ACTE I, SCENE VI
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. 11 attiroit les yeux de rassemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière ; Il faisoit des soupirs, de grands élancements, £t baisoit humblement la terre à tous moments : Et, lorsque je «ortois, il me devançoit vite Pour m'aller, à la porte, offrir de Teau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout Timitoit, Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, Je lui faisois des dons; mais, avec modestie, Il me vouloit toujours en rendre une partie. Cest trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié; Je ne mérite pas de vous faire pitié.
Et, quand je refusois de le vouloir reprendre, Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ; Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. 31ais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle; Il s'impute à péché la moindre bagatelle ; Un rien presque suffit pour le scandaliser. Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.
CLÉANTE
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi. Avec de tels discours vous moquez- vous de moi? Et que prétendez-vous? Que tout ce badinage...
ORGON
Mon frère, ce discours sent le libertinage : Vous en êtes un peu dans votre âme entiché; Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché» Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
CLÉANTE
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C'est être libertin * que d'avoir de bons yeux,
* libertin, aujourd'hui restreint à la débauche des femmes, signifiait dans Torigine un esprit fort, un libre penseur; on le disait aussi des personnes indépendantes pur caractère, et ennemies de la contrainte. (F. Génin.)
m LE TARTUFFE
Et qui n'adore pas de vaines simagrées
N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur.
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
De tous vos façonniers on n'est point les esclaves.
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
Et, comme on ne voit pas qu'où Thonneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit.
Les bons et vrais dé vols, qu'on doit suivre à la trace,
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
Eh quoi ! vous ne ferez nulle distinction
Entre Thypocrisie et la dévotion?
Vous les voulez traiter d'un semblable langage,
Et rendre même honneur au masque qu'au visage;
Égaler l'artifice à la sincérité,
Confondre l'apparence avec la vérité.
Estimer le fantôme autant que la personne,
Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne?
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits;
Dans la juste nature on ne les voit jamais :
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
En chaque caractère ils passent ses limites,
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Que cela vous soit dit en passant^ mon beau-frère.
ORGON
Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu'on révère; Tout le savoir du monde est chez vous retiré ; Vous êtes le seul sage et le seul éclairé. Un oracle, un Galon, dans le siècle où nous sommes ; Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes
CLÉANTE
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
Et le savoir chez moi n'est point tout retiré.
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science.
Du faux avec le vrai faire la différence.
Et, comme je ne vois nul genre de héros
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle ;
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place.
De qui la sacrilège et trompeuse grimace