‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 317 sur 489 · SCÈNE IL — ORGON, CLÉÂNTE, DAMIS · texte numérisé non relu

SCÈNE IL — ORGON, CLÉÂNTE, DAMIS

DAMIS

Quoi! mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace? Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux. Se fait de vos bontés des armes contre vous?

• ACTE V, SCÈiNE III. 341

ORGON

Oui, mon fils; et j'en sens des douleurs nonpareilles.

fiAMIS.

Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles. Contre son insolence on ne doit point gauchir : C'est à moi tout d'un coup de vous en affranchir; Et, pour sortir d'affaire, il faut que je Tassomme.

Voilà tout justement parler en vrai jeune homme. Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants. Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps Où par la violence on fait mal ses affaires.

SCÈNE III. — MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.

MADAME PERNELLE

Qu'est-ce? J'apprends ici de terribles mystères!

ORGON

Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins, Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. Je recueille avec zèle un homme en sa misère, Je le loge, et le tiens comme mon propre frère, De bienfaits chaque jour il est par moi chargé; Je lui donne ma fille, et tout le bien que j'ai : Et, dans le même temps, le perfide, finfàme, Tente le noir dessein de suborner ma temme ; Et, non content encor de ces lâches essais. Il m'ose menacer de mes propres bienfaits. Et veut, à ma ruine, user des avantages Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, Me chasser de mes biens où je l'ai transféré. Et me réduire au point d'où je l'ai retiré.

DORINE

Le pauvre homme 1

MADAME PERNELLE

Mon fils, je ne puis du tout croire Qu'il ait voulu commettre une action si noire.

ORGON

Comment ?

MADAME PERNELLE

Les gens de bien sont enviés toujours.

ORGON

Que voulez-vous donc dire avec votre discours^ Ma mère?

MADAME PERNELLE

Que chez vous on vit d'étrange sorte, Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte.

ORGON

Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit?

MADAME PER^ELLE

Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit : • La vertu dans le monde est toujours poursuivie; Les envieux mourront, mais non iamais Tenvie.

ORGON

Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui'

MADAME PERNELLE

On vous aura forgé cent sots contes de lui.

ORGON

.le vous ai dit déjà que j'ai y-u tout moi-même.

MADAME PEUNELLE.

Des esprits médisants la malice est extrême.

Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous dis Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi.

MADAME PERNELLE

Les langues ont toujours du venin à répandre, Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre.

ORGON

C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux va, Ce qu'on appelle vu. Faut-il vous le rebattre Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre?

MADAME PERNELLE

Mon Dieu! le plus souvent l'apparence déçoit : Il ne laut pas toujours juger sur ce qu'on voit.

ORGON

J'enrage!

MAl^AAIE PERNELLE.

Aux faux soupçons la nature est sujette, Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète.

ORGON

le dois interpréter à charitable soin Le désir d'ernbrasser ma femme !

MADAME PERNELLE

Il est besoin, Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes; Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.

Page 1