LA VIE ET LA MORT DE M. D'AGUESSEAU, CONSEILLER D'ÉTAT
Par M. dAguesseav , Chancelier de France ] son Jils,
Je regarde, mes chers enfans, comme la plus douce et la plus solide consolation de ma disgrâce présente, le plaisir de vous parler de mon père, et de profiter du loisir qu'elle me donne pour le l'aire revivre en quelque manière à vos j^eux, et vous ofirir dans sa personne, l'exemple le pius accompli que je puisse jamais vous proposer en tout genre de mérite et de vertu.
Je vous avouerai cependant, mes chers enfans, que vous n'êtes pas mon seul objet dans cet ouvrage: je l'entreprends pour moi autant que pour vous; et je cherche bien moins à vous donner ici des leçons, qu^à en recevoir de celui que je regarde comme votre maître et le mien. Je veux me remplir avec vous me nourrir, et, si j'ose parler ainsi , me rassasier pleinement des vertus de mon père; l'étudier dvs son enfance, le suivre pas à pas dans les progrès de son mérite comme dans ceux de ses années,, le conduire avec vous jus([u'au moment douloureux de sa mort: et pliit à Dieu ([u'il me t'ùt possible de ne laisser échapper à votre instruction commune aucun jour d'une vie dont les moindres traits sont des m.)dèles!
Vous n'y trouverez point ces faits singuliers, ces événemens extraordinaires qui attachent l'attention d'un lecteur curieux , dont le cœur voudroit être D'Aguesseau. Tome XV. i8
ému par une histoire, comme il l'est par un spectacle; mais, en récompense, vous y verrez ce qui est peutêtre encore plus rare, et sans doute plus intéressant pour vous et pour moi, un caractère suivi, toujours semblable à lui-mèn^e , et constamment soutenu depuis la première jeunesse jusqu'à la plus extrême vieillesse; un esprit vaste, fécond, lumineux, aussi aimable par ses grâces naturelles , qu'admirable par sa grande élévation, assez facile pour pouvoir dédaigner le secours du travail, et si laborieux qu'il sembloit ignorer son heureuse facilité ; un cœur tendre , noble , généreux , toujours occupé des intérêts d'aulrui, et jamais des siens, sachant se rendre tout à tous par une charité qui ne connoissoit de bornes que celles des besoins de l'humanité ; un homme simple, vrai, ennemi de toute ostentation, humble même jusqu'à l'excès si l'homme pouvoit jamais être trop humble, respectable par sa sagesse, vénérable par sa sainteté; en un mot, un homme orné de toutes les vertus , à qui il n'est presque échappé durant le cours d'une longue vie , ni action ni parole qui n'aient été inspirées par la raison et consacrées par la religion.
Tel a été votre aïeul, mes chers enfans; et telle est l'idée générale qu'il falloit d'abord vous donner de son caractère.
Il est temps de lever le voile dont sa modestie prenoit un si grand soin de couvrir son mérite. Le public qui révéroit sa vertu, n'a connu que la moindre partie d'un si grand homme. Mon père auroit voulu pouvoir se dérober aux yeux mêmes de ses cnfans; et c'étoit presque malgré lui qu'une longue habitude les mettoit en état de pénétrer jusque dans le sanctuaire de celte ame vertueuse qui n'avoit rien à cacher aux hommes, mais qui ne vouloil se montrer qu'à Dieu. Je remplirai donc un devoir de justice, en lui rendant , après sa mort, une partie de la gloire qu'il a méprisée penrlant sa vie; je la lui rendrois bien plus entière;, sans cette même modestie que je loue ici presque à regret, et dont je me plaindrois