ACTE III, SCÈNE V
VALÈliE.
Qu'il faut manger pour vivre, et non pas mvre potir manger.
FARPAGON, à maîlre Jacques.
Oui. Entends-tu? (A Yalère.) Qui est le grand boinrae qui a dit celi>
\ALh\RE.
Je ne me souviens pas maintenant de son nom.
HARPAGON
Souviens-loi de m'écrire ces mois : je les veux faire graver en lettres d'or » sur la cheminée de ma salle.
VALÈRE
Je n'y manquerai pas. Et, pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.
IlAUPAGOiN'.
Fais donc.
MAÎTRE JACQUES
Tant mieux! j'en aurai moins de peine.
HARPAGON, à Va 1ère.
Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassasient d'abord; quelque bon haricot bien gras, avec quelque pâté en pot i ien garni démarrons. Là, que cela foisonne. ^■'^«i^, wJ^' vALÈrj:.
Reposez- vous sur moi.
HARPAGON
Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.
MAÎTRE JACQUES. ^M-J ^JA
Attendez ; ceci s'adresse au cocher. (Maître Jacques remet sa casaque.^^ "Vous dites...
Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...
MAÎTRE JACQUES
Vos chevaux, monsieur? ma foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la Ulière : les pauvres bêtes n'en ont point, et ce seroit mal parler; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.
HARPAGON
Les voilà bien malades ! Us ne font rien.
MAÎTRE JACQUES
Et pour ne faire rien, mcnsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger*?. Il leur vaudroit bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi
• En lettres (for! Quel luxe! Quelle dépense! Harpagon peut-il mieux témoigner son admiration pour cette belle sentence d'hyywne économique? (Auger.)
exténués. Car, enfin, j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche ; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avon^ nulle pi lié de son prochain.
HARPAGON
le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.
MAÎTIiE JACQUES.
Non, monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferois conscience de leur donner des coups de fouet, en létat où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?
Monsieur, j'obhgerai le voisin Picard à se charger de les conduire ; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.
MAÎTRE JACQUES
Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.
VALÈRE
Maître Jacques fait bien le raisonnable!
MAÎTRE JACQUES. ^ Axhk.
Monsieur l'intendant fait bien le nécessaire] ^.pJJi/^f^ 1*uU vjiMAAW^
HARPAGON
Paix!
MAÎTRE JACQUES
Monsieur, je ne saurois souffrir les flatteurs; et je vois que ce qu'il en fait, que ses contrôles perpétuels sur le pain et le vin, le bois, le sel et la chandelle, ne sont rien que pour vous gratter et vous faire sa cour. J'enrage de cela, et je suis fâché tous les jours d'entendre ce qu'on dit de vous : car, enfin, je me sens pour vous de la tendresse, en dépit que j'en aie; et, après mes chevaux, vous êtes la personne que j'aime le plus.
HARPAGON
Pourrois-je savoir de vous, maître Jacques, ce que l'on dit de moi?
MAÎTRE JACQUES
Oui, monsieur, si j'étois assuré que cela ne vous fâchât point.
HARPAGON
Non, en aucune façon.
MAÎTRE JACQUES
Pardonnez-moi; je sais fort bien que je vous mettrois en colère.
Point du tout. Au contraire, c'est me faire plaisir, et je suis bien aise d'apprendre comme on parle de moi.
MAÎTRE JACQUES
Monsieur, puisque vous le voulez, je vous dirai franchement qu'on