‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 26 sur 73 · ÉTUDE POUR LES FONCTIONS D AVOCAT DU ROI · texte numérisé non relu

ÉTUDE POUR LES FONCTIONS D AVOCAT DU ROI

les comparaisons , le même choix et la même exactiluHe dans les expressions. •

Mais, outre ces vertus communes à toutes les langues , elles ont aussi chacune des beautés qui leur sont propres; et il y a d'ailleurs une espèce de mode dans le style même, qu'on est obligé de suivre dans ce qu'elle a de bon , parce qu'on parle aux hommes de son temps. Ainsi , il est nécessaire de joindre aux modèles que les anciens nous ont laissés dans leur langue, ceux que nous trouvons dans la nôtre, en s'attachant toujours aux meilleurs et à ceux qui approchent le plus de notre âge.

Tels sont les ouvrages de M. FJéchier , de M. Bossuet, du père Bourdaloue : et, sans vouloir faire ici des comparaiisons toujours odieuses, entre ceux qui ont excellé chacun dans leur genre , le dernier est peut-être celui qu'on peut lire avec le plus de fruit, quand on se destine à parler, pour prouver et pour convaincre. La beauté des plans généraux, l'ordre et la distribution qui régnent dans chaque partie du discours; la clarté, et, si l'on peut parler ainsi, la popularité de l'expression , simple sans bassesse , et noble sans affectation, sont des modèles qu'il est plus aisé d'appliquer à l'éloquence du barreau, que le sublime ou le pathétique de M. Bossuet , et que la justesse, la mesure ou la cadence peut-être trop uniforme de M. Fiéchier.

Les lettres provinciales , et surtout les dernières , par rapport à l'objet qu'on se propose , de plaire en prouvant , peuvent se placer hardiment à côté de ces grands orateurs : et je ne sais quels sont ceux qui devront avoir le plus lie peur du voisinage. La quatorzième lettre surtout est un chef-d'œuvre d'éloquence qui peut le disputer à tout ce que l'antiquité a le plus admiré, et je doute que les pliilippiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus fort et de plus parfait.

Pour se rapprocher davantage de la sphère du barreau , on peut lire quelques-uns des plaidovers de M. le Maître, où l'on trouve des traits qui font

rcgrelter que son éloquence n'ait pas eu la hardiesse de niar( h*r seule et sans ce cortèi,'e nombreux d'orateurs , d'historiens , de pères de l'église , qu'elle mène toujours à sa suite.

Les plaidoyers de M. Palru , déi^agés de cette pompe inutile, pèchent plutôt par l'excès contraire de la sécheresse ; mais la diction en est pure , le slylc très-français, et peut-être meilleur que celui du temps présent. On ne perdra donc pas son temps à les lire , aussi hien que ceux de IM. Erard , où l'on trouvera un style doux et coulant, un tour d'esprit naturel, une ironie assez fine et assez délicate qui en faisoit le principal ornement ^ mais qui laissoit à désirer celte force de raisonnement et ce progrès de preuves toujours plus pressantes l'une que l'autre, qui fait le principal mérite de ces sortes de discours.

Je n'ai point parlé jusqu'ici de deux auteurs qui ont été regardés autrefois comme les maîtres, et presque comme les fondateurs du style français; je veux dire de Coëfteleau et de Balzac , qu'on ne connoît presque plus aujourd'liui , quoique la lecture en put être fort utile, si on la faisoit avec discernement.

L'histoire rojnaine du premier 'peut élre lue sans aucun danger; et elle mérite de l'èlre, pour apprendre non-seulement la pureté , mais le caractère naturel et le \érital)le génie de notre langue.

Balzac doit être lu avec plus de précaution : on y trouve une alTTectation vicieuse dans les pensées, un f,'oùt peu réi^lé pour l'extraordinaire et pour le merveilleux , un génie qui prend souvent l'enflure pour la grandeur, et qui appioche plus de la déclamation que de la véritalde éloquence : défauts après tout qui sont trop marqués dans cet auteur pour être bien dangereux, et (|ui peuvoit élre utiles, parce qu'ils monlient les écueils que ceux à qui la nature a donné beaucoup d'esprit ont à éviter. Mais en récompense, on y remarf|ue un tissu parfait dans la suite et dans la liaison des pensées , un art singulier dans les transitions, un choix exquis dans les

Étude pour les fonctions d'avocat du roi. laS Iprmes, une justesse rare et une précision très-digoc d'elle imitée dans le tour et dans la mesure des phrases, enlin un nondneet une harmonie qui semblent avoir péri avec Balzac, ou du moins avec M. Fle'chier , son disciple ou son imitateur ; et qui ne seroit peut-être pas moins utile à notre avocat du roi, que celle des cantates de Corclli ou de \ ivaldi.

Les défauts de cet auteur ont donc fait un grand tort à SCS vertus : trop admiré pendant sa vie, il a été trop méprisé après sa mort. Mais le bon esprit consiste à savoir faire usat^e de tout ; et pourquoi ne pas profiler de ce tju'un auteur a d'excellent, parce qu'on y trouve des fautes (pi'on ne sauroit excuser? On peut tlonc appliquer à Balzac ce que Quinlilien a dit du Séncque , qui avoit presque les mêmes défauts : ceux qui ont le goût déjà formé peuvent non-seulement le lire impunément, mais le lire utilement, quand ce ne seroit que parce qu'il est propre à exercer des deux

col es le jugement , vel ideb quod potest exercere . ■ .• -j.- .■ /^ „. '.î „ ,1^ „:^:^„^. ^of P-.k'.^f

bon^ apprend à perfectionner la nature, sans cesser de la prendre pour modèle et de travailler toujours d'après elle.

On devroit à présent parler des poètes français , de même qu'on a padé des poêles latins : mais il seroit inutile de répéter ici ce qu'on a déjà dit sur les secours que l'éloquence peut tirer de la poésie ; et d'ailleurs nos poètes sont si connus et si fort au goût de la jeunesse, (ju'on n'a pas besoin de lui en recommander la lecture.

Tout ce qu'on peut désirer d'elle à cet égard , c'est qu'elle proscrive d'abord tous ceux qui sont dangereux pour la religion et pour les mœurs ; que dans les bons, elle choisisse toujours les meilleurs ;• et que dans les meilleurs , elle s'attache principalement à ce qui les caractérise, et qui les distingue entre leurs égaux, comme la structure et l'harmonie dans Malherbe ; l'élévation des pensées , la noblesse des senti-

mens et la profondeur des réflexions dans Corneille,' la beauté des images, la vivacité des niouvemens, et la félicité des expressions dans Racine j le simple, le vrai , le gracieux dans la Fontaine , et de même à l'égard de nos autres poètes. L'impression , et comme la teinture de ces difïërens caractères, se fait sentir dans les ouvrages de ceux qui les ont bien lus ; et il en est de leur style comme de ces carnations parfaites dans la peinture, où aucune des couleurs ne domine et où néanmoins elles font toutes leur effet.

Je m'oublie, en parlant si long-temps d'une matière qui naturellement flatte mon goût ; et je ferai mieux d'achever de remplir le plan que je me suis proposé, en passant de l'étude ou de la théorie , à ce qui regarde l'exercice ou la pratique.

EXERCICE ou PRATIQUE.

On comprend aisément que les différens essais qu'on peut faire de ses talens , doivent se rapporter aux deux objets qui ont été distingués dans ce qui regarde l'étude j c'est-à-dire, à ce qu'on a appelé Tart de prouver , et l'art de plaire en prouvant.

A l'égard du premier point, pour s'exercer comme à l'ombre et par un essai domeslique, à ce qu'on doit faire au grand jour et dans l'exercice réel des fonctions ]nibljques, rien ne sera meilleur que de prendre dans le Journal des Audiences, ou dans queîf{ne autre recueil d'arrêls, un fait qui ait donné lieu d'agiter une question de droit , et surtout de droit romain, dont notre jeune candidat est plus instruit; de bien lire les moyens des deux parties, et le discours de l'avocat-général qui n'y est souvent rapr porté qu'en substance ; et de composer ensuite un plaidoyer, tel qu'on le feroit si l'on étoit obligé de parler sur une affaire semblable.

Deux ou trois essais de cette espèce , revus et corrigés par ceux qui sont capables d'en juger , seront plus utiles que tous les préceptes, pour en apprendre le véritable leur cl le caractère propre , pourvu que

Page 1