‹ Œuvres complètes. Nouv. éd., augmentée de pièces échappées aux premiers éditeurs, et d'un discours préliminaire (volume 5)Chapitre 57 sur 73 · DERNIÈRE DIFFÉRENCE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE DIFFÉRENCE

Il me semble que si je faisois loujours un bon usage de ma raison , je pourrois trouver les moyens de me rendre aussi heureux, ou aussi peu malheureux, qu'il est possible dans la vie présente.

Mais , quelque désir que j'aie de parvenir à cette pcrfectioîi et à cette béatitude, qui a le double caractère d'éfre en même temps complète et immuable , je ne saurois me dissimuler que j'ignore la vérilable roule qui peut m'y cbnduire sûrement , ou , du moins, que je ne l'entrevois par moi-même que Irès-contiisémeat : j'en ai ^ à la vérité, quelques notions, mais elles sont obscures, et la révélation naturelle qui ne consiste que dans les lumières sombres et imparfaites de ma foible raison, m'abandonne presque enlièremcnt sur ce point : son ])Ius grand clîbrt se termine à me montrer ce qui me manque, et à me le faire désirer.

Je sens en effet que , soit pour tendre véritablement et ulilcment aux Ijieiis éternels , soit pour me garantir des maux qui ont le même caractère , j'aurois besoin des deux secours dont j'ai déjà parlé nilleursj je veux dire d'un secours de lumières ou de connoissanees , qui me montre le chemin par lequel seul je peux arriver au dernier ferme de ma perfection et de mon bonheur , et d'un secours de sentiment qui me donne la force de marcher dans ce chemin; en sorte que l'attrait de ce sentiment dirige les mouvemcns de mon cœur, pendant que l'évidejice des lumières qui me sont données, dirige les opérations de mon esprit.

C'est en vain que je cherche en moi ces deux puissans secours ; la lumière et la force me manquent éga-

(i)Malach.,ch. 3, ^.6.

Au DROIT PLT.LIC. ^67

lement dans le tilsle élat où je suis réduit : mes semblables, aussi i'oibles , aussi inuij^'.ns que moi, ne peuvent me donner ce qu'ils n'ont pas; el dans celte espèce d'impuissance (\m m'est commune avec eux, je suis souvent prêt à m'écrier comme Médée :

Video meîiora , prohoqiie :

Détériora seqiior {\).

J'entrevois le vrai bien et le vrai mal , jusqu'à un certain point ; mais ce vrai bien que j'aperçois et que j'aime naturellement, que je désire même de suivre, je ne le suis pas : ce mal que je découvre aussi, que je déteste même, que je veux fuir véritablement, je ne le fuis pas; presque toujours contraire à moi - même , approuvant ce que je ne fais point, et condamnant ce que je fais, je trouve dans mon cœur et le coupable et le juge, qui y entretiennent une guerre continuelie , et mallieurcusement pour moi, c'est ordinairement le coupable qui est le plus fort , à la honte du juge^ réduit à déplorer le mal qu'il ne peut empêcher.

Serai-jc donc surpris, d'après cela, d'entendre saint Paul même s'écrier (2) : malheureux (jue je suis , qui me délivrera de ce corps mort ? Et ma raison si elle suit fidèlement ce qui résulte de la connoissance que j'ai de moi-même , ne me dictera- t-elle pas la réponse que le même apôlre se fait en cet endroit? Ce sera Dieu seul qui sera m^n libérateur; sa grâce seule peut , et me montrer la route des véritables biens , et me donner les forces de la suivre , en me délivrant des chaînes qui m'environnent dans ce corps de mort où je fais ma triste demeure (3).

(i) 0\'id. Meiamorpli. , lib. 7.

(2) Episl. ad Rom. ; c 7, f . 24-

(3) Le raanusciit de cet ouvrage finit ici ; ainsi , il paroît que celte seconde partie n'a pas été achevée.

On trouvera , dans le Fragment suivant, une idée dt ce qui devoit être traité dans la troisième partie.

263 ESSAI d'une INSTITUTIOIV

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