‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 48 sur 73 · QUATRIÈME VERITE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME VERITE

Vil. Réciproquement, le bonheur lotal d'une nation considérée en général , renferme le bonheur particulier de chaque citoyen , et la même comparaison me rend celle vérité aussi sensible que la précédente.

Quoiqu'un des membres de mon corps n'éprouve aucune altération qui lui soit propre , si cependant l'habitude entière de la machine que j'aiiime est dérangée , si les fonctions de la vie animale ne s'exercent pas avec cette facilité et cette égalité qui constituent l'état de la santé, il n'y a aucune partie de mon corps qui ne s'en ressente bientôt, (|uand ce ne scroit que par une espèce d'abattement ou de mal-aise , de diminution au moins d'une partie de sa vigueur ordinaire. Il en est sur ce point du corps poIiti(|ue comme du corps naturel : la saine disposition du tout , et le bonheur commun qui en résulte , dépendent du bon élat de ses parties 5 c'est ce (jtie Ja troisièjiie vérité m'apprend : et la lélicité

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(le chaque partie est aussi renfermée dans celle du tout j c'est ce que la quatrième vérité me fait connoître.

VIII. Deux conséquences aussi évidentes, naissent de l'une et de l'autre; et elles ne peuvent être contestées que par de mauvais politiques , ou par de très-mauvais citoyens :

L'une, que dans tout genre de ^gouvernement ceux qui en tiennent les rênes, sont obligés, même pour leur véritable intérêt et leur propre bonheur , de tendre continuellement à faire celui de leurs sujets. Personne ne jouit plus qu'eux de la grandeur, de la gloire , de la félicité dont ils sont les dispensateurs : le bonheur de leur éîat, qui se partage entre leurs sujets, se réunit dans leur personne; heureux quand leurs sujets le sont, et plus heureux alors que chacun d'eux ; malheureux , et dans un sens plus malheureux que ceux qu'ils gouvernent , lorsqu'ils ne régnent que sur des misérables ;

L'autre conséquence est que réciproquement chacun des citoyens doit aussi pour son propre bonheur et son intérêt vérilablc, concourir de loules ses forces au bien commun de l'état entier. Il y a une liaison si étroite, si intirhe entre ces deux intérêts, qu^ils doivent être regardés comme unis par un lien indissoluble. Malheur à celui qui veut les séparer. , Nul souverain, quelque nom qu'on lui donne, quelque grand que soit son pouvoir , ne sauroit jouir d'une véritable félicite , si ses sujets ne la partagent avec lui ; et nul sujet ne peut à son tour parvenir au bonheur qui peut convenir à sa situation particulière, si le souverain , ou l'état qu'il représente , est maiheureux.

Il n'est donc pas vrai , comme une fausse politique, ou une adulation qui présente une vaine ide'e de la grandeur, voudroit le faire croire, que l'intérêt d'un roi soit opposé à celui de son peuple. Il n'est pas plus vérilabie, quoi(ju'ou le dise souvent, que l'intérêt public n'ait point de plus grand ennemi que rintérêt particulier. On dit vrai si l'on ne veut parler

2^6 ESSAI d'une institution

que du fait, et n'exprimer que ce qui n'arrive en ellct que trop fréqueuimenl j mais ce n'est pas par ce qui est , qu'il faut juger de ce qui doit être : rien i/est plus commun que de voir les hommes s'aveu- ^\er , se tromper sur ce qu'ils devroient entendre le mieux, je veux dire, sur leur véritable intérêt. Ils le cherchent où il n'est pas , ils ne le cherchent pas où il est ; et l'on peut leur dire souvent comme saint Augustin : Quœrite quod quœritis , sed non quœrite ubl quœritis. C'est donc par une méprise si ordinaire que les princes et les peuples ne travaillent pas toujours réciproquement à se rendre heureux. Dans la spéculation, ils n'osent nier qu'ils ne le doivent ; et slls font le contraire dans la pratique, c'est par l'illusion de leur esprit, ou par la corruption de leur cœur, qu'ils abandonnent la route d'une félicité qui ne peut être complète ni d'un côté ni d'un autre si elle n'est commune aux princes et aux sujets. Soutenir le contraire , et prétendre combattre ici le droit par le fait, c'est tomber dans la même contradiction que si l'on osoit avancer qu'un être raisonnable n'est pas obligé de se conduire par la raison, parce qu'il est rare que l'homme la suive dans sa conduite ; ou qu'il ne doit pas êlrc vertueux, parce que le vice règne beaucoup plus dans le monde que la vertu.

L\. Mais , si toutes \qs vérités précédentes sont également certaines, ne suis-je pas en droit d'en conclure que la proposition suivante doit encore être mise au nombre de ces notions préliminaires dont je suis tout occupé dans le moment présent.

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