CINQUIÈME VÉRITÉ
Ce que j'ai supposé d'abord comme une vérité de fait, attestée également par le sentiment unanime de toutes les nations, peut donc être regardé à présent comme une vérité démontrée dans le droit par des principes incontestables; et cette vérité est qu'aucune multitude, aucune société de plusieurs hommes ou de plusieurs familles, ue peut cire heureuse ni en
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général ni en parliciilier, si elle n'a un clicf, une puissance supérieure qui président sagcDienl à loules les opérations de ses membres. La nécessite d'un tel gouvernement est si conforme à la nature de l'homme, et tellement indiquée par le dérèglement même de cette nature, qu'on peut la regarder comme une suite de la loi naturelle, ou comme révélée, pour ainsi dire , aux hommes par la raison , et à laquelle l'expérience n'a fait que rendre un témoignage plus sensible et plus à la portée du commun des esprits.
X. Veut-on s'en assurer encore plus ? Il n'y a qu'à reprendre la suite de ces propositions également évidentes.
i.° L'homme ne peut être heureux que par la perfection qui lui convient, et il est plus ou moins malheureux à proportion de ce qu'il est plus ou moins éloigné de celte perfection.
2.° L'homme considéré dans la solitude ne peut se suffire à lui-même, soit pour se procurer les biens qu'il désire, soit pour se mettre à couvert des maux qui l'effraient.
3.^ 11 en est de même des hommes envisagés non dans une entière solitude, mais comme vivans séparés les uns des autres , sans aucun lien qui les unisse. Chacun d'eux s'apercevra bientôt qu'il lui manque plusieurs choses utiles ou agréables qui sont entre les mains des autres j et ceux-ci , éprouvant à leur tour le même sentiment , ils reconnoîtront tous le besoin réciproque qu'ils ont de suppléer à leur disette , à leur indigence particulière , par l'abondance, ou par le superflu des autres.
On peut faire un raisonnement à peu près semblable sur les maux dont l'inlirmité humaine est continuellement menacée. Dès hommes épars , indépendans les uns des autres , et vivans sans roi et sans loi , se craindront nécessairement, toujours exposés à se voir enlever leurs biens et la vie même sans pouvoir s'assurer d'un moment de repos et de tranquillité.
Chercheront-ils à se procurer ce qui leur manque
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par la voie de la ("orce et de la violence, ou à se rendre redoutables par la même voie pour empêcher leurs .semblables de les troubler dans la jouissance de leurs biens? Mais, comme chacun d'eux est en e'iat d'en faire autant de son côlé , tous les hommes deviendront donc bientôt les ennemis les uns des autres, semblables à ces guerriers sortis des dents de Dragon semées par Cadmus, que la fable avoit fait naître les armes à la main pour se détruire mutuellement , comme si elle avoit voubi exprimer cet état qu'un mauvais philosophe a appelé la guerre de tous contre tous, hélium omnium contra omncs , et qu'il a voulu par une supp()siti(>n contraire à l'humanité même , faire passer pour le premier état du genre humain.
4.° Indépendamment du besoin que les hommes ont les uns des autres pour obtenir les biens qu'ils désirent, et pour éviter les maux qu'ils craignent, le plaisir rjuc la vue et la conversation de leurs semblables leur font sentir , auroit été suffisant pour les engager à préférer la douceur et les agrémens de la société à l'ennui et à la tristesse de la solitude, ou de cet état de séparation et de dispersion dont je viens de parler.
5." Mais, comment cette société pourra-t-elle les faire jouir du bonheur qu'ils y recherchent , si elle n'est réglée de telle manière qu'ils y trouvent en effet cette .'ùreté, celle tranquillité, cette communication facile de leurs avantages réciproques qui doit former, non-seulement le lien, mais la félicité du corps entier, comme celle de ses membres? Il est évident qu'on ne peut parvenir à un si grand bien que par deux voies, c'est-à-dire, ou par l'empire de la raison, ou par celui de Tautorité.
6." La première, il est vrai, seroit la plus parfaite et la plus honorable à l'humanité.
Chaque homme, sans doute, chaque citoyen devroit tendre de lui-même à cette fin, parce que, .suivant ce qui a élé déjà dit, son véritable intérêt se trouve toujours renfermé dans l'intérêt commun de la société.
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Mais il est clair, d'un colë, que dans l'état présent où nous voyons le genre humain, et où il a été réduit par la chute du premier homme, on ne sauroit espérer que les inteliii^ences et les volontés de tous les membres du même corps soient tellement conduites par la raison naturelle, qu'elles conspirent également à ne faire aucun mal à leurs concitoyens , à leur procurer, au contraire, tous les biens qui dépendent d'eux : et , puisque la concorde est rare entre ceux qui sont issus du même sang, entre les frères mêmes, comment pourroit-on se flatter de la voir régner entre ceux qui n'ont entr'eux aucun lien semblable, et cela par le seul pouvoir de la raison?
D'un autre coté, il n'est pas moins évident, que comme les hommes naissent égaux par leur essence, ils manquent aussi également du pouvoir nécessaire pour se contenir réciproquement dans l'ordre convenable, ou clans cette espèce d'harmonie qui doit éire toujours entretenue entre l'intérêt public et Fintéi et particulier. Ils peuvent bien se donner mutuellement des conseils utiles : ils peuvent faire parler la raison , qui leur est commune; mais il ne dépend pas d'eux d'obliger les autres à en suivre la lumière, et de faire en sorte que leurs conseils deviennent des préceptes ou des lois dont la transgression soit punie.
Qu'arrivera-t-il même, si les membres de la société ne s'accordent pas entr'eux sur ce qui est vraiment raisonnable? L'expérience fait voir que dans plusieurs hommes l'esprit forme souvent plus de problèmes qu'd n'en résout; la règle que l'un croit être la plus sure et la plus utile à la société, est regardée par l'autre comme douteuse ou même comme nuisible. 11 arriveroit, par rapport aux maximes d'état, ce qui est arrivé dans les objets de la philosophie. Tous les hommes conviennent qu'il faut obéir à la raison ; mais, chacun prétend l'avoir de son côlé : de là sont nées les disputes éternelles des sectes philosophiques, et de là naîtroient aussi des querelles sans fin dans un état qui voucinnt se donner la ghjire de ne reconni'ître que l'empire de la raison. Elle devrait en réunir tous
les sujets , et elle ne serviroit très-souvent qu'à ]es diviser, chacun voulant s'attribuer le privilège exclusif d'une raison supérieure, à laquelle tous les autres membres de la socie'té seroient obligés de se soumettre.
Que l'on regarde donc, si l'on veut, l'empire de la raison comme le plus naturel et le plus légitime de tous : qu'on la représente comme la reine de toutes les créatures raisonnables qui devroient n'avoir besoin d'aucun autre maître; on dira vrai, si l'on ne considère l'homme que dans l'état de perfection auquel il est destiné par sa nature, et dans lequel il avoit été créé. Mais , si l'on passe de ce qu'il devoit être à ce qu'il est , une triste expérience nous apprend que cette raison qui devroit gouverner toutes les nations , est cependant bien foible quand elle veut régner seule et par elle-même sur les hommes. Il faut , si elle aspire à y réussir, qu'elle appelle à son secours des réponses ou des châtimcns qui agissent sur leur cœur plutôt que sur leur esprit; et qu'elle mette ainsi en mouvement tout ce qui peut exciter leurs désirs ou leurs craintes.
Réduite donc malgré elle à emprunter les armes de ses plus grandes ennemies, je veux dire des passions, il faut que la raison en fasse , si elle le peut, comme des troupes auxiliaires, pour vaincre par elles ceux qui résistent à la force naturelle de la vérité qu'elle leur présente.
Par conséquent il a été nécessaire que la disposition des objets qui remuent le plus fortement le cœur humain , et qui en sont comme les maîtres ressorts par l'espérance ou par la crainte, fut remise entre les mains d'un chef, ou d'une autorité suprême, qui, devenant ainsi l'arbitre souverain des biens et des maux de la vie présente , piit régner par les passions sur les passions mêiues.
Tel a été le véritable objet de toutes les espèces de gouverneniens qui sont sur la terre. Ce n'est pas encore le lieu (h; les di.sliuifuor , et d'en faire la comparaison : il suiïil à présent de remarquer que , de
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quelque genre qu'elles soient , c'est-à-dire , soit que la puissance suprême réside dans un seul, soit qu'elle soit confiée à un cerlain nombre plus ou moins grand de citoyens, les difFérenles formes de gouvernement conviennent toutes en ce point , qu'il y a toujours dans chaque nation un pouvoir souverain , une autorité à laquelle tous les membres du corps politique sont assujettis; sans quoi il n'y auroit point de gouvernement. Il n'y a personne qui ne sente qu'une entière anarchie, c'est-à-dire, l'état d'une indépendance entière, où les hommes n'auroienl. aucun frein, aucun maître commun, seroit de tous les états le plus contraire au bien de la société, ou plutôt, le plus funeste à tous ceux qui vivroient dans cette situation.
XI. Que me reste-t-il donc à conclure de cette suite de propositions dont la liaison et l'enchainement seul font la preuve, si ce n'est :
i." Que la nécessité d'un gouvernement tel qu'il soit, est une vérité également démontrée par la raison et par l'expérience ;
2° Qu'un gouvernement, quoique imparfait et mal réglé, vaut encore mieux, ou plutôt est moins mauvais que l'anarchie entière , ou l'état d'une indépendance absolue;
3°. Qu'un bon gouvernement est de tous les états , celui qui est le plus favorable à l'humanité ; et que cet heureux état consiste principalement dans l'accord et dans le concert , aussi parfait qu'il peut l'être, entre l'intérêt public et l'intérêt particulier;
4-" Que la raison seule étant impuissante pour établir et pour conserver un pareil état , on ne peut y parvenir que par la voie de l'autorité.
XII. Mais ce n'est peut-être pas encore assez pour moi d'avoir appris de la raison même le besoin qu'elle a, pour conduire les hommes, d'emprunter le secours de Tautorité. Je peux et je dois même aller encore plus loin, en me convainquant, comme je crois pouvoir le faire, que c'est Dieu même qui doit être regardé comme le véritable Ibndateur de celte autorité suprême dont j'ai reconnu la nécessité.
XIIT. Non-seulement il me Tannonce lui-même, lorsqu'il dit, dans les saintes écritures : c'est par moi que les rois régnent y per me reges régnant (i),- ou, lorsque saint Paul , inspiré par l'esprit divin , nous déclare que toute puissance vient de Dieu : fion est potestas nisi aDeo{i). Mais la raison est parfaitement d'accord sur ce point avec la révélation ; et je n'ai besoin, pour le bien comprendre, que de faire les deux réllexions suivantes :