‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 12 sur 73 · TROISIÈME POINT · texte numérisé non relu

TROISIÈME POINT

L'ordre dans lequel il faut lire V Histoire.

Il est d'abord certain , et le bon ordre le demande évidemment , que l'histoire , considérée en général comme dans un seul tableau et sous un seul point de vue , doit précéder l'étude du détail des difîerentes histoires envisagées séparément par rapport à chaque pays.

D'Jgiiesseau. Toma XK. 4

5d DEOXIÈMK INSTIIUCTIOX.

Vous «levez donc commencer par prendre une idée géiie'ralc et une prcmicrc teinture de l'instoirc de tous les peuples, en lisant de suite une histoire universelle, à peu près comme dans la géographie la connoissânce du globe ]>récède l'étude des quatre parties du monde, et celle de chatpie partie en général , le détail des dilférens pays qu'elle renferme.

C'est dans cette première lecture de l'histoire universelle , que vous pourrez vous faire à \ons-mêino les tables dont je vous ai dcp parlé, qui comprendront les principales époques de chaque histoire comparées les unes avec les autres ; la dilVuMdté est de trouver une bonne histoire universelle.

Vous avez dans les annales d'Lsserius tout ce que l'on peut lire de meilleur pour le temps qui a précédé la naissance de Jésus-Christ ; mais vous n'aurez pas le mémr secours pour les tcnq>s postérieurs. Le Ratioiiarium du P. Pelau est bon en hïi-mé.me , mais il a le défaut d'être si court et si abrégé , qu'il ne donne pas assez de prise à la mémoire , et qu'il échappe presque à mesure qu'on le lit.

D'autres auteurs qui ont fait des histoires universelles , ont péché }>ar un excès cont raire. Un de ceux dont on eslime plus le travail pour l'histoire moderne, est Vignier; mais c'est une lecture bien longue et bien ennuyeuse. Je crois donc que , après tout , vous ne ferez peut-être pas mal de vous contenter d'abord t^e la lecture du père Pelau pour les temps qui ont suivi la naissance de Jésus-Christ. Le soin que vous aurez de vous en faire des tables, iîxera votre mémoire, et fera que \ous aurez dans la têle au moins le plan . et, ce qu'on appelle dans la perspective, l'ichnographie de 1 histoire univcrseUc. J'entre d'autant plus V(donticrs dans cette pensée , que n^us suppléerez dans la suite au défaut des histoires universelles de toute la terre, par les histoires générales de chai^ue pflvs ; et c'est là qu'il faut se ïiàler d'arriver , parce quM n'y a que le détail de l'histoire qui ioil Aciilablement uUlc,

ÉTUDK Ur. l'hiSTO!I\E. i")!

.Te voudrols clone lire tTabord Itiiil, do sullo les annales crUssorins , pour les temps (jui ont j)r('cotlé la naissance de Jésus- Clirist , et le Rationarium tcinponun du l\ Polan , pour les temps poslt'rieurs, en taisant un extrait de Tnn et de l'autre par lornie de tables, comme je vous l'ai déjà dit.

Après eela, vous entrerez dans l'étu le des liisloires partieulières ; mais t;ommenetie/.-vous cette élude par les derniers temps ou par les plus reeulés? J'ai e(Minu «|U('l<(ues esprits sini;nliers , qui voidoient que l'on t'tudiàl Thistoire en ri'troj^radant , e'ist-à-dire, %n remontant de notre ài,'e justpi'aux siècles les plus éloignés ; de naune (jue dans certaines ^énéalo<^i(>s on remonte du (ils au père, liu pète à laï-ul , et auisi de suite jusipj'à la li^e comumne, au lieu ([n'ordinairement (»n descend de la lige commune jus<|u'aii dernier rejeton; ou, comme tians la géctgraphio , ou s'attache d'abord à connoître son p js , pour passer ensuite deproidie en proche aux terres plus éloignées de nous; autrement, disent \es partisans de cette opinion , on est ohlii^é d'ignorer pendant loni^-temps ce (ju'il y a de plus néeessane dans l'histoire et d'un plus jjfrand usage pour nous ; on est conitne étranger dans sa pntrii*, jxiidant tpie l'on voyage dans xiixa terre élranj;ère; et l'on passe une grande partie île ses jours à vivre avec les morts, avant (jue d'être parveini à pouvoir eonvers{>r avec les vivans.

Mais il y a cpudipie chose de si bi/.arre dans wn. ordre où l'on voit mourir les hommes avant c^ne de les avoir vus naître, et les all'aires Unir avant que de les avitir vu commencer; il seroit même si dillicile de se l'ormer , par cet ordre renversé, une suite et un enchaînement de laits histori(]ues, que je doute Tort, njon cher lils, que les raisons, quoique spécieuses des défenseurs de cette méthode, fuissent une grande impression sur votre esprit.

Elle peut néanmoins devenir plus soutenable, lorsque, sans vouloir l'appliquer à cha(]ue histoire particulière, on s'en servira seulement par rajiport à l'ordre qu'où mettra tlans l'élude des histoires do

différens pays. Ainsi, pour m'expliquer plus clairement , on peut douter s'il ne scroit pas plus utile pour vous , de vous attacher d'abord à l'histoire romaine dont vous avez besoin par rapport à l'élude des lois, et à l'histoire de France qui vous est la plus nécessaire de toutes, que de suivre scrupuleusement l'ordre des temps , et de commencer vos lectures historiques, comme quelques généalogistes des maisons souveraines , par Adam , pour hnir par l'empereur Charles VI et le roi Louis XV. Le premier

Îjarti a une utilité présente; le second, a pour lui 'avantage d'un ordre plus naturel et d'un système plus suivie Je ne laisse cependant pas d'être touché pour vous , de l'inconvénient d'ignorer pendant longtemps ce qui s'est passé dans votre pays , et de manquer des notions nécessaires pour étudier ou même pour traiter certaines questions du droit public , qui peuvent se présenter dans les différens emplois auxquels vous pouvez être appelé dans la suite. Je voudrois donc essayer de conciher, s'il étoit possible , l'ordre naturel des choses avec l'ordre de votre convenance particulière; et pour cela , en même temps que vous étudierez à tond l'histoire ancienne suivant l'ordre des temps, en commençant par celle des Juifs, ou même avant que de la commencer, et pendant que vous achèverez votre droit , ou que vous vous occuperez des préliminaires de l'histoire, vous pourriez lire une histoire de France générale , comme celle de Mezerai ou celle du père Daniel : deux historiens que je ne prétends pas égaler à Salluste et à Tite-Live , mais dont on peut dire ce que Quinlilien a dit de ces deux anciens auteurs, pares magis quam similes (i). Mezerai a beaucoup plus le génie, le caractère et, le style d'un historien ; on sent de la force, du nerf, et de la supériorité dans sa manière d'écrire. Si sa diction n'est pas pure, il sait au moins penser noblement. Ses réflexions sont courtes et sensées, ses

(i) InsiU, Oral. , lib. ïo, c<ip. i.

ÉTUDE DE l'hîSTOIRE. 53

expressions quelquefois grossières, mais énergiques, et son histoire est semée de traits qui pourroient faire honneur aux meilleurs historiens de Fantiquilé. Le père Daniel e'crit d'une manière différente. Son style sent le dissertaleur plutôt que l'historien. Mezerai pense plus qu'il ne dit, et le père Daniel dit plus qu'il ne fournit à penser : mais, d'un autre côté, celui-ci a beaucoup plus d'ordre, d'arrangement, de clarté dans la suite des faits. Il a débrouillé mieux que personne le cahos de la première race ; sa composition , ou , pour parler en termes de peinture , son ordonnance est beaucoup meilleure que celle de Mezerai j et, puisque j'ai commencé une fois à me servir de cette image , le père Daniel est un Poussin pour la partie de la composition, mais il pèche comme ce peintre par la couleur j au lieu que Mezerai est un Rubens qui frappe les yeux par la force des traits et la vivacité du coloris , mais qui est quelquefois confus dans sa disposition.

Tel est à peu près le caractère de ces deux historiens. Vous choisirez entre les deux celui qui vous plaira le plus, et peut-être feriez-vous bien de lire l'un et l'autre , règne par règne ; vous trouveriez souvent dans l'un ce qui manque dans l'autre , et vous prendriez par là une assez grande teinture de notre histoire, pour être 'au fait des principaux évéwemens , et en état d'approfondir davantage ceux dont vous pourriez avoir besoin , par rapport aux questions que vous aurez à discuter , en attendant que le temps soit venu de faire une étude plus profonde de toute l'histoire de France.

De cette première observation sur l'ordre qu'on peut mettre entre les histoires des différens peuples, il est naturel de passer à l'ordre qu'il faut suivre dans la lecture de chaque histoire particulière , comme dans l'histoire sacrée , dans l'histoire grecque , dans l'histoire romaine , et dans l'histoire de France. Je m'attache principalement à ces quatre espèces d'histoire , parce que ce sont celles que vous devez le

54 DEUXIÈME INSTRUCTIOir.

plus approfondir; et si vous avez un jour le courage d'aller plus loin , et de faire le même travail sur les liistoires de tous les états voisins de la France, la même méthode pourra vous servir e'galemeut pour les unes et pour les autres.

Le meilleur et le plus naturel de tous les ordres, est sans doute l'ordre clironologique ; mais, pour le suivre plus exactement et acquérir une connoissance plus parfaite de l'histoire , il est bon de diviser chaque histoire particulière en diflerentes époques j et c'est ce que vous aurez fait par vos tables.

Ce fondement supposé, lorsqu'il y a plusieurs historiens qui ont écrit la même histoire en tout ou en partie, et qui méritent d'être lus également, je voudrois lire d'abord tout ce qui sera dans l'histoire générale qui vous servira comme de guide depuis une époque jusqu'à l'autre ; prendre ensuite successivement les auteurs origin^iux et les actes sur le même intervalle de temps , et remarquer avec attention en quoi l'un difïere de l'autre, dont il sera bon même de faire quelques notes abrégées , au moins sur les endroits essentiels, et suivre ainsi la même méthode d'époque en époque.

Des comparaisons qui se font ainsi de proche en proche, et dans le temps que l'esprit est encore plein de ce qu'il vient de lire, 'sont non -seulement plus faciles, mais infiniment plus utiles que celles qui se font d'un ouvrage entier avec un autre ouvrage entier, dont la fin fait souvent oublier le commencement, du moins dont elle obscurcit les images, et diminue la première impression.

Rien n'est plus propre d'ailleurs à graver profondément les faits historiques dans notre mémoire ; et quehjuc peu qu'on en eût, il seroit presque impossible que , lisant de suite des faits renfermés dans un intervalle de temps assez icourt (car c'est une des raisons pour lesquelles je crois qu'il est bon de multiplier les époques), et les lisant d'abord dans une histoire générale où ils sont marqués suivant Tordre

ETUDF. DE I. HISTOIRE.

chronologique , et cnsuile dans les liislorieiis originaux du même temps , Jcs principaux événemens ne demeurassent pas imprimés dans la mémoire.

Il y a enfin une dernière utilité dans celte méthode, que je toucherai ici en passant quoirju'cUe appartienne encore plus à l'étude des belles-lettres , c'est que, dans ces comparaisons d'auteurs partagés ainsi par époques, vous ne remarquerez pas seulement ce qui regarde la vérité et le détail des faits historiques, mais vous vous attacherez aussi , quand les auteurs le mériteront, à comparer leur style, à juger de la beauté de hur narration, de leurs descriptions, de leurs portraits, de leurs harangues et des traits de morale répandus dans leur histoire. Tout cela se fait sans peine, et presque de soi-même, quand on a l'esprit encore rempli de la lecture qu'on vient de faire: ainsi, quand vous aurez lu Tite-Live par exemple, depuis l'époque de la loi des douze Tables jusqu'à l'institution des Tribuns militaires, si vous prenez Denis d'Halicarnasse sur le même temps, vous y trouverez le discours de la mère de Coriolan à son fils, que vous aurez déjà lu dans Tite-Live; et si vous lisez ensuite la vie de Coriolan dans PJularque , vous y verrez encore le même discours. Votre esprit se plaira de lui-même à comparer les dilTérentes manières dont trois grands historiens ont traité le même sujet, et, vous établissant juge enlr'cux, vous distri-. buerez à chacun le rang qu'il mérite, sans vous détourner presque de votre chemin pour faire cette comparaison. La mémoire fraîche de ce qu'on vient de lire, se joint à l'objet présent que l'on a entre les mains; on en sent les diflérences, on en distingue le caractère; et c'est par cette comparaison assidue, ou pour ainsi dire, habituelle de ditlérentes beautés^ que se forment le goût et le discernement du vrai mérite , plus facilement et plus parfaitement que par toute autre voie.

Ce que je vous propose de faire , mon cher fils, en coupant ainsi les historiens par partie , afin de pouvoir aussi los comparer par parties, vous seroit peut-

être difficile à faire par vous-même, parce que, pour le Lien faire , il faudroit que vous eussiez plus de connoissance des auteurs, et des temps dont ils ont écrit l'histoire ; mais heureusement pour vous ce travail est déjà fait , et c'est ce qu'il y a de meilleur dans la méthode de Wéar, auteur anglais, que je vous ai conseillé de lire.

Vous y trouverez non - seulement les historiens suivis j mais les pièces ou les morceaux détachés , comme les vies des grands hommes , et les histoires de faits singuliers rangés suivant Tordre des temps. Vous n'aurez qu'à le suivre pour Fancienne histoire sur laquelle son travail me paroît assez exact, je doute qu'on en doive porter le même jugement pour ce qui regarde l'histoire moderne ; mais vous pourrez y suppléer par le moyen des auteurs qui ont traité des histoires de leur pays par forme de bihliolhèque lîistorifjue ; vous aurez surtout un secours inestimable dans celle que le père Le Long fait imprimer actuellement pour l'histoire de France , et , enfin , les avis des sa vans que vous considterez vous mettront en état d'avoir une roule certaine, et comme une carte fidèle , pour vous conduire dans votre voyage historique.

QUATRIÈME POIINT.

Les Secours et les jéccompagnemens de l'Histoire.

Le quatrième point sur lequel je me suis engagé à vous entretenir, mon cher fils, regarde les secours et les accompagnemens qu'il faut joindre à la lecture de l'histoire.

J'en distingue quatre principaux:

Le premier, est la lecture des voyages et des descriptions des pays , sur quoi je me suis déjà assez expliqué par rapport à l'élude de la géographie ; et si je vous en parle encore en cet endroit , c'est parce que l'histoire ne se sert pas moins avantageusement de ce secours que la géographie- et qu'on

ÉTUDE DE l'histoire. Sj

peut le regarder comme un bien qui appartient en commun à ces deux sciences ; dont l'une y prend ce qui regarde la position, l'étendue, la division des pays j et l'autre y profite de tout ce qu'on y lit des lois , des mœurs et du gouvernement des peuples qui les habitent , pourvu , cependant , que l'on ne s'attache qu'à ceux des auteurs de ce gem^e qui sont connus pour exacts, en laissant ceux qui sont soupçonne's d'avoir travaillé d'après leur imagination plutôt que d'après leur mémoire , et d'avoir été plus occupés à faire un récit amusant de leurs aventures qu'à instruire par une relation véritable de ce qu'ils ont appris dans leurs voyages.

Le second secours , que l'on peut chercher dans l'étude de l'histoire, se trouve dans celle des médailles et des inscriptions j étude qui n'est pas seulement un objet de curiosité pour ceux qui ont le goût des antiquités, mais qui est souvent très-utile pour éclaircir des points de chronologie, pour redresser les historiens et les ramener à la vérité originale que l'airain et la pierre nous ont conservée, pour nous apprendre des faits qui ne se trouvent pas quelquefois dans les histoires les plus exactes , pour nous instruire enfin de pi usieui^s choses curieuses et singulières sur les usages des anciens. Ainsi, quand vous aurez lu la vie d'un empereur romain, il sera bon que vous parcouriez la suite des médailles de son temps dans les recueils que les antiquaires en ont faits ; vous pourrez même vous divertir à les aller voir dans les cabinets des curieux, parce que la vue des originaux affecte davantage, et qu'on y respire un air d'antiquité qui fait plaisir à ceux qui aiment à voir le vrai dans sa pureté, au lieu que les copies le défigurent souvent et l'altèrent presque toujours. Mais vous devez regarder l'étude des médailles et des autres anciens monumens, plutôt comme un délassement que comme une occupation principale ; sans quoi vous courrcriez risque d'y perdre beaucoup de temps j et vous auriez d'autant plus de sujet d'y avoir regret , que cette élude poussée trop loin fait dégénérer la

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gravité de l'histoire dans une multitude de petits taits , ou dans un nombre infini de minulies qui ne niérilcnt pas la place qu'elles occuperoient dans votre mémoire , dont je fais trop de cas pour vouloir la remplir seulement , et non pas la meubler précieusement.

Un troisième secours^ qu'il ne faut pas aussi négliger quoique je fusse fâché de vous y voir employer un temps considérable , est celui des généalogies ; elles servent quelquefois à démêler les faits historiques ; elles préviennent l'équivoque et la confusion des noms propres; elles ont même leur utilité par rapport à la connoissance des intérêts des princes ; enfin, elles aident la mémoire, et, de même que les époques de la chronologie et les divisions de la géographie, elles forment une espèce de mémoire locale, par la liaison que les faits ont avec les personnes comme avec les temps et les lieux , qui sert à arranger les événemens et à les fixer dans notre esprit j mais, dans celte vue, il suffit de s'attacher aux généalogies Aqs princes et des maisons distinguées qui ont ligiu'é dans l'iiisloire. Le reste est moins un secours qu'un pesant fardeau pour la mémoire, dont elle ne peut se charger qu'avec une grande perte de temps, et dont elle cherche souvent à se soulager aux dépens de l'honneur des familles, comme pour se payer, par le plaisir de la médisance, de tout l'ennui qu'une étude si sèche et si aride lui a coiilé.

J'estime donc beaucoup plus le quatrième secours dont il me reste à vous parier, je veux dire celui des dissertations qui ont été faites, par de savans hommes, sur les mœurs, le gouvernement, la milice, les antiquités des peuples dont vous étudirez l'histoire , comme des grecs , des romains , et des royaumes ou des ré|)ubliques qui se sont formées des débris de l'empire romain.

Ce seroit une entreprise téméraire et presque insensée , de vouloir lire toutes ces dissertations qui sont sans nombre; et je n'ai garde de vous proposer de lire tous les ouvrages de cette nature que Grouo-

Étude de l'histoire. 5g

vius et Grœvius ont recueillis dans près de trente volumes in -fol. y qui ne regardent cependant que riiisloire grecque et l'iiistoire romaine, et qui ne comprennent pas encore tout ce qui s'est fait sur cette matière.

Il faut se réduire à un objet moins étendu , par un choix éclairé et par un juste discernement, non-seulement entre les différens auteurs , mais entre les matières différentes. •

Je dis entre les matières différentes; car tout ce que des savans oisifs^ qui n'avoient souvent d'autres règles dans leurs recherches et dans leurs travaux que l'attrait de leur goût et de leur curiosité , ont regardé comme digne d'exercer leur plume, ne mérite pas pour cela de partager le temps d'un homme destiné à servir le public ; il est presque également dangereux de tout lire , et de ne rien lire. Le juste milieu entre ces deux extrémités est de s'attacher principalement à ce qui est important , et dont nous pouvons faire usage dans le genre de vie auquel nous nous destinons : ainsi , ce qui regarde les habillemens des grecs ou des romains, leurs festins, leurs jeux, leurs spectacles, les exercices du corps, les bains, les cérémonies, les funérailles et d'autres choses semblables , peut bien quelquefois servir d'amusement et de délassement à votre esprit. On en peut même tirer une sorte d'utilité par rapport à l'intelligence des poètes et des anciens auteurs ; mais ce qui mérite véritablement d'être étudié avec plus de suite et d'exactitude , c'est tout ce qui regarde le gouvernement et l'ordre public: comme les traités de Meursius sur les républiques grecques; de Samuel Petit, sur les lois d'Athènes ; de Sigonius, de Jure civium romanoruni, de senatii , de judiciis; celui de Gruchius, de comitiis j de Manuce et d'Antoine Augustin , ^e /egibiis. Il n'est pas encore temps, mon cher fils, de vous en donner un dénombrement exact ; en voila assez pour en tracer une première idée; et il en est de même pour ce qui regarde l'histoire moderne à laquelle il est très-utile de joindre la lecture des

Go DEUXIEME INSTRUCTION.'

auteurs qui ont traité de tout ce qui a rapport au gouvernement des dilfe'rens états dont on lit l'histoire. Ces sortes de dissertations ouvrent l'esprit d'un jeune homme , lui donnent des connoissances , et presque une expérience anticipée qui le rend attentif dans la lecture des histoires , à une infinité de choses qu'il n'auroit pas remarquées, ou sur lesquelles il auroit passé légèrement, s'il n'y avoit été préparé par la lecture de ces dissertations. Il arrive souvent que la plupart des lectures de la jeunesse, quoique faites avec goût et avec application, sont presque inutiles, ou ne sont pas du moins aussi utiles qu'elles le devroient être, parce que, faute de notions suffisantes, on ignore ce qu'il faut remarquer , et qu'on ne sent pas la conséquence d'une partie des choses qu'on lit.

Mon sentiment seroit donc, avant que de commencer la lecture des historiens originaux de chaque nation dont vous approfondirez l'histoire , que vous lussiez quelques-unes des dissertations que les meilleurs auteurs ont faites sur les lois et sur le gouvernement de cette nation. Quand vous en aurez l'esprit bien rempli, rien de tout ce que vous lirez dans les historiens et dans les actes qui sont la source de ces dissertations, ne pourra vous échapper j et, joignant ainsi vos propres réflexions à celles des auteurs dont vous aurez lu les dissertations , vous serez en état de faire un excellent usage de l'histoire pour y acquérir la science du droit public qui doit être un des principaux objets de toutes vos études.

Outre tous ces secours que vous trouverez dans les livres, et pour lesquels vous n'aurez besoin que de votre propre courage et de votre application personnelle, il y en a un qui se répand slir tout ce que je vous ai dit jusqu'à présent, et que vous ne pourrez trouver que dans la conversation des savans qui se sont appliqués à l'étude de l'histoire. Vous retirerez, mon cher fils, une très-grande utilité dn commerce que vous aurez avec eux ; non-seulement vous y apprendrez souvent ce qui vous aura échappé dans vos lectures particulières , où il n'est pas aise de tout

ÉTUDE DE l'histoire. Cl

embrasser , mais tout ce que vous aurez déjà appris par vous - même vous deviendra beaucoup plus propre, lorscjue vous en aurez conCéré avec des personnes instruites el versées depuis loni;- temps dans l'e'lude de l'histoire : vous avez déjà fait l'expérience de ce que je vous dis, dans vos études précédentes j et vous avez reconnu sans doute ^ que vous ne saviez rien plus parfaitement, que rien ne vous étoit plus familier, et plus dans vos mains , que les choses dont vous aviez conféré avec vos maîtres ou avec d'autres personnes. La lecture est en quelque manière un corps mort et inanimé ; la conversation avec des gens habiles et d'un jugement solide , le ranime et lui donne de la vie et du mouvement. Elle a je ne sais quoi de sensible et d'intéressant , qui entre bien plus avant dans notre ame • et si la lecture trace les premiers traits des choses que la mémoire doit conserver, on peut dire que la conversation ou la conférence est comme le burin qui les y grave profondément , et qui les y imprime en caractères ineffaçables. On y trouve d'ailleurs l'avantage de redresser ses idées ou de les perfectionner, de les confirmer, du moins de s'en assurer la stabilité, et de se mettre en état d'en avoir la jouissance paisible et tranquille.

Je voudrois donc , mon cher fils , afin de mettre , autant qu'il est possible , de l'ordre et de la méthode en toutes choses , que vous consultassiez les savans dans deux temps différens , sur chaque histoire particulière ; c'est-à-dire , avant que de commencer à l'étudier en détail , lorsque vous en aurez pris une idée générale, et après que vous Faurez achevée, ou plutôt à mesure que vous en aurez lu une partie assez considérable , pour pouvoir en raisonner avec ceux qui la savent parfaitement. La première consultation aura pour vous l'avantage de vous diriger dans vos études, de vous en faire connoître les difficultés et les points principaux qui méritent votre attention. La seconde, encore plus utile , vous servira, comme je viens de vous le dire , à imprimer plus avant les faits dans votre esprit j à vous enrichir des lieux

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fugitifs que vous n'aurez pu découvrir ; à épurer votre critique j en un mot, à former votre jugement par le secours de ceux qui ont plus d'âge, plus de lumière et plus d'expérience que vous.

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