‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 45 sur 489 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, et tant d'emportements qu il a t'ait paroître, jusqu'à forcer, dans sa passion, 1 obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done El vire en sa puissance; je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, ilauroit le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE

Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et, si tu connoissois le pèlerin, tu trouverois la chose assez facile pour lui- Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour done Elvire, jenen ai point de Jertitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui; et, depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en don Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un turc, un hérétique, qui ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d'Épicure, un vrai Sardanapale, qui ferme loreille à toutes les remon- trances chrétiennes qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ^^ ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse; crois qu'il auroit plus fait pour contenter sa passion, et qu avec elle il auroit encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d" autres pièges pour attraper les belles; et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et, si je te disois le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce seroit un chapitre à durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris, et changes de couleur à ce discours : ce n'est là qu'une ébauche du personnage; et, pour en achever le portrait, il iaudroit bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel laccable quelque jour; qu'il me vaudroit bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant dhorreurs, que je souhaiterois qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie; la craii.te en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit dapplaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Écoute, au moins : je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais, s'il falloit qu'il en vint quelque chose à ses oreilles, je dirois hautement que tu aurois menti.

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