‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 17 sur 73 · SUR L'ÉTUDE DES BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

SUR L'ÉTUDE DES BELLES-LETTRES

Après vous avoir parlé de l'histoire , mon cher fils, il ne me reste plus qu'un article à traiter avec vous pour achever le plan de vos études présentes: c'est celui des belles -lettres. Il me semble qu'en passant à cette matière , je me sens touché du même scnliment qu'un voyageur , qui , après s'être rassasié pendant long-temps de la vue de divers pays, où souvent même il a trouvé de plus belles choses , et plus dignes de sa curiosité, que dans le lieu de sa

(i) De Orat. , lih. 2 , «.<> 7.

(a) Horal. , de art. poet.

ÉTUDE DES BELLES-LETTRES. qS

naissance , goûte néanmoins un secret plaisir en arrivant clans sa patrie , et s'estime heureux de pouvoir respirer enfin son air natal.

On aime à revoir les lieux qu'on a habites dans son enfance. Une ancienne habitude y hiit trouver des charmes qu'oii ne goûte point ailleurs j et c'est ce que j'éprouve aujourtl'hui en rentrant avec vous comme dans ma patrie, c'est-à-dire, dans la re'publique des lettres où je suis né^ où j'ai été élevé, et où j'ai passé les plus belles années de ma vie.

Je crois rajeunir en quelque manière , je crois voir renaître ces jours précieux , ces jours irréparables de la jeunesse ; et si l'on a écrit que Scipion et Lélius , lorsqu'ils pouvoient s'échapper , ou pour me servir des'ternies mêmes de Cicéron (i), s'envoler de la ville à la campagne , sembloient y retrouver non-seulement leur jeunesse , mais leur enfance ; incredibiUter repuerascere solitos , dois-je rougir , mon cher tils, de retourner avec vous à cet âge, non en ramassant sur le bord de la mer ces coquilles et ces autres jeux de la nature, qui amusoient le loisir du vainqueur de Carthage et de Numance, mais dans la compagnie des nmses , et en recueillant quelques étincelles de ce feu divin dont étoient remplies ces grandes lumières de l'éloquence et de la poésie , ces arbitres du bon goût et de la plus saine critique , qui nous serviront de guides et de modèles dans tout ce que j'ai ù vous dire sur ce sujet.

Ne croyez pourtant pas, mon cher lils, qu'après m'étre excusé devant vous d'avoir eu peut-être trop de passion pour les belles-lettres, je veuille retomber dans mes anciennes habitudes , auxquelles je me suis vanté avec vous d'avoir renoncé 3 et ne me regardez pas comme un relaps , qui , après avoir donné pendant quelque temps une préférence feinte à la vérité et à la solidité de l'histoire, retourne bientôt au frivole, et à ses premières erreurs qu'il n'avoit jamais bien sincèrement abjurées.

{\) De Oral., Ub. 1, n° G.

Je donnerai toujours à l'iiislolre, après la religion et la jurisprudence , le premier rang dans vos études ; je la regarderai toujours comme une occupation principale pour vous : et quelque prévenu que je sois en faveur des belles-lettres , elles ne passeront jamais dans mon esprit que pour l'accessoire et l'ornement des sciences plus solides- mais un ornement qui ne doit pas aussi être regardé comme un superflu , et qui peut même être mis au rang du nécessaire, pour vous apprendre à faire usage de vos autres connoissances , et à les mettre à profit dans les différeiis emplois auxquels vous serez destine. Comme la parole, quoique moins estimable que la pensée, n'est cependant guère moins nécessaire à l'homme considéré dans l'ordre de la société; ainsi, l'art de bien parler, quoiqu'en un sens d'un ordre inlérieup à l'art de bien penser, est presque aussi nécessaire à l'homme public qui n'a qu'un mérite imparfait, et qui ne jouit, pour ainsi dire, que de la moitié de lui-même, quand il n'est savant que pour lui, et qu'il ne sait ])as rendre sa science utile aux autres hommes par le talent de la leur faire entendre, goûter, respecter. Je pourrais développer encore plus cette pensée dans la suite de ce discours, et il vaut mieux vous donner à présent une idée générale de ce qui doit être la matière des réflexions que je ferai avec vous sur l'élude des belles-lettres.

Je les réduis à trois points principaux, qui comprennent tout ce qui regarde cette matière. 11 semble même qu'on pourroit n'en distinguer que deux, hn elïet, tout se réduit ou à lire ce que les autres ont écrit, ou à écrire des choses dignes d'êlre lues : aiit scripta légère , aut scribere legetida. Mais, comme dans les lectures que l'on fait, il ne sullit pas d'entendre, et qu'il faut savoir juger (en quoi consiste même la |)lus grande utilité de la lecture), je di.stingue trois diflercns degrés dans l'élude des belles-lettres, riul<'lligence , le jugement ou la critique, et la couiposilion ; à p(;u près comme j'ai ouï dire que l'on faisoil dans la musique, où de la conaoissaace des

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