‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 11 sur 73 · DEUXIÈME POINT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME POINT

Ce qu'il fout lire.

Je passe à présent , mon cher fils , des préliminaires de l histoire à l'histoire même , et le premier ohjel qui se présente d'ahord à examiner suivant l'ordre que je me suis prescrit , est ce qu'il faut lire: mais c'est ici que je dois vous dire comme la SyLille de l'Enéide.

Nunc aminis opus , /Enea , nunc pectorejirmo (i).

Si je voulois entrer dans un détail exact de ce que vous devez lire sur Fliisloire de chaque nation , j'entreprendrois un ouvrage qui seroit certainement audessus de mes forces et qui pourroit même vous rebuter par sa longueur • d'ailleurs , il vaut mieux faire ces sortes de plans par parties , et à mesure que vous serez sur le point de commencer l'histoire d'un royaume ou d'un peuple particulier ; alors je ne rougirai point d'emprunter pour vous chez les savans

U) Firg, /Eneid. , lib. 6.

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qui se sont le plus appliqués à cette histoire , les richesses qui me niaiiquent, ou de vous env(jyer à eux pour en recevoir les lumières que je ne pourrai vous donner j et je vous indiquerai au moins les guides (lue vous ferez bien de suivre, si je ne suis pas en élat de vous montrer moi-même le chemin.

Je me renferme donc à présent dans un petit nombre de notions ou de létkxiuns ge'néiales sur ce qu'il faut lire eu étudiant l'histoire, plutôt pour dislinguer les principaux objets et pour dégrossir ia matière en la séparant comme par masse , que pour Ja traiter véritablement.

Ceux qui étudient l'histoire se partagent ordinairement en deux routes différentes, dont l'une est la voie large par laquelle le plus grand nombre passe j l'autre est la voie étroite qui n'est fréquentée que par un petit nombre de personnes.

Les uns , ne voulant prendre qu'une teinture générale de riiistoire, soit pour amuser leur loisir, soit pour être en état d'en discourir , et pour ne pas paroitre l'ignorer plutôt que pour la savoir en effet , se contentent de lire des abrégés ou des histoires générales souvent écrites par les auteurs modernes et peu exacts ; mais c'en est assez pour l'usage qu'il veulent en faire.

Les autres , qui ne forment que le petit nombre , remontant jusqu'à la source , lisent les originaux ; comparent les auteurs contemporains ; y joignent la lecture des actes et des principaux monumens historiques ; ne perdent jamais de vue la chronologie et la géographie la plus exacte ,• en un mot, étudiant en critiques qui veulent tout voir , tout examiner avant que de porter leur jugement, deviennent en etfet véritablement savans dans l'histoire.

Entre ces deux extrémités, vous trouverez, sans doute, mon cher fils, que la première pèche par le défaut, et la secontle par l'excès- trop peu dans l'une pour votre instruction, et peut-être trop dans l'autre par rapport au reste de vos occupations. Ainsi, vous «.lioisirez apparemment le milieu , comme la route la

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plus sûre et la plus convenable ; et c'est aussi mon sentiment.

Mais , pour mieux développer ma pensée , je ferai ici quelques distinctions qui serviront à la mettre dans tout son jour.

I." Quoique l'on puisse profiter dans la lecture des histoires de toutes les nations, c'est cependant à celle de notre pays que nous devons principalement nous attacher. Les unes sont pour nous l'agréable et l'utile, l'autre est l'essentiel et le nécessaire; nécessaire, pour tout homme éclairé qui ne veut pas vivre comme un étranger dans sa patrie ; encore plus nécessaire , pour un homme destiné à servir la république , qui ne sauroit la bien servir sans la connoître parfaitement, ni la connoîlre parfaitement sans une étude exacte et suivie de l'histoire prise dans ses sources et autorisée par les monumens qui nous en restent.

Suivant cette première distinction , vous pouvez vous contenter de lire un ou deux des meilleurs historiens des autres nations. Mais vous ne sauriez trop approfondir l'histoire de la France, non-seulement par la lecture des historiens contemporains , mais encore par celle des actes publics ; et que l'étendue de ce projet ne vous eflraje point , ce n'est pas ici l'ouvrage d^un jour , c'est l'étude de toute votre vie.

2.° Gomme il est impossible de bien savoir l'histoire de la France , sans savoir celle des nations voisines avec lesquelles elle a toujours eu des guerres à soutenir, ou des alliances à faire, ou un commerce à entretenir, ou des traités à faire observer, tout homme , ({ui veut acquérir une connoissance exacte et parfaite de notre histoire , doit aussi lire les historiens contemporains de ces nations et les actes publics qu'on en a conservés, principalement sur tous les faits qui ont rapport à riiistouo de France; et celte étude est d'autant plus nécessaire , que l'on trouve souvent, dans ces historiens, des laits de notre histoire qui ont échappé à nos auteurs , dont la

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Î)lupart se sentent de la barbarie et presque tous de a négligence de leur siècle , ou qui y sont beaucoup mieux développés que dans nos propres annales j en sorte qu'il y en a plusieurs que Fuii peut regarder comme des écrivains de Tliistoire de France, autant que comme des historiens de leur pays.

3.'' Outre l'histoire de notre pairie , et celles qui y sont tellement mêlées qu'on doit les en regarder au moins comme l'accessoire si elles n'en font pas une partie principale , il y en a trois autres qui , par leur importance, par le nombre des grands exemples dont elles sont remplies , par le génie, Téloquence et la beauté du style , ou la profonde sagesse de ceux qui les ont écrites , méritent aussi une étude particulière.

Vous concevez aisément à ces caractères, mon cher fils , que je veux vous parler de l'histoire sacrée , de l'histoire grecque et de l'histoire romaine.

La première est l'histoire de la religion; et c'est en quelque manière la connoissance de la religion même , puisque la meilleure méthode pour l'apprendre soi-même : et pour la faire bien connoître aux autres, est de l'étudier et de la démontrer par les faits. S*il n'est pas honorable d'ignorer les autres histoires, c'est une espèce de crime de ne pas savoir celle qui nous apprend à connoître Dieu et son église , le plus grand de tous ses ouvrages, enfin à nous connoître nous-mêmes

Elle a deux objets principaux : ce qui a précédé la naissance de Jesus-Christ , et ce qui l'a suivie. Je m'étendrai un peu plus sur le premier , parce que c'est lui qui doit naturellement ouvrir la carrière de vos études historiques.

Deux livres renferment une histoire si précieuse , l'histoire sainte et l'histoire de Josephe. Il n'y a rien à retrancher d'une lecture si nécessaire ; et on est encore fâché de n'avoir pas plus à lire , et d'avoir perdu plusieurs livres sur l'histoire des anciens peuples.

On peut réparer en partie cette perte , soit par

l'histoire grecque et romaine, soit par les fragmeas de quelques anciens auteurs que Josephe, qu'Eusèbe et Syncelles nous ont conservés. Vous pourrez le» y chercher , et ce seroit un temps bien employé , mais peut-être les lirez-vous avec plus de fruit , dans un auteur qui les a mis en ordre dans son ouvrage chronologique, et qui en a tiré des lumières pour l'in- IcUigence de 1 histoire sainte : c'est Usserius que vous connoissez déjà , mon cher lils (i).

Je ne vous dirai encore rien de la seconde partie de l'histoire sacrée , qu'on appelle ordinairement Yhistoire ecclésiastique : histoire dont l'étude a aussi ses préUminaircs particuliers , et qui est d'ailleurs un champ si vaste et si important à bien cultiver par rapport à vous, que cette matière mérite un discours séparé j mais vous avez assez de pays à parcourir avant que d'entrer dans cette carrière , pour me donner tout le loisir de penser et de digérer mes pensées sur cette partie de l'histoire.

Je reviens donc à la seconde espèce d'histoire qui mérite d'être approfondie presque autant que celle de noire patrie : c'est l'histoire grecque, dont l'élude remplira deux de vos principaux objets , l'histoire et les belles-lettres. Elle est renfermée dans un petit nombre d'originaux qui méritent d'être lus par ceux mêmes qui n'ont qu'une curiosité médiocre pour l'histoire , et qui ne cherchent qu'à orner leur esprit et à perfectionner leur slyle. Quelle lecture en elfet j>eut être plus agréable à ceux qui ont été nourris dans le commerce âes Muses, que relie d'Hérodote, de Xénophon , de ïhucidide, de Diodore de Sicile, de Plutarque? Je me souviens encore avec plaisir, des jours délicieux que j'ai passés dans cette douc« occupation, et dont je pourrois dire :

Fulcere verc candidi mihi soles.

(i) Ces anliquitt's se trouvent oncore recueillies et mises en ordre dans doux ouvrages imprimes depuis cette iiislruclioa , tjui sont : l'Histoire des Juifs et des Peuples voisins, par Prideaux , et L'Hiaioire Ancienne , par M. Roilin.

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Ces jours heureux luisent pour vous à présent ; jouissez-en , mon cher fils , et tâchez d'en profiter mieux que je n'ai fait.

Je ne pourrois que vous répe'ter les mêmes choses sur l'histoire romaine, c'est-à-dire, sur l'histoire de cette répuhlique vertueuse , dont vous savez que Tite-Live a dit avec tant de raison , nulla unquarti respublica nec major y nec sanction j nec bonis exemplis ditior fuit , nec in quam tam sera avaritia, luxuriaque immigraverint , nec ubi tanins ac tam diu paupertati , ac parcimoniœ honor fiierit.

Bien loin de trouver trop de livres à lire sur cette histoire , vous vous plaindrez encore ici d'être réduit a un si petit nombre d'excellens orignaux. Vous regreUerez plus d'une fois la perte irréparable que l'histoire et l'éloquence ont faite d'une grande partie des livres de Sailuste , de Ïite-Live et de Tacite , de l'histoire entière de Trogue Pompée , des commentaires de Sylla , de tant d'autres ouvrages précieux dont il ne nous reste que les titres j et vous serez peut-être tenté de savoir plas mauvais gré aux barbares qui ont ravagé l'Italie, de nous avoir dérobé ces anciens monumens de l'histoire romaine, que d'avoir pris Rome même et détruit les restes de l'empire romain.

En voilà assez , quant à présent , mon cher fils , sur ce qu'il faut lire en étudiant l'histoire , je passe à ce qui n'est guère moins important , je veux dire à l'ordre dans lequel la lecture en doit être faite.

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