‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 15 sur 73 · Les secours ne'ccssaires avi gouvernement · texte numérisé non relu

Les secours ne'ccssaires avi gouvernement

4." Les prérogalives , les honneurs , les privile'ges des rois, ou de ceux qui gouvernent les états, soit par rapport à leurs personnes , ou par rapport à leurs biens.

Sur le premier point, vous devez remarquer, en lisant l'histoire, non-seulement à qui le pouvoir de faire des lois appartient dans chaque nation; mais encore plus, de quelle forme les lois y sont revêtues, comment elles y doivent être publiées, à qui il est réservé ou permis de les interpréter , ou d'en dispenser, ou d'y déroger.

Sur le second' point, qui ref^arde l'exercice de la puissance publique , comme le prince et ceux qui tiennent les rênes du gouvernement ne peuvent faire tout par eux-mêmes, c'est ici que nous devons placer tout ce qui concerne les diiïerens dépositaires de leur autorité, qui, parmi nous, portent le nom général d'officiers, de quelque ordre qu'ils soient; parce que l'office n'estautre chose qu'uneporlion de la seigneurie, ou delà puissance pubhque, confiée, par celui qui gouverne , à un certain nombre de ses sujets pour le bien de tous les autres. Cette partie du droit public est une de celles quivous seront le plus importantes dans la profession qu'il y a lieu de croire que vous embrasserez ; et c'est dans cette vue que je vous conseille d'observer avec soin , principalement dans l'histoire de France , tout ce que vous y trouverez par rapport aux ionctions et aux prérogatives des principaux officiers qui sont établis, soit en particulier, soit en corps, tant pour ce qui regarde la justice et la police, que pour ce qui appartient à la milice et à ce qui en dépend , dont il faut connoître les droits pour pouvoir distinguer les objets qui les concernent , de ceux qui regardent les officiers de justice. Vous joindrez enfin à ce second point , ce qui regarde les conseils des rois ou des républiques , parce que cela appartient aussi

à l'exercice et à la sage administration de la puissance pubiicjuc.

A l'égard du troisième point, je veux dire des secours du gouvernement, je ne parlerai point ici des traités et des alliances avec les puissances temporelles, parce que cela regarde aussi le droit des gens dont j'ai îail un article séparé.

Je réduis donc ce que j'appelle le secours du gouvernement, à trois ou quatre genres différens :

Le premier est celui des armes , secours que la corruption du cœur humain a rendu également nécessaire à ceux qui gouvernent , et pour se l'aire craindre de leurs ennemis, et pour n'avoir rien à craindre dans leurs états.

Mais , comme votre génie me paroît trop pacilique pour aimer la guerre, je crois que vous pouvez vous épargner la peine de compter, comme a fait M. de Tliou dans son histoire, tous les boulets de canon que l'on a tirés dans chaque siège ; c'est-à-dire , d'entrer danstous les détails de la guerre , qui sont plus propres à faire un bon général d'armée , qu'à former un grand magistrat; et qui vous seroient d'autant plus inutiles , que tout ce qui peut vous regarder dans la guerre regarde aussi le droit des gens dont je vous ai parlé dans un autre endroit.

Le second genre de secours nécessaire au gouvernement, est la terreur des peines et des chàtimens, par laquelle le prince faitune espèce de guerre domestique et continuelle aux ennemis delà paix et de la sûreté intérieure de l'état. C'est en quoi consiste principalement ce que les jurisconsultes romains appellent merum imperium et jus glailii.

L'étude de la jurisprudence ancienne et moderne, vous en apprendra plus sur ce sujet, que la leelure de l'histoire. Mais cependant vous ferez bien d'y rejnarquer les choses les plus importantes qui re^ard<;nl l'ordre judiciaire , surtout dans les matières criminelles, et princi])alemcnt pour les crimes d'élat, ia qualité des juges, la forme des jugemcns, la na-

ÉTUDE DE L IIISTOinE. 'jj

turc (les peines , et les exemples éclalans de sévérité ou de clémence qui sont répandus dans l'iiisloire.

On peut regarder aussi comme un troisième i^enre de secours pour le gouvernement ^ tout ce qui con- Iribuc à augmenter l'abondance dans un élat , et à y multiplier ou les richesses naturelles , ou celles que l'industrie ajoute à la nature.

Ainsi, d'un côté, tout ce qui regarde les lois et les maximes générales des nations bien policées , sur la culture des terres , sur les priviléi^'es de ceux qui s'y attachent, sur les moyens de prévenir la disette ou d'y remédier j et de l'autre , tout ce qui concerne les règles fondamentales du commerce intérieur ou extérieur , de la monnoie ou du change qui en sont comme les deux bras , mérite une attention très-sérieuse , dans la lecture de l'histoire , et doit tenir une place importante dans l'ordre de vos remarques.

Enfin, le dernier genre de secours dont tout gouvernement a besoin , est un revenu et des fonds suffisans pour en supporter les charges et faire respecter la suprême puissance au dedans et au dehors.

Ce secours est de deux sortes , au moins en France €t dans tous les états voisins de ce royaume : il consiste ou dans un domaine, et dans des droits seigneuî riaux , ou dans des impositions ordinaires ou extraordinaires.

Vous devez donc remarquer , en premier lieu , ce qui regarde le domaine des rois et ses prérogatives , comme son inaliénabilité et son imprescriptibilité.

Vous ne devez pas donner moins d'attention à ce qui regarde les impositions sur lesquelles vous aurez seidement à recueillir, dans Ihistoire de Fr^nce^ Xq.s différentes époques de chaque genre d'imposition , et tout ce (jui peut en faire coiinoilreForigine et le progrès* les anciennnes formes qu'il falloit observer, soit p^mr établir de nouvelîes levées , soit pour les exiger, soit pour en rendre compte , et en montrer l'emploi j enfin , rétablissement des divers tribunaux éri-

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ges successivement dans le ro^^aume pour connoître de ces différentes nialières.

Sur le dernier arlicie de ceux qui regardent le gouvernement en général, c'est-à-dire^ sur les prérogatives, les honneurs, et les distinctions des rois, ou de ceux qui gouvernent, vous aurez à observer ce qui regarde les cérémonies, comme les entrées, les sacres des rois et des reines, les assemblées de plusieurs rois , etc. , principalement par rapport aux rangs et aux questions de préséance , sans vous jeter néanmoins dans un trop grand détail, ni vouloir faire des recueils sur ce sujet , tels qu'un maître des cérémonies , ou un des membres de la congrégation des rites en pourroit faire.

Jusfju'ici, mon cher fds , nous n'avons envisagé dans l'ordre de la société , que les nations comparées les unes avec les autres, ce qui forme le droit des gens , ou chaque nation considérée comme un tout; ce qui nous a conduit à parlqr du gouvernement en général, et de ses diifércntes parties. Il faut maintenant , pour achever ce plan abr('gé du droit public, et en même temps de vos remarques historiques , entrer dans un plus grand détail , qui comprend quatre objets que je vous ai déjà marqués.

Les dillérentes conditions tics hommes, forment le premier ; et je n'entends parler ici que de celles qui constituent leur état , ou qui sont du moins une source de distinctions générales dans l'ordre politique.

Telle est la dislinclion des libres et dos esclaves, ou des serfs , nom plus connu et plus usité dans nos mœurs; celle des séculiers et des ecclésiastiques; des nobles et des roturiers; et entre les nobles, de ceux qui le sont par la naissance, et de ceux qui le deviennent par privih'ge. La noblesse même a ses degrés; soit par l'ancienne dillércnce des simples genliishomraes, et des seigneurs des grands iiefs , de l'écuyer , du chevalier, du baron; soit par les dignités, comme les pairies. L'ordre ecclésiastique a aussi ses distinctions et ses degrés. La ro-

tare même, ou l'ignobililé , n'est pas eiilièiement uniCorme , puiscju'eile admet aussi une dislinclion entre les liabitans de la campagne, qui n'étoient ])resque autrefois que des serfs airraiicliis , souvent même de véritables serfs, et auxquels seuls le nom de roturier convient dans son ancienne signification (i); et entre les liabitans des villes , qui jouissent du droit de bourgeoisie, auxquels nos rois ont accordé différens privile'ges.

Toutes ces différences dans les conditions des hommes, appartiennent \\ l'ordre public , et méritent que vous observiez dans l'histoire , ce qui s'y présente de plus important sur cette matière.

Les qualités communes à plusieurs sujets, forment ce que l'on appelle ordre , qui est le second des quatre principaux objets, que je vous ai déjà dit plus haut <jue vous pouviez envisager dans chaque nation prise en détail.

Ainsi , les nobles du royaume forment l'ordre de la noblesse , qui , lorsqu'on la considère dans cette vue générale , ne connoît aucune distinction de degrés différens j au lieu qu'en Allemagne ces degrés forment autant d'ordres ou de classes différentes.

Ainsi, les ecclésiastiques forment pareillement l'ordre du clergé sans distinction de degrés, au moins en France, ainsi que celui de la noblesse.

Anciennement , il n'y avoit que deux ordres dans ce royaume , qui eussent entrée aux assemblées générales : les seigneurs , qui représentoient la noblesse j et les prélats, qui représentoient le clergé.

A l'égard des citoyens non nobles, quoique leur condition soit assez marquée dans la seconde race de nos rois, et qu'on en trouve plusieurs vestiges dans les ; apitulaires de Gharlemagne et de srs successeurs , il y a lieu de croire que dans la confusion et le désordre qui fut fatal à cette seconde race, la plus

(i) L'opinion la plus commune est que le nom de roturier vient de ruplarii , qui signifioit ceux qui travaillent à fouir ou rompre la terre.

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grande partie du peuple retomba presque en servitude ; en sorte qu'on revint aux anciennes mœurs des £;auIois, apucl quos , comme dit César dans ses commcnlaircs , plebs propc seri'oruni loco habebatur. Mais nos rois ayant commencé à accorder des lettres de commune ou de bourgeoisie aux liabitans de plusieurs villes, pour se les attacher, les seigneurs, qui se piquèrent de générosité, en accordèrent de même dans l'étendue de leurs seigneuries : les manumissions , ou les atïrancliissemens, devinrent aussi communs dans la campagne : et, comme les rois pouvoient tirer beaucoup plus de secours d'argent des roturiers , que des nobles j et qu'il leur étoit avantageux de pouvoir les leur opposer pour diminuer leurs forces , qui donnoieut alors de l'ombrage à la puissance royale, ils travaillèrent à les rendre de plus en plus indépendans de l'autorité des seigneurs. Ainsi, l'état des non-nobles , étant devenu plus considérable , prétendit avoir part aux assemblées des ordres du royaume. Nos rois ne rejetèrent pas , ou favorisèrent même cette prétention ; et c'est ainsi que se forma insensiblement un troisième ordre : les députés des villes fuirent admis dans les assemblées des états , où ils représeuloient le corps des habilans de chaque ville ; et c'est ce qui s'appelle proprement le tiers- état.

J'ai fait ici cette digression , mon cher fds , pour vous faire sentir combien il est important de bien observer ces difïe'rens progrès du droit ou des mœurs , en lisant l'histoire, pour y démêler l'origine des différens ordres, leur distinction, leurs privilèges, leurs obligations, leurs juges j en un mot, tout ce qui constitue ou qui caractérise, leur état.

Je passe maintenant des diverses conditions des hommes et des dilférens ordres qu'on distingue dajis une nation , à cette union ou cet asseml)lagc qui , étant autorisé par le souverain, forme un seul corps de plusieurs membres ; car il faut bien remarquer que ces dillérens ordres (jue je viens de vous expliquer, le clergé, la noblesse, le tiers- état, ne sont

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pas regardés comme des corps, tant qu'ils ne sont point assemble's légilimemeiit. Jusque-là ce ne sont encore que des ordres qui ont seulement une disposition prochaine à se réunir, et conmie une aptitude naturelle , ou phiLÔt civile, à devenir un corps, par runifurniilé de leur état.

De tous les corps auxquels la puissance souveraine peut donner l'être , il uy en a pas de plus auguste que les assemblées des états généraux parmi nous, ou ce quien tientlieu dans les^paysétrangers. Toute lanation y est représentée ; et il est très-utile, pour bien entendre notre histoire et celle des autres pays , d'observer exactement dans la lecture des historiens, les temps et les occasions de ces sortes d'assemblées; qui sont ceux qui doivent y être appelés, la manière de les choisir j l'ordre de leurs séances et de leurs délibérations ; le poids de leurs résolutions; jusqu'à quel point elles peuvent engager le gouvernement, selon la différente constitution des empires ; la manière de les dissoudre , et de répondre à leurs demandes.

Ce que les états généraux sont par rapport à un royaume entier , les états particuliers le sont par rapport à une seule province; et par conséquent ils sont susceptibles des mêmes remarques.

Je mettrai aussi dans la même classe les assemblées d'nn seul ordre en particulier, comme les conciles nationaux ou provinciaux , les assemblées générales du clergé, les assemblées des communes de provence, qui se tiennent tnus les ans ; et s'il y a ailleurs quelque chose de semblable.

En faisant vos observations sur ces assemblées passagères , ou sur ces corps qui ne subsistent pas toujours, vous ne serez pas moins attentif, mon cher fds , aux compagnies , ou aux corps fixes et perpétuels, qui sont établis, soit pour rendre la justice, soit pour l'administration des villes , soit pour faire fleurir les sciences et les arts, soit enfin pour le culte de Dieu et pour la perfection du christianisme. Vous trouverez là une ample matière de remarques sur ]'ori*gine des parlemens , ou des autres compagnies

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de justice ou de iîiiance , des corps de ville , des universités , des acade'mies, des ordres , et des communautés séculières ou régulières; sur le pouvoir, les tondions 3 les droits, la police et la discipline dé ces différens corps ; sur leur utilité , et les difFérens avantages qu'ils procurent à l'état.

Je ne dois pas oublier de vous dire , mon clier fds, que c'est principalement dans la lecture de l'histoire de France, que vous serez chargé de ce détail çle reqiarques. Il seroit trop long, et peut-être d'une médiocre utilité pour vous , d'apporter la même exactitude à l'étude des autres histoires , dans laquelle il vous suffira de vous arrêter aux grands objets, sans tomber dans le défaut (fue Térence appelle si bien ohscuram diligentiam. Une trop grande et trop scrupuleuse exactitude abat l'esprit au lieu tie l'élever, et ne produit qu\iue confusion d'idées entassées les unes sur les autres qui demanderoient un nouveau travail pour les débrouiller.

Délassons-nous à présent , mon cher fils , d'un détail peut-être trop long, mais que j'ai cru nécessaire pour vous tracer le plan du droit pubiic, en passant à un objet beaucoup plus agréable , et qui est le dernier de ceux que j'ai distingués dans chaque nation considérée en détail , c'est-à-dire , au citoyen : nous ne le regarderons ici que par rapport à sa conduite personnelle; en ne considérant sa condition, l'ordre ou le corjjs dont il peut être membre , qu'en tant (]ue ces qualités peuvent devenir la malière de ses vices ou de ses vertus. Si cet objet de vos remarijues n'est pas aussi utile que les autres pour îic(}uérir la science du droit public, il le sera beaucoup plus par rapport à la morale, à l'élude et ù la pratique mêuie de la \erlu. Tout le reste p ut bien lormer en vous le savant et l'habile homme ; mais j'ai assez bonne opinion de vous, mon cher fds, pour être persuadé que vous ferez encore plus de cas de ce qui peut former Fliomme de bien , le bon citoyen , le vertueux magistrat. Attachez-vous donc surtout à remarquer les exemples des vertus

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qui peuvent cire à votre portée ; c'est-à-dire , les exemples de sagesse, de modération, de simplicité , de modestie, de désintéressement, de générosité , de grandeur d'ame, de fermeté dans l'administration de la justice, de fidélité p(jur le prince, d'amour pour la patrie; de mépris pour ia fortune, pour la gloire même qui ne doit point être préférée au devoir et à la justice dont l'amour doit vous conduire. Ce sont ces qualités qui doivent animer votre courage, et vous faire éprouver ce que vous avez lu dans Salluste : Memoviâ reriim à majorihus geslarum vehementissimè animum ad virtutem accendi ; et eam jlammam egregiis viris in pectote crescere , neque priîis sedari , quant virtus eoriim fainam atqiie gloriam adœquavent (i).

Allumez continuellement cette ardeur et cette soif de vertus dans votre a me , mon cher fils , par la lecture de l'histoire ; et surtout par celle des vies des hommes illustres, dont les auteurs, semblables à ces peintres qui ne s'attachent qu'au portrait (c'est la comparaison dePlutarque) (2), se sont appliqués à exprimer jusqu'aux moindres traits de la physionomie, c'est-à-dire, du caractère de ceux dont ils ont écrit la vie. Je ne sais si je me trompe , mais il" me semble qu'on se sent toujours plus vertueux , ou du nioins plus amateur de la vertu et plus ennemi du vice, quand on sort de la lecture des vies d'Aristide, de Dion, de Phocion , de Caton d'Utique , et de ces autres héros de la probité, dont les vertus ( si l'on peut cependant se servir de ce nom en parlant de ceux qui ne connoissoient pas la seule tin où nous devons tendre et qui doit être l'unique motif de nos actions ) font souvent honte à plusieurs de ceux qui vivent dans le sein du chrislianisme. Étudiez donc avec soin , mon cher fils , et recueillez précieusement leurs portraits, que les pkis grands maîtres dans l'art de l'histoire ont tracés avec des

(i) Belh jugurt. in exordio.

(2) In Cil noue.

caractères et des couleurs inimitables ; portraits , comme le dit si bien Tacite (i) , l'un des plus grands peintres de l'antiquité' , plus utiles et plus estimables que ceux que le marbre ou le bronze nous a conservés, pourvu que nous travaillions à les exprimer, et à les faire revivre dans nos mœurs : Ut vultus hominum , ità sunulacra vultûs imhecilla ac moriaiia sunt : forma mentis œtenia^ qiiam tenere et exprimere non per alienam materiam et artem , sed tuis ipse moribus possis.

Ce n'est pas tout encore , mon cher fds , le vice nous instruit quelquefois dans l'histoire , autant que la vertu même; et elle peut faire sur vous l'effet que le le'gislateur de Lacédémone vouloit produire , lorsqu'il approuvoit nue les pères fissent sentir à leurs cnftms la bassesse et la honte de l'ivrognerie, en leur montrant, comme en spectacle, leurs esclaves ivres , pour leur inspirer l'horreur de cet élat. La vue du mal, couvert souvent sous des dehors agréables , est un écueil dangereux pour la vertu ; l'histoire, en le peignant sous ses traits véritables et dans sa difformité , nous le montre d'une manière innocente; c'est par elle que sans participer à la malice des hommes , ou sans être exposés à en devenir la dupe , nous apprenons à être également , suivant l'expression de l'écriture*, simples dans le bieh , et prudens a l'égard du mal (2). Étudiez donc dans l'histoire les diiïerensde grès, et les suites pernicieuses du vice , soit pour le haïr et le mépriser encore plus, soit pour savoir vous en défier. Joignez-y enfin l'élude de ce mélange de vices et do vertus, qui est le caractère Je plus ordinaire i.Ws hommes, comme je vous l'ai déjà dit. Vous acquerrez par là , l'utile , i'inesiimable science de connaître les hommes, qui est le plus grand fruit de l'histoire et* le plus digne prix de vos travaux. Car , comme l'a fort bien dit

(i) In vitâ agric. , «.» 46.

(2) Rom. iG , q.

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Tacile que je viens devons citer, le temps change successivement le nom des acteurs qui paroissent sur la scène du monde , mais les caractères et les mœurs demeurent les mêmes : Et magis alU hommes , quam alii mores (i).

C'est pour cela qu'outre les caractères particuliers de certains hommes distingue's par la veilu ou par le vice , ou par le mélange et l'assortiment bizarre de l'une et de l'autre , il est très-important de remarquer encore dans l'histoire, les caractères généraux des différentes conditions. Ainsi, tout ce qui peut apprendre à bien connoître le génie et le caractère ordinaire de ceux qui vivent à la cour ou dans la profession des armes, des magistrats , des différens corps et du peuple, mérite pour le moins autant votre attention, que les traits qui ne marquent que le caractère d\ui homme en particulier : ce sont des copies dont les originaux subsistent et vivent toujours , et des caractères communs qui sont moins susceptibles de variété et d'inégalité , que ceux des particuliers.

On reconnoît tous les jours dans le commerce du monde, ce que l'on a déjà lu dans l'histoire^ et l'expérience se joignant à l'étude et aux réflexions , achève bien plus aisément d'y ajouter les traits singuliers qui peuvent manquer à ces portraits.

Vous plaindrez-vous encore après cela , mon cher fils, du peu d'étendue que je donne à vos remarques? Mais plutôt ne vous plaindrez-vous pas au contraire de ce que je vous jette dans une autre extrémité? Je crois cependant avoir gardé à peu près le juste milieu, et il me semble que je ne vous ai rien proposé qui ne soit utile et presque propre à votre état. Mais, d'ailleurs, je vous l'ai déjà dit, et je dois vous le répéter encore , ce n'est pas ici l'ouvrage d'un jour ; c'est à proprement parler , le plan d'étude de toute votre vie.

J'oubliois presque un quatrième et dernier objet de vos remarques, après vous avoir parlé de ce qui

(i) Histor., lib, 2 , n° 9'>.

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regarde les choses divines, nalurelles et humaines; je pourrois même l'oubher enlièrement, parce que je n'ai rien à vous dire sur ce dernier objet, si ce n'est de suivre votre attrait , et de vous laisser conduire par votre goiit.

Je veux parler, mon cher fils, de la critique et de la philologie, qui, dans le sens le plus étendu que l'on donne quelquefois à ce nom, comprend même la critique. Elle a trois objets principaux :

La critique, proprement dite, est le jugement des auleiirs , de leur à^'e , de l'authenticité , de l'autorité de leurs écrits, des dates et autres notes chronologiques, de la vérité , et de l'exactitude des faits qu'ils racontent ;

Le second, regarde le détail des mœurs et des antiquités de chaque nation , que l'on peut appeler les aménités de l'histoire , et dont je vous ai parlé sous un autre nom , en traitant des secours ou des accompagnemens de l'histoire;

Le troisième , qui sera peut-être encore plus de voire goiit que les deux premiers , consiste dans l'examen des beautés et des ornemens du langage ; sriil par rapport à la narration et aux descriptions; soit par rapport à l'éloquence qui brille principalement dans les harangues que les historiens mettent dans la bouche de leurs principaux acteurs; soit enfin par rapport aux traits de morale ou de politique qui y sont répandus.

Je me suis déjà assez expliqué sur le second point qui fait partie des accompagnemens de Thistoire , pour vous faire cotmoître ce que vous devez remarquer sur ce point dans la lecture des historiens.

A l'égard flu premier, qui regarde la pure critique, si vous me demandez mon sentiment, je vous conseillerai de vous en reposer sur les meilleurs auteurs qui ont traité ex professa , et de les prendre seulement comme des guides, quand vous en aurez besoin dans le cours de votre marche, sans vouloir parcourir vous-même tout le pays qu'ils ont été

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obligés de battre avant que de se fixer à une route certaine ; ce travail seroit ou inutile , si vous le faisiez imparfaitement , ou trop long et trop pénible , si vous y apportiez toute l'exactitude nécessaire. D'ailleurs , s'il se présente dans la suite de votre vie des occasions particulières où la nécessité des afïàires demande que vous approfondissiez un point de critique essentiel, pour bien décider la question que vous aurez a traiter, vous pourrez le faire aisément avec toutes les notions et les connoissauces que vous aurez acquises.

Si vous me demandez encore, mon cher fds , ce que je pense sur le troisième point , c'est-à-dire , sur ce qu'on appelle les lumières et les ornemens du discours, je vous. dirai que je crois, qu'il faut aussi être très-sobre sur ces sortes de remarques.

Premièrement, parce qu'il est assez rare que des morceaux détachés conservent la même grâce et le même prix hors de leur place, qu'ils ont dans la suite et dans le tissu du discours de l'historien.

Secondement , parce que ces sortes d'extraits né peuvent guère se faire que sur un petit nombre d'cxcellens originaux , qu'il vaut mieux se rendre familiers par une lecture assidue et faite avec goût, que d'en copier des passages avec une exactitude que je ne vous conseille pas d'envier aux allemands. L'un, vous remplit du génie de ces grands hommes,, qui vaut beaucoup mieux pour vous que leurs passages, quelque beaux qu'ils soient; l'autre, ne vous donne qu'un ample recueil de morceaux décousus, qui pouvoit être utile lorsque les cilalions étoient à la mode, mais qui à présent charge plus le papier qu'il n'enrichit véritablement l'esprit.

Je laisse néanmoins sur cela, mon cher fils, comme je vous l'ai dit d'abord , une libre carrière a votre inclination et à votre goût , la matière étant du nombre de celles où chacun peut abonder dans son sens ; et où ce qui convient à l'un , ne convient pas toujours à l'autre.

8s DEUXIÈME INSTRUCTION.

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