE
Au contraire, madame; et, si Ion étoit sage, Ces avis mutuels s-eroient mis en usage. On détruiroit par là, traitant de bonne foi, Ce grand aveuglement où chacun est pour soi. Il ne tiendra qu'à vous qu'avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle.