‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 356 sur 489 · ACTE II, SCÈNE SI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE SI

N'en jetez pas sur lui l'effet, Démêlez-le un peu du coupable; Et, pour être enfin équitable, Ne le punissez point de ce qu'il n-a pas fait

ALCMÈNE

Ah ! toutes ces subtilités N'ont que des excuses frivoles, Et pour les esprits irrités ' Ce sont des contre-temps que de telles paroles. Ce détour ridicule est en vain pris par vous. Je ne distingue rien en celui qui m'offense, Tout y devient l'objet de mon courroux;

Et dans sa juste violence Sont confondus et l'amant et l'époux.

Tous deux de même sorte occupent ma pensée. Et des mêmes couleurs, par mon âme blessée,

Tous deux ils sont peints à mes yeux : Tous deux sont criminels, tous deux m'ont ofiensée. Et tous deux me sont odieux.

JUPITER

Eh bien, puisque vous le voulez *,

Il faut donc me charger du crime.

Oui, vous avez raison lorsque vous m'immolei A vos ressentiments, en coupable victime. Un trop juste dépit contre moi vous anime; Et tout ce grand courroux qu'ici vous étalez Ne me fait endurer qu'un tourment légitime. C'est avec droit qtfe mon abord vous chasse,

Et que de me fuir en tous heux

Votre colère me menace.

Je dois vous être un objet odieux.

Vous devez me vouloir un mal prodigieux. Il n'est aucune horreur que mon forfait ne passe,

D'avoir offensé vos beaux yeux.

C'est un crime à blesser les hommes et les dieux ; Et je mérite enfin, pour punir cette audace, Que contre moi votre haine ramasse

Tous ses traits les plus furieux.

Mais mon cœur vous demande grâce ; Pour vous la demander je me jette à genoux,

* Toute la partie de la scène comprise entre ce vers et celui -ci -. Laissez ; je me veux mal de mon trop de foiblesse, est prise de Don Garde de Navarre.

598' AMîPiriTRYOS

Et la demande au nom de la plus vive flaranae.

Du plus tendre amour dont une âme

Puisse jamais brûler pour vous.

Si votre cœur, charmante Alcmène, Me refuse la grâce où j'ose recourir,

Il faut qu'une atteinte soudaine

M arrache, en me faisant mourir.

Aux diu-es rigueurs d'une peine

Que je ne saurois plus souffrir.

Oui, cet état me désespère.

Alcmène, ne présumez pas Qu'aimant, comme je iais, vos célestes appas, Je puisse vivre un jour avec votre colère. Déjà de ces moments la barbare longueur

Fait, sous des atteintes mortelles,

Succomber tout mon triste cœur, Et de mille vautours les blessures cruelles N ont rien de comparable à ma vive douleur.. Alcmène, vous n'avez qu'à me le déclarer : S'il n'est point de pardon que je doive espérer» Cette épée aussitôt, par un coup favorable, Va percer à vos yeux le cœur d'un misérable. Ce cœur, ce traître cœur, trop digne d'gipirer. Puisqu'il a pu fâcher un objet adorable : Heureux, en descendant au ténébreux séjour, Si de votre courroux mon trépas vous ramène. Et ne laisse en votre âme, après ce triste jour,

Aucune impression de haine, '

Au souvenir de mon amour !

C'est tout ce que j'attends pour faveur souvei-aine.

ALCMÈNE

Ah! trop cruel époux '

JUPITER

Dites, parlez, Alcmène.

ALCMÈNE

Faut-il encor pour vous conserver des bontés, Et vous voir m'outrager par tant d'indignités !

JUPITER

Quelque ressentiment qu'un outrage nous cause, Tient-il contre un remords d'un cœur bien enflammé?

ALCMÈNE

Un cœur bien plein de flamme à mille morts s'exposej Plutôt que de vouloir lâcher l'obieL aimé.

Page 1