‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 248 sur 489 · SCÈNE VII. — DON PÈDRE, ISIDORE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII. — DON PÈDRE, ISIDORE

ISIDORE

Je ne sais pas quel plaisir vous prenez à me réveiller si matin. Cela s'ajuste assez mal, ce me semble, au dessein que vous avez pris ds me faire peindre aujourd'hui ; et ce n'est guère pour avoir le teint frais et les yeux bril'iants que se lever ainsi dès ia pointe du jour.

DON PÈDRE

J'ai une affaire qui m'cbligf, à sortir à l'heure qu'il est.

ISIDORE

Mais l'affaire que vous avez eût bien pu se passer, je crois, de ma présence; et vous pouviez, sans vous incommoder, me laisser goûter les douceurs du sommeil du matin.

DON PÈDRE

Oui. Mais je suis bien aise de vous voir toujours avec moi. 11 n'est pas mal de s'assurer un peu contre les soins des surveillants ; et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.

ISIDORE

Il est vrai. La musique en étoit admirable.

DON PÈDRE

C'étoit pour vous que cela se faisoit.

ISIDORE

Je le veux croire ainsi, puisque vous me le dites.

DON PÈDRE

Vous savez qui étoit celui qui doni.oit cette sérénade?

ISIDORE

Non pas ; mais, qui que ce puisse être, je lui suis obligée.

DON PÈDRE

Obligée?

ISIDORE

Sans doute, puisqu'il cherche à me divertir.

DON PÈDRE

Vous trouvez donc bon qu'il vous aime?

ISIDORE

Fort bon. Gela n'est jamais qu'obligeant.

Et VOUS voulez du bien à tous ceux qui preinnent ce soin?

ISIDOUE.

Assurément.

DON PÊDRE.

C'est dire fort net ses pensées.

ISIDORE

A quoi bon de dissimuler? Quelque mine qu'on fasse, on est toujours bien aise d'être aimée. Ces hommages à nos appas ne sont jamais pour nous déplaire. Quoi qu'on en puisse dire, la grande ambition des femmes est, croyez-moi, d'inspirer de l'amour. Tons les soins qu'elles prennent ne sont que pour cela, et l'on n'en voit point de si: fière qui ne s'applaudisse en son cœur des conquêtes que font ses yeux. DON rÈnp.E.

Mais, si vous prenez, vous, du plaisir à vous voir aimée, savez-vous bien, moi, qui vous aime, que je n'y en prends nullement?

ISIDORE

Je ne sais pourquoi cela ; et, si j'aimois quelqu'un, je n'aurois point de plus grand plaisir que de le voir aimé de tout le monde. Y a-t-il rien qui marque davantage la beauté du choix que l'on fait? Et n'estce pas pour s'applaudir que ce que nous aimons soit trouvé fort aimable?

DON PÈDRE

Qiacun aime à sa guise, et ce n'est pas là ma méthode. Je serai fort ravi qu'on ne vous trouve point si belle, et vous m'obligerez de n'affecter pas tant de la * paroitre à d'autres yeux.

ISIDORE

Quoi ! jaloux de ces choses-là?

DON PÈDRE

Oui, jaloux de ces choses-là, mais jaloux comme un tigre, et, si vous voulez, comme un diable. Mon amour vous veut toute à moi. Sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on vous peut arracher; et tous les soins qu'on me voit prendre ne sont que pour fermer tout accès aux galants et m'assurer la possession d'un cœur dont je ne puis souffrir qu'on me vole la moindre chose.

ISIDORE

Certes, voulez-vous que je dise? vous prenez un mauvais parti; et la possession d'un cœur est fort mal assurée, lorsqu'on prétend le retenir par force. Pour moi, je vous l'avoue, si j'étois galant dune femme

* Les grammairiens avaient signalé comme invariable le pronom le, quand il tient la place d'un adjectif ou d'un substantif pris adjectivement. Leur décision a prévalu. Molière et beaucoup d'aufies écrivams ont manqué à cette règle. Ma- • dame de Sévigné aurait cru, disait-elle, avoir de la barbe si» à ceK*' queslion, Etes-vous enrhumée r elle avait répondu : Je le suis.

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