‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 44 sur 489 · SCÈNE I. ^ SGANARELLE, GUSMÂN · texte numérisé non relu

SCÈNE I. ^ SGANARELLE, GUSMÂN

SGANARELLE, tenant une tabatière.

Quoi que puisse dire Arislote et toute la philosophie, il n^est rien d'égal au tabac : c est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non-seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, 'le quelle manière obligeante on en use avec tout

le monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout où Ton se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens; tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d honneur et de vertu à tous ceux qm en prennent*. Mais c'est assez de celte matière, reprenons un peu noire disjpours. Si bien donc, cher Gusman, que done El vire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous; et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, distu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN

Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir?

SGANARELLE

Non pas; mais, à vue de pays, je connois à peu près le train des choses, et, sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerois presque que l'affaire va là. Je pourrois peut-être me tromper; mais enlin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.

GUSMAN

Quoi ! ce départ si peu prévu seroit une infidélité de don Juan? L pourroit faire cette injiu-e aux chastes feux de done El vire?

SGANARELLE

Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...

GUSMAN

Un homme de sa qualité feroil une action si lâche?

Eh ! oui, sa qualité ! La raison en est belle; et c'est par là qu'il s'empêcheroit des choses !

GUSMAN

Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE

Eh! mon pauvre Gusman, moi ami, tu ne sais pas encore, croismoi, quel homme est don Juan.

GUSMAN

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants,

* On sait que le taba fut apporté en France par Nicot. ambissadeur de François Il à Madrid. L'inlioduction de celle piaule donna lieu à de trés-vives discussions.

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