‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 25 sur 73 · ART DE PROUVER · texte numérisé non relu

ART DE PROUVER

On l'apprend , ou par les préceptes , ou par les exemples.

Les préceptes se trouveront dans les ouvrages des maîtres de l'art , et surtout de ceux qui ont su joindre la dialectique et l'esprit géométrique, à la théorie de l'éloquence.

Dans les anciens, il n'y a rien de plus parfait sur ce sujet que la rhétorique d'Aristotcj et c'est un • ouvrage qui mérite d'être non-seulement lu, mais médité.

Les trois livres de Cicéron, de oratore , fourniront des préceptes cxcellens , et des exemples encore meilleurs.

Quinlilien trop sec , et, pour ainsi dire, trop scholaslique dans une partie de sa rhétorique, est aussi utile qu'admirable dans les préceptes on dans les conseils généraux qu'il donne au commencement, et encore plus à la fin de son ouvrage. On y trouve, non-seulement les préceptes, mais, ce qui vaut beaucoup n)icux, la raison des précoptes : et il n'y a point de lecture plus propre à former le goût, que celle

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des trois premiers et des trois derniers livres de cet auteur.

Mais il faut avouer que, si l'on se renferme d^abord dans l'art de prouver, sans penser encore à ce qui regarde la perfection et la beauté du style, les modernes paroissent avoir un grand avantage sur les anciens : et voici les principaux livres qu'un jeune homme doit lire le plus attentivement , s'il veut acquérir le grand talent d'arranger ses preuves dans cet ordre naturel qui soutient l'attention de l'auditeur, en le conduisant, par une espèce de gradation de vérités ou de propositions qui naissent toujours l'une de l'autre , jusqu'à une évidence aussi parfaite que la matière peut l'admettre.

Tels sont la méthode de M. Descartes , le dernier livre de l'ai-t de penser,- à quoi l'on peut joindre ce que M. Régis a dit plus en détail dans sa logique sur la méthode synthétique et sur la méthode analytique ; et le sixième livre de la recherche de la vérité.

On peut lire aussi, avec utilité, les discours que le père Reynaialt a mis à la tête de ses ouvrages de mathématiques, et surtout de la science du calcul ^ où il a recueilli en peu de mots toute la substance de l'art de prouver, suivant l'esprit et l'ordre géométrique.

Des préceptes il faut passer à des exemples, qui seront sans doute plus agréables , et peut-être encore plus utiles. Ce que les préceptes, considérés en euxmêmes, ont quelquefois de trop abstrait, et, pour ainsi dire, de trop spirituel, devient plus sensible et semble acquérir une espèce de corps et une plus grande clarté , par l'application que ceux qui nous servent de modèles en ont faite à certaines matières. L'attention , soulagée par la vue d'un objet fixe et déterminé, conçoit mieux toute l'ulililé des préceptes^ et, à force de lire des ouvrages bien ordonnés, notre esprit prend insensiblement l'habitude et comme le pli de cette méthode parfaite, qui, par le seul arran- D'Jguesseau, Tome XV- 8

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f^emcnt des pensées et des preuves, opère infailliblement la conviclion.

Entre les ouvrages où l'on peut trouver de tels exemples, les méditations de Descartes et le commencement de ses principes peuvent tenir le premier rang. Il a e'té e'galement le maître et le modèle de ceux même qui Tout combattu; et l'on diruit que ce soit lui qui ait inventé l'art de faire usage de la raison. Jan)ais homme, en effet , n'a su former un tissu plus géomélrique , et en même temps plus ingénieux et plus persuasif de pensées, d'images et de preuves; en sorte qu'on trouve en lui le fond de l'art des orateurs , joint à celui du géomètre et du philosophe. On peut dire du père Malebranche,

Proximus huîc , longo sed proxinnis intervallo.

Mais, comme il a su joindre l'imagination au raisonnement, ou , si l'on veut, le raisonnement à l'imagination qui dominoit chez lui , la lecture de ses ouvrages peut être avantageuse à ceux qui se destinent à un genre d'éloquence où l'on a souvent besoin de parler à l'imagination, pour faire mieux entendre la raison.

Ce n*est donc pas ce qui est du ressort de la pure métapliysi({ue , que l'on doit chercher dans le père Malebranche ; c'est ce qui a rapport à la morale , comme plusieurs chapitres du livre de la recherche de la vérité^ où il traite de l'imagination : le livre (\es inclinations, et celui des passions, ou si l'on veut quelque chose qui soit encore plus travaillé, ses entretiens mélaphysiques , qu'on peut regarder comme son chef-d'œuvre, soit pour rarrangeuient des idées, soit pour le style et pour la manière d'écrire.

Un génie peut-être supérieur :; celui du père Malebranche , et qui a passé avec raison pour le plus grand dialecticien de son siècle, y)ourr()it sufhre seul pour donner un modèle de la méthode avec laquelle on

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doit traiter, approfondir , épuiser une matière , et l'aire en sorte que toutes les parties du même tout tendent et conspirent e'galement à produire une eutière conviction.

Il est aisé de reconnoître M. Arnaud à ce caractère. La logique la plus exacte , ctjnduite et dirigée par un esprit nalureilement géomèlre, est l'ame de tous ses ouvrages : mais ce n'est pas une dialectique sèche et décliarnée , qui ne présente que comme un squelette de raisonnement; elle est accompagnée d'une éloquence mâle et robuste , d'une abondance et d'une variété d'images qui semblent naître d'ellesmêmes sous sa plume, et d'une heureuse fécondité d'expressions : c'est un corps plein de suc et de vigueur, qui lire toute sa beauté de sa force, et qui fait servir ses ornemens mêmes à la victoire. Il a d'ailleurs coml)attu pendant toute sa vie ; il n'a presque fait que des ouvrages polémiques; et Ton peut di>e que ce sont comme autant de plaidoyers , ou il a toujours eu en vue d'établir ou de réfuter, d'édifier ou de détruire^ et de gagner sa cause par la seule supériorité du raisonnement.

On trouve donc dans les écrits d'un génie si fort et si puissant, tout ce qui peut apprendre lait d'instruire , de prouver et de convaincre. Mais , comme il seroit trop long de les lire tous, on peut se réduire au livre de la perpétuité de la foi , auquel M. Nicole , autre logicien parfait , a eu aussi une grande part; et à des morceaux choisis clans le livre qui a pour titre : la morale prali(jiie.

Le premier est une application conlinuelle des préceptes de la logique, qui enseignent à renverser les argumeus les plus captieux , et à démêler les sophismes les plus subtils, en les ramenant toujours aux règles fondamenlaies du raisonnement.

Le second est plein de modèles dans l'art de discuter les faits, de digérer et de réunir les preuves, les conjectures, les présomptions, pour leur donner une évitlence parfaite , ou du moins ce degré de vraisemblance et de probabilité qui, dans ks question^

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de fait , lient lieu , en quelque manière , de l'évidence, et équipolle presque à la ve'rité.

11 n'est pas même ne'cessaire de lire ces deux ouvrages en entier j et l'on peut appliquer ici ce mot de Se'nèque , multiini legendum , non multa. La véritable manière de mettre à profit cette lecture , c'est de s'arrêter, lorsqu'on a achevé de lire un des points que l'auteur a entrepris de prouver j de repasser successivement sur les difTérens degrés par lesquels il a conduit ses raisonnemens jusqu'au genre de démonstration dont la matière est susceptible ; d'en faire une espèce d'analyse , ou par une simple méditation , ou quelquefois même par écrit , afin de se rendre le maître de l'ordre qu'il a suivi, d'en faire son bien propre , et de se former comme une espèce de moule , ou toutes nos pensées s'arrangent d'elles-mêmes dans leur place naturelle.

L'étude d'une douzaine d'endroits , médités avec cette attention , sera un travail plus utile que la lecture d'un grand nombre d'ouvrages dont on ne retire souvent pour tout fruit qu'iuic connoissance superficielle , et une approbation vague du mérite d'un auteur : au lieu qu'en laisant, comme on vient de le dire, l'aiiatomie exacte de sa mélhode dans quelques morceaux choisis , on apprend à devenir auteur soi-même, et à approcher au moins de son modèle , si l'on ne peut l'égaler.

Les ouvrages tie ]\I. Nicole , et sur tout les quatre premiers volumes des essais de morale , (|ui sont plus travaillés que les autres, et où il est- plus aisé d'apercevoir un pian et un ordre suivi , entrent aussi dans la même vue ; et, en y apprenant à bien ordonner les pensées de son esprit , on y trouvera l'avantage infiniment plus grand d'apprendre en mên)e temps à bien régler les mouvemens de son cœur.

En voilà assez sur ce que l'on a appelé d'abord Vartde prouver : et il est temps de donner aussi une notion géiiérale de la manière d'apprendre à plaire en prouvant.

ETUDE POUR LES FONCTIONS D AVOCAT DU ROI. I I7 ART DE PLAIRE EN PROUVANT, ET POUR MIEUX PROUVER.

Ce second point demande moins de réflexions , parce qu'il se confond presque avec le premier.

On est toujours sur de plaire quand on parvient à convaincre par une méthode qui sait conduire l'esprit sans effort, et presque sans travail, à la découverte de la vérité : et c'est même par là qu'un homme public, qui ne parle que pour elle, doit chercher presque uniquement à plaire à ses auditeurs.

D'ailleurs , les maîtres que l'on vient d'indiquer , soit pour donner des préceptes ^ soit pour fournir des exemples dans l'art de prouver , sont presque tous aussi des modèles excellens dans l'art de préparer cette volupté innocente qui accompagne la conviction, ou qui dispose l'âme de l'auditeur à s'y livrer plus facilement.

Il ne reste donc ici que de parler des ouvrages qull est bon de lire avec attention , pour achever de se former à la pureté et à l'élégance du. style, ou aux grâces et aux ornemcns de rélocution. On s'attachera principalement à ceux qui , suivant l'idée naturelle de l'éloquence, n'ont regardé l'art de plaire que comme un instrument utile et presque nécessaire à l'art de prouver.

Démosthène et Cicéron sont en possession, depuis plusieurs siècles , d'être regardés en ce genre comme les plus grands modèles j et le premier peut-être encore plus que le second, si l'on s'attache à la force du raisonnement.

Mais , comme les harangues de Démosthène perdent beaucoup de leur mérite dans les traductions , on peut commencer par la lecture de Cicéron , et remettre celle de Démosthène jusqu'au temps où notre jeune orateur, revenu de ses distractions philosophiques et juridiques , si elles méritent ce nom , aura renouvelé , avec le grec , une connoissance qui aille jusqu'à la familiarité.

Une lecture rapide des oraisons de Cicéron ne

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seroit pas suOi^anle : on peut s'en rassasier d'abord, si l'on veut; mais il faudra revenir ensuite sur ses pas 5 et en choisir quelques-unes^ dont on fera une espèce d'analyse , pour y découvrir l'art caché de cet ordre oratoire, qui, dans certaines matières, peut être plus propre à manier les esprits que la méthode des géomètres ou des philosophes.

Après ceux qui ont été, pour ainsi dire, éloquens par état ou par profession ,les historiens latins (car on ne parle point ici des grecs , par la raison qu'on ■vient de marquer ) peuvent fournir des modèles aussi parfaits dans l'art de bien parler, et peut-être plus approchans de notre génie et de notre goût que Cicéron mémo.

Les haranii;ues de Salluste, de Tite-Live, de Tacite, sont des chefs-d'œuvre de sens, de raison , et de cette éloquence de choses plutôt que de mots , qui persuadent sans art oratoire , ou du moins .sans en employer d'autre que celui dont le principal mérite est de savoir se cacher. Le corps entier de leurs histoires n'est pas moins utile à lire, soit pour se former le style de la narration , soit pour se remplir de réllexions qui préviennent l'efTct de l'expéiience , et qui donnent une itiaturilé anticipée à la raison. Si l'on pouvoit même en apprendre par cœur les plus beaux endroits, on cxerceroit ulilement sa mémoire ; et ce seroit le moyen , non-seuleuïcnt d'or- Der, mais d'enrichir et de forlifier son es[)ril.

La lecture des pcèles n'est pas non plus à négliger j cl Cicéron souhaite (piel([ue part à ceux même qui n'écrivent qu'en prose, verha proph pœtarum. La poésie inspire un feu d'imagiiialion (|ui sert beau- Coup à animer, à échaufl'er lesiyle^ et à feuipèchcr de languir, surtout en traitant des matières sèches et épineuses, qui le refroidissent naturellement , et qui le mettent, pour ainsi dire, à la glace.

Mais c'est ici, plus qu'en tout autre genre de lecture^ que dans le bon i\ faut savoir choisir le meilleur, et dans le meilleur même, rexccilent. Je con- «eillefois donc à tiotre futur orateur de s'attacher

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presque uniquement à trois des poètes latins , et de îcs avoir continuellement entre les mains. 11 devinera aisément <pie c'est de Térence, de Virgile et d'Horace que je veux parler. Il les connoit déjà trop pour avoir besoin que je lui en trace ici les dillérrns caractères. On peut dire qu'ils son\ pares magis qiiàni similes. Mais s'il falloit faire wn choix dans ce qui est également parlait, je luuerois dans Térence cette pureté, celte naïveté, cette élégance de slyle qu'on ne sauroit Iron imiter ; j'admirerois dans Virgile la noblesse, l'élévation , la perjeclion de ses vers, et surtout ce fond de sentiment qui va jusqu'au cœur, et qui rend son stjle si intéressant que c'est peut-être par là t^ue riniilalenr et le rival d'Homère l'a emporté sur son orii,nual. Mais je finirois par donner la préférence à la lecture d'Horace, et surtout de ses satires , de ses épîlres , et de sou art poétique qui donne des leçons aux orateurs mêmes, quoiqu'il ne paroisse fait que pour les poètes.

Je dirois donc volontiers d'Horace, ce que Quinliiien a dit de Cicéron : ille se pvofecisse sciât , cul Horatius zmlde plncehil (i). On y apprend non-seulement à bien parler , mais à bien penser ; à jup,er sainement de ce qui doit plaire ou déplaire dans ceux avec qui nous vivons j à avoir le sentiment vif et délicat sur les caractères, sur les bienséances et les devoirs de la vie civile , et à connoître ce qui peut former l'iioiinete homme, l'homme aimable dans le commerce de la société.

Toutes les vertus du style s'y réunissent en même temps : une justesse d'expression qui égale celle des pensées j un art à présenter des images toujours »racieuses , et toujours traitées avec cette sobriété qui sait s'arrêter où il faut, et faire succéder de nouvelles beautés qui semblent suivre naturellement ias premières, et charmer l'esprit par leur variété sans le lali^fuer par leur multitude ou par Jeur confusion : un choix dont les épithètes qui ne sont jamais oisives,

(i) Inst. Oral. , lib. lo, c. i.

et qui ajoutent toujours ou plus de force ou plus de grâce aux termes qu'elles accompagnent : une perfection dans les narrations , dont l'e'légance et i'ornement ne diminuent point la simplicité et la rapidité. Enfin, on trouve en lui un maître toujours aimable, qui, comme il le dit lui-même, enseigne le vrai en riant, et dont le savant badinage semble jouer autour du cœur ( c'est l'expression de Perse ) , pour y faire entrer plus agréablement ses préceptes. Mais en voilà trop 5ur le caractère de cet auteur ; il faudroit être Horace lui-même, pour en faire dignement le porliait; et l'on profitera plus à le lire qu'à l'entendre louer.

Ce n'est pas qu'outre les trois poètes latins dont on vient de parler , il n'y en ait plusieurs autres dont la lecture ne soit pas à mépriser. La force et la véhémence de Ju vénal, le grand sens et l'énergie de Perse 3 la morale, les pensées, les expressions mêmes de plusieurs endroits de Sénéque le tragique ; la vaste imagination de Stace , la liberté et quelquefois la grandeur de Lucain , la facilité et la fécondité de Giaudien , peuvent avoir leur utilité pour élever et pour enrichir l'esprit d'un orateur. On peut donc lire ces poètes, mais il faut étudier les premiers. Jjc mélange des défauts rend souvent les vertus mêmes dangereuses, et l'on ne sauroit choisir de modèles trop parfaits, quand on veut arriver soi-même à la pcrlcclion.

Au reste, ce seroit une erreur de croire que des auteurs latins ne puissent pas nous apprendre à bien écrire en français. Les perfections essentielles du style sont les mêmes dans toutes les langues. Les signes ou les instrumens, c'est-à-dire, les mots dont on se sert pour s'exprimer, sont différens ; mais les règles générales, pour les mettre habilement en reuvre, sont toujours semblables ; et , dans quelque langue qu'on parle ou. qu'on écrive, on ne le fera jamais avec succès, si l'on ne présente à Tauditeur ou au lecteur le même enchaînement dans les pensées, la même suite dans les images , la même justesse dans

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