‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 58 sur 73 · SUITE D'IDÉES OU DE PBINCIPES · texte numérisé non relu

SUITE D'IDÉES OU DE PBINCIPES

Sur le Droit des Gens proprement dit , c'est- a-dire , celui qui a lieu de nation à nation , et qui aurait dû être appelé jus inter génies , plutôt que jus geiitium.

I. Chaque nation entière pouvant être considérée comme un seul homme , par celle unité de lois , d'intérêts, et de gouvernement qui n'en fait qu'un seul tout et un seul corps politique , il est évident que toutes les règles du droit naturel qui ont lieu entre les hommes considérés séparément , ou entre un homme et un autre homme , doivent aussi être observées entre une nation et une autre nation.

II. On doit même remarquer que, comme la discorde ou l'union , les querelles ou la paix sont d'une conséquence infiniment plus grande entre les états ou les souverains , qu'entre [es particuliers ; l'observation des lois naturelles , est sans comparaison plus importante et plus nécessaire entre les différens états comparés les uns avec les autres, qu'entre les sujets de la même domination.

III. Il n'est pas vrai, comme Hohbcs et ses sectateurs l'ont prétendu, que le premier état du genre humain ait été ou dû être un état de guerre , et que ce soit la seule crainte de la violence qui ait fait naître dans l'homme le désir et l'amour de la paix , et qui ait formé le premier lien de la société.

Il en est de la paix comme do la santé : c'est la santé qui a précédé la maladie : l'une est l'état naturel ; l'autre un accident qui dérange la nature. Le bien est j)lus ancien dans le monde que le mal.

L'amour du repos et de la tranquillité est né avec l'homme. Il ne faut point de motifs particuliers pour vivre en paix : il en faut au contraire pour sortir

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de cet état naturel , et pour passer dans celui de l'agilalion et de la gue"rre. Donc, l'union a précédé la discorde : donc , la paix est plus aiicieiiae dans le monde que la guerre.

Nous sentons dans notre coeur une inclina! ion naturelle pour nos semblables. Nous sommes touche's si nous les voyons soufinr : s'il leur arrive quelque accident , le premier mouvement nous porte à les secourir : nous aimons à leur cimmuniquer nos pensées, et à apprendre ce qu'ils pensent ; la solitude nous déplaît et nous attriste , la société nous soutient et nous inspire un sentiment de joie.

On peut en juger par les premières sociétés qui se sont formées entre les hommes.

La première de toutes a été le mariage : c'est un amour naturel qui en a formé les liens. Dira-t-on que le premier mari et la première' femme aient commencé par se liaïr , et par se faire la guerre ?

Il en est de même de la seconde espèce de société qui est celle du père et de la mère avec leurs enfanset de la troisième, qui se forme entre ces enfans mêmes, c'est-à-dire, entre les frères. Siipposera-t-on que, quoique dans l'enfance ils paroissenL s'aimer mutuellement, tant que rien ne s'j oppose, cependant ils naissent ennemis ?

La quatrième espèce de société est celle d'une famille composée de plusieurs branches. Il est encore évident que le sang qui unit ceux qui sortent d'une lige commune , les rendra naturellement amis les uns des autres, tant que les passions n'y feront point naître de sujets de discorde.

La cinquième société est celle de plusieurs familles qui se réunissent dans une même ville ^ pour se pro-» curer la douceur de vivre avec leurs semblables , et les autres avantages qu'ils ne trouvent point dans la solitude. Tel est le premier motif qui les rassemble dans la vue de suppléer à ce qui leur manque lorsqu'ils sont séparés , par les secours mutuels et les services réciproques qu'ils se rendent les uns aux autres lors-^ qu'us sout réuttis.

Si la rrainle des dangers qui pourroient les menacer dans la solitude , ie soin de leur sûreté' , peut être encore ua nouveau motif de leur association , c'est aussi une nouvelle raison pour engager ces familles à conserver entr'elles une parfaite intelligence.

Pourquoi donc le premier mouvement de ces familles rassemblées^ seroit-il de se haïr el de se nuire muluellement ?

Enfin , la sixième et la plus grande de toutes les sociétés, est celle de plusieurs villes, ou de plusieurs habitations qui forment un corps entier de nation ; et cetle dernière espèce de société est susceptible des mêmes réiiexions que les précédentes.

Pourquoi ces grandes sociétés commenceroientelles , sans cause el sans provocation, à haïr celles du même genre? On n'en aperçoit encore aucune raison. On voit , au contraire, qu'elles ont un intérêt naturel à bien vivre avec leurs voisins. Il faut qu'il survienne des sujets de querelles et de divisions pour en venir enfin à des guerres. Mais l'établissement de chacune de cessociélés a précédé ces causes; donc, elle a commencé par être en paix avec les autres sociétés semblables.

IV. Ainsi , considérant toutes ces difTérentes espèces de société, dans leur naissance, on trouvera par tout que c'est le désir du bien qui les a formées, plntôl que la crainte du mal. Une alfection mutuelle , des besoins ré* iproques, en ont été les premiers liens. Donc, encore une fois, toute société a commencé par l'inclinalion qui nous porte tous à vivre en paix avec nos semblables.

En vain , des philosophes plus subtils que solides , et souvent amaleurs des paradoxes, ont voulu imaginer que la scène du monde naissant s'eLoit ouverte par la guerre.

Les poètes, plus croyables qu'eux sur ce point, parce qu'ils ont parlé beaucoup plus d'après la nature j onl fait une supposition plus vraisemblable,

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lorsqu'ils ont dit que le premier âge du monde avoit été l'âge d'or :

Aurea prima sata est cetas quœ , vindice nullo , Sponte sua , sine Icge ^ fidcm rectumque colcbat (i).

Si cet âge a peu duré, selon les mêmes poètes, c'est parce que les passions ont bientôt fait laire la raison. Mais la raison parloit quand on l'a fait laire : elle exisloit avant que la passion l'obscurcît et la troublât , et elle n'inspiroil à riiomme que des senlimens de paix.

Donc, l'état de la paix est le premier état, l'état naturel de l'homme : et si la guerre est survenue dans le monde, c'est une maladie, comme -on i'a déjà dit , qui avoit été procédée par la sanlé, (]ont elle n'a été que le dérangement ; et tout dérangement suppose un ordre préexistant.

V. La paix entre les nations est un si grand bien, qu'il est évident qu'elles ne sauroient prendre trop de précautions pour la conserver, ni par conséquent être trop attentives à éviter ou à détourner tout ce qui peut être une cause ou un prétexte de rupture et de guerre.

VI. Toutes les mesures qu'elles doivent prendre pour cela, et toutes les règles qu'elles sont naturellement obligées de se prescrire réciproquement pour y parvenir , sont renfermées dans ces deux maximes générales qui n'ont pas moins lieu entre les états, que entre \cs particuliers : ne faites point contre les autres ce que vous ne voudriez pas que les autres fissent contre vous ; faites pour les autres tout ce que vous voudriez que les autres fissent pour vous.

Vil. Suivant ces règles , chaque particulier doit jouir sans trouble de ce qui lui appartient; et les états ont droit de conserver ce qu'ils possèdent légitimement.

(i) Ovid, Meianwrph., Ub, u

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