‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 316 sur 489 · SCÈNE I. — ORGON, CLÉANTE · texte numérisé non relu

SCÈNE I. — ORGON, CLÉANTE

CLÉaNTE.

Où voulez- vous courir?

Or.GON.

Las ! que sais-je?

CLÉANTE

Il me semble Que Ton doit commencer par consulter ensemble Les choses qu'on peut faire en cet événement.

oncoN.

Cette cassette-là me trouble entièrement. Plus que le reste encore elle me désespère.

CLÉANTE

Cette cassette est donc un important mystère'

ORGON

C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, Lui-même en grand secret m'a mis entre les mains. Pour cela dans sa fuite il me voulut élire; Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire. Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.

CLÉANTE

Pourquoi donc les avoir en d'autres mains làdiés?

ORGON

Ce fut par un motif de cas de conscience. J'allai droit à mon traître en taire confidence; Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que pour nier, en cas de qiielque enquête. J'eusse d un faux-fuyant la faveur toute prête. Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité.

CLÉANTE

Vous voilà mal, au moins, si j'en crois l'apparence; Et la donation et cette confidence

Sont, à vous en parler selon mon sentiment, Des démarches par vous faites légèrement. On peut vous mener loin avec de pareils gages; Et cet homme sur vous ayant ces avantages, Le pousser est encor grande imprudence à vous; Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.

ORGON

Quoi! sous un beau semblant de ferveur si touchante Cacher un cœur si double, une âme si méchante 1 Et moi, qui Fai reçu gueusant et n ayant rien... Cen est fait, je renonce à tous les gens de bien; J'en aurai désormais une horreur effroyable. Et m'en vais devenir pour eux pire qu'un diable.

Eh bien, ne voilà pas de vos emportements ! Vous ne gardez en rien les doux tempéraments. Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre ; Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. Vous voyez votre erreur, et vous avez connu Que par un zèle feint vous étiez prévenu; Mais pour vous corriger quelle raison demande Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien? Quoi ! parce qu'un fripon vous dupe avec Sudace, Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, Vous voulez que partout on soit fait comme lui, Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui? Laissez aux libertins ces sottes conséquences : Démêlez la vertu d'avec ses apparences, Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut. Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture; Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure, Et, s'il vous faut tomber dans une extrémité. Péchez plutôt encor de cet autre côté.

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