L. DUFRESNOY
Différemment.
J'ay eu tourment,
Bon traictemeut , J'ay eu douleur et cruauté :
Et ne me plains fors seulement , D'avoir aymé si loyaument ^
Celle qui est sans loyauté.
Cueur affeté
Moins arresté ,
Qu'un seul moment :
Ta lascheté
M'a dejecté
Fascheusement.
Prens hardiment
Amendement.
Et vous, dames de grand'beauté , Si l'honneur aymez chèrement , Vous n'en suyvrez aucunement Celle qui est sans loyauté.
iSaS.
JoUYSSANCE vous donneray , ' Mon amy , et si meneray A bonne fin vostre espérance :
Vivante ne vous laisseray :
Encore quand morte seray , L'esprit en aura souvenance.
Si pour moy avez du soucy ,
Pour vous n'en ay pas moins aussi,
Amour le vous doibt faire entendre :
Mais s'il vous grève d'estre ainsi ,
Appaisez vostre cueur transy :
Tout vient à poinct qui peult attendre.
* Il fait parler ici cette maîtresse inconnue qu'il accable d'injures dans l'élégie 14. Cette Iris lui avait dit d'attendre , mais Marot ne comprenait pas le vrai sens de ce mot , au lieu de faire naître l'heureux instant qu'une femme de'sire et feint toujours de reculer , il s'indigna d'un retard, demanda à grands cris et n'obtint rien.
D'un nouveau dard je suis frappé Par Cupido cruel de soy :
De luy pensois estre eschappe', Mais cuydant fuyr , me deçoy :
Et remède je n'apperçoy
A ma douleur secrette , Fors de crier , allégez moy
Doulce plaisant'brunette.
Si au monde ne fussiez point ,
Belle, jamais je n'aymerois: *
Vous seule avez gaigné le poinct,
Que si bien garder j'esperois :
Mais quand à mon gré vous aurois
En ma chambre seulette, Pour me venger , je vous ferois
La couleur vermeillette. ^
Ronsard menace sa maîtresse de la même vengeance :
Je luy ferois soubz la couldrettc Sa couleur bUnclie vermeillette.
gS CHANSONS.
01 de nouveau j^ay nouvelles couleurs Il n'en fault ja prendre esbahissement:
Car de nouveau j'ay nouvelles douleurs , Nouvelle amour , et nouveau pensement : Dueil et ennuy c'est tout Padvenement , Que j'ay encor de vous tant amoureuse : Si vous supplj, que mon commencement Cause ne soit de ma fin langoureuse.
Pleust or à Dieu pour fujr mes malheurs , Que je vous tinsse à mon commandement : Ou pour le moins , que voz grandes valeurs Ne feussent point en mon entendement :
Car voz beaulx jeulx me plaisent tellement , Et vostre amour me semble tant heureuse , Que je languy : ainsi voyla comment, Ce qui me plais t m'est chose douloureuse.
vJuAND vous vouldrez faire une amye, Prenez la de belle grandeur :
En son esprit non endormie ,
En son tetin bonne rondeur :
Doulceur
En cueur ,
Langage
Bien sage Dansant , chantant par bons accords , Et ferme de cueur , et de corps.
Si vous la prenez trop jeunette, Vous en aurez trop d'entretien ; Pour durer prenez la brunette , En bon poinct , d'asseuré maintien.
Tel bien
Vault bien ,
Qu'on face
La chasse Du plaisant gibier amoureux :
Qui prend telle proje est heureux.
J'ayme le cueur de m'amye Sa bonté , et sa doulceur , Je l'ayme sans infamie , Et comme un frère la sœur. ^
* Voyez le rondeau xxi du livre II et l'epigramme xxv du livre III.
Amytié desmesuree , N'est jamais bien asseuree , Et met les cueurs en tourment :
Je veulx aymer autrement.
Ma mignonne débonnaire , Ceulx qui font tant de clamours , Ne taschent qu'à eulx complaire, Plus qu'à leurs belles amours.
Laissons les en leur foUie , Et en leur mélancolie :
Leur amytié cessera Sans fin la nostre sera.
Oi'je vy en peine, et langueur,
De bon gre' je le porte, Puis que celle qui a mon cueur ,
Languit de mesme sorte.
Tous ces maulx nous faict recevoir
Envie décevante , Qui ne permet nous entrevepir ,
Et d'en parler se vante.
Aussi Dangier faulx blasonneur
Tient rigueur à la belle :
Car il menasse son honneur ,
S'il me veoit auprès d'elle.
Mais plus tost loiiig je me tiendray,
Qu'il en vienne nuysance :
Et à son honneur entendray
Plus tost qu'à ma plaisance.
Î^I j'avois tel credict , Et d'amour recompense , Comme l'envieux pense , Et comme il vous a dict, Menteur ne seroit dict , Ne vous froide amoureuse , Et moy , povre interdict , Serois personne heureuse.
Quand viens à remirer Si belle jouyssance, Il n'est en ma puissance De ne la désirer :
Et pour y aspirer N'en doy perdre louenge , Ne d'honneur empirer , Suis je de fer , ou ange ?
Qu'est besoing de mentir ?
J'ose encores vous dire ,
Que plus fort vous désire , Quand veulx m'en repentir.
Et pour anéantir Ce désir qui tant dure, Il vous fauldroit sentir La peine que j'endure.
Vostre doulx entretien , Vostre belle jeunesse, Yostre bonté expresse M'ont faict vostre , et m'y tien r Vray est que je voy bien Vostre amour endormie, Mais langueur ce m'est bien Pour vous ma chère amye.
iVl 0 N cueur se recommande à vous , Tout plein d'ennuy et de martyre :
Au moins en despit des jaloux Faictes qu'adieu vous puisse dire : * Ma bouche qui vous souloit rire ,
* Dans les premières éditions , ces quatre vers sont diffe'rens
Mon coeur à vous se recommande Tout plein d'ennuy et de martyre , Et pour l'heure ne vous demande Sinon ((u'adieu vous puisse dire.
CHANSONS. 2o3
Et compter propos gracieux , Ne faict maintenant que mauldire Ceulx qui m'ont banny de voz yeux.
Banny j'en suis par Faulx Semblant :
Mais pour nous veoir encor ensemble , ^
Fault que me soyez ressemblant
De fermeté : car il me semble ,
Que quand Faulx Rapport desassemble ,
Les amans qui sont assemblez,
Si Ferme Amour ne les rassemble ,
Sans fin seront desassemblez.
Secourez moy, ma dame par amours, Ou autrement la mort me vient quérir : Autre que vous ne peult donner secours A mon las cueur lequel s'en va mourir. Helas , helas , vueillez donc secourir Celluy qui vit pour vous en grand'destresse , Car de son cueur vous estes la maistresse.
Si par aymer , et souffrir nuictz et jours , L'amy dessert ce qu'il vient requérir , Dictes pourquoy faictes si longs séjours A me donner ce que tant veulx cberir ?
2o4 CHANSONS.
O noble cueur , laisserez vous périr Yostre servant par faulte de liesse ?
Je croy qu'en vous n'a point tant de rudesse.
Yostre rigueur me feit plusieurs destours. Quand au premier je vous vins requérir, Mais Bel Acueil m'a faict d'assez bons tours , En me laissant maintz baisers conquérir. Las voz baisers ne me sçavent guérir , Mais vont croissant Tardant feu qui me presse : Jouyssance est ma médecine expresse.
-Dieu gard ma maistresse et régente, * Gente de corps , et de façon , Son cueur tient le mien en sa tente Tant et plus d'un ardant frisson , L'on m'oyt poulser sur ma chanson Son de lucz , ou harpes doulcettes , C'est espoir qui sans marrisson , Songer me faict en amourettes.
La blanche columbelle belle *
» Chaque couplet de cette chanson renferme un jeu poétique dont le premier est encore employé dans la xxxiiic chanson \ le second couplet est fait en écho; le troisième est une gradation.
^ L'écho , introduit dans les vers latins , se glissa dans la poésie
CHANSONS. 2o5
Souvent je voys priant criant :
Mais dessoubz la cordelle d'elle Me jecte un œil friant , riant , En me consommant , et sommant A douleur qui ma face efface :
Dont suis le reclamant amant, Qui pour Toultrepassse trespasse.
Dieu des amans de mort me garde , Me gardant donne moy bonheur, Et me le donnant prens ta darde , En la prenant , navre son cueur :
En le navrant me tiendras seur , En seurtë suyvray l'accointance , En l'accointant ^ ton serviteur En servant aura jouyssance. '
française. Cette gaieté que Pasquier trouve admirable , n'a d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. Cependant J. Dubellay s'en est servi inge'nieusement dans le dialogue d'Echo et d'un Amoureux
Piteuse Eclio , qui erres dans ces boys , t Respons au son de ma dolente voix. i'
D'où ay-je peu ce grand mal concevoir.
Qui m'oste ainsi de raison le devoir ? de voir.
Qui est l'auteur de ces maux advenus ? Venus. \ Comment en sont tous mes sens devenus ? nuds.
Qu'estois-je avant d'entrer en ce passage ? sage.
Et maintenant que sens-je en mon courage ? rrtge.
Qu'est-ce qu'aymer , et s'en plaindre souvent ? vent.
Que suis-je donq' lorsque mon cœur en fend ? enfant.
Qui est la fin de prison si obscure ? cure.
Dis moy quelle est celle pour qui j'endure ? dure.
Sent elle bieu la douleur qui me poinct ? point.
O que cela me vient bien mal à poinct.
' Pasquier ne pense rien de si beau , mesmes que ce dernier couplet
Vous perdez temps de me dire mal d'elle , Gens qui voulez divertir mon entente :
Plus la blasmez, plus je la trouve belle, S'esbahit on si tant je m'en contente ?
La fleur de sa jeunesse,
A vostre advis rien n'est ce ?
N'est ce rien que ses grâces ?
Cessez voz grans audaces , Car mon amour vaincra vostre mesdire :
Tel en mesdict qui pour soy la désire.
A'MOUR et Mort m'ont faict oultrage:
Amour me retient en servage, Et Mort pour accroistre ce dueil , A prins'celluy loing de mon œil, Qui de près navre mon courage.
Helas, Amour, tel personnage Te servoit en fleur de son aage, Mais tu es ingrat à mon vueil^
oii, par une belle f^radation , Marot met sa plume à l'essor jusque^ à ce qu'il vient fondre au poinct tant désiré par les amants.
De souffrir guerre et son orgueil Tuer ceulx qui t'ont faict hommage.
Si c'est à mon cueur advantage, De ce que son noble corsage Gist envers , loing de mon acueil :
Car si j'avois veu son cercueil , Ma grand'douleur deviendroit rage.
JrLAISIR n'ay plus, mais vy en desconfort, Fortune m'a remis en grand'douleur.
L'heur que j'avois est tourne' en malheur, Mal heureux est qui n'a aucun confort.
Fort suis dolent , et regret me remord , Mort m'a osté ma dame de valeur , L'heur que j'avois est tourné en malheur : Mal heureux est qui n'a aucun confort.
Valoir ne puis , en ce monde suis mort , Morte est m'amour, dont suis en grand'langueur, Langoureux suis plein d'amere liqueur, Le cueur me part , pour sa dolente mort.
2o8 CHANSONS.
JN E sçay combien la haine est dure, Et n'ay désir de le sçavoir ; Mais je sçay qu'amour , qui peut dure , Faict un grand tourment recevoir.
Amour autre nom deust avoir :
Nommer le fault fleur ou verdure , Qui peu de temps se laisse veoir.
Nommez le donc fleur ou verdure.
Au cueur de mon léger amant :
Mais en mon cueur qui trop endure , Nommez le roch , ou dyamant :
Car je vy tous jours en aymant, En aymant celluy qui procure , Que mort me voyse consommant.