‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., accompagnée de notes tirées de tous les commentateurs, avec des remarques nouvelles par Félix Lemaistre précédés de la vie de Molière par VoltaireChapitre 79 sur 489 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

le pourrolit. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre, ces arbres?

SGANARELLE

-Vous ne le savez pas?

DON JUAN

Non, vraiment.

SGANARELLE

Bon; c'est le tombeau que le commandeur faisoit faire lorsque vous le tuâtes.

Ah ! tu as raison. Je ne savois pas que c'étoit de ce côté-ci qn^'il était. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du commandeur; et j'ai envie de Talier voir,

SGANARELLE

Monsieur, n'allez point là I

DON JUAN

Pourquoi?

SGANARELLE

Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.

DON JUAN

Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu'il doit recevoir de bonne grâce, sïl est galant homme. Allons, entrons dedans. (Le tombeau s'ouvre, et l'on voit la statue du commandeur.) SGANARELLE.

Ah! que cela est beau! les belles statues! le beau marbre! les beaux piliers ! Ah ! que cela est beau ! Qu'en dites- vous, monsieur?

DON JUAN

Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort; et ce que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa vie d'une assez simple demeure en veuille avoir une si magnifique pour quand il n'en a plus que faire.

SGANARELLE

Voici la statue du commandeur.

DON JUAN

Parbleu! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain !

Ma foi, monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feroient peur si j'étois tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de nous voir.

DON JUAN

D auroit tort; et ce seroit mal recevoir l'honneur que je lui fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

SGANARELLE

Cest une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

DON JUAN

Demande-lui, te dis-je.

SGANARELLE

Vous moquez-vous? ce seroit être fou que d'aller parler à une statue.

DOK JUAN.

Fais ce que je te dis.

SGANARELLE

Quelle bizarrerie! Seigneur commandeur... (A part.) Je ris de m^ sottise; mais c'est mon maître qui me la fait faire. (Haut.) Seigneur commandeur, mon maître don Juan vous demande si vous voulez lui faire Thonneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ah!

DON JUAN

Qu'est-ce? qu'as-tu? Dis donc! Veux-tu parler?

SGANARELLE, baissant la tête comme la statue.

La statue...

Eh bien, que veux-tu dire, traître?

SGANARELLE

Je vous dis que la statue...

DON JUAN

Eli bien, la statue! Je t'assomme si tu ne parles

SGANARELLE

La statue m'a fait signe.

DON JUAN

La peste le coquin !

SGANARELLE

Elle m'a fait signe, vous dis-je; il n'est rien de plus vrai. Allezvous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être...

DON JUAN

"Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur voudroit-il venir

souper avec moi? (La statue baisse encore la têle.) SGAIS'Al'.ELLE.

Je ne voudrois pas en tenir dix pistoles. Eh bien, monsieur?

DON JUAN

Allons, sortons d'ici.

SGANARELLE, seul.

Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire!

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