‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 304 sur 489 · SCÈNE I. — CLÉAiME, TARTUFFE · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — CLÉAiME, TARTUFFE

CLÉANTE

Oui, tout le monde en parle, et, vous m'en pou\^z croire,

L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire;

Ht je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos

Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.

Je n'examine point à l'ond ce qu'on expose ;

Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.

Supposons que Damis n'en ait pas bien usé,

Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé :

N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense,

Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance?

Et devez-vous souffrir^ pour votre démêlé,

Que du logis d'un père un fils soit exilé?

Je vous le dis encore, et parle avec franchise,

Il n'est petit ni grand qui ne s'en scandalise;

Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout,

Et ne pousserez point les affaires à bout.

Sacrifiez à Dieu toute votre colère,

Et remettez le fils en grâce avec le père.

Uélas ! je le voudrois, quant, à moi, de bon cœur; Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur; Je lui pardonne tout; de rien je ne le blâme. Et voudrois le servir du meilleur de mon âme : Mais l'intérêt du del n'y sauroit consentir ; £t, s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. Après son action, qui n'eut jamais dégale. Le commerce entre nous porleroit du scandale : Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit: A pure poUtique on me l'imputeroit, Et l'on diroit partout que, me sentant coupable. Je feins, pour qui m'accuse, un zèle charitable; Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager Pour le pojivoir, sous main, au silence eii^iger.,

CLÉANTE

Vous nous payez ici d'excuses colorées^; Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées. Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous? Pour punir le coupable a-t-il besoin de nous?

Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances : Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses, Et ne regardez point aux jugements humains, Quand vous suivez du ciel les ordres souverains. Quoi! le foible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire?

Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit.

Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne; Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne : Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui.

CLÉANTE

Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille A ce qu'un pur caprice à son père conseille? Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien?

Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée

Que ce soit un effet dune âme intéressée.

Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas^

De leur éclat trompeur je ne m'eîjlouis pas :

Et, si je me résous à recevoir du père

Cette donation qu'il a voulu Tie iaire,

Ce n'est, à dire \Tai, que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains;

Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage,

En fassent dans le monde un criminel usage.

Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein,

Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.

CLÉANTE

Eh! monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, Qu'il soit, à ses périls, possesseur de son bien ; Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. J'admire seulement que, sans confusion.

Vous en ayez souffert la proposition.

Car enfin le vrai zèle a-t il quelque maxime Qui montre à dépouiller l'Iiéritier légitime? Et, s'il faut que le ciel dans votre cœur ait mis Un invincible obstacle à vivre avec Damis,

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