‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 454 sur 489 · ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V

VALÈliE.

Qu'il faut manger pour vivre, et non pas mvre potir manger.

FARPAGON, à maîlre Jacques.

Oui. Entends-tu? (A Yalère.) Qui est le grand boinrae qui a dit celi>

\ALh\RE.

Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

HARPAGON

Souviens-loi de m'écrire ces mois : je les veux faire graver en lettres d'or » sur la cheminée de ma salle.

VALÈRE

Je n'y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.

IlAUPAGOiN'.

Fais donc.

MAÎTRE JACQUES

Tant mieux! j'en aurai moins de peine.

HARPAGON, à Va 1ère.

Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot i ien garni démarrons. Là, que cela foisonne. ^■'^«i^, wJ^' vALÈrj:.

Reposez- vous sur moi.

HARPAGON

Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

MAÎTRE JACQUES. ^M-J ^JA

Attendez ; ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.^^ "Vous dites...

Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...

MAÎTRE JACQUES

Vos chevaux, monsieur? ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la Ulière : les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit mal parler; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.

HARPAGON

Les voilà bien malades ! Us ne font rien.

MAÎTRE JACQUES

Et pour ne faire rien, mcnsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger*?. Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi

• En lettres (for! Quel luxe! Quelle dépense! Harpagon peut-il mieux témoigner son admiration pour cette belle sentence d'hyywne économique? (Auger.)

exténués. Car, enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avon^ nulle pi lié de son prochain.

HARPAGON

le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.

MAÎTIiE JACQUES.

Non, monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en létat où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?

Monsieur, j'obhgerai le voisin Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

MAÎTRE JACQUES

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.

VALÈRE

Maître Jacques fait bien le raisonnable!

MAÎTRE JACQUES. ^ Axhk.

Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire] ^.pJJi/^f^ 1*uU vjiMAAW^

HARPAGON

Paix!

MAÎTRE JACQUES

Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.

HARPAGON

Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?

MAÎTRE JACQUES

Oui, monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point.

HARPAGON

Non, en aucune façon.

MAÎTRE JACQUES

Pardonnez-moi; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.

Point du tout. Au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.

MAÎTRE JACQUES

Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on

Page 1